CHAPITRE
De rbdnstrie primitive : aperço géiiM.
En mai 1834, H. lé docteur Ravin, membre de TAcadémie de médecine , et Tun des hommes les plus consciencieusement savants de ce département, adressa à la Société d'Émulation la description d'une pirogue
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gauloise trouvée sous la tourbe à Estrebœuf , près Saînt- Valery-sur-Somme. Cette description et le dessin de ce curieux monument dont on peut voir encore les débris au musée d'Abbeville, sont dans le volume de 1835 des Mémoires de la Société d'Émulation, page 81.
Un autre membre de la Société^ M. le docteur Picard, a donné dans le même volume une notice sur un ornement en dents de sanglier , découvert près de Picquigny , et sur quelques gaines de haches appartenant également à l'époque celtique. J'avais vivement engagé M. Picard à finir son travail et , pour lui en faciliter les moyens, j'avais fait faire plusieurs fouilles qui n'avaient pas été improductives , quand une mort , hélas trop précoce , l'enleva à la science et à ses amis.
Les matériaux que j'avais réunis , je n'ai pas voulu les laisser sans emploi. M. Picard ne pouvant plus les mettre en œuvre , j'ai tenté de le faire ; j'ai continué les recherches commencées ; j'ai exploré tous les terrains que le redressement du lit de la Somme , le dessèchement des anciens fossés et le creusement des nouveaux mettaient à découvert , et, depuis 1837 jusqu'aujourd'hui , il n'y a eu , autour d' Abbeville , aucun remuement de terre de quelqu'importance auquel je n'aie assisté.
Lorsqu'un indice annonçait un monument , ou même une simple trace, j'ai fait continuer l'excavation et j'ai été quelquefois assez heureux pour trouver, non des objets précieux ou des morceaux d'art, mais des jalons utiles à l'étude que je poursuivais.
Les découvertes dont nous aurons à parler pourront donc, au premier aspect, paraître bien minimes, car elles
se bornent à des ossements, à des pierres grossièrement taillées. Ici point d'inscriptions, ni de médailles, point de bas-reliefs , ni de statues , pas de vases élégants dans leur galbe ou riches par leur matière : des os , des silex à peine polis. Mais pour Tobservaleur aux yeux duquel la démonstration d'une vérité a plus de prix que la possession d'un bijou, ce n'est ni dans le fini de l'œuvre , ni dans son prix courant qu'est la valeur. Le morceau qui lui parait le plus beau est celui qui lui offire le pins d'aide pour la démonstration d'un fait , pour la réalisation d'une prévision ; et ce caillou qu'un collectionnaire repousserait dédaigneusement, ou cet os, qui n'a pas même la valeur d'un os , devenu précieux par les peines qu'il lui a coûtées , il ne le donnerait pas pour un vase niurrin ou pour son poids d'or.
Véritablement ne vaut-il pas mieux? j'ai parlé de fatigue, mais en est-il qui n'ait sa compensation? et quelle conquête nous semble plus douce que celle qui est obtenue par l'étude. 11 n^est aucun de vous. Messieurs, botaniste , entomologiste , ornithologiste , qui n'ait senti une émotion de bonheur, lorsqu'à la fin de la journée, après avoir inutilement battu la plaine et la forêt , il rencontra la plante, l'insecte, ou l'oiseau qu'il cherchait depuis l'aube.
Dans nos investigations archéologiques, dans ces fouilles dont le but est de constater le passage sur la terre de ces hommes dont tant de siècles nous séparent , l'intérêt n'est pas moindre , car le passé surgit devant nous, et l'on croit voir revivre les aïeux.
Les arts, même les plus simples, même ceux qui
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semblent nés avec la nature , ont pourtant , comme cette nature , eu leur enfance et leurs vicissitudes ; et Tindustrie proprement dite ou , si l'on veut, les arts indispensables ont précédé ceux de pur agrément. Il en est des hommes comme des animaux ; et le premier rossignol avant de songer à s'ébattre et à chanter, a cherché une branche pour se percher et un vermisseau pour se nourrir : il fut chasseur avant d'être musicien.
Quel que soit le nombre de siècles qui couvre un peuple, il est un moyen de l'interroger et de connaître quelles ont été sa taille et son intelligence. Ce moyen c'est de mesurer son œuvre. S'il n'y a d'œuvre d'aucune espèce, c'est que ce peuple n'a fait que paraître ou , s'il a duré, c'est qu'il est toujours resté faible et impuissant : l'expérience nous le prouve, cette absence totale de monuments n'existe que chez des peuplades transplantées , races qui , jetées sur un sol anormal pour elles , sous un climat contraire à leur nature, y végètent, s'y étiolent, et sont chaque jour au moment de s'éteindre.
Mais chez le peuple qui a une patrie , chez le peuple que l'esclavage ou le vice n'a pas encore abruli, on trouve toujours quelque trace ou du moins quelque souvenir d'un art qui lui fut propre , trace prête à s'effacer peutêtre , mais pourtant qui rappelle encore , par un dernier reflet , la physionomie de ce peuple , sa position sociale et le degré de civilisation où il était lorsque cette ébauche fut faite.
Parmi ces essais de l'industrie primitive , s'il en est d'un usage présent et n'attenant qu'à la vie matérielle , il en est encore qui ont été évidemment produits pour
Tavenir : telles sont ces armes, ces amulettes qui doivent suivre leurs propriétaires dans le tombeau et au delà s'il est possible , car dans tous les temps les hommes ont Toulu vivre après leur mort.
Dans ces meubles d'outre-tombe, dans ces débris des âges, dans ces essais, quelque rustiques et imparfaits qu'ils semblent , il n'y a rien à dédaigner , rien à rejeter. Derniers témoignages de la jeunesse de l'homme et de ses premiers pas sur la terre , ils offrent probablement tout ce qui reste de ces nations qui n'élevèrent ni colonnes, ni monuments. Là, dans ces pauvres ustensiles, est toute leur histoire, toute leur religion; là, est leur langue à la fois vulgaire et sacrée , et c'est dans ces rares et grossiers hiéroglyphes, qu'il faut évoquer leur existence et la révélation de leurs mœurs.
Sans doute , quand il s'agit des Égyptiens , des Grecs, des Romains , enfin de ces peuples qui nous ont doté de chefs-d'œuvre aujourd'hui encore nos modèles , il deviendrait oiseux d'aller interroger le tronc du vieux chêne et de lui demander s'il est tombé brisé par la tempête ou frappé par la cognée ; ou bien d'argumenter pour prouver que l'angle de cette pierre a été poli par les hommes et non par le frottement d'un cours d'eau. Mais quand le sol qu'on explore est sans autres symptômes de la vie intelligente, quand il est question d'un peuple dont l'existence même est mise en doute, tout vestige devient histoire.
Qu'on ne dise pas ici que le premier aspect suffit et qu'an milieu des élaborations de la nature , quelque simples ou complexes qu'elles soient , il est toujours facile
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de reconnaître ce qui émane de la main de l'homme. Oui de l'homme civilisé. Mais de l'homme primitif, de l'homme brut? Mon. Et quand cet homme, quand ce sauvage n'a d'autre moteur que ses bras , d'autre outil qu'une pierre, d'autre modèle que la nature, et la nature agreste, alors son œuvre aussi imparfaite que ses outils , aussi agreste que cette nature, s'en rapproche si fort, qu'il faut une étude réelle pour la séparer de sa matière et déterminer si , ébauche d'un travail ou simple apparence de ce travail , elle est le résultat de la volonté d'un être ou un simple jeu de l'élément.
Dans le premier cas , quoique convaincu moi-même , je n'ai pas toujours pu faire partager ma conviction ; plus d'une fois on a accueilli ma démonstration avec un sourire d'incrédulité qui aurait peut-être ébranlé ma propre croyance , si l'objet en litige eut été isolé ou si de nombreuses analogies n'étaient pas venues à l'appui de mes assertions. Aussi , Messieurs, ne me bomerai-je pas à vous prier de ne pas juger sans entendre ; je vous prierai encore de ne pas juger sans avoir vu.
Ce que j'ai vu , vous pourrez le voir. Les terrains que j'ai explorés sont là sous vos pas ; les tranchées ne sont pas fermées et l'on s'apprête à en ouvrir de nouvelles. Les morceaux que j'ai recueillis et qui feront l'objet de cette étude , sont dans mon cabinet qui vous est ouvert ainsi qu'à tous ceux qui s'occupent de choses utiles : les faits que j'ai étudiés, vous pourrez les étudier avec moi.
Nous avons défini les peuples de l'Asie, de la Grèce , de l'Egypte et de Rome, par leur architecture, leurs sculptures et, surtout, par leurs médailles. Ceux dont il
s^agît ici D^ayant ni médailles , ni architecture , c'est par leurs sépultures , leurs ustensiles ou les débris de leurs industries , qu'il faut les juger. Ces gages de leur existence , je viens de vous le dire , ne sont que des pierres et des ossements , que des tessons d'argile , documens qui souvent même nous échappent et tombent en poussière au premier souffle.
Ces objets si firagiles et d'un travail parfois si problématique, deviennent alors bien moins significatifs par eux-mêmes que par leur entourage et par la manière dont ils sont enfouis et groupés; aussi ai-je compris que c'est en réunissant ces indices qu'on pouvait arriver à un résultat, et ce rapprochement, je l'ai fait avec une attention minutieuse.
Cependant je ne me dissimule pas que mes preuves paraîtront légères et les conséquences hardies , dès lors difficiles à admettre ; non qu'elles soient douteuses, ni même bien étranges , mais elles sortent de la voie tracée, elles sont insolites , et si chez nous on aime à voir du nouveau , si partout on en cherche , on a horreur d'y croire ; tel qui ajoute foi à une erreur , parce qu'elle est ancienne, rejettera avec dédain une vérité , parce qu'elle date de la veille.
Vous comprendrez qu'il n'est pas question ici de la classe éclairée, ni de nos professeurs et maîtres; je parle de la foule, où, malgré bien des efiTorts, l'instruction réelle , celle qui naît du raisonnement appliqué à l'étude des choses, a peu pénétré. C'est de cette foule que surgissent les préjugés locaux qui à chaque pas arrêtent celui qui marche , préjugés qui , inutiles à tous ^
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n'en sont pas moins admis chez tous. Par exemple, il est d'habitude, à peu près dans tous les pays, de tenir en suspicion un homme qui fouille la terre , cette terre fût-elle inculte et sans propriétaire. Or, pourquoi ne veut-on pas qu'un homme fouille la terre? C'est parce qu'il cherché un trésor. Pourquoi ne pas vouloir qu'il cherche un trésor , si ce trésor n'est à personne et s'il vous est loisible de le chercher avec lui ? C'est ce que nul ne vous dira , parce que le seul motif à alléguer serait celui du chien du jardinier : la peur qu'il ne le trouve.
La croyance au trésor commence à s'affaiblir dans notre Picardie, aussi n'ai-je jamais rencontré grand obstacle à faire commencer une fouille. Il n'en a pas été de même dans la manière de la diriger : les terrassiers , archéologues à leur manière , s'y prennent de façon à rendre toute recherche inutile , non qu'ils refusent de chercher , mais parce qu'ils cherchent ce que vous ne cherchez pas.
Une de leurs idées favorites est que les oursins sont des étoiles tombées du ciel et les pyrites , le résultat du tonnerre ou plutôt le tonnerre lui-même. Je ne puis vous exprimer combien ces malheureuses productions m'ont causé d'ennui et fait perdre de temps. Quoique je pusse dire, c'était toujours ce qu'ils me présentaient, et, dans cette idée fixe qu'on ne pouvait pas vouloir autre chose , ils rejetaient tout le reste.
Quand j'avais à traverser quelque banc de silex , leurs recherches changeaient de but. Il n'est aucun de nous qui n'ait remarqué que les silex , soit qu'on les trouve
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dans leur lit de craie , soit qu'on les rencontre par bancs , offrent les formes les plus bizarres et en même temps les plus variées. Parmi ces formes innombrables, on peut aisément , pour peu que l'imagination s'y prête , trouver des ressemblances à toute chose , et c'est aussi ce que ces ouvriers trouvaient. Ce n'était plus des oursins qu'ils m'apportaient, mais des pierres figurant, selon eux / des pieds , des mains , des bras , des jambes, enfin des animaux et des hommes. Il est inutile de répéter qu'il n'y avait rien de ce qu'ils croyaient voir , que ces silex n'étaient ni des pétrifications , ni des empreintes, mais ils ne les considéraient pas moins comme telles et,dans ma persévérance à soutenir le contraire, ils ne voyaient que le désir de réduire la valeur d'un objet rare et précieux.
Au surplus, cette propension à trouver partout des figures, n'est pas spéciale aux ouvriers, elle s'étend même aux personnes plus instruites , et vous aurez bientôt à juger si je ne m'y suis pas laissé entraîner moi-même.
Une particularité qui m'a toujours frappé c'est cette apparence ou ce prestige de ressemblance de certaines formes de la nature morte avec celles de la nature vivante. Ce rapport n'est assurément qu'un accident, mais il n'en est que plus étrange , car il se répète sans cesse et partout. Quel est celui de nous qui , dans son enfance , ne s'est amusé à délayer de la craie entre deux ardoises ou deux fragmens de marbre, et qui, en les séparant après les avoir frottés l'un contre l'autre, n'est pas resté eu extase devant les dessins variés qui , comme par enchantement , apparaissaient sur chaque plaque.
Dans ce tableau naturel, ce sont les paysages, les
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vues champêtres, les arbres qui dominent, ou bien ^dcore des formes de bêtes, de chiens, de chevaux, de bœufs , de vaches , d'hommes.
Il ne faut pas même tant de préparations pour amener ces bizarres effets : qu'un peintre, dans un moment d'hU"> meur , jette sur la toile , son pinceau imprégné de cou-» leurs ; de ce choc, il résultera probablement une figure»
Il en est de même dans les corps durs et notamment dans les silex. Brisez un silex à coups de masse , chaque éclat vous présentera l'ébauche d'une partie vivante. Ce seront encore des têtes de chevaux , de bœufs , de mou« tons , de canards, de singes , d'hommes.
Les formes humaines comme les formes animales trouvent donc , je ne dirai pas un rapport , mais une ré^ iOection dans les formes mortes ou celles qu'amènent le plus souvent les jeux de la matière. Aussi, je le répète, rien de plus ordinaire que ces simulacres de figures qui résultent de la cassure anguleuse ou con* choïde d'un silex ou de toute autre matière quartzeuse.
Mais , lorsque cette cassure n'est plus faite d'un seul coup et par une brisure nette; lorsque cette ébauche d'une image non moins grossière que celle qui n'est que la suite d'un accident , est le résultat de coups régulièrement répétés et d'éclats enlevés successivement , il est à croire qu'il n'y a plus ici un simple hasard, et que chacun de ces éclats a été produit d'après un plan suivi et dans un but déterminé, bref, qu'on a voulu faire quelque chose et qu'on y a réussi bien ou mal; quelqu'im-* parfaite que soit l'œuvre , l'œuvre existe et une intention humaine s'est appliquée là.
Si TOUS en doutez , cherchez à côté , et probablement TOUS rencontrerez bientôt une autre ébauche de même sorte, car ces essais sont rarement seuls; partout il semble que Touvrier en a rejeté plusieurs avant d'en adopter un, on que sa tâche était d'en fabriquer un certain nombre.
Examinez ensuite la position de l'objet : ce n'est pas sur les routes et sur le sol battu , que vous le trouverez ; s'il n'était que là , je ne l'admettrais point comme témoignage. C'est à une certaine profondeur ; c'est dans la tourbe ou sous la tourbe et parmi des débris de vases, de charbons , d'ossements , avec des haches et des cou-* teaux de pierre; c'est enfin, entouré de ses analogues ou d'ébauches semblables , qu'il se présentera à vous.
Ce n'est qu'après avoir suivi toutes ces phases de la question, que j'ai commencé à en apercevoir la solution. Alors je me suis demandé : ceci est-il encore hasard et caprice de l'élément? L'homme a-t-il posé la main sur cette pierre? ou bien cette pierre existait-elle avant que l'homme n'eut paru sur la terre ? bref, cet éclat , cette brisure , ce simulacre d'une forme est-il ou n'est-il pas un travail humain ?
Si j'insiste sur qes propositions , Messieurs , ce n'est pas sans arrière pensée, car j'aurai besoin de vous pour les résoudre et pour jeter quelque jour sur des faits demeurés douteux pour moi-même qui en ai fait une si longue étude.
Nous venons de dire que la nature affectionne certaines formes. Ce sont aussi ces mêmes formes que saisit d'abord l'instinct d'imitation , sentiment inné chez tous les êtres.
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Et je ne parle pas seulement de l'être humain : ce sentiment nous est commun avec les animaux. Le singe imite l'homme , il le dessine à sa manière , il copie ses gestes comme les oiseaux copient sa voix.
Quant à l'homme, il copie à la fois l'homme et les animaux.
Si cette remarque est vraie , et je crois qu'elle l'est , les premières ébauches artistiques ont dû être chez tous les peuples des imitations des scènes de la vie. Mettez une poignée d'argile dans la main d'un enfant , il en fera une figure; donnez lui un crayon, il s'efforcera de tracer un cheval, un chien, un homme. S'il n'a ni crayon, ni papier , c'est sur le sol qu'il les dessinera avec son doigt ou sa baguette^ ou sur le mur avec un morceau de charbon ou de craie.
L'homme de la nature comme l'homme de la civilisation , le sauvage comme le soldat, en feront de même; et, sur l'écorce de l'arbre de la forêt vierge comme sur le plâtre de la caserne ou sur la pierre des murs auréliens , vous retrouverez partout la même volonté de copier la vie.
On voit donc que , jadis comme aujourd'hui , chez les peuples anciens comme chez les peuples modernes, dans la barbarie comme dans l'état social, l'instinct d'imitation a fait les premiers artistes, et que des figures d'hommes et d'animaux furent leurs premiers modèles. Ainsi s'ouvrit partout la carrière artistique et en même temps la science symbolique ou celle des signes.
Les plus vieux symboles , les caractères des langues mères tinrent probablement des figures d'animaux. La
marche progressive des arts , la civilisation et la raison elle-même n'ont pas eu , pendant bien des siècles , d'autres signes représentatifs: voyez les inscriptions indiennes , égyptiennes , mexicaines , enfin toutes les écritures hiéroglyphiques et même notre alphabet qui selon quelques-uns n'est qu'une dérivation de ces symboles primitifs ou des Ggures vivantes.
Le dessin ou plutôt la sculpture, qu'on la considère comme jeu , art , symbole , caractère , monument civil ou religieux, tient donc aux premiers âges du monde; elle est née pour ainsi dire avec l'homme. Nul peuple , nulle tribu , nulle famille qui n'ait eu ses signes et ses idoles.
Quelle fut la matière de ces premières images? le bois, l'os, le coquillage, enfin la pierre.
Les images en bois et en os ont dû disparaître ; mais celles en pierres doivent exister.
Parmi ces pierres, celles qu'affectionnait l'homme de nos contrées sont les silex. Ces haches si nombreuses, ces couteaux , ces pointes de flèches le prouvent. C'est donc en silex qu'ils ont dû fabriquer aussi les figures d'animaux, quand ils ont voulu les rendre plus durables. Or, lorsque dans une de ces sépultures dont l'origine se perd dans la nuit des temps , vous trouvez au milieu de cendres, de charbons, à côté de haches et de couteaux, d'autres signes d'une forme moins déterminée et dont la coupe vague et mystérieuse ne vous indique pas d'abord l'intention, dites-moi si vous n'y voyez pas un simulacre d'être?
Quant à nous , Messieurs , nous avons cru l'y voir et
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nous l'avons cra fermement , mais cette croyance ici ne fait pas loi. Cette figure y est-elle ou n'y est-elle pas ? Telle est la question que je vous soumets de bonne foi. Ce n'est donc point ici un problême que je prétends résoudre, c'est une recherche que je vous propose.
La discussion que j'ouvre sur l'existence ou la nonexistence d'images des temps primitifs , n'est point d'ailleurs le sujet principal de cet* essai ; ce n'en est qu'un incident , et si je vous en ai parlé tout d'abord , c'est pour qu'il n'influe pas ensuite sur votre opinion , et que ce qu'il a de spécieux ou de hasardé ne puisse pas rejaillir sur le reste. L'imagination est une grande trompeuse , je le sais ; il faut ici séparer ce qu'on peut lui accorder , de ce qui appartient à la science , et ne pas confondre les fiûts avec les conséquences qu'on en peut tirer. Ces faits seront toujours vrais; c'est à vous à décider si les conséquences seront toujours justes.
Quel est mon but? la vérité. C'est aussi le vôtre. J'ai donc dû , en vous disant le pour et le contre , en vous avouant la fluctuation d'idées que j'ai éprouvée , vous prémunir à la fois contre mon entraînement et contre mes doutes. D'après ce motif, vous me pardonnerez d'avoir si long-temps parlé de moi. Vous me pardonnerez aussi les détails trop minutieux sur lesquels je me suis étendu et vais m'étendre encore. Je ne me dissimule pas que je traite une matière ingrate; et qu'entouré de chefs-d'œuvre comme nous le sommes en France , il est difficile qu'on s'intéresse à quelques tessons d'argile ou à des silex à peine ébauchés. Pourtant, si l'on y réfléchit , cette ébauche est-elle sans
importance? Et quand cet homme , ce sauvage , ramassa une pierre pour lui donner une forme utile à ses besoins ou à sa défense , n'a-t-il pas ouvert la voie à tous les sculpteurs et architectes à venir. Cet essai quelque grossier qu'il soit n'est donc pas à dédaigner, et cet ou-* vrier des temps primitifs fut à la fois le premier artiste et le premier industriel*
C'est cette période primordiale de l'industrie que nous aUons étudier.
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