I. — GÉNÉRALITÉS
Que le linguiste doive s'interdire toute recherche sur Vorigine du langage, c'est un point qui semble définitivement acquis, tout au m'oins parmi les linguistes, si paradoxale qu'en soit la première apparence : Torigine du langage n'est pas, a priori^ un problème linguistique, puisque la linguistique ne se propose pour objets que des langues toutes formées, dans leur état actuel, historique ou préhistorique, et qu'il ne lui est donné que de
constater l'évolution, jamais la naissance d'un langage. Et pourtant, la question a été parfois posée sur le terrain linguistique — que dis-je ? — parfois résolue, non seulement par des philosophes, mais même par des linguistes, qui ont cru hardiment pouvoir déduire le point de départ du langage, de la considération de la courbe fermée où nous le voyons tourner * ; et récemment encore (1888), l'Académie des sciences morales, témoignant k nos disciplines une estime dont l'exagération même appelle notre gratitude, se demandait ce que les œuvres les plus importantes de la philologie contemporaine avaient apporté de nouveau à la formation d'une philosophie du langage humain, — à peu près comme on pourrait rechercher dans quelle mesure l'hypothèse de Laplace est ébranlée ou confirmée par les fouilles les plus récentes des nécropoles de la Haute-Egypte. — Il n'est donc pas superflu de montrer ici encore une fois à la faveur de quels malentendus bizarres une pareille confusion de termes et d'idées est devenue possible, non seulement en un temps où, n'assignant à l'homme que sept mille ans d'antiquité, on pouvait avec vraisemblance se flatter de remonter par la préhistoire jusqu'à son berceau, mais même aujourd'hui que l'on tient les langues indo-européennes et sémitiques pour une minuscule partie, fortuitement conservée, du patrimoine intellectuel de Fhumani té, et la plus ancienne forme qu'on puisse assigner à leurs deux ancêtres respectifs, pour la restitution hypothétique d'un passé récent qui suppose derrière lui des milliers de siècles d'un passé à jamais évanoui.
Et, d'abord, définissons les termes :
Si l'on entend par « langage » la simple faculté de la parole articulée, cette faculté suppose l'existence d'un larynx, — c'est-àdire, d'un appareil respiratoire muni de membranes vibratiles, — et, bien entendu, la plus ou moins grande perfection de cet appareil, ainsi que du système de résonnateurs, — bouche, arrièrebouche, fosses nasales, langue et luette, — qui diversifient et renforcent le son résultant de ces vibrations ;
Si l'on entend par « langage » l'exercice de cette même faculté, on voit que le langage n'est qu'une fonction particulière ou un accident de l'expiration, en d'autres termes, que le réflexe de certaines émotions s'est traduit, chez tel ou tel sujet, dans l'acte expira toire, par certaines contractions du larynx, — exactement, des cordes vocales, — lesquelles à leur tour ont causé des vibra-