‹ Antiquité des patoisChapitre 2 sur 11 · FRANÇAIS LATIN LATIN PATOIS AQUITAIN · texte numérisé non relu

FRANÇAIS LATIN LATIN PATOIS AQUITAIN

Terre Tellus Terra Terro, terra.

Mer Fretum Mare Ma, mar.

Air Aura Aër Aïré.

Lumière Lumen Lux Lutz.

Chaleur ^Estus Calor Galon .

Feu Ignis Focus Soc. honec.

Tête Gervix Caput Cap.

Bouche Os Bucca. Bouca, bouco.

Mort Lethum Mors Mort.

Champ Ager Campus Camp.

Maison Domus Casa Casa, caso .

Chemin Iter Via Via, viage, voyage.

Raisin Uva Racemus Rasim, arrasim .

Cheval Equus Caballus Chabal , chibau .

Chat Felis Catus Gat.

Cochon Sus Porcus Porc.

Serpent Anguis Serpens Serpent, serp.

Oiseau Avis Ucella Ausel, auset.

Balai Syrus Scopœ Scoubet.

Mur Murus Paries Paret.

Grand Magnus Grandis Grand, gran .

Herbe Gramen Herba Herba, herbo.

Vie iEvum Vita Bita, bito.

Lier Vincire Ligare Liga,

Brûler Urere Cremare Cremâ.

Faire Agere Facere Fa.

Au }»uinl où nous sommes ])arvenus, il nous resle à mellro liors fie doute l'anliquilé de la langue gauloise ou celtique, forme première du français moderne, à montrer l'identité des idiomes parlés par nos ancêtres, conquérants de l'Italie, de l'Illyrie, de la Tlirace, de la Grèce et de l'Asie-Mineure, avec les idiomes parlés encore de nos jours à Marseille, à Nîmes, à Toulouse, à Bordeaux, à Vannes, à Bourges, à Lyon, à Keims, à Arras, et dans les contrées situées entre la Meuse et la Moselle, où se conserve le wallon ; à faire voir, enfin, que les patois actuels, qui servent aux relations des paysans entre eux, dans toute la France, de l'Océan aux Alpes el du Bliiu aux Pyrénées, sont exactement les mômes que ceux que César trouva établis parmi nos pères, que ceux que Bellovèse porta à Milan, Brennus à llome et à Delphes, el qu'ils sont, par conséquent, bien antérieurs au latin, loin d'être nés de ses débris.

Il nous faut néanmoins, avant d'aborder cette partie des origines nationales, faire sortir de l'esprit du lecteur la préoccupation née de certaines divisions de notre langue, telles que la division en langue d'oil, eu Janrjue d'oc et en langue romane. Non-seulement ces divisions sont idéales et chimériques, non-seulement il n'a jamais existé, autre part que dans l'imagination de quelques lettrés, une langue d'oc, une langue d'oil et une langue romane^ mais ces classifications égarent la critique, la jettent dans des voies stériles et sans issue, et la rendent rebelle, par l'empire d'idées préconçues, aux sollicitations de la simple et droite vérité.

i.A^uii-: u'oc. — LA^G!.!^ iftoii.. — i..%.\i;ii^: romane.

S'il y a une maxime élémentair(i (pii n'ait pas l)esoin de démonstration, c'est cpi'il ne saurait avoir existé nulle part une langue sans un peuple pour la [)arler. Or, ou demanderait vainement aux

dictionnaires géographiques un peuple d'oil, un peuple d'oc, et un peuple roman.

L'erreur des érudits qui ont imaginé la division de la langue française en langue d'oc et en langue d'oil^ consiste à avoir attribué une signification générale à des faits locaux, imparfaitement étudiés et sans valeur théorique. Dans aucune des grandes contrées de la France, dans aucune des anciennes provinces, on ne dit, d'une manière générale et systématique, soit oc ou cil, pour signifier oui, soit NO ou NENNi, pour signifier non. A plus forte raison ces différences n'ont-elles jamais caractérisé deux langues distinctes, qui auraient été parlées, l'une sur la rive droite, Vautre sur la rive gauche de la Loire.

On trouve, cela est vrai, dans les poètes du treizième siècle, des façons de dire qui, si elles n'étaient pas sérieusement contrôlées, donneraient à penser qu'on pouvait distinguer la langue française du Nord de celle du Midi par la différence du mot employé pour l'affirmation ou pour la négation; mais l'étude des faits réduit à de très étroites proportions les conséquences qu'on est autorisé à tirer du langage de ces })oètes.

Dante est, à notre connaissance, le premier qui ait caractérisée une langue par le mot employé à l'affirmafion, lorsqu'il s'écrie, dans le trente-troisième chant de V Enfer ^ en terminant l'épisode d'Ugolin : « 0 Pise, opprobre de ces belles contrées où résonne le SI. » Les contrées où résonne le si, c'est évidemment l'Ilalie tout entière, et non pas seulement la Toscane. On dit si, pour oui, dans toute l'Italie, et ce mot est nécessairement propre aux patois antiques et primitifs, car on sait que la langue latine n'a pas de mot pour dire oui, tout court.

Un troubadour du treizième siècle, Bernard d'Auriac, donne aussi à penser que la langue du Midi se distinguait de celle du Nord par les mots employés à l'affirmation et à la négation. Dans un sirvente relatif à l'expédition de Philippe le Hardi contre Pierre III, roi d'Aragon, il dit que les Catalans entendront les mots cil et nenil, au lieu d'oc et de no.

Kls Cataliis estregs certes Vayran las Hors. Hors d'ourada semensa.

Et auziran dire per arago OU et iienil on liisc d'oc e de no.

Mais ces sorles de lémoij^nages, si positifs qu'ils soient, se réduisent à peu de chose, si l'on songe que o//, signifiant oui, appartient aussi au patois de Nîmes, et que nenni, signifiant non, appartient aussi aux patois du Languedoc et de l'Aquitaine.

On le voit donc, la forme de l'affirmation ou de la négation ne peut ])as raisonnablement servir de base à une division de la langue française, puisque certaines contrées du Midi disent oil et nenni, tout comme certaines contrées du centre ou du Nord. D'ailleurs, les Anglais emploient la négation des Aquitains, 7ioù, et il ne serait pas raisonnable d'assimiler la langue anglaise à la langue gasconne.

La présence de l'article le, la, les, dans toutes les branches de la langue celtique est, comme l'affirmation et la négation, une preuve de plus de l'antériorité des yjatois et du français sur le latin. En effet, 1.1 laii^Mie latine, n'ayant ni l'article, ni l'affirmation, ne saurait avoir donné 5 d'autres ce qu'elle ne possède pas elle-même. Le cachet de Pompéi, que nous avons cité, prouve que les patois italiens du lemi)S d'Auguste avaient déjà l'arficle; et le Roumanesc, qui est le patois méridional du temps de ïrajan, l'a également.

Quant aux grannnairiens (pii prétendent que l'arficle doit être une pariic du discours de formation récente, il faut les plaindre de s'èlif mis si gratuitement en frais de théories. Le grec parlé par Homère; n'est pas d'hier, et le grec a l'article. 11 est aussi court et plus logi(jue d'étudier les langues (]ue de les inventer. Il arrive souvent (|ue les corporafions savantes proposent et font accepter de œrtaines locutions; mais l'histoire n'a jamais signalé un congrès de pAtres et de laboun^urs s'entendanl des étangs de la Bresse aux charbonnages de la Belgique, des plaines de la (]rau aux landes de la Breliigne, pour décider <|u'on mettrai! désormais l'article dans tous les idiomes de l,'i I.hilmic celtique. \y^ locutions générales (pii

sont dans la langue du peuple, c'est Dieu qui les y a mises; c'esl pour cela qu'elles durent et résistent aux révolutions, tandis que les langues savantes, œuvres des hommes, périssent comme ont péri le sanscrit, le grec et le latin.

La confusion introduite par l'hypothèse gratuite de l'ex.'stence d'une langue romane est plus regrettable et plus grave encore. Des érudits, qui avaient d'ailleurs un grand mérite, ont voulu présenter comme un idiome spécial la langue employée par quelques poètes provençaux ou périgourdins du onzième et du douzième siècle, qu'on nomme troubadours, tels que Vidal, Raymond Béranger ou Bertrand de Born.

D'abord, la langue des Troubadours n'est autre chose que le patois nalal de chacun d'eux, épuré, régularisé, élevé à une certaine hauteur littéraire par les exigences de la poésie et par le goût du poète ; si bien que les troubadours ont embelli des langues déjà existantes, et nullement créé une langue nouvelle. C'est ce que contirme Dante, dans le vingt-sixième cliant du Purgatoire^ lorsque, parlant d'Arnauld Daniel, troubadour provençal, auteur de Lancelot du Lac, il dit : « c'est lui qui travailla le mieux sa langue maternelle. »

l'u miyiios fabhuo del parlas materna.

C'est ainsi que Goudouli a écrit en languedocien, Despourrins en béarnais, Jasmin en Agenais, employant l'idiome natal, en lui donnant plus de pureté par le choix des mots et plus de noblesse par la tournure des phrases.

D'un autre côté, l'usage général, au onzième et au douzième siècle, était d'appeler roman, ou langue romane, tous les idiomes vulgaires de la France, sans distinction, par opposition au latin, qui était resté la langue officielle de l'administration, de la justice et de l'Église. Ainsi, parler roman, ou parler la langue romane, c'était, dans toutes les parties de la France, au nord comme au midi, employer l'idiome local, qu'il fût, d'ailleurs, provençal, auvergnat ou

français wallon. Les preuves de ce fait sont, si nombreuses, que nous ferons un clioix parmi les plus manifestes.

Jean de Mandeville, dans la ])réraco de son Voyage en Orient, \ml)lié à Londres en 17*25, s'exprime ainsi : « Et sachiez que j'eusse cest livres mis en latin, i)Our i)lus brièvement deviser; mais, pour ce que plusieurs entendent mieux roumant que îalin, je l'ai jnis en roumant. » Voilà donc du roman qui est, en réalité, du français tout pur.

Joinville, dans son Histoire de saint Louis, parle en ces termes : « 11 avait gens illec qui savaient le sarrazinois et le français, que l'on a})pelle drugemens , qui enromançaient le sarrazinois au comte Perron. » Ce comte Perron était chambellan de saint Louis, et les drogmans ewro/?îawfat>;?/,c' est-a-dire traduisaient en français, pour lui, le sarrazinois ou l'arabe.

Du Gange cite, au mot linf/ua romana, un passage de la Chronique latine du monastère de Saint-Trudon, où il est dit : <( 11 n'avait pas pour langue maternelle l'allemand, mais celle que, par corruption, nous appelons romane, ou bien, en allemand, wnllone, »

Nous terminerons par un dernier exemple, emprunté au Roman de Rou, écrit au douzième siècle par Wace, en patois normand de .lersey :

Si l'on demande ki ço dist,

Ki ceste estoire en romanz mist,

Jo di e dirai ke jo sui

Wyce, de Tislc de (Jersui (1).

Ainsi, un usage général du douzième au quatorzième siècle, en France, désignait sous le nom de roman ou de langue romane, non pas la langue littéraire des Troubadours, ou même l((s patois du Midi, mais tous les idiomes nationaux, sans distinction, y compris le français wallon, et même le type le plus direct du français actuel, c'esl-à-din; la langue parlée par saint Louis et par les dignitaires

(1) liomanUe lion. t. II, y. 05. \. lO.ViO.

de sa cour. Il faut donc cliercber ailleurs que dans ces vaines classifications de langue d'oc, de langue d'oil et de langue romane, les caractères constitutifs de la langue celtique.

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