‹ Antiquités anglo-normandes de DucarelChapitre 43 sur 56 · LETTRE INÉDITE DE HUET · texte numérisé non relu

LETTRE INÉDITE DE HUET

ÉVÊQUE ü’aVRANCHES,

SUR LA SECONDE EDITION DE SES ORIGINES DE CAEN, PRÉCÉDÉE D’UNE NOTICE SUR CET EVEQUE.

P ierre-Daniel HUET, évêque d’Àvranches , de l’académie française , né à Caen , en i63o , était fds de Daniel Huet , secrétaire du Roi. Élevé au collège des Jésuites , à Paris , il y puisa de bonne heure le goût des études savantes , et s’y distingua par des compositions pleines de savoir et d’érudition , qui décélèrent ce qu’il devait être un jour. Ayant suivi en Suède le célèbre Samuel Bochart , auteur de la Geographia Sacra ( imprimée à Caen , en 1646 ) , il rendit compte de ce voyage dans ses Mémoires , sous le titre de Commentarius de rebus ad se pertinentibus. De retour en France , il fut choisi par Bossuet , en 1670 , pour être sous-précepteur du Dauphin. Ce fut alors qu’il s’occupa d’une édition des auteurs classiques Ad usum Delphini. Après l’éducation de ce prince , il fut nommé à l’abbaye d’Aunay , et ensuite à l’évêché de Soissons , qu’il changea contre celui d’Avranclies. Un goût immodéré pour le travail absorbait tout son temps; continuellement enfermé dans sa bibliothèque , il défendait qu’on ne vint l'y trou-

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blcr ; aussi , les personnes qui avaient à lui parler , impatientées de ce que le domestique leur répondait toujours que Mgr. était à étudier , disaient-elles : pourquoi le Roi ne nous a-t-il pas donné un évêque qui ait fait ses études ? Contrarié dans ses goûts naturels par ses fonctions épiscopales , ainsi que par ces propos qu’il n’ignorait pas, et songeant, comme il le dit lui-même , qu’il avait un plus grand compte à rendre de son temps et de ses occupations , il se démit de l’évêché d’vVvranclies , et reçut en échange de la Cour , l’abbaye c|e Fontenay ; mais de nouvelles contrariétés l’y suivirent. Fatigué des procès qu’on lui suscitait pour des droits territoriaux qui lui étaient contestés, il quitta également cette abbaye , et se retira à Paris, pour s’y livrer tout entier à la littérature. Parmi les nombreux ouvrages qu’il a publiés , je citerai seulement son Histoire du Commerce et de la Navigation des Anciens , qu’il a écrit pour le duc de Bourgogne , auquel il dédia cet excellent ouvrage ; sa Demonstratio evangelica ( imprimée à Paris , en 1679 ) , qui lui fait le plus grand honneur ; et enfin , ses Origines de Caen , dédiées à cette ville , qu’il n’entreprit qu’à la sollicitation de ses habitans , et pour leur prouver l’amour qu’il leur avait apporté en naissant , qu’il avait retenu fidèlement pendant sa vie , et qu’il leur conserva jusqu’à sa mort , arrivée en 179.1 , à l’âge de 91 ans.

Personne n’a peut-être entretenu une correspon-

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dance plus suivie que le savant évêque d’Avranches, pendant les quatre années qui s’écoulèrent entre la première édition de ses Origines , donnée en 1702 , et la seconde qu’il publia en 1706. Cette première édition , que l’impatience de ses amis lui avait fait livrer au public avec un peu trop de précipitation, n’était peut-être pas exempte d’erreurs , et elle lui attira même quelques critiques amères , qui alïectèrent vivement son âme aimante et dévouée à sa patrie; aussi écrivait-il à M. de Clinchamp- d’Anisy dans l’amertume de ses réflexions : « J’ai fait de plus » grands ouvrages et d’un savoir plus obstrus ; mais » aucun ne m’a donné la peine que ce dernier m’a » causé, et quand j’aurai bien travaillé pour ren- » dre ce petit service à ma patrie , j’en recevrai » par reconnaissance beaucoup de médisances et » beaucoup de traits d’une très-indocte critique. » Le besoin d’effacer l’espèce d’impression défavorable que cette première édition avait fait naître , l’engagea à chercher de nouveaux renseignemens dans les anciennes familles de Caen , et à consulter les personnes instruites qui y vivaient à cette époque, particulièrement le père Martin , gardien des Cordeliers de Caen , dont d’Alembert dit avoir vu plus de cinq cents lettres , qu’il adressait à ce prélat ; mais , comme il arrive presque toujours en pareil cas , les uns s’y refusèrent par défiance ou par intérêt personnel , tandis que les autres s’empressèrent de lui fournir une multitude de renseignemens, dont

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la divergence et la surabondance laissèrent dans son esprit naturellement incertain , une espèce de vague, qui contribuait le plus souvent à corroborer la première opinion qu’il s’était formée des faits principaux. M. l’abbé de La Rue, dans la Préface de ses Essais historiques sur la ville de Caen , nous donne la même idée du caractère de Huet. La lettre que je joins ici , adressée par ce prélat à M. de Clinchamp-d’Anisy , peint également son caractère , et servira à faire connaître le besoin qu’il éprouvait, malgré sa vaste érudition, de s’entourer de nouvelles lumières et de recueillir des matériaux pour perfectionner son ouvrage , ou le mettre à l’abri de cette indocte critique , à laquelle il était si sensible.

Afin de faire connaître , pour ainsi dire , le mécanisme de la composition des Origines de Caen , j’ai cru devoir joindre en notes à cette lettre de Huet , une partie des renseignemens qu’il demandait à M. de Clinchamp , parce que ces notes pourraient éclaircir quelques faits historiques propres à fixer l’attention du lecteur. J’espère qu’on voudra bien excuser cette insertion , en faveur de quelques anecdotes sur Ségrais et Mme. de La Fayette , qui peignent si bien le caractère et l’âme sensible du. savant prélat.

Lettre de Huet a M. de Cliivchamp-d’Anisy.

« Je me trouve si bien de vos avis , Monsieur,

» que ,

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» que , si je ne craignois pas d’abuser de votre fa- » cilité , je vous harcellerois souvent par mes ques- » tions ; cette crainte , nêantmoins , ne me peut » empescher de vous supplier de me développer » quelques doutes que je tasche d’éclaircir avant la » seconde édition de mes Origines; si j’estais assez » heureux pour me rencontrer à Caen , dans le )) temps que vous y êtes , je vous demanderois l’hon- )) neur de votre audience ; et si vostre bonté me » l’accordoit , j’en profiterois bien plus en deux )) heures d’entretien , que par le commerce de plu- » sieurs lettres. Mais j’ai recours à ce moyen , au » défaut de l’autre, si vous voulez bien me le permet- » tre. J’aurois besoin de savoir le nombre, les noms, » la situation et l’extension des fiefs de Caen ; cela » pourroit se connoistre par les registres du domaine » dont je suis dépourveu. Je connois les fiefs Mau- » duit, Penlarron et de Brucourt, au Bourg-l’Abbé; » le fief au Maréchal , dans la prairie ; les fiefs de » Montenay et de Courtonne, au Vaugueux. Je ne » connois point les autres , ou je ne les connois pas y> assez certainement (i).

» Pourrois-je espérer de trouver à Caen une édiî> tion de la Coutume de Normandie , qui fut faite y> à Caen l'an i5io , par les soins de Jean André (2) ?

» J’ai cherché inutilement le temps et l’auteur y de la fondation de la chapelle de Notre-Dame- » des-Champs. Je sçay seulement que MM. de St.- » Ililaire-le-Yicomte en sont patrons (3).

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» J’ai trouvé clans les Chartres de l’IIôtel-Dieu , que » l’on tint quelques assemblées de la ville pour » les affaires de cette maison devant Charles de » Bourgueville , dans la maison du Parc le Roy. » Je suis en peine du lieu où estoit cette maison , yy car il n’y a nulle apparence cpie ce soit cette maiyy son de Varicelles qui porte aujourd’huy le nom » de Parc le Roy , n’estant pas croyable que l’on yy indiquast une assemblée de la ville dans un local si » écarté.

» Je trouve dans quelques lettres qu’il y a eu à Caen yy ou aux environs, une grande et une petite Maladreyy rie; je connois la grande, mais non la petite (4).

yy Dans le Mémoire que vous eûtes la bonté de yy m’envoyer au mois de janvier 1 7 o3 , vous maryy quez que Gilbert de Tillières donna à Guillaume yy de Minières le patronage de Mathoan , en 1232. yy Dans votre dernière lettre , vous rapportez ce » mesme fait à l’année 1223 ; auquel des deux fautyy il s’arrester (5) ?

yy Venons maintenant à votre curieuse lettre , qui y ) m’a appris bien des choses que j’avois ignorées , D et entre autres la naissance d’Anne de Bures. Mais yy vous me marquez à la première page de votre yy lettre qu’elle fut fille de Jacques de Bures et yy de Jeanne de Briosne ; et à la seconde page , vous yy dites que Jean de Bures épousa Jeanne de Briosne, yy desquels sortit Jacques de Bures, qui n’eut qu’une y> fille. En un endroit , vous faites cette Anne fille

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de Jacques , et en l’autre fille cle Jean. De plus , » vous dites en deux endroits que cette Anne de » Bures épousa Guillaume de Bourgueville , pcre de » Charles. Cependant j’ai dit à la page 5i6 de mon » livre , que Anne de Bures épousa M. de Bras en » premières noces , et l’ai dit après M. de Bras , » lui-même , qui assure qu’il l'épousa à l’àge de 22 » ans , et qu’il vécut sept ans avec elle. Mais je ne » sais point quelle femme avait épousé Guillaume, 5) fils de M. de Bras et père de M. de Brucourt , que » nous avons connu. Voyez , s’il vous plaît , si vous » pouvez concilier tout cela , et découvrir certaine- » ment la vérité. Vous m’auriez fait plaisir de y> me donner la mesme instruction sur Philipy> pine du Buisson , sa seconde femme. J’aurais » cru que la terre de Clincliamps seroil passée » aux Bourgueville par cette Anne de Bures ; mais » votre lettre ne le dit point, et ne me donne aucune » lumière là dessus (6).

» Je saurois volontiers quelle preuve vous avez y> que Robert de Bourgueville accompagna un duc » de Normandie au voyage d’outremer , et que les » Bourgueville , que nous avons connus , descen- )) doient de ce Robert. J’ai trouvé plusieurs Bour- » gueville dans les registres de l’Hôtel - de - Ville , » la pluspart employez dans les charges de la » ville. Ce duc de Normandie ne peut avoir » esté que le duc Robert , fils de Guillaume le Bas- » tard ; l’intervalle de ce duc aux Bourgueville , que » nous avons connus , est de trois cents ans. (7)

» Le mary d’Isabelle de Bourgueville , que j’ay » nommé Jacques dans mes Origines , est nommé )> Jean-Jacques dans votre lettre : permettez-moi de )) vous demander si vous êtes bien assuré qu’il por- )) tast ces deux noms (8).

» Vous me marquez que Louis de Harcourt , évê- » que de Bayeux, n’était pas frère du comte de Ilar- » court. Je ne crois pas avoir dit qu’il fût son frère , » et si je l’ay dit , vous me ferez plaisir de me » marquer l’endroit , afin que je me corrige (9).

» Je ne croy pas non plus avoir dit que la mai- » son de Mathan ait possédé la terre de Mathieu : » j’ai dit seulement qu’ils en sont originaires , et je » croy que les preuves en sont certaines. Mais sup- » posé qu’ils en soient originaires , il faut de nécessité que le fief du nom de Mathan , ou Ma- )) thoen ou Mathieu , leur ait appartenu , puisqu’ils » en portent le nom (10).

» Encore que le village de Vieux , tel qu'il est y> aujourd’hui , soit séparé de la rivière d’Orne , par )) Bully , Fierville et Malletot, il ne s’en suit pas cpie )> cela fust ainsi du temps qu’il estoit camp des Ilo- )) mains , particulièrement si c’estoit une ville comme bien des gens le croyent ; ces trois paroisses » peuvent en estre des démembremens , et partant » ma conjecture subsiste toujours que Vieux a pris )) son nom d’un gué de la rivière d’Orne , qui esy> toit en cet endroit (n).

» L’inscription que vous avez vue à Vieux , dans

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» le bas de leglise , et que j’y ay vue aussi il y a » longues aimées , estoit escrite en caractères Ro- » mains, et non pas gothiques; c’estoit une petite » colonne qui avoit été faite pour être placée sur le » tombeau d’une femme nommée Domitia Pan- » phila , par les soins de son mary , nommé No- » vius Victor. Cela n’a rien de Gothique , non plus y > que l’inscription de Torigny , qui est un fort beau » monument des Romains.

» Je sçay que bien dis gens de Caen ont dit que r> j’avois maltraité M. de Ségrais dans mon ouvrage ; » ils se fondent sur ce que j’ay dit que son père » avoit dissipé son bien , et que le roman de Za- » hyde , qui a paru sous son nom , estoit en effet » de Mme. la comtesse de La Fayette. Vous avez bien » raison , Monsieur , de répondre à la première de » ces plaintes , que vous avez ouï M. de Ségrais parler » du désordre des affaires de sa maison , comme }) j’en ay parlé ; c’est de lui-même que je tiens ce y> que j’en ai dit; et même il ajoutoit qu’il n’estoit » demeuré que 5oo 1. de rente pour cinq fils qu’ils » estoient , et deux sœurs. Rien loin d’avoir pré- » tendu lui faire tort par cette remarque , j’ai cru » au contraire , lui faire honneur, en disant qu’il a » restabli les affaires de sa maison par son mérite, » que son père avait gastées par sa bonté. Il y a )> bien plus de gloire à Henri IV, à avoir reconquis y, son royaume par sa valeur , que s’il en avoit pris y Dossession Daisiblement ( i a).

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