Antiquité des patois
Une opinion, très répandue et très accréditée, fait venir la langue française du latin. Dans un livre, resté célèbre, publié en 1565, Henri Etienne s'efforça de prouver qu'elle venait du grec (1), et quelques philologues de nos jours prétendent qu'elle dérive du sanscrit. Dans notre conviction, formée principalement sur une étude des faits, que le lecteur appréciera, ces diverses opinions sont autant de préjugés sans fondement sérieux. Il est évident qu'un grand nombre de termes latins et grecs sont entrés dans la composition de la langue française, surtout depuis la Renaissance, en vue d'exprimer les idées morales, philosophiques, politiques, littéraires, scientifiques, tinancières, propres à la société moderne ; mais il ne l'est pas moins que les éléments primordiaux, essentiels, populaires, de la langue française, sont d'origine nationale. Ils appartiennent directement, clairement, aux six ou sept idiomes, brandies distinctes de la langue celtique, qui se parlent encore au-
(1) Traité de la conformité du langage français avec le grec.
- (i — Idurd'liui en France, comme le provençal, le catalan, le lan^'uedo- ( ien, l'aiiuitain, le bas-breton, l'auvergnat, le wallon; et ces idiomes, qu'on appelle du nom général de patois, sont incontestablement anlérieurs, non-seulement à l'invasion romaine, mais à la formation de la langue latine.
Le but de ce travail est de mettre liors de doute l'antiquité de ces patois, et de montrer qu'ils se parlaient, à peu près comme ils se [)arlent encore, il y a plus de deux mille ans, lorsque la langue latine était à peine tixée; si bien qu'au lieu de voir, dans les patois, (lu laiin corrompu, il serait plus exact de voir dans le latin du franrais et du [)atois épurés.
La langue latine, telle que nous la connaissons, n'existait pas encore lorsciue la nation gauloise ou celtique était déjà la })lus puissante et la plus redoutée de l'Europe. Nous ne voulons i)as iaire dater sa grandeur des premières invasions de l'Italie i)ar les (iaulois, que M. Amédée Thierry fait remonter, avec toute ai)parenf:e de raison, au treizième siècle avant l'ère vulgaire. En nous tenant dans les tem[)S historiques, nous prenons notre point de dé[)art à la grandi? migration gauloise qui eut lieu sous Taniuin 1 Ancien, et dont les détails sont rapportés [)ar Polybe, Tile-Live, Justin, I)enysd'Halicarnasse,etpar(iuelques autres historiens d'une égale autorité.
Sous Tanpjin l'Ancien, environ (JôG ans av.nil Jésus-Christ, deux puissantes aimées de (jaulois, traînant à leur suite des femmes et des enfants, franchirent à la fois, l'une les Al|)es, et l'aulre le Hliin. Elles se comi)osaient principalement des piuphîs du IJerry, de l'Auvergne, de l'Allier, de l'Vonne, de la liresse, du beaujolais, de la Seine, d<' rnise, <ln Loir, du Cliei, du Loirrl cl de la
Sarllie. La première était commandée par Bellovèse, la seconde par Sigovèse, tous deux fils d'une sœurd'Ambigat, roi du Berry, alors le chef le plus puissant de la Gaule (1).
Arrivée au pied des Alpes, l'armée de Bellovèse pénétra en Italie par Turin, et inonda la belle et féconde vallée du Pô, où elle s'établit, entre l'Adda, le Tessin et les Alpes. Elle fonda la ville de Milan, (]ui fut la capitale des Gaulois insubriens. Dans l'espace d'environ soixante-dix ans, quatre autres invasions soumirent aux Gaulois les plus fertiles portions de l'Italie. Ce furent d'abord les Cénomans, venus du Maine, qui fondèrent Brescia et Vérone. Puis vinrent les Salluves, accourus des bords de la Drôme et de l'Isère, et qui s'établirent dans lavallée du Tessin. Puis encore les Boïens et les Lingons, partis de l'Allier et du pays de Langres, et qui, trouvant la vallée du Pô déjà occupée, chassèrent les Etrusques et les Ombres, et occupèrent les pays qui se sont appelés depuis la Bomagne et le Ferrarais (2). Enfin, accoururent les Sénons, venus du territoire de Sens et d'Auxerre, qui s'établirent entre le Picenum, rOmbrieell'Adriatique, et dont les villes principales furent Sinigaglia, Pesaro et Kimini. Ce furent les Sénons qui se présentèrent à Clusium, où ils eurent, avec les ambassadeurs romains, une querelle, à la suite de laquelle ils se dirigèrent sur Rome, qu'ils prirent et qu'ils brûlèrent, 389 ans avant l'ère vulgaire.
Ainsi, plus de quatre siècles avant l'ère vulgaire, la nation gauloise était prépondérante dans la vallée du Pô , dans la Toscane, et elle occupait, depuis Adria jusqu'à Ancône, le territoire de Ferrare, de Bologne, de Ravenne, de Forli, de Saint-Marin et d'Urbin ; si bien qu'aux yeux de Pline, la plus grande gloiie de l'Italie, ce fut de n'avoir pas été dominée et absorbée par nos ancêtres (3).
Mais ce ne fut pas assez pour cette belliqueuse race d'avoir oc-
(1) Il serait trop long de rapporter textuellement le récit de Tite-Live : nous renvoyons le lecteur à son tJistoire, liv. V, cliap. 34 et suivants.
(2) Sur la fondation de diverses villes italiennes par les Gaulois; voir Justin, Hist., lib. II, cap. 5, et Pline, Hist. iiat., lib. III, cap. 19 à 31.
(3) Pline, Hist. nat., lib. III, cap. 24.
- 8 -^ :upé et colonisé la plus lerlile portion de l'Italie; une masse considérable de ces Gaulois italiens franchit la mer, s'établit en Ulyrie et en Pannonie, sur les bords du Danube (1); et lorsque Alexandre soumit rillyrie, 333 ans avant Jésus-Cbrist, les Gaulois du Danube lui CMToyèrenl une députation, non pour reconnaître sa domination, niais pour [(Ure honneur à sa renommée (2).
Quelques années plus tard, eut lieu la grande migration des Gaulois, qui, partis des bords italiens de l'Adriatique et de l'illyrie, envahirent la Thrace, la Macédoine, la Péonie, la Thessalie, et se présentèrent aux Thermopyles pour dévaster la Grèce, en commençant ])ar la Béotie et le tem{)le de Delphes (3). Tous les eflbrls de la Grèce réunie, comme au temps de Xercès, ne purent pas empêcherMes (iaulois de passer ; mais la défense du temple de Delphes, par les Phocéens et les Etoliens, fut si désespérée, que les Gaulois, frappés de terreur, durent repasser le S[)erchius et regagner la Thessalie, après avoir éprouvé des pertes immenses (4).
Repousses, mais non découragés, les Gaulois s'embarquèrent sur la mer Egée, passèrent dans la Grèce Asiatique, prirent et ruinèrent une seconde fois le vieil Ilium, et conservèrent longtemps la partie maritime i5). Poussant plus avant, ils occui)èrent Byzance et la Propontide. Enlin, alliés de Nicomède, roi de Bythinie, qu'ils consolidèrent dans ses États, ils fondèrent, 278 ans avant l'ère vulgaire, le royaume de (ialatie ou de Gallo-Grèce, qui comprenait une partie de la Grande-Phrygie, de la Méonie, de la Pa[)hlagonie et de la Gap})adoce, entre le Sangari et l Ilalys, et dont les deux villes princi|!ales étaient Ancyre et Pessinunte (0).
(1) Justin., y//.s7., Iil). XXIV, cyp. 1.
(•2) Arriaii., Ilist., lih. I, cup.
(3) (Ictte expédition est riicont('*e en détail p;ir l'aiisanias, en deux endroits de son voyage en Grèce. Attù/uc, cyp. 4; l'horùtc, cap. 1!) a "S.l.
(4j (^ette défaite arri\a la 2'' année de i,i \'M\' olympiade, i2î)/| ansav. J. (^ l'ansan., Phanidc, cap. 23.
(.">) Pausan,, Alti/juc, cap. 4.
(6) L'éliiblissement des (iaulois dans la (iaIlo-(iréce est raconlé en delad |iar lile-ljve. ///>7.. lil». WWIII. (aj). Kl.
- Trois nations gauloises se trouvaient, dit Tile-Live, réunies dans la Gallo-Grèce : les Trocmiens, qui eurent en partage l'Hellespont; les Tolistoboiens, qui eurent l'Eolide et l'Ionie avec Pessinunte, et les Tectosages, qui eurent Ancyre, avec toute l'Asie intérieure jusqu'au Taurus (1). Du temps de Pline, la Gallo-Grèce, soumise aux Romains depuis Auguste, comptait cent quatre-vingt-quinze villes ou tétrarchies (2).
Tel fut le degré de grandeur auquel était parvenue, trois siècles avant l'ère chrétienne, la nation gauloise ou celtique. Maîtresse de la meilleure partie de ITtalie, établie en Illyrie et en Tlirace, après avoir rançonné la Macédoine, la Thessalie, la Béotie et l'Etolie, après avoir pris et brûlé Rome et Troie, elle régnait en souveraine sur toute l' Asie-Mineure.
Bien évidemment, une telle nation avait sa langue, appropriée à ses besoins et à ses mœurs. Cette langue était, on le verra, à peu près la même que celle d'aujourd'hui; et elle comprenait déjà, à cette époque reculée, les divers idiomes qu'elle possède de nos jours. Comme les Gaulois ne s'étaient jusqu'alors mêlés à aucune nation, leur langue n'avait emprunté ses éléments à aucune autre. Elle était surtout pure de tout élément latin, car le latin qui est parvenu jusqu'à nous, et qui est compris entre l'époque de Térence et celle de Tacite, n'existait pas encore, lorsque les Gaulois avaient déjà colonisé la moitié de l'Italie et dominaient en Illyrie, en Thrace et dans la Grèce Asiatique.
Le latin fut très lent à se former ; il se modifia constamment, et il était à peine fixé, lorsqu'il disparut. On pourrait dire qu'il y eut
(1) Tite-Live, Hist., lib. XXXVIII, cap. 16.
(-2) Pline, Hût.nat., liv. V, cap. 42. — Pline nomme un peu différemment les nations celtes de la Galatie.
plusieurs latins, de même que nous avons plusieurs français, le français de Joinville, celui de Rabelais, celui d'Amyot et celui de Boileau. A deux siècles d'intervalle, le latin devenait inintelligible. A l'époque où écrivait Quintilien, il y avait longtemps que les prêtres Saliens ne comprenaient plus les hymnes de leurs cérémonies (1). Lorsque Polybe composait à Rome son histoire générale, c'està-dire 150 ans avant l'ère vulgaire, le latin des premiers temps de la république était devenu du grimoire, même pour les érudits. Ayant occasion de copier sur des plaques de bronze un traité conclu avec les Carthaginois, sous le consulat de L. Junius Brutus et de Marcus Horatius, il s'exprime ainsi à ce sujet : « Le voici, tel qu'il m'a été possible de l'expliquer, car la langue latine de ces temps-là est si diftérente de celle d'aujourd'hui, que les plus habiles ont bien de la peine à entendre certaines choses (2).
Et cependant, à l'époque où avait été écrit ce traité, c'est-à-dire 508 ans avant l'ère vulgaire, les descendants des Gaulois de Bellovèse étaient établis depuis cent cinquante ans dans la vallée du Pô et dans la Romagne.
D'un autre côté, quelle était la langue que parlaient les Romains du temps de Polybe, et pour lesquels le vieux latin de Rrutus était inintelligible? c'était le latin d'Ennius, de Plante, de Pacuvius, de Lucilius, aussi éloigné de celui de Tite-Live, de Cicérori et de Virgile, que le français de Rabelais et de Villon est éloigné du français de Pascal et de Racine. Horace appelait ce latin du fumier, et les grammairiens se consumèrent en incessants efforts pour expliquer ses obscurités. Nonius Marcellus a noté, dans un chapitre, deux cent cinijuanle substantifs, d'un usage onhnaire, qui ont plusieurs fois changé de genre, de Plante à Cicéron (3). Cette langue rude et sauvage, qui linil à Lucrèœ, n'était donc pas encore le vrai latin; et cependant, à l'épocpje où elle bégayait, il y avait dé.à 230 ans (jue les(iaulois avaient brCiié Rome, et porté, des Alpc^s .lu 'l'aurus, la
(t) Ouinliliaii., Inslilul . onil, lib. I, i-ii|». <>, in fn^'-
[% l'olylu', //<■>/., lil'. IN, («''P- •'>•
(3) Nonius Mnrccll . Itr in>>i>iirt(if . smnnn. Piiri;;, 1582, p. «M et suiv.
langue de Toulouse, d'Autun, de Lyon, de Bourges, d'Arras et de Trêves .
Cette langue gauloise, si ancienne, et déjà répandue d'un bout de l'Europe à l'autre, avant la formation du latin, ne saurait donc être composée, ainsi qu'on se l'imagine sans réflexion et sans fondement, des débris du latin, langue bien plus récente. C'est, au contraire, le latin qui, pour se former, emprunta, comme on va le voir, une bonne partie de ses éléments à la langue gauloise et aux autres idiomes rustiques de ITtalie.
MODE DE EeRBlATlON DU E.ATIK
Les auteurs anciens nous font connaître en termes clairs et précis de quelle manière se forma la langue latine. Denys d'Halicarnasse, qui composa, sous Auguste, son livre des Antiquités romaines^ s'exprime ainsi : « La langue qui est en usage aujourd'hui parmi les Romains n'est ni barbare, ni absolument grecque; mais elle tient de l'un et de l'autre, et approche de l'Eolique (1). » Le témoignage de Denys d'Halicarnasse est confirmé par Quintilien, qui était un bon juge en ces matières, et qui vivait, comme on sait, sous Galba et sous Domitien. « Les mots, dit-il, sont nés avec la langue latine ou lui sont étrangers. J'appelle étrangers ceux qui nous sont venus de presque toutes les nations.... Dans la division que j'ai établie, j'ai particulièrement en vue la langue grecque, j parce que c'est d'elle que la nôtre s'est formée en grande partie, et que même nous nous servons au besoin de mots purement grecs (2). » Ailleurs, il ajoute : « Les mots que nous avons tirés du grec sont très nombreux, surtout ceux qui sont déclinés suivant le dialecte éolien (3). »
(1) Dionys. Halicar., Antiqidtat. romance, lib. I, cap. 91.
(2) Quintilian., Institut, orator., lib. 1, cap. 5.
(3) M., ihid.
Ainsi, d'après des témoignages positifs et irrécusables, le latin est sorti de deux sources : du grec et des idiomes barbares. Et que désigne cette expression : les idiomes barbares? Elle désigne les patois rustiques de l'Italie, et surtout les patois venus de la Gaule, et même de l'Espagne; car les patois italiens et espagnols soni, comme ceux de la Gaule, antérieurs au latin, et ils se parlaient parmi les paysans i)endant la période de la plus belle latinité. C'est ce qui résulte dos faits attestés par les écrivains anciens et par les inscriptions.
Aulu-Gelle explique très clairement ce qu'il faut entendre par les éléments barbares qui entrèrent dans la composition de la langue latine. Il définit le barbarisme, en disant que c'est l'emprunt d'un mot fait à la langue rustique (1). Macrobe dit que faire un barbarisme c'est parler à la manière des paysans (2). Quintilien définit le barbarisme à peu ]>rès de la même manière, car il dit que c'est l'introduction dans la langue latine d'un mot emprunté à une langue étrangère (3'.
C'est, dans l'état présent des opinions en matière d'histoire littéraire, un point important d'établir qu'il se parlait, en Italie, du temps de Cicéron et de Virgile, des patois anciens et nombreux, à peu près identiques aux divers idiomes actuels de la Lombardio, de la Vénéiie, de la Komagneetde la Campanie;et nous allons soumettre au lecteur les faits qui nous semblent ne permettre aucun doute à cet égard.
L'existence générale des langues rustiques ou des patois, du temps de la plus belle latinité, est constatée d'abord par ces p.issages d'Aulu-(ielle et de Macrobe, (jue nous avons cités, et où ils disent que, fainî un barbarisme, c'est emi)runter un mot 5 la langue rustique, ou parler à la manière des paysans, ruslice loqui. Elle l'est encore dans ce passage du premier de ces auteurs, où, en parlant
(1) Aul. Gell., Noct. Allie, lil). Mil, laj). (i.
(2) Miicrol)., Satiirnal.. lil». Mil, cai). (>.
H) niiiiililiiin.. fnstif. onitor., lil). I. vii\). .").
(les mots sermonurl et sermocinari, il dit (jue le premier est plus conforme à la langue rustique, mais plus logique (1).
On peut citer au moins six patois de l'ancienne Italie, dont l'existence est bien constatée par les témoignages de l'iiistoire ; ce sont : le patois du Latium, ou le latin rustique, le patois osque, le toscan, le sabin, le padouan et le gaulois; encore faut-il supposer que l'idiome de Piéneste rentrait dans celui du Latium, et n'était pas Eque ou Hernique.
Le patois du Latium devait être fort mêlé, et avoir plusieurs dialectes, à raison des cinq ou six peuples divers qui composaient ce qu'on appela le Latium antiquum, tels que les Laurentins, les Rutules, les Antiates, les Albains, les Volsques , les habitants de Gables et de Preneste. Varron, et, après lui, Aulu-Gelle et Festus Pompée mentionnent ce latin rustique, en disant que les bouviers donnaient le nom de triones aux bœufs de labour (2). Nonius désigne aussi le patois du Latium, en disant qu'au lieu d'appeler un balai scopa, comme à la ville, les paysans l'appelaient syrus (3). Quintilien distingue le latin rustique du latin littéraire; il appelle le premier barbare, et le second épuré (4). Les Prenestins parlaient un de ces dialectes du patois latin ; car, dans la comédie intitulée Truculenlus , Plante fait dire à un personnage qu'il retranclie la première syllabe de certains mots, à la manière des habitants de Preneste (5). Cependant Quintilien parle de l'idiome préneslin comme s'il n'avait pas appartenu à la famille de ceux que l'on parlait dans le Latium, et il le met sur le même rang que le toscan et le sabin (6).
(1) Sermonari, rmticius videtur, sed rectius. Aul. Gell., lib. XVIII, cap. 2.
(2) Ego quidem cum et JElio et Varrone sentio, qui triones 7ustico certe vocabulo botes appellatos scribunt. Aul. Gell., lib. II, cap. 21
(3) Has nos scopas, rmtico nonrine syros toca;/^ Noni., Paris, 1582, p. 22.
(4) liarbara ab emendatis... discernere. Quintilian., Instit. orator., lib. I, cap. 6, in fine.
(5) Plante, Truculent., sors 646.
(6) Taceo de tusds et sabinis verbis, et pra'ne.<tinis quoque; nam ut
1)L' tous les i)alois antiques de l'Italie, antérieurs au latin, et qui ne cessèrent jamais d'être parlés dans les campagnes et dans les petites villes, lo plus célèbre fut la langue osque, usitée dans la Campanie, pays situé entre le Latium et la Lucanie, et patrie d'Ennius et de Varron. Les ruines de la maison du plus savant des Romains existent encore dans la plaine de San Germano, au pied du Mont- Cassin, et nous plaçons au rang de nos meilleurs souvenirs le pèlerinage que nous y avons fait, il y a quelques années.
Ennius disait qu'il avait trois âmes, parce qu'il parlait trois langues : le grec, l'osque et le latin (1). Aulu-Gelle ajoute que Mithridate parlait très correctement les vingt-cinq langues de son Empire. L'osque avait cela de particulier, qu'il s'était élevé à une certaine valeur littéraire, en servant à écrire de petites comédies en vers et en prose, que la jeunesse romaine composait et jouait encore du temps de Tite-Live et de Cicéron (2). C'est ainsi qu'en France quelques patois se sont élevés et épurés, sous l'influence de certains poètes ; comme le provençal, sous l'influence des troubadours ; le languedocien, dans les poésies de Goudouli; le Béarnais, dans celles de Despourrins; l'Agenais, dans celles de Jasmin ; l'Avignonais, dans celles de Koumanille.
On parlait aussi, dans le Padouan, un idiome distinct du latin, et dont, au dire de Quintilien, Catulle et surtout Tite-Live ne s'étaient pas toujours complètement préservés (3). Le patois de la Toscane et celui de la Sabine sont mentionnés par Quintilien, comme môles aux écrits de certains auteurs, par exemple de Vectius (k).
eorum sermone utentem Vectium LucHiim inveclatur. (Juintilian., Jhktitut. orator., lib. I, cap. 5.
(1) Quofl loqui grîEcn ol. once, vX latine sciret. Aul. Gell.,
lib. XVn, cap. 17.
(2) Voir, dans Tivc-Live, l'explication (lu'il donne sur l'origine et sur la composition de ces comédies, qu'on nommait Atellanen. Tit.-Liv., Hiat., lib. VII, ch. 2.
(3) (lalullus ploxenum circa l^adum invenil... l'ollio deprehendit in Livio patavinitatem. Quinlilian., Imlitut. o <//o/-., lib. I, cap. 5.
(4) Tac(iO de tui^rix et sahtnis vc^rbis...; nain ni eorum \il(Mil(Mn sermone Vectium.... Oiiintili;in.. fnsfifut. orafor., \\h. I, cap. T).
Enfin, on parlait le j)atois gaulois ou celle aux [)lus belles époques de la latinité, clans les diverses contrées de l'Italie colonisées par nos ancêtres. C'est ce qui résulte clairement du passage suivant d'Aulu-Gelle : « A Rome, en notre présence, un vieil avocat, bien connu, mais d'une science douteuse et improvisée, parlait devant le préfet de la ville. Pour peindre la pauvreté d'un chevalier qui faisait maigre chère, mangeant journellement du pain de son. et n'ayant pour boisson qu'un vin nauséabond et fétide, il dit : Hic cques romanus apludam edit et floces bibit. Tous les assistants se regardèrent d'un air sérieux et troublé, se demandant la signification de ces deux mots ; mais bientôt, comme si l'avocat avait dit je ne sais quoi en toscan ou en gaulois, tout le monde éclata de rire (1). » Le malencontreux avocat, ajoute Aulu-Gelle , avait emprunté les mots apluda et floces, signifiant du son et de la lie de vin, à une comédie de Plaute, sans remarquer que ces mots, inconnus à Rome, appartenaient au vieux patois du Latium.
On le voit, les divers peuples qui, avant le développement de Rome, occupèrent ou envahirent l'Italie, non-seulement avaient tous leurs langues distinctes, mais ils les conservèrent à peu près intactes pendant et après la formation du latin. Ces idiomes antiques, qui ont servi à la formation de la langue latine, c'étaient, à peu de chose près, les idiomes actuels de l'Italie, lesquels varient, comme on sait, de pays à pays. Un paysan de l'Arno aurait de la peine à converser avec un Vénitien, et celui-ci n'entendrait pas un vigneron de Marsala ou de Cumes.
Les preuves fournies par l'histoire sur l'existence de ces antiques patois italiens sont, ainsi qu'on l'a pu voir, bien positives ; cependant, on peut fort heureusement les fortifier encore et les mettre hors de toute discussion, à l'aide de monuments épigraphiques d'une authenticité incontestable, qui ont conservé des fragments de ces patois. Ces fragments présentent les principaux caractères des idiomes actuels de fltalie.
(1) Quasi nescio quid tiisce aui gaUice dixisset. Aul. Gell.. lib. XI,
cap. 7.
UI<:BH1S F.I*IGH.%PHIQrES DES YIIOU^IL P.4TOIS ITAL.IKIVS
On sail que les noms propres sonl des substantifs ordinaires, appliqués aux personnes pour les qualifier, comme Le Noir^ Le Grand, Le Masson, La Fontaine, Le Bois, et ainsi de suite. Les noms propres sonl toujours formulés dans la langue du pays où les familles qui les portent ont pris naissance; et c'est ainsi que tous les Laroche sont originaires du nord de la France, et tous les Laroque du Midi. L'étude des noms propres usités, en Italie, pendant le siècle d'Auguste, par exemple, peut donc aider à déterminer le caractère des idiomes auxquels ces noms propres étaient empruntés. Or, il résulte du témoignage de plusieurs monuments, qu'un grand nombre de ces noms propres étaient formulés dans la langue italienne des temps modernes.
Le Musée de Naples a consacré une salle aux cachets ou aux outils servant à marquer les ustensiles, trouvés à Pompéies. Nous avons copié quelques-uns de ces cachets; nous n'en citerons qu'un, parce qu'il dispense des autres. Il porte le nom de la famille, ainsi écrit : DKLLL AMÏCL N'est-ce pas là un nom formulé en italien moderne? El ci^pendant le cachet en bronze qui le porte est au moins du siècle d'Auguste.
Il y a, dans l'une des salles ])asses de ce musée, divers inarbres portant des ins(Tij)lions dites horiorairps. C.v sont des ordres du i<nii(l<' VespasieiT, où liguicnt les noms des soldais qui se sonl dislin^Mjés pendant l(;s diverses campagnes du règne. Nous en avons copif' quolqncs-nrif^, [);iririi le^ jthis caractéristiques :
Marbre i,'\\m\ :
IKLICM). CANO.
Marbre /i^' 1002 :
FELICIO. LUCRÏO. ACRO.
CERDO. YERNIO. BOÏRIO.
ISIO.
Marhrr /i" 1708 :
SPENDO. CALASTRO.
FAUSTK). THEMÏSO.
PRIMIO. GELOS.
STRATO.
Nous croyons superflu de faire observer que tous ces noms propres sont au nominatif, comme le prouve, entre autres, le nom celle de GELOS, ou plutôt qu'ils sont indéclinables, comme les noms propres empruntés à l'italien moderne, à la nature desquels ils participent très visiblement. Il en est ainsi du nom de l'esclave Celadioti, qui avait les fonctions de baigneur aui)rès de Germanicus. Nous avons copié son inscription funéraire dans le Colombaire de la famille d'Auguste, à gauclie de la Voie Appia, hors de la porte Saint-Sébastien, à Rome :
CELADIOTI. C^SARIS. AUGUS. SERVI S. UNCTOR.
GERMANICI.
Ces exemples prouvent surabondamment que les patois italiens parlés avant l'ère vulgaire étaient sensiblement les mêmes que ceux d'aujourd'hui. Ils avaient l'article le la les, comme le montre le cachet de Pompeï, et les substantifs, déjà indéclinables, avaient les terminaisons en o, io, i, ainsi que cela résulte des noms propres qui précèdent
Le latin resta la langue oflicielle du monde romain, même long-
lomps a|)ivs la translalion de l'Empire en Orient, puisque la codilication de .luslinien est du milieu du sixi^me siècle. Il resta également la lanp:ue de la société polie, au moins jusqu'à la fin du cinquième siècle, comme le prouvent les poèmes de Claudien et la volumineuse correspondance de saint Jérôme. Il est d'ailleurs digne de remarque que les grammairiens les plus célèbres, tels que Festus Pompeius et Servius, sont du quatrième et du cinquième. Or, la poésie itiilienne, avec ses formes modernes, florissail déjà au dixième siècle, ainsi que le prouve un manuscrit du monastère du Mont Cassin, indiqué sous le n** 552, dont voici le début :
lo j^ignori, s'io Favello, Lo voslro audirp compello; Di questa Vita interi)ello, Ed deir altni bene spello.
Si la langue italienne n'avait pas existé avant la cbute du latin, la poésie italienne n'aurait pas pu trouver si promptement ses formes définitives. Ennius écrivait six siècles après la fondation de Rome, et son latin était presque inintelligible du temps d'Auguste.
Nous croyons avoir surabondamment établi la coexistence du latin et des divers idiomes de l'Italie, comme l'osque, le toscan, le sabin, le gaulois et quelques autres. Les écrivains les plus instruits en ces matières, tels que Denys d'Halicarnasse et Quintilien, déclarent que, bien loin de s'C'lre formés avec les débris du latin, ces idiomes sont entrés au contraire dans la composition de la langue latine, conjointement avec le dialecte colique. Il y aurait donc une opération intéressante à tenter et cpii ne serait môme pas très difficile : ce serait de faire subir à la langu(; latine une sorte de décomposition cbimique, en vue d'isoler les uns des autres ses éléments grecs et ses éléments gaulois. Nous l'avons essayée sur une petite écbelle, dans le labl«'aii qu'on va lire.
l.ors(pie vivait encore le cardinal Me/zofanli, luuis eûmes l'iionri«Mjr de lui soumettre, à Home, une observalior», (jue tout le monrie |i(miI véiilier, à ^^avoir que lel/ilin .1 InMjoMis ;iii moins d(Mi\
mots pour dire la même chose, et que, de ces deux mois, l'un se trouve invariablement dans les patois de la France. Sur la question de savoir laquelle des deux, langues avait dû emprunter à l'autre, le savant philologue répondait, comme nous, que ce devait être le latin; car si le gaulois avait fait l'emprunt, il aurait emprunté les deux mots , ce qui n'est pas. Nous soumettons notre essai aux lecteurs curieux de ces sortes de matières. Des deux colonnes de mots latins, celle de gauche contient ceux qui viennent généralement du grec; celle de droite, ceux qui viennent toujours du patois.