‹ Antiquités celtiques et antédiluviennes (volume 2)Chapitre 30 sur 30 · INDUSTRIE PRIMITIVE , CHAP^ XXII ^L XLVIU · texte numérisé non relu

INDUSTRIE PRIMITIVE , CHAP^ XXII ^L XLVIU

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J'ijGriiT^ù^ et kpi/mSo^ cley l(yi?o^uey celiî^ue^.

maine. Ces doutes ont été levés par la découverte que j'ai faite le 29 août 1845, dans le banc diluvien du Moulin Quignon, d'un silex gris mêlé de jaune, haut de 16 centimètres, large de 1 i à une extrémité et de 4 à l'autre^ épais de 5. Ici l'œuvre est manifeste, et Tintention de taire une face humaine ne Test pas moins : l'un des trous simulant l'œil n'est que peu ou point travaillé; l'autre œil, indiqué aussi par une ouverture, a été agrandi à la main; un troisième trou, mais factice, figure le nez. La bouche est encore un travail humain : elle a été creusée par un frottement qui a dû être long. Une suite de coups très- visibles , quoiqu'inégalement donnés, ont contribué à dessiner le front, le menton, et la circonférence du silex qui d'un côté a conservé son écorce. Il a la forme d'une poire tronquée dans sa partie supérieure; le menton, presque pointu et démesurément long, a été ainsi allongé probablement pour figurer la barbe.

J'ai éprouvé une grande satisfaction en trouvant ce morceau qui me frappa tout d'abord : il résolvait mes doutes. Voir fig. 1*.

Sous le n^ 2 sont des individus dont l'angle facial tient le milieu entre l'homme et la bête, type qu'on rencontre dans les gissemens celtiques comme dans les bancs diluviens.

La tête d'un animal du genre quadrumane commence la série. La courbe du silex demi-roulé dessine la partie inférieure du crâne. Jusque là l'œuvre est peu manifeste; mais si l'on poursuit l'examen, on s'aperçoit que l'oreille, l'œil, le nez ont été façonnés.

Un autre, de même forme, est tellement usé par le Frottement qu'on hésite à le reconnaître.

Un troisième, plus aplati, a la même coupe. Voir les dessins.

Viennent après d'autres silex dont la hauteur varie de 5 à 20 centimètres sur une largeur de 4 à 18. Ils représentent des têtes de carnivores dont la ressemblance est souvent déterminée, comme dans leurs analogues des sépultures celtiques, par deux larges bandes levées à Técorce du silex.

Plusieurs têtes de chiens, inégales dans leurs dimensions, sont semblables de détails. Quelques-unes et notamment une tête de loup en silex noir, mi-couverte de son écorce, étonnent par la fraîcheur des éclats, et pourtant elles proviennent de la couche la plus profonde du banc. J'ai expliqué la cause de cette conservation.

Un fragment de silex-plaquette, haut de 9 centimètres, large d'un peu moins de 5, épais de 8 millimètlres, garni presque partout de son écorce, offre l'image d'un chien ayant la tête basse et l'air mourant. La croupe, la tête, les oreilles, le museau même pourraient au premier aspect passer pour accidentels ; mais ce qui d^ote que tout est intention, c'est le coup donné pour dessiner le dessous de la tête ; ce sont surtout les deux éclats qui ont creusé les yeux: ici l'œuvre est indubitable.

Son origine ne l'est pas moins: ce morceau était au fond du banc de l'Hôpital , dans le lit de sable jaune ferrugineux dont il porte encore les traces.

Ses analogues, bien qu'évidemment ouvrés, n'ont pas la même vérité d'imitation. Des individus des familles voisines complètent cette série.

Sous le n^ 3, des silex de dimensions très-diverses indiquent des ours, tant à mi-corps qu'entiers.

Le plus grand, taillé dans toute sa circonférence, a 36 centimètres de long sur 22 de large, et 8 à 10 d'épaisseur. Ce qui me fait croire que ce morceau a reçu une main-d'œuvre , c'est que sans avoir été roulé il ne présente pas d'angle, bien qu'il soit de pierre plate.

Le caractère de l'ours est encore mieux prononcé dans les similaires moins grands, ou de 10 à 15 centimètres. Quelques-uns posent sur leur base, et simulent assez bien un animal assis.

Les très-petits modules, ou ceux de 4 à 6 centimètres, sont travaillés avec une certaine délicatesse.

Des animaux à gros ventre qui tiennent à la fois de Tours et du mammouth, et quelques autres grands mammifères ont été reportés au n^ suivant.

Le n^ 4 imite une tête d'hyppopotame. Est-ce un accident? je ne le crois pas : l'œil, le muiïle, la mâchoire inférieure sont trop régulièrement placés pour n'être que le jeu du hasard.

Deux autres têtes de même espèce présentent moins

de certitude.

Les images suivantes semblent être celles de ces énormes mastodontes, de ces éléphans anté-diluviens dont nous avons découvert les os dans ces mêmes bancs diluviens, pêle-mêle avec leurs similaires de pierre. A l'époque de la grande inondation qui forma ces dépôts, ces animaux devaient être fort communs en Europe : l'abondance de leurs débris le prouve.

Leurs images ne sont pas rares non plus, et j'en offre

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soos ce n^ 4, une grande variété. Il est possible que quelques-unes ne soient que des éclats, mais c'est le petit nombre. Remarquez bien qu'il y a , dans les silex, de certaines coupures qu'un simple choc, un coup de masse ou la rencontre d'un autre corps ne produisent jamais, et vous en acquerrez la preuve si vous en faites briser plusieurs devant vous.

Parmi les figures de ce n^, il en est une où la forme primitive de la pierre n'est pour rien; elle est taillée dans toutes ses parties : ici l'ouvrier a tout fait. Ce silex, d'une pâte noirâtre, est long de 11 centimètres, large de 4, épais de 12 millimètres. Des écailles, enlevées dans tous les sens, marquent les contours et dessinent un individu du genre mastodonte ou éléphant, ou plutôt encore un rhinocéros.

Le second analogue provient du même lit de sable. Sa longueur n'est que de 7 centimètres, sa largeur de 4; mais l'œuvre et le but ne sont pas moins manifestes.

La taille des autres varie de 6 à 18 centimètres de longueur sur 4 à 12 de largeur et d'un à 6 d'épaisseur. Les plus grands sont les moins ouvrés ; l'œuvre se borne à l'esquisse de$ contours. Néanmoins quand on rapproche ces morceaux lés uns des autres, on ne peut douter de l'intention et on les classe tout naturellement par espèce. Il y en a de si exactement semblables qu'on croirait qu'ils sortent d'un même moule.

Dans d'autres, malgré la diGTérence de coupe, on reconnaît un plan uniforme : ce n'est pas toujours le même type , mais l'on voit que c'est le même but.

Le n^ 5 continue la série des animaui à trompe

OU à museau allongé, tapirs, fourmilliers et antres, d'espèces aujourd'hui éteintes ou étrangères. Ces images ne se rencontrent jamais dans les sépultures celtiques des couches supérieures. Les couches inférieures et la tourbe bôcageuse seules m'en ont fourni quelques exemples.

Le n^ 6 présente une grande variété de silex de toutes tailles, de toutes nuances, simulant plus ou moins exactement des sangliers. J'ai déjà dit que ces figures d'animaux à formes rondes ou droites résultaient fréquemment de la cassure et même de la coupe naturelle de la pierre; il est en effet des figures qui concourent à toutes les autres, et qui dès-lors se retrouvent partout. Néanmoins parmi ces images que j'ai consen/ées, il doit en être peu de purement accidentelles.

Dans le premier analogue, l'intention est manifeste : les éclats qui forment les oreilles, le front et le grouin ont été détachés par suite d'un plan bien arrêté. Ce silex est brisé d'un côté, mais cet accident n'ôte rien à la physionomie de la partie qui subsiste.

Le second analogue est mieux conservé. Q a été trouvé entre deux couches de sable. C'est toujours là qu'on rencontre les objets entiers ou presque entiers. Celui-ci a pris la couleur des couches jaunes et mures. Ici encore l'œuvre et le plan ne peuvent être méconnos.

Je ne cite que ces deux morceaux, mais les dessins en présentent beaucoup d'autres.

Sous le n^ 7, la famille des ruminans, nms, boBufii, vaches, génisses, etc., etc., n'offre pas moins de variétés. Une tête de la forme et de la taille de celle d'un vean, en semble la copie exacte. Cependant l'cBuvre n'est

pas démontrée ; si elle existe , elle se borne à deux ou trois coups donnés pour simuler les yeux . Cette tète est en ronde-bosse, ou relief plein.

D'autres têtes plus petites, de face ou de trois quarts, sont en demi-relief, et on n'y aperçoit le travail qu'après un examen attentif; mais alors ce travail est évident, et l'on distingue encore , malgré le vernis diluvien , une partie des éclats enlevés pour déterminer la forme.

Dans des dimensions moindres , ou de 8 à 1 5 centimètres, sont des animaux entiers des mêmes espèces.

Ensuite sont des images de moutons ou mouflons qui, bien que taillées dans le silex-plaquette , le sont de manière à ne laisser aucune incertitude sur l'œuvre.

On ne distingue pas immédiatement le travail des «lutres morceaux ; mais en les rapprochant , leur air de famille conduit à la conviction.

Par un effet contraire, le n° 8 qui représente une sorte de tète de chevreuil, frappe tout d'abord; l'intention n'y parait pas douteuse. Ce n'est qu'à l'examen que ce doute nait, car ce qui lui donne cet aspect de vérité est précisément ce qui n'est ni ne peut être œuvre: c'est la couleur fauve du silex assez semblable à celle du chevreuil, c'est cette déviation de la pierre imitant une corne naissante. Les deux éclats de la nuque sont aussi des accidens. Il en est de même de ceu^i; du cou ; il n'y a de travail qu'au dessous du nez et à la bouche; encore n'est-ce qu'un indice qui serait peu concluant si quelques analogues ne venaient pas à l'appui.

On me pardonnera de n'être pas plus explicite. C'est qu'ici je n'ai plus de vases , de charbons , de traces

d'homme, de sépultures enfin, pour points d'appû d moyens confirmatifs.

Des gazelles, des chèvres, des petits maminiBm qu'on peut prendre aussi pour des heii)ivore8, oompiètent cette série qui, je dois le dire, ne présente morceau d'un travail positif.

Sous le n^ 9 sont des êtres du genre equu$. Les mens de chevaux sont moins abondans dans les bues diluviens que ceux d'éléphans, de bœufis, de saoglien. Leurs images , ou ce que je considère comme td , b'j sont pas plus communes. Celles que j'ai pu me prooirer sont d'un travail fort grossier et qui serait contestable sans la conformité parfaite de quelques analc^es.

Les figures suivantes plus évidemment ouvrées sont pourtant moins caractérisées quant à la ressemUnos. J'ai cru néanmoins qu'elles indiquaient des espèces foi» sines de celles du cheval , des zèbres , des onagres, ete.

Le n^ 10 offre les nombreux analogues d'un quadrupède à grosse tête, qui devait avoir les pattes coortes, le corps épais quoique long , et tenir à la fois do biaon et du buffle. Cette espèce était commune alors , si Teo en juge à l'abondance de ses images : j'en ai reoosffli dans tous les bancs diluviens. Elles sont de dimenams fort in^[ales, c'est-à-dire de 6 à 20 centimtoes et longueur sur 3 à 10 de largeur.

L'un de ces morceaux, en silex gris, long de 15 mètres, large de 5, épais de 2, taillé avec on soin, a été trouvé à Menchecourt sur le sol; mais à aa couleur et au sable dont il était entouré, <m vmt ^11 sortait du banc diluvien.

Une variété plus petite imite assez bien un marcassin couché sur le ventre.

Une autre, à tête moins volumineuse, a quelque chose d'un agneau dans la même position.

Enfin une troisième, à tête très-petite , fait en ceci ocmtraste avec la première.

Sous ce même n^ 10 sont d'autres simulacres dont il est difficile d'indiquer le type vivant. Les Celtes, avonsHious dit, ne croyaient pas aux éléphans, parce qu'Us n'avaient jamais vu d'éléphans. Il est pour nous aussi beaucoup de créatures qui sont devenues fabuleuses, parce qu'elles n'existent plus autour de nous. Si l'on reconnaît une œuvre dans ces apparences, on peut donc croire qu'il n'y a pas seulement caprice de l'auteur , mais imitation ; et que ces têtes grimaçantes, ces formes de chimères ont été calquées sur des types réels. S'il n'en était pas ainsi, si l'imagination en avait Sut les frais, il en fietudrait conclure que nos pères anté-diluviens n'étaient pas, sous ce rapport , ^u-dessous de leurs descendans ; on ne tirerait pas aujourd'hui un meilleur parti d'un silex , si Ton voulait en faire une charge ou un épouvantail. On en jugera par les objets mêmes ou leurs dessins*.

Beaucoup de ces morceaux ne présentent que de légères traces de travail qui prouvent seulem^it que l'étrangeté de la pierre dans son état de nature, a frappé l'ouvrier anté-diluvien comme elle nous firappe

* Voyez à h suite de ce chapitre, et du chapitre XX où la plupart de ces figures ont été reportées comme faisant partie des types primitife des dolmens.

aujourd'hui, et que c'est ce qui a décidé son œuvre. En effet, avec un peu d'attention, on s'aperçoit qa*aiie courbe, un trou, ou une tache tranchant sur h couleur de la pierre et imitant un œil , lui a servi de point de départ; c'est à cause de ce contraste de noanoe ou de cette apparence d'œil, qu'il a dessiné la tète ao l'animal entier; et cet œil qui lui inspira l'idée de soa ébauche , en fait aussi la physionomie.

Le n^ 1 1 offi*e des imitations de ces êtres vivant sur terre et dans l'eau , qui devaient ainsi tenir du quadrupède et du saurien. Cette forme n'est pas idéale: on ne la rencontrerait pas si souvent. Si ce n'était qa*iiii accident , un jeu du hasard , comment ce jeu se répè^ terait-il? C'est toujours la même tête, le même oorpa variant de dimensions , mais présentant dans son ensemble absolument la même coupe et les mêmes détails»

Sous ce même n^ sont des cétacées de toutes formes parmi lesquels on reconnaît la baleine. Ce qui distingue cette imitation, c'est l'œil naturel ou factice, tonjonrs posé à la même place. La pierre revêtue de son éeorœ ne porte souvent que ce seul indice de travail.

Deux silex blancs d'une figure analogue aux préeédentés, mais taillés partout, étaient dans la cinqoièaie couche dite $able aigre blanc , de la sablière de Menohecourt, à 8 mètres de la superficie, au milieu d'une masK d'ossemens fossiles dont je les ai retirés moi-même.

Sous ce même n^ sont d'autres figures parmi lesqnellet on croit reconnaître plusieurs espèces de phoques. L*iid en silex roux-corné, est long de 13 centimètres, et large de 6 un peu avant sa base qui s'arrondit et forme m

croissant; il va ensuite en s'effilant jusqu'à la pointe qui est brisée. Ce morceau, taillé par éclats irré^liers et tranchant sur les bords , pourrait être considéré comme un couteau; mais vu de côté, il représente un de ces animaux nommés lions-marins : le mufQe et la crinière <Hit de la vérité. Depuis, j'ai trouvé ses analo^es.

Le n® 1 2 est encore un de ces types qui se répètent; c'est un individu de la famille des crocodiliens. Ici point de doute sur le travail, point d'incertitude non plus sur l'intention; et cette conviction deviendra celle de quiconque voudra l'examiner sans prévention.

Cette figure, en silex noir, est taillée de tous côtés. Sa longueur est de 14 centimètres, sa largeur de 2 1|2, sa plus grande épaisseur de 2.

Les similaires sont nombreux et varient de formes; cependant plusieurs ne sont pas moins évidemment ouvrés. Sous le n® 1 3 est une série d'êtres qu'on peut considérer comme des poissons. Nous avons pris pour des simulacres de cette nature les formes en losange dessinées au chapitre XX. Nous présentons ici d'autres figures moins communes, mais aussi moins caractérisées quoique l'œuvre y soit probable.

A la suite viennent quelques images qui semblent des ébauches de serpens. Les silex ainsi taillés se brisent facilement , de là leur rareté. Ces pièces sont douteuses , sauf une seule.

Nous passons aux oiseaux. Nous avons fait la remarque que les imitations qui datent des temps primitifs ou anté-diluviens, sont en général d'un plus grand module que celles qui sortent des gissemens celtiques. Ceci est surtout frappant dans les figures d'oiseaux .

Le n® 1 4 est une tête en silex jaune et gris, longue de 22 centimètres sur 11 de largeur et 10 d'épaisseur; c'est celle d'un oiseau de haut vol, d'un vautour, d'un condor. Elle a une apparence de vérité qui pourtant ne laisse pas une certitude complète.

Son analogue , qui représente une tète d'aigle ou de faucon, en silex vert et jaune, n'a que 8 centimètres de long sur 6 de large et 25 millimètres d'épaisseur; mais le travail y est plus prononcé.

Un troisième porte les mêmes caractères.

Sous le même n^ , deux silex grisâtres, longs de 16 à 18 centimètres, larges de 10, peu travaillés, représentent deux têtes qui se rapprochent aussi de celles des oiseaux de proie.

Le n^ 15, en silex gris-noir, de 20 centimètres de long sur 10 de large et 7 d'épaisseur, est une tête d'oiseau à bec long et recourbé. Cette courbe est de 6 centimètres. Un éclat qui parait avoir été enlevé à dessein forme l'œil.

Son similaire figure non moins bien la tête d'un phénicoptère ou d'un ibis. Il est en silex brun-corné, mêlé de rouge et de jaune. Sa longueur est de 20 centimètres, sa largeur de 10 à la base et de 3 à la pointe. Sa courbe est aussi de 3 centimètres. Ce morceau est taillé à grands coups, mais d'une manière évidente et avec l'intention de lui imprimer la forme arquée.

Un troisième est presque semblable au second. U y en a aussi de plus petits , ou de 5 à 6 centimètres de long sur 5 à 6 de large.

Le n^ 16 est la tête d'un goéland. Ici encore on a

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profité de la coope de la perre, mais Técorce a été ealevée partoat. C'est un silex (grisâtre sur leqoel des taches naturelles figurent assez bien des yeox.

Cet autre silex a des rapports avec la tète du cormoran. L'extrémité du bec offre seule des indices de travail; ceci est une preuve légère, et ce morceau est douteux.

Sous le n® 17 est une série de petits oiseaux terrestres à bec court ou fin. La plupart de ces figures pouvant être des accidens, je ne les présente que comme termes de comparaison.

Il n'en est pas ainsi de la tète de pigeon n® 18. Ici la main de l'homme se montre partout : sans doute la forme primitive du caillou y est pour quelque chose, mais l'art a grandement aidé à la nature : le bec a été affilé des deux côtés et la cavité transversale pratiquée à sa racine lui donne une vérité parfieûte ; l'œil n'est pas moins heureusement placé.

Sous le même n? sont d'autres tètes dont l'intention offre moins de certitude.

Le morceau n® 19 représente un oiseau qui nage ou qui couve. C'est un silex jaune mêlé de noir et esï partie recouvert de son écorce ; haut de 10 centimètres, il pose sur une base taillée qui en a 15 de long et 9 de large. Les traces de travail y sont Eedbles , et je n'y aurais vu qu'un accident si je n'avais pas rencontré son analogue dont l'œuvre n'est pas mieux soignée , mais où pourtant l'intention est probable.

Elle l'est plus encore dans trois silex jaunes et noirs, dessinés n^ 20 et indiquant des palmipèdes au ool

allongé, dans la position d'individus qui volent ou qui plongent. La ressemblance de ces trois formes leur donne un intérêt véritable.

Un quatrième analogue, en partie recouvert de son écorce et de dimension plus forte, a depuis été trouvé dans les mêmes bancs.

Sous le n^ 21 sont des figures d'oiseaux de mer ou de marais au bec demi-long et demi-arqué. Le travail de ces silex, dont la longueur est de 10 à 13 centimètres et la largeur de 7 à 10, me parait réel.

Des têtes de canards, de plongeons, d'oies, dessinées n^ 22, ont de la vérité. Quelques-unes sont de grandeur naturelle.

Sous ce même n^, une tête de macareux, taillée sur toutes ses faces, ressemble si fort à celles du même genre trouvées dans . les sépultures celtiques, que je ne doute pas que ces dernières ne soient originaires des bancs diluviens.

Celle que je décris , en silex gris jauni à la superficie par le contact du sable ferrugineux, fournit encore une preuve de l'apparence de nouveauté que peut offiîr une cassure , quelqu'ancienne qu'elle soit.

Une autre tête, même n®, se prolonge en un bec surmonté d'une bosse. L'ensemble ne caractérise pas positivement un oiseau, mais c'est moins encore un mammif&re. Sa grandeur varie de 10 à 15 centimètres de long sur 6 à 10 de large et 5 à 8 d'épaisseur. Recouvwts en partie de leur écorce, ces silex offrent peu de traces de travail , et je n'en aurais pas fait mention s'ils ne se rencontraient si souvent .

Le n® 23 a une forme mieux déterminée. Il est en silex blanc mêlé de jaune. Haut de 13 centimètres, large de 12 y compris l'extrémité du bec, il représente la tête et une portion du cou d'une forte outarde. Si l'on avait des doutes sur l'intention de ce morceau , il suffirait . de considérer son similaire plus petit de moitié , mais d'ailleurs parfaitement semblable.

Le n^ 24 comprend une série d'êtres de formes non classées ou non classables.

On pourrait étendre ces descriptions : cependant je m'arrête, mais c'est pour engager les archéologues et en général tous les amis de la vérité à commencer leurs investigations. Ce que j'ai dit n'est qu'une donnée qui ne deviendra preuve que lorsque chacun en aura constaté l'exactitude. Alors, je n'en doute pas, de nouvelles découvertes confirmeront celles-ci. Un fait isolé n'est souvent qu'un indice; sans doute ici il y en a plus d'un, mais ils sont locaux, et une localité peut n'être qu'une exception.

Comme ce n'est ni cette exception ni une vérité locale tiue nous cherchons, je prie les observateièrs de tous les pays de faire dans les bancs diluviens qui sont à leur portée, les recherches que nous avons faites dans ceux-ci. S'ils y apportent de la persévérance, je crois pouvoir les assurer que leurs efibrts ne seront pas infructueux, et que tôt ou tard ils verront ce que j'ai vu et trouveront ce que j'ai trouvé.

Quant aux conclusions qu'on en peut tirer , nous les résumons en rappelant les questions principales que présente cet essai.

La ^populatiou de l'Europe et principalement de la Gaule, notre berceau, n'est-elle pas plus ancienne qu'on le croit généralenient?

Nous avons répondu : Si certaines contrées à peine sorties des eaux ou des convulsions volcaniques n'offrent aucun vestige de monumens anciens , la cause en est simple : elles n'étaient pas habitées , ou si elles l'ont été momentanément , ces bouleversemens en ont effiicé les traces. Mais la Gaule qui depuis la catastrophe clysmienne n'a été , ainsi que le prouve son aspect géologique , déchirée ni par les torrens, ni par les feux souterrains, la Gaule au climat tempéré , au sol producteur, a dû être occupée par les hommes dès les premiers temps du monde , et rien n'annonce que depuis elle ait cessé de l'ôtre.

En attribuant cette grande ancienneté à la population des Gaules, nous avons reculé de bien des siècles la date de ces monumens qui, sous la dénomination de druidiques , étaient considérés comme les premiers travaux des hommes dans ces contrées , et nous avons dit qu'à l'époque oi vivaient ces Druides , déjà l'origine de ces monumens se perdait dans la nuit des temps. Et pourtant, avons-nous ajouté , ces débris si vieux ne sont ni ne peuvent être des plus anciens ; leur masse annonce l'œuvre de plusieurs , et cet effort collectif a dû être précédé par des essais individuels.

Dans cette hypothèse , ne nous arrêtant pas à la sor^ face , nous avons interrogé le sol ; et sous ces mêmes pierres, sous la poussière des âges et des nations éteintes, nous avons découvert d'autres pierres qui, soit par leur

forme étrange et la profondeur où elles se trouvaient , soit par leur entourage de tessons, de cendres et de charbon, annonçaient une autre série de traditions et de peuples.

Alors nous avons demandé de nouveau si c'était là les vestiges de la race primordiale, et si ces cendres , ces charbons, ces vases informes, ces silex ébauchés, étaient bien les premiers ouvrages de Thomme?

Et là encore nous avons répondu : non ; car dans cet univers, dans ce champ de Finfini, un pas nous fait faire un autre pas, une lueur nous montre une autre lueur.

Les fondateurs de ces dolmens, comme les auteurs des ébauches qui les précédèrent , quelqu'éloignés qu'ils soient de nous , n'en sont séparés ni par un abtme , ni par le néant : ces hommes , tout l'annonce , étaient nos pères ; car de débris en débris , de sépultures en sépultures , nous pouvons remonter jusqu'à eux ; aucune grande convulsion , aucune révolution géologique ne nous en séparent, et les races d'animaux dont les restes entourent leurs cendres sont encore celles avec qui nous vivons.

Alors de quels hommes étaient contemporaines les espèces détruites ou ces familles gigantesques de mammouths , de mastodontes dont nous retrouvons les squelettes dans les terrains clysmiens ?

Ces espèces furent anéanties par les eaux diluviennes, la tradition et la géologie le disent. Mais étaient-«lles seules sur la terre 7 Non ; car la tradition nous dit aussi qu'avec elles les hommes périrent. Pourquoi donc les vestiges de ces hommes ne se retrou vent^-ils pas?

Cherchant une solution , nous avons demandé leurs traces à ces catacombes du monde anté-diluTien , à ces dépôts formés par les torrens qui balayaient la terre où, êtres et choses, nature et monumens s'engloutissant pêle-mêle, allaient combler les vallées et mûr les montagnes.

Et ces traces d'hommes, de ces hommes qui ne fhrent pas nos pères, de ces hommes qui aux hommes actuds sont ce que les types fossiles sont aux types vivans , ces traces d'hommes anté-diluviens nous les avons trouvées.

Alors pour la troisième fois nops avons demandé: ceux-ci enfin sont-ils les premiers nés? Et là encore nous avons répondu : non; car si ce dernier cataclysme a dépeuplé la terre et si la terre s'est repeuplée , pourquoi ce passage de la vie à la mort et de la mort à la vie ne se serait-il pas renouvelé autant de fois qu'il y a eu de révolutions géologiques ? Ne savons-nous pas que dans l'être il n'y a de périssable que l'enveloppe , et que cet être dans son existence réelle, dans son individualité impérissable doit , comme Dieu lui-même , toujours survivre ou toujours renaître.

Après ces hautes questions que nous n'avons fiut qu'indiquer, impuissant que nous sommes à les résoudre, nous avons parlé de ces instrumens en pierre , témoi* gnages de l'existence de ces peuples, et nous avons décrit les terrains où nous les avions découverts, ainsi que les moyens dont nous avions usé pour les en extraire*

La nature et la position de ces terrains nous ont arrêté long-temps. Toute la question était là. Si le sol n'était pas antique , si les bancs n'étaient pas diluviens

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90 s'ils n'étaient pas vierges du contact des populations postérieures à leur formation , tout retombait dans l'incertain : les objets découverts ne formaient plus preuve.

Aussi, ne nous en rapportant pas à nous-même, nous avcms appelé à notre aide de savans géologues et d'ha*^ biies chimistes. Les plans de ces terrains ont été levés, la coupe en a été faite; des échantillons, extraits à toute profondeur , ont été soumis à une analyse scrupuleuse , et les résultats authentiquement constatés.

Dès lors nous ne craignions plus d'errer à l'aventure : ces couches étaient bien diluviennes, leurs assises étaient bien intactes : une voie sûre nous était ouverte , nous pouvions y marcher sans hésitation ; et c'est ainsi que nous avons pu y étudier à la fois l'histoire du sol et celle de l'homme et de son œuvre.

C'était l'œuvre de l'homme enfant que nous cherchions, de l'homme à son premier labeur, à son premier pas vers la science créatrice ou les moyens de faire ; et cette œuvre, principe de toutes les œuvres, début de tous les arts et de toutes les industries , cette œuvre , quelles que fussent son imperfection et son apparence matérielle , ne pouvait être méconnaissable ; car où la main de l'homme s'est posée , l'empreinte reste , et du plus faible essai de la raison au chef-d'œuvre de l'instinct la distance est grande.

Après avoir fait constater la position de ces objets, la profondeur de leur gissement et l'intégrité des lits qui les recouvraient , nous avons décrit ces objets mêmes , et nous nous sommes demandé par quels procédés ces premiers hommes arrivaient à les produire.

31 bis.

Dépourvus de fer, ils avaient des outils en pierre; mais la matière qu'ils taillaient était la pierre aussi. En considérant la faiblesse des moyens , les résultats grandirent à nos yeux ; et , dans notre étonnement , nous avons dit que si Thomme civilisé avait pour lui la science et le génie, Thomme sauvage avait le besoin, la volonté et la patience.

Les couches diluviennes ne nous présentant pas de tessons, nous avons cru les œuvres de pierre antérieures au premier vase de terre , et nous en avons induit que Tart céramique dont les progrès et la décroissance indiquent si bien les oscillations de la civilisation , n'avait paru qu'à l'aurore de cette civilisation. Tout vase a son galbe et son dessin ; la poterie fut donc le pmnt de départ du modeleur et du peintre , comme les dolmens le furent de l'architecte, et les ébauches en silex, du sculpteur. Cependant ici nous avons hésité long-temps ; il s'agissait de l'art. L'art est en dehors des besoins; l'art est le superflu; l'industrie est l'indispensable : elle ressort de la nécessité, et la nécessité naquit avec l'être. Nous n'aurions donc pas cru à ce goût de l'art chec l'homme naissant, si cet homme n'avait pas eu son culte. Tout peuple religieux a entrevu 1 idéal ; or l'idéal c'est l'art.

Dès que l'homme eut songé à la divinité, il voulot voir son image; et s'il ue l'a pas vue dans les objets extérieurs , il l'a cherchée dans lui-même ou dans son cœur, et ce que l'imagination lui montrait, sa main a tenté de l'exprimer. C'est ainsi qu'avec la première prière fut conçue la première idole.

Alors nos doutes furent dissipés : ne pouvant voir dans ces formes capricieuses ou stériles des ustensiles de travail ou des armes de guerre, nous y avons vu des images, puis enfin des symboles; et nous en avons conclu que ces signes bizarres, mais significatifs par leur bizarrerie même, présentant dans leur rapport comme dans leur dissemblance des moyens de reconnaissance et de transmission , pouvaient , symboles de ces temps, en être aussi récriture et constituer ainsi la première langue hiéroglyphique.

De cette induction passant à une autre , nous avons cru que cette langue des signes avait dû grandir à mesure que les peuples et les événemens grandissaient eux-mêmes; et qu'à ces jalons primitifs, à ces pierres dont la petitesse contrastait si fort avec Fimportance des faits qu'elles avaient mission de transmettre , en avaient succédé de moyennes , puis de plus grandes, puis enfin , sous les efforts des populations réunies , ces colosses de granité , ces énormes menhirs dont Farrangement symbolique se déroulant à travers les plaines et les vallées , y traçait en caractères gigantesques Thistoire des événemens passés.

De ces grands récits il ne reste plus que quelques pages; ce sont ces dolmens isolés, ces groupes épars dont renchaînement rompu et le sens tronqué ne nous ofirent que des fils insaisissables. Le seront-ils toujours et le problême est-il pour jamais insoluble ? Ne se peutil qu'un jour, sous le sol où furent ces monumens, on n'en retrouve les traces ; ou bien encore que , dans les gissemens cinéraires, l'ordre des sépultures, de ces

vases , de ces quipos d'ossemens et surtout de ces silex taillés dont la coupe et l'arrangement étaient peut-être les mêmes que ceux des monumens détruits , ne non donne la clé de cette langue mystérieuse ?

Ces questions ainsi posées , nous les livrons à Feza*^ men de tous. Dans notre désir d'apprendre, ce n'est point notre opinion que nous voulons faire prévaloir, c'est la vérité que nous espérons connaître.

Nous allons continuer cette étude à la fois archéologique et géologique, et si nous arrivons à quelques résultats nouveaux ou qui méritent attention , nous en donnerons les détails par un travail supplémentaire. Mous avons compris toute l'importance que pourrait acquérir celui-ci, car il s'agit des premiers pas que les hommes ont faits sur la terre et d'un épisode de l'histmre du monde. Or cette histoire a pour nous un autre intérêt encore , puisque c'est celle de nos prédécesseurs sur le sol que nous habitons.

LNDUSTRIE PRIMITIVE CHAPf XXia.PL. L

Jters fie^ ùfane/eur.

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Jlî^ tires et ^i/m6(plei^ ûSeyài/fàiL4/€k/ ajri4^€&^^

• Qae j'ai également recueilli plusieurs grains de collier de formes différentes ; quelques omemens en or et en enivre recoorerts d'une feuille d'or, et garnis de pierres; beaucoup de morceaux de fer fort oxidé ; une épée ou sabre pareil à celui trouvé sous le squelette su»indiqué ; plusieurs vases entiers , dont un en verre très-minoe , les antres en terre cnite de diverses formes, dimensions et couleurs, etc.

• J'ai l'honneur, etc. •

Dans un petit livre imprimé en 1830 sous le titre de : Chanté Armoricains, Souvenirs de Bretagne, nous avons dit quelques mots des pierres levées. Mais d'autres auteurs et notamment M. Emile Souvestre, ont traité ce sujet d'une manière bien plus complète. C'est donc à M. Emile Souvestre et à son livre intitulé: Les derniers Bretons , ouvrage remarquable par le style , la couleur locale et la vérité des détails, que j'emprunte cette nomendatnre des diverses espèces de pierres dites celtiques et druidiques.

Cormkc'hs, cercles druidiques formés de pierres plantées verticalement en terre.

Lichavens formés de deux pierres verticales , recouvertes d'une troisième en forme de linteau de porte.

Peulvans et Menhirs^ pierres verticales fichées en terre. Les peulvans sont souvent plantés la pointe en bas , de manière à paraître portés sur des pivots.

Grotte de fies, carrés longs formés de pierres verticales et contiguës, sur lesquelles sont placées horizontalement et transversalement des tables de pierre en forme de toit.

Baravos, au singulier Barow, monticules de pierres mâées de terre.

Galgals, monceaux de cailloux sans mélanges de terre. Les baravs et les galgals sont des tombeaux celtes.

Dolmens, tables de pierre. Les dolmens sont des pierres larges, placées horizontalement sur des pierres verticales.

RofUers, pierres en équilibre et qu'avec un doigt on met en mouvement.

Kist-veans, roches aux fées.

Quelques autres renseSgnemens m'étant nécessaires, fécriyis le 12 février 1845 , à M. Emile Souvestre. 11 me répondit le 17 avec cette obligeance si parfaite qu'il tient de sa bonne et respectable famille , dont l'hospitalité m'a été si douce pendant mon séjour en Bretagne.

• Paris, 17 février 1845.

> Monsieur ,

» Voici ce que je puis répondre de plus précis aux questions que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser :

» Il y a en Bretagne un fort grand nombre de haraws, ou tombelles, et plusieurs galgcUs. Les haraws sont composés de pierrailles non taillées, dont la grosseur varie selon l'importance du monument, pierrailles liées entre elles par de la terre. Les galgals sont formées de pierres également brutes de la grosseur d'un pavé ordinaire, mais sans mélange de terre.

• La pierre employée dans ces monumens est presque toujours de granit; on trouve aussi parfois du quartz et même (quoique fort exceptionnellement) des silex.

» La forme des baraws et des gcUgals est ordinairement conique; cependant , qudques-uns de ces monumens ressemblent à des pyramides tronquées; au sommet se trouve toujours un alfoissement formant excavation.

• Les pins grands baraws que je connaisse en BretagiM, sont: 10 le tombeau d'Ârtus, près de la Ber (Finistère), dont la base a 280 pieds de circonférence ; 2®. la tombelle de Saint-Nolf (Morbihan), de 40 pieds de hauteur et qui est environnée d'une douve ; 3* la tombelle de Plœmeur, dont la base a 300 pieds de circuit et qui a 25 pieds d'élévation.

» Les principaux galgals dont j'ai pu constater l'existeoee, sont: 10 celui de Plaudren (Morbihan), 15 pieds de hauteur, 30 pieds de diamètre; il a été plus élevé, mais les paysans en prennent les pîcmi pour laurs fossés ; 2® le mont Héleu, près de Locmariaker (MoÂihin).

» n est à remarquer que tous ces monumens ont encore, ou ont eu

des dolmens, des menhirs ou des kameilUms dans leur voisinage. Les pierres druidiques se remarquent partout en Bretagne près des buttes tumulaires ; elles servaient sans doute à les sanctifier.

» Je dis buttes tumulaires , parce que la destination des tombeUes et des gcUgals me paraît être évidemment de servir à la sépulture : je sais que Ton a trouvé, dans plusieurs, des cendres et des ossemens. Le barow de Limerzel (Morbihan) a été fouillé il y a quelques années, et Ton en a retiré des cendres, des os, deux bornes^ des fragmens de verre et une urne remplie d'ossemens. Celui de Saiut- Nolf , dont j'ai parlé plUs haut, a fourni des charbons, du mâchefer et des pierres calcinées par le feu. Enfin , il existe dans VUe d'Arz ( Morbihan ) , une tombelle dans laquelle on a trouvé des fragmens de briques , d'ardoises , et de cendres. Ce monument s'appelle même dans le pays LuriAek ou Luduek, mot breton qui signifie abondant en cendre (de ludu, cendre, et de l'augmentatif ek),

» Je n'ai point connaissance que l'on ait trouvé en Bretagne , dans les tombelles , de ces instrumens appelés par les antiquaires haches celtiques, ni de couteaux de silex; mais ces objets ont été fréquemment rencontrés dans les fouilles faites aux pieds des menhirs et dans les kameillons ou enceintes de pierres levées, consacrées selon toute apparence à la sépulture des Celtes.

■ Veuillez , etc. »

Signé : ÉMILB SOUVBSTBE.

Voici encore comment s'exprime, sur quelques monumens druidiques, M. Emile Souvestre, dans les derniers Bretons, page 99 :

• Vous qui aimez les traditions des premiers âges et les débris de » l'antiquité , allez voir les peulvans de Bienzy , de Sarzeaud , de » Quiberon et de Gourin; allez mesurer le menhir gigantesque de » Loc-Maria-Ker, qui s'élève à plus de soixante pieds, et sous lequel » des troupeaux se mettent à l'ombre; allez vous asseoir sur les - baraws et les galgals de Tréhorentec; allez visiter la piorre de

• Plougoumesin , sur laquelle on prétait serment ; allez Toir les » grottes aux fées et les dolmens de Quiberon, de Saint-Nolf, de Sns- » niac, d^Elyen, de Cazo, de Pluhertin , de Roffiac, de Saintnlean-

• Brenesay, de Plaudren ; mais hâtez-yous. •

Hélas , ce que M. Emile Souyestre craignait, non sans raison, m^est

arriyë à moi-même. Allant un jour pour reyoir des monumens que

j'ayais admirés quelques mois auparayant , je les ai cherchés en yain;

ils ayaient disparu. La sappe, la mine et la ciyilisation ayaient fait en

trois jours ce que le temps et la barbarie n'ayaient po £ure en

trente siècles.

M. de Caumont , dans son Cours d'antùjpiité numumentale, donne

aussi d'intéressans détails sur les constructions celtiques.

Les tumuli étaient des tombeaux. C'est ce qu'on nomme anan tombeUes.

Les oppida étaient des places fortifiées ayec des murs en terre on en pierre.

Les maisons celtiques étaient en bois, en paille et eu terre ;yoilà pourquoi on n'en trouye plus de traces.

'La lettre suiyante, annoncée chapitre 5, page 8, et qui sert de complément à ce chapitre sur les poteries celtiques, est de mon collègue à la Société d^Émulation, M. le docteur Rayin , membre de l'Académie royale de médecine et du conseil d'arrondissement d'Abbeyille , auteur de plusieurs ouyrages justement estimés sor la médecine, la géologie, les sciences naturelles, etc.

• Saint- Valery-sur-Somme, 20 juin 1845.

» A Monsieur Boucher de Perthes , Président de la Société royale

d'Émulation d'Abbeville.

9 Monsieur et cher Président , » L'étude que j'ai faite des yases antiques de nos contrées , pamâ lesquels je comprends pour une large part ceux que yous ayei dé-

couverts dans vos fouilles, m'a conduit à y reconnaître deux époques principales; Tune, que Ton peut désigner sous le nom de œUiqve proprement dite , et qui doit être susceptible de subdivision ; l'autre, galUHromaine , qui remonte à des temps moins andens et dont la durée a été probablement moins longue.

» Je pense que les vases de l'époque celtique doivent former deux classes générales, dont l'une comprendrait la poterie usudle ou ménagère, et l'autre la poterie funéraire.

• Nous avons fort peu de vases de la première sorte. Les caractères qui les font reconnaître sont d'être formés d'une pâte ^os compacte, d'avoir subi une cuite plus complète, et de porter d'autres couleurs que le noir avec des ornemens de différentes sortes, parmi lesquels on remarquait principalement des fleurs. • FidiUa t» u$u hoMbatU densa ac floribttë distincta. • DiOD.

• Les poteries funéraires manquent presque toujours d'omemens, et , quand elles en ont , ils sont d'une simplicité extrême et d'une grande sévérité. Ils se composent généralement de points et de traits, droits ou obliques, diversement combinés, gravés en creux sur l'argile encore molle. Ces poteries sont toutes teintes en noir et pour la plupart marquetées de petites taches blanches, probablement en signe de deuil. Elles ne sont pas cuites , mais seulement séchées au four : ce qui permet de voir que leur pâte est faite d'une argile dont la couleur est ordinairement grisâtre, rarement jaune, mais prenant également une teinte rouge quand on lui fait subir l'action du feu.

» Les taches blanches qu'on y remarque sont produites par une infinité de petits fragmens de pierre qu'on y a mêlés. Ils sont aigus et anguleux , et proviennent généralement de silex calcinés , blanchis au feu , qu'on a ensuite brisés. D'autres fois c'est de la craie ou quelqu'autre pierre calcaire approchant de la couleur blandie.

• Les nuances de la couleur noire varient beaucoup dans les urnes celtiques. Il y en a dont la teinte est très-faible, tout au plus grise; on en voit qui ne sont qu'à demi-noires, d'autres d'un noir trè»roux, d'autres enfin d'un noir parfait. On en trouve qui ne sont pas également colorées en dehors et en dedans, et alors c'est presque toujours à l'intérieur que la nuance est plus foncée. 11 y en a même qui ne sont noires qu'en dedans , jusqu'au miUeu de l'^aisseur de leurs parois ; dans ce cas , on croirait qu'elles sont feites de deux espèces d'argiles, l'une teinte, l'antre conservant sa couleur naturelle;

mais c'est là tout simplement Feffet de la demi-cuite que le Tase a subie par Textërieur dans les cendres chaudes du bûcher.

» On colorait la pâte même des vases; mais indépendamment de b couleur qu'on faisait prendre à Fargile dont on devait les former, on les recouvrait pour la plupart , en dehors et en dedans , d'une sorte de vernis qui lissait leurs parois et les noircissait partout. On n^y appliquait qu'une couche fort mince de cet enduit , dont la noanee était ordinairement pareille à celle de l'urne qui le recevait.

• Outre les différences dans la couleur il y en avait encore reb* tivement à l'épaisseur du vase , à la qualité de sa pâte et au choix des pierrailles blanches qu'on y mêlait ; mais toutes les urnes portaient le caractère général du deuil , le noir tacheté de blanc , tnen qu'elles le présentassent à divers degrés.

» Les poteries les plus fines étaient celles dont la pâte non emie, comme on le pratiquait pour toutes les urnes, avait néanmoins le plus de consistance et en même temps le moins d'épaisseur. Lenr teinte mnre était forte , uniforme, et pénétrait partout avec la même nuance. Les taches. blanches y étaient bites par de petits fragmens de silex bien choisis, d'une couleur frandie, d*un volume à peu près égal, sans mélange de substance calcaire.

• Les poteries les {dus communes avaient une pâte grossière , mal pétrie et fort épaisse fictUia densa : leur épaisseur variait de 6 à 12 millimètres. Elks étaient remplies de pierrailles blanches de manvais choix et très-diverses de volume et de substance. On y troave, en effet, mêlés à des fragmens siliceux de toutes sortes , des fragmens de craie et même de brique. La teinte noire de ces poteries est d'oM nuance faible, à peine grise ; d^autres , n'étant noircies qu'à Fiotérieur , y présentent une couleur dont la nuance futiginoise pénètre dans les parois du vase jusqu^au tiers ou la moitié. On trouve de ces vases grossiers qui n'ont pas reçu de couleur , mais qui ferment dans leur pâte des pierrailles mal choisies , ayant si pea de blancheur qu'on les distingue à peine du fond jaunâtre de Fargik dont cette pâte est formée.

» U y avait plusieurs degrés entre ces deux extrêmes : des poteriei de diverses quaUtés en comblaient Tintervalle.

> Les urnes les plus épaisses étaient Cabriquées à la main. Panû les autres, ou en a remarqué quelques-unes qui portaient les traees du tour. (M. Hecquet d'Orval, fouilles de Port-le-Grand , et M. Férct, Dieppe).

» Quand on appliquait aux vases funéraires un enduit noir en forme de vernis, on en couvrait toute la surface ; d'où il résultait que ces vases prenaient à l'extérieur une couleur simple et uniforme : les tâches blanches en étaient effacées.

» Pour ce qui est des formes qu'on a donné aux urnes , je ne puis dire si elles dififéraient de celles des poteries usuelles, ni en quoi la différence aurait consisté. Leur diversité était grande , et cela ferait croire qu'on n'en avait pas adopté de particulières pour les consacrer spécialement aux funérailles.

> Au temps de l'occupation romaine , la population gauloise continua de fabriquer à sa manière sa poterie usuelle et sa poterie fimérairc. On trouve des urnes de l'une et de l'autre fabrique réunies dans des sépultures de ce temps. J'ai recueilli moi-même dans des tombeaux romains des fragmens d'urnes celtiques fort communes, à pâte grossière , très-épaisse , et toute semée de petites pierrailles blanches. Le feu du bûcher les avait rougies en diverses places et à divers degrés; mais elles conservaient sur d'autres points la couleur noire qu'elles avaient eue partout dans le principe.

> Cependant, bien qu'il soit probable qu'on n'ait jamais complètement abandonné Tancienne méthode de fabrication , il est certain qu'elle a été fortement modiOée par les pratiques de l'industrie romaine, qui s'insinuèrent peu -à-peu parmi les siennes. Ces modifications ont constitué une espèce particulière de poterie , qu'on a dû nommer gallo-romaine.

■ Les urnes funéraires de cette sorte ont des parois minces et une pâte passablement compacte. Les bordures en relief qui ornent leur ouverture sont plus saillantes et d'un dessin plus correct et plus hardi. On voit que ces vases sont sortis d'une main plus habile et plus ferme. Ils sont plus solides. Au lieu d'avoir été seulement séchés au four, ou leur a fait subir une cuite légère qui a produit une croûte rougeâtresur leurs parois. L'argile qui les compose n'est plus parsemée de pierrailles blanches comme celle des urnes purement celtiques, mais on a continué de la teindre en noir pour lui donner le caractère principal du deuil; et cette intention est tellement réelle et manifeste, que la surface de ces vases ayant été déteinte par le feu auquel on les avait exposés pour les durcir, on n'a pas manqué d'en repeindre l'extérieur en noir, afin d'y rétablir cette couleur.

> Ainsi, le simple dessèchement au four et surtout la couleur noire,

510 NOTES ET CORR£SPO]!a)AI>fCB.

voilà ce que ces uraes ont conseryé des caractères funéraires odtiquei ou gaulois. Le reste ayant étë probablement moins essentid , il fut possible d'y faire des changemens. Ces changemens avaient amené da progrès dans ce genre dUndustrie sur notre vieux sol;un autre progrès y a été marqué par Faddition des anses. On en trouve, en effet, à des urnes de cette époque , tandis qu'on n'en a pas vu , que je sache , ma, vases funéraires celtiques.

• Outre ces urnes dont les formes étaient aussi variées que celles des temps antérieurs, sans être les mêmes, il y avait dans les sépultures de l'éppque gallo-romaine des carreaux et des disques qui servaient les uns de supports, les autres de couverdes. Ils étaient appliqués sor le fond de la fosse sépulcrale pour en faire le pavé , ou posés sur l'ouverture de l'urne pour la fermer. Leur épaisseur variait ainsi que les autres dimensions ; mais elle était communément d'un centimètre. On les fabriquait de la même manière et avec la même pâte que les vases. C'était aussi une argile colorée en noir , à laquelle on faisait subir une cuite superficielle, et dont on noircissait oisuite l'extériesT avec un enduit quand le feu l'avait rougi.

4 Bien que les urnes gallo-romaines eussent été d'une iabrieatîoD plus parfaite que les urnes celtiques, je n'en ai pas va qui fossent d'une teinte noire aussi belle, ni aussi foncée.

• 11 était curieux de savoir quelle matière on m^it à la pâte argileuse pour la teindre, soit avant de former le vase, soit après sa ooafection : aussi ai-je cherché à le découvrir. J'ai dû fidre d^abord qudques essais chimiques pour en connaître les caractères prindpaox.

• Nous savons déjà que la couleur noire des vases gaUo-ronunBS ou celtiques disparaît au feu, et qu'il n'est pas besoin pour cela d'âne température fort élevée; celle de nos fourneaux ordinaires y suffit. Ba peu d'instans la teinte noire s'efface, pour se changer en une teinte rouge que l'argile acquiert , comme on sait , par le seul effet de le cuite qu'elle subit. La matière colorante noire est décomposée en détruite.

» Cette matière , destructible au feu , n'est pas soluble dans Fem^ même lorsqu'on soumet les vases qu'elle teint à une longue et forts ébullition. 11 semblerait, à la vérité, qu'il n'en est pas ainsi an premier lavage de ces urnes ; mais quand on a pris le soin d'enlever bîoi complètement, après un certain temps de macération et à l'aide d'one brosse, la couche de terre noirâtre qui adhère à leur surfiioe, on a

beau les faire bouillir , rien ne s^en échappe plus : elles conservent leur couleur sans altération et Teau reste pure.

9 Les alcalis n'ont pas d'action sur cette matière colorante. La macération dans Fammoniaque liquide et TébuUition dans une solution concentrée de potasse n'y produisent pas d'effet.

Elle est susceptible de s'altérer à différens degrés, mais difficilement, par les acides. L'effet de ces réactifs ne se manifeste pas à l'instant même où ils sont appliqués : il faut souvent plusieurs jours de macération pour qu'elle s'y montre avec évidence.

• L'acide nitrique est celui qui a le plus d'action; l'acide sulfurique n'en a presque pas , l'acide chlorhydique en a moins encore , l'acide oxalique est tout-à-fait sans puissance.

• Plus la teinte noire est faible, moins la couleur résiste. Il faut d'ailleurs , en estimant cette résistance , tenir compte des qualités propres de l'argile , parce qu^elIe n'a pas la même pureté dans tous les vases.

» Les urnes qui sont teintes en gris seulement peuvent être décolorées dans l'espace de quelques heures par l'acide nitrique. Celles dont la qualité est meilleure , dont la couleur est plus foncée , y brunissent au bout d'un ou de deux jours; mais celles dont la couleur est d'un beau noir qui teint leur pâte d'une manière uniforme dans toute son épaisseur, y résistent presque complètement. La couleur y change peu; elle s'altère à peine, prenant seulement une faible nuance de rdux.

» Ces résultats me conduisirent à penser que la matière colorante de nos poteries anciennes était du charbon plutôt qu'un oxide métallique. Mais n'ayant pas pu l'isoler pour la traiter à part et acquérir une conviction parfaite, je me suis mis à faire quelques essais de reproduction dans ce sens , afin d'y trouver des moyens d'épreuve et de comparaison.

» J'ai donc mêlé en différentes proportions (au tiers, à la moitié, aux trois quarts en volume ) du charbon pulvérisé avec de la terre glaise; et quand j'eus fait du mélange une pâte homogène et bien liée à force de la pétrir, j'en ai fabriqué des objets de diverses formes, des plaquettes , des feuilles , de petites coupes. Puis , après les avoir fait sécher et durcir suffisamment à la chaleur d'un four ou sur la table d'un poêle, je les ai soumis aux mêmes épreuves chimiques que les poteries.

» J'obtins les mêmes résultats. En donnant une cuite superficielle

aux plaquettes, elles devenaient rouges à Textérieur et restaient noires au centre. Si je les faisais cuire davantage , elles rougissaient conH plètement et prenaient de la dureté. Les alcalis n'avaient pas d'action sur elles , et les acides n'en altéraient pas la couleur : ils auraient âé absolument sans effet, s'ils n'eussent pas produit un léger mouvement d'ébullition en attaquant les parcelles calcaires de l'argile grossière que j'avais employée.

» La couleur de cette poterie improvisée avait des degrés qui correspondaient à la quantité de charbon que j'y faisais entrer. Celle qui en contenait les deux tiers était bien noire , mais son aspect restait terne, faute de poli ou de vernis. Je n'avais pas obtenu les mêmes nuances que sur les poteries celtiques; mais ces différences pouvaient s'expliquer. Les mélanges que j'avais faits n'avaient pas été asseï vari^, tandis que d'une autre part les qualités des argiles, Fespèce même du charbon, devaient suffire pour amener de la diversité dans les produits. Néanmoins je conservais des doutes et n'osais rien affirmer lorsque je trouvai incrusté dans la tranche d'un fragment de vase funéraire gallo-romain, un morceau de charbon assez gros pour être très-visible et très-reconnaissable. 11 y avait en outre aux deux surfaces de ce tesson une foule d'autres fragmens de charbon en grain beaucoup plus petits, qui faisaient partie du vernis ou plutôt du badigeon noirâtre dont le vase était couvert en dehors et en dedans* Je puis donc dire, avec une certaine assurance, que la matière colorante qui servait dans nos contrées à teindre en noir la pâte des urnes funéraires des antiques sépultures , était du charinm plus oa moins bien pulvérisé. La chose n'est pas contestable pour les Taset gaulois de l'époque romaine, et il y a de très-fortes raisons pour crcnre qu'il en était de même dans les temps antérieurs.

> Tels sont, Monsieur et cher Président, les résultats que j'ai obla* nus. J'aurais voulu qu'ils fussent plus complets. J'espère néanmdiis qu'ils pourront vous servir à jeter quelque peu de jour sur un pout des questions obscures et difficiles dont se compose votre corienzet savant ouvrage.

» Veuillez recevoir, Monsieur et cher Président, Fassuraiioe dei sentimens respectueux et dévoués avec lesquels j'ai l'honneur d'être

» Votre très-humble et affectionné collègue,

Ravui.

La pâte des poteries celtiques est partout similaire et conséquemment fort reconnaissable. Voici ce qu'ajoute M. de Caumont dans son livre déjà cité, à la description de quelques morceaux de ce genre.

• Les poteries celtiques qui ont été découvertes près de Dieppe offrent des caractères tout-à-fait ressemblans à ceux que je viens d'indiquer. D'après les observations de M. Féret , la pâte de ces poteries n'est pas solidement liée ; elle est pleine de parcelles de silex, et si mal préparée qu'elle contient des portions de cailloux de la gros^ seur d'une petite fève; la couleur en est noire et brun foncé. Cette pâte a peu de consistance ; lorsqu'elle est sèche on la casse avec la plus grande facilité, et on peut la broyer sous les doigts ; si on l'humecte, elle représente assez bien des morceaux de vieille écorce qui auraient été long-temps exposés à la pluie. Si l'on soumet les fragmens de cette poterie à l'action d'un feu violent , ils se colorent en rouge à leur surface interne et externe, tandis que l'intérieur reste noirâtre ; on serait donc tenté de croire que cette poterie n'a pas été cuite. Quant aux formes, ajoute M. Féret, elles annoncent tout-à-fait l'enfance de l'art, excepté quelques fragmens où l'on reconnaît l'usage du tour, les autres ont appartenu à des vases qui paraissent avoir été moulés sur une forme intérieure et polis avec la main ou tailla à l'aide de quelque instrument. Sur plusieurs fragmens on reconnaît à la surface extérieure des coups d'une espèce de doloire. Les ornemens consistent dans des filets mal conduits et dans de petites hoches sur le bord de l'orifice. ■

M. Féret est le premier qui ait indiqué le moyen de reconnaître les époques par la nature des poteries. Sa théorie simple et lucide est partout confirmée par la pratique et les résultats. Grâce à lui et à M. Ravin , je ne me trompe plus sur l'origine d'un tesson ; il m'annonce un peuple ou une époque non moins sûrement qu'une médaille.

J'ai parlé, dans Pun de ces chapitres, d'une hachette percée ; elle a été trouvée près d'Acheux (Somme) par M. Anquier, maire de la commune , qui Ta donnée au musée d'Âbbeville. Elle est en porphyre yert et diffère des morceaux de la même espèce en ce que, proportionnellement plus large et plus courte, elle est presque carrée. Sa longaear est de 45 millimètres, sa largeur de 40, son épaisseur de 8. Mais ce qui la rend remarquable , c'est un trou placé à l'extrémité opposée an tranchant.

Cette hachette est polie ou plutôt usée de manière à fiûte croire qu'elle a été long-temps portée, probablement au cou ei comme amulette , ce qui tend encore à démontrer que ces objets ëtaieiity comme nous l'avons dit, des symboles et signes représentatif, une monnaie peut-être , et un moyen d'échange. On peut même croire que l'usage en a continué long-temps après l'emploi des métma comme signes monétaires. Ce signe existe même encore chez certaines peuplades, où les casse-tête en pierre et autres armes sont reçof pour gage ou pour paiement, presqu'à l'égal de l'argent monnayé.

J'avais rencontré une grande abondance d'ossemens anté-dilnvioii dans le banc de Menchecourt ; je savais qu'ils n'étaient pas communs dans celui de Saint-Roch-lès-Amiens ; mais malgré recherches , je n'en avais pu découvrir dans les antres dépôts dihih viens , lorsque le t^K février 1843 , les ouvriers vinrent nPavwtir qu'on apercevait des os dans le dernier lit de sable argilo-femigiMns du banc de l'hôpital. J'y fus et nous vîmes en effet, à environ (^

de la superficie, une masse d'ossemeus que je pris d'abord pour des débris de côtes, mais que je reconnus bientôt pour ceux d'une énorme dent. Tous ces fragmens réunis pouvaient peser deux kilogrammes. M* Bâillon en ayant fait Fexamen a reconnu que c'était une molaire d'éléphant. Depuis, j'en ai trouvé d'autres.

Entre la porte Saint-Gilles et la porte du Bois, derrière le Champde-Mars, près d'un moulin dit Quignon, du nom de son propriétaire, est la suite du banc de silex qui traverse Âbbeville et qui s'étend d'un côté vers Amiens et de l'autre va gagner Menchecourt.

La partie de ce banc ouverte aujourd'hui est sous l'emplacement d'une ancienne fabrique que je crois gauloise. Les pannes et les débris de vases que j'y ai ramassés sont d'une terre blanche, grossière, sèchée au feu et fort dure.

Un peu plus profondément les tessons, également de pâte blanche, sont mélangés de parcelles d'une terre rouge provenant d'autres poteries pilées et ajoutées à la pâte, procédé qui annonce l'approche des temps celtiques.

J'ai recueilli dans ce même terrain deux haches en silex poh. Elles n'ont aucun rapport ni de forme, ni de couleur, ni de fabrication avec celles qui étaient a quelques mètres au-dessous dans le terrain diluvien. Ainsi , là encore, la superposition' des couches indique des peuples et des périodes distincts.

Au pied de la butte du moulin Quignon , la superficie du sol est a environ 5 mètres au-dessus du niveau de la vallée. La couche de terre végétale n'est épaisse que de quelques centimètres ; c'est sous cette couche que j'ai trouvé les débris gaulois et les haches celtiques.

Après les terrains rapportés qui n'ont aussi que quelques centimètres, on arrive aux couches diluviennes; c'est vers le mitieu de ces couches, à 4 ou 5 mètres de la surface et à environ 1 mètre avant la craie, qu'on rencontre les silex travaillés de forme diluvienne^ fort différente, comme on l'a vu, de la f^xme celtique.

C'est là aussi que j'ai reconnu quelques fragmens de dents d'éléphant, mais en quantité bien moindre qu*à l'hôpital.

J'ai dit qu'il était aisé de s'apercevoir quand un terrain avait été remué par l'homme ; le mélange accidentel d'une couche avec une autre n'est pas plus difficile à reconnaître , parce qu'alors la ligne horizontale des lits superposés est coupée à angle droit ; c'est ce que les ouvriers appellent poteaux. Ces poteaux ne sont autres que le résultat des crevasses ou des cavités intérieures des bancs , qui se remplissent par l'éboulement des couches environnantes. J'ai vu de ces infiltrations de terre végétale ; mais elles sont rares , peu profondes et probablement modernes.

Les infiltrations ordinaires , beaucoup plus anciennes , doivent remonter à une époque voisine de la formation des bancs. Cest alors la couche diluvienne supérieure qui a pénétré perpendiculairement dans une couche inférieure ; car si l'infiltration est oblique ou horizontale, elle devient beaucoup moins perceptible et se confond avec les assises tourmentées du banc. Aussi les poteaux ne se montrent-ils pas dans tous les dépôts diluviens; je n'en ai jamais vu ni à l'hôpital, ni à Menchecourt , tandis qu'au moulin Quignon ils sont assez fréquens. Dans un seul la terre végétale s'était introduite, vraisemblablement par suite d'une infiltration aqueuse; ce qui me le fait croire, c'est qu'à cette place même, à une profondeur de 4 à 5 mètres au-dessous de la superficie, au milieu d'un amas de sable et de silex sans aucune communication visible avec cette superficie , les ouvriers trouvèrent, à leur grande surprise , une écrevisse vivante. Je ne l'ai pas me , mais je suis convaincu qu'ils ont dit vrai.

Le même fait s'est renouvelé à Abbcville, dans la cour de ma propre maison ; le jardinier en y creusant pour planter un ariwe, a trouvé, à 60 centimètres de la surface , une écrevisse également vivante. Or, il n'existe aucune fontaine, aucun cours d'eau dans ces environs, et le puits est à une certaine distance. On dira que c'est une écrevisse échappée de la cuisine, c'est possible; mais le contraire flrt tout aussi probable. Le temps pendant lequel certains animaoi peuvent vivre sous terre, quand, à l'abri du froid et de la chatear, ils y sont dans un état de torpeur qui suspend toutes les fonctions de la vie, ce temps, dis-je, est bien plus long qu'on ne pense ; et Je ne doute pas que l'apparition subite d'êtres dans des lieux où ils étaiert inconnus auparavant n'a, de même que celle de plantes ou d'arimi

d'essences nouvelles dans des bois défriches , d*autre cause que le réveil des germes, des chrysalides ou même des créatures complètes, mais endormies depuis des siècles.

On a souri à l'histoire de ce^ découvertes de crapauds vivans dans l'intérieur des pierres ; j'ai mof-m'ême long-temps repoussé ces faits comme fabuleux ; aujourd'hui , j'en suis à me demander s'ils sont impossibles ? Ce qui l'est réellement, c'est la création spontanée d'êtres quelconques : quand une créature vivante apparaît quelque part , c'est qu'elle y était ou qu'elle vient d'ailleurs.

La ressemblance qui existe entre certaines figures trouvées dans les sépultures celtiques et celles qu'on rencontre dans les bancs diluviens, s'explique tout naturellement, et j'en ai dit ailleurs la raison. Nous avons vu que les armes , les ustensiles et surtout les images en bois , en os , en pierre jouaient un grand rôle dans les cérémonies religieuses ou funéraires des Celtes. Quand ces peuples ne trouvaient pas d'images toutes taillées, ils les taillaient; mais ils ne s'écartaient point du type traditionnel : l'œuvre nouvelle était copiée sur l'ceuvre ancienne , c'est-à-dire sur les figures ramassées à la surface du sol ou extraites des bancs.

Cependant ils ne les copiaient pas toutes ; car il en est qu'ils ne cherchaient pas, qu'ils n'apercevaient même point : c'étaient celles des mastodontes, des Rhinocéros, des éléphans et autres espèces devenues étrangères à nos climats et, dès cette époque, inconnues des habitans. N'ayant aucune idée des originaux , les copies n'avaient pas pour eux de vérité; ils n'y voyaient, comme nous n'y voyons souvent nous-mêmes, qu'un jeu de la nature ou qu'un caprice de l'imagination.

11 n'en était pas ainsi des représentations de sangliers, d'ours, de loups, de castors et de tous ces petits animaux de proie alors si communs dans les Gaules. Dès qu'une image de ceux-ci, quelque grossière qu'elle fût, s'offrait, ils ne s'y trompaient pas, ils la recon-

naissaient à l'instant; ils avaient hâte de s'en emparer, et ils la conservaient jusqu'au moment d'en faire usage , soit comme modèle , soit comme offrande, soit peut-être comme monnaie ou moyen d'échange.

Le magnifique ouvrage intitulé : Description du Musée Céramique de la manufacture royale de porcelaine de Sèvres, par M. A. Brongniart et M. D. Riocreux , cite diverses poteries que nous avons recueillies dans la Somme , dans les tombclles , les tourbières et même dans une des couches supérieures du banc diluvien de Mencheconrt. Voici la description qu'en donne M. A. Brongniart, page 31 :

« Époque antique ou gauloise. Débris d'un vase réduit en petits » fragmens qui sont ornés de stries horizontales comme cordeléeSY

• pâte rougeâtre à cassure grisâtre, trouvé dans la sablière de Men-

• checourt, près Abbeville, au-dessoiis des os d'éléphans et de rhino- » céros que cette carrière renferme. (Envoi de M. Boucher de

• Perthes, 1841. »

J'ai dit que ces os étaient ordinairement dans la coache la plus profonde ou celle qui précède le banc de silex et l'eau. Ce n'est donc qu'accidentellement qu'il en existe dans les lits supérieurs; et quand j'ai trouvé dans ces mêmes lits, comme au moulin Quignon, des haches en silex , elles n'avaient aucune analogie, ni de forme ni de couleur, avec celles qui étaient au-dessous dans les bancs dilof icns. Je pense donc que ce vase, rencontré dans une couche intermédiairey appartient non à l'époque anté-diluvienne , mais à l'époque oeltiqoe ou gauloise, comme l'a d'ailleurs indiqué M. Brongniart; et c'est par un remuement de terre bien postérieur au mouvement clysmieD q/tû aura pénétré jusqu'au point où je l'ai trouvé.

Le même ouvrage cite d'autres poteries que nous avons ég^kmeÊi envoyées au musée de Sèvres, fondation éminemment utile qu'on doit aussi à M. A. Brongniart.

Depuis rim pression des descriptions des fouilles opérées à Men* checourt, j'en ai fait exécuter quelques autres dont une n'a pas été infructueuse, et j'ai atteint une masse d'ossemens fossiles d'animaux des genres éléphans, rhinocéros, etc. Malheureusement ils sont tombés en poussière aussitôt que , dégagés de leur gangue de sable , ils ont été exposés à Tair.

Des os plus petits appartiennent Tun à un cerf, les autres à des races voisines. Ceux qui ont pu être conservés sont en fragmens trop exigus pour être déterminés d'une manière positive.

L'un de ces fragmens offre des traces qu'on pourrait attribuer à une intention humaine; toutefois, je suis loin de l'afGrmer. Mais là n'est pas la circonstance intéressante de cette fouille qui a eu lieu le 19 mars 1846. Au miheu de la masse d'ossemens , dans la couche la plus profonde dite sable aigre blanc, à 8 mètres de la superficie, étaient quatre silex dont trois présentent des indices et un des marques certaines de travail humain.

Ce dernier est long de 14 centimètres, large de 6, épais de 8 milUmètres, tranchant dans toute sa circonférence, sauf à la base, qui a été arrondie par l'enlèvement d'écaillés transversales. La coupe de la face supérieure a eu lieu par larges éclats longitudinaux. Une arête principale suit toute la longueur. La .face inférieure, un peu concave, est faite d'un seul coup, comme dans tous les couteaux. Le travail ici est donc indubitable; mais il est difficile de d^ider si c'est bien un couteau qu'on a voulu faire.

Les trois autres morceaux sont moins évidemment travaillés; cependant on peut croire qu'ils le sont aussi. L'un est en silex gris-noir, long de 13 centimètres, large de 4 et revêtu de son écorce à la partie supérieure. Il a l'aspect d'un éclat, mais l'une de ses extrémités est arrondie par des coupures assez régulières.

L'autre, en silex blanc, d'une dimension à peu près semblable, est taillé dans tous les sens par une suite de coups qui ressemblent à des

cassures , mais qui n'en sont pas , si l'on en juge à la re'gularité et à la similitude des trois faces planes.

En ébauchant ces deux silex qui ne sont ni des haches, ni des coqteaux, Touvrier aurait-il voulu figurer des animaux marins? Il y a de grands rapports entre leurs formes et ces mêmes images si fréquentes dans les gissemens de Thôpital et du moulin Quignon.

Un quatrième morceau, en silex blanc nuancé de gris, a un peu la coupe d'une crête ou d'une moule ; ce qui ne prouverait pas une œuvre. Mais ici encore, si l'on suit la direction des angles de la base et les deux arêtes qui traversent obliquement l'une de ses feces, on reconnaît que cet ensemble ne peut être accidentel.

Trois lignes droites, longues de 1 à 2 centimètres , larges d'environ 1 millimètre, se montrent sur la face plate. On pourrait les prendre pour un travail humain, mais une de ces lignes est profonde de 5 millimètres et l'autre de 8 , et elles n'en ont qu'un de large ; elles sont d'ailleurs parfaitement droites , égales et régulières. Or , aujourd'hui avec nos instrumens d'acier et même la poudre de^ diamant , nous ne parviendrions qu'à grande peine à creuser de semblables lignes dans le silex. 11 faut donc les attribuer à des pointes d'oursin qui , depuis , ont disparu. A l'appui de ceci , est la troisième ligne en partie remplie par un corps qui me semble coqu illier.

Comme il est bon de constater les faits , afin que chacun puisse les vérifier et les utiliser pour d'autres tentatives , j'indique id les noms des terrassiers qui étaient présens a la découverte de ces morceaux dans la partie de la sablière de Menchecourt exploitée par M. Vimeux. Ce sont les nommés : Plé (Jean-Baptiste), demeurant chaussée d'Hocquet, à Abbe ville, n9 220; Lecul (Charles), Coulon (Pierre), Carpentier (Nicolas), tous trois domiciliés à Menchecourt.

Les fouilles à cette profondeur ne sont pas sans danger. Les ébonlemens y sont fréquens, et j'ai été moi-même obligé d'arrêter ces terrassiers qui s'exposaient avec trop d'imprudence. Sans cette difBculté , je crois que dans la veine où étaient ces quatre silex et cette grande masse d'os, nous aurions fait d'autres découvertes. On a vu, chapitre Xll, que c'était dans cette couche, ou à 7 à 8 mètres de la superficie, qu'on avait trouvé des haches en silex.

Le naturels de la Nouvelle-Zélande et d'autres peuplades de TOcëanie font encore aujourd'hui des casse-téte en pierre et principalement en jade. L'on m'en a souvent présenté ponr des haches celtiques. Malgré quelque analogie, il est facile de les distinguer. Quelques-uns de ces casse-tête sont percés de manière à y passer une courroie ; d'autres ont, vers leur centre, une rentrée pour les fixer à un manche de bois, au moyen d'un lien ou d'une corde.

J'en ai sous les yeux un de cette espèce qu'on m'a dit venir des colonies hollandaises. Sa matière est une pierre grisâtre dure et compacte, ayant l'apparence du grès, mais tenant plutôt de la serpentine; sa longueur est de 12 centimètres^ sa largeur de 8, son épaisseur de 5 ; vers les deux tiers de sa longueur, elle a une rentrée de 3 centimètres.

Parmi ces casse-tête il peut s'en trouver d'anciens ; mais ce n'est pas le grand nombre , aujourd'hui surtout qu'on en a feit un objet d'échange et de commerce. J'en avais demandé un à la Nouvelle- Zélande; il me fut apporté par un capitaine anglais et je n'ai pas douté qu'il ne l'ait fait fabriquer pour moi. Du reste , il l'était d'une manière très-satisfaisante; car aujourd'hui les sauvages, plus sages que nous à cet égard , soignent leurs produits quand on les leur paie ce qu'ils valent. J'ai rendu très-heureux un amateur en le lui donnant pour deux petites hachettes en silex , trouvées dans une tourbière de ma province.

Avant l'emploi du fer et du bronze , l'usage des instrumens de pierre a dû être à peu près général, comme il l'est encore chez les peuples où ces métaux sont rares ou inconnus. C'est une censé* quence des besoins de l'homme on de la nécessité de se créer des armes pour se di'fendre et des outils pour travailler. Les armes ou les instrumens propres à tuer peuvent, même lorsqu'ils sont d'une qualité médiocre, remphr parfaitement le but : on a donc pu en foire en bois, en os, en roseau. Il n'en est pas ainsi des instrumens qui

aident à vivre, des outils de travail: il faut quMls soient bons et solides , et ici la pierre seule a pu suppléer au fer. Rien d'extraordinaire alors à cette quantité de haches , de couteaux et autres ustensiles de pierre qu'on trouve dans beaucoup de pays , et qu'on découvrirait peut-être dans tous si on les y cherchait mieux.

Des terres aujourd'hui désertes, des îles que nous croyons de formation récente , parce que nous n'y voyons sur la superGcie aucune trace d'homme, nous montreraient peut-être, si nous creusions le sol , de ces mêmes haches , de ces mêmes couteaux , et avec eux la certitude qu'il est bien peu de points sur la terre où la race humaine n'ait pénétré. Nous sommes plus savans que nos pères , mais non pas plus aventureux.

Nous avons dit, chapitre VI, que c'était nouvellement que les hommes de science avaient étudié sérieusement les haches de pierre et entrevu quel pouvait en être le véritable emploi. Elles avaient d'ailleurs été depuis long-temps remarquées du vulgaire, qni les nommait pierres de foudre et y attachait une idée superstitieuse.

Un mémoire lu en 1723 à l'Académie des Sciences par M. de Jussieu, prouve que chez les Romains ces mêmes pierres, connues sons le nom de cerannia, passaient pour avoir une origine mystérieuse et même céleste.

Depuis, le nom de pierre de foudre a induit en erreur quelques personnes qui ont cru y voir des aérolithes. 11 est possible qu'on ait aussi donné le nom de pierre de foudre à ces productions atmosphériques; mais ce n'était pas ce que les Romains, qui connaissaient aussi les aérolithes, appelaient cerannia.

La cerannia des anciens n'était pas non plus un produit naturel terrestre , une crystallisation , comme l'ont avancé quelques anteors modernes. La description qu'ils en font prouverait seule le contraire. C'était , disent-ils, une sorte de coin en pierre ayant la forme OTale ou celle d'un fer de lance assez semblable à la figure que donnent certains insulaires à leurs casse-tête. Il est facile ici de reconnallR nos haches dites celtiques.

On peut consulter , sur ce sujet , un ouvrage intitulé : lilMofît atmosphérique , par Joseph Isam , 1 vol. in-S* , Paris 1808 , f>» 35, 36, 37. Cet auteur cite de ces haches fabriquées par les CanUbei et les naturels du Canada. Les Chinois connaissaient depuis un temps immémorial les pierres de foudre qui, selon eux.

tissaient d'accidens les lieux où on les plaçait; et comme ils les trouvaient souvent enfouies au pied des vieux arbres, ils en concluaient que c'était les éclats du tonnerre qui les avait frappés. C'est Rumphius qui raconte ceci en donnant des dessins de ces éclats ou pierres de foudre qui ne différent en rien de nos haches celtiques.

Les peuples du nord, chez qui ces pierres n'étaient pas moins communes, avaient à peu près les mêmes idées; et , dans le moyen-âge , les évéques lancèrent plusieurs fois Tanathême contre les superstitions dont elles étaient l'objet.

Que faut il conclure de ceci? C'est que les plus anciennes traditions ne peuvent indiquer les auteurs de ces haches , et c'est parce qu'on ne savait d'où elles venaient, qu'on leur attribuait des vertus surnaturelles et une origine extra -terrestre. Mais à nos yeux plus ouverts et à notre raison moins amie du merveilleux, cette pbscurité démontre seulement la grande ancienneté de ces pierres qui émanent d'un peuple dont le souvenir même n'existe plus, et qui peut-être appartenait à une autre période géologique , temps séparé de nous par un déluge ou quelqu'autre cataclysme qui aurait englouti à la fois tous lès hommes et toutes leurs œuvres.

J'ai dit combien le concours des sociétés savantes de département, notamment de la Société d'Émulation d'ÂbbeviUe , m'avait été utile. Sans doute, je ne me flatte pas d'avoir évité toute erreur dans le cours de cet ouvrage, mais je leur dois d'en avoir rectifié plus d'une.

Je m'explique peu comment la science centrale et le gouvernement lui-même , n'ont pas plus souvent recours aux sociétés départementales, et pourquoi les questions tenant aux arts, à l'agriculture et à l'industrie, quand elles sont soumises aux chambres de commerce, ne le sont pas en même temps aux académies de province. Il en est qui renferment de véritables capacités, surtout dans les connaissances pratiques dont l'absence fait quelquefois commettre à nos plus habiles théoriciens de si étranges bévues. Ces erreurs si préjudiciables de-

524 NOTES ET COKRESPOjNDANCK.

viendraient plus rares si, comptant moins sur Tcxactitude d'un calcnl ou rinfaillibilitë d'un système, les hommes d'étude faisaient vérifier les faits par ceux qui sont ù portée de les voir.

De nos ministres de l'instruction publique, celui qui s'est le plus occupé des sociétés des départemens , c'est M. de Saivandy, et l'ordonnance du 25 juillet 1845, rendue sur sa proposition, est une mesure utile et bien conçue.

Ce qui faciliterait beaucoup le développement de ces sociétés, serait la franchise de la correspondance sous le contre-seing du président ou du secrétaire , non-seulement avec les sociétés françaises , mais avec les principales académies étrangères. Celte correspondance s'effectuant sous bandes, il serait toujours facile de taxer les lettres qui s'écarteraient du but scientifique ou des questions d'intérêt public. Ces communications , je lésais, sont déjà autorisées sous le couvert du ministre; mais il en résulte des retards tels, que la plupart des sociétés ont renoncé à celte voie.

Ce qui s'oppose aussi aux études des académies de Province et à la publication de leurs mémoires , c'est leur pauvreté. En général , elles ne peuvent subvenir à leurs dépenses que par une cotisation qui devient une véritable charge pour \es membres ayant une fortune médiocre ou de faibles nppointcmens , comme la plupart des professeurs et officiers de l'Université.

La pauvreté des académies de province offre surtout un contraste pénible quand elles sont afGliée^ à des sociétés étrangères : telle est notre Société d'Émulation qui , grâce à l'intervention de M. Charles Roach Smith, l'un des hommes savans de l'Angleterre et des plus zélés pour le progrès du bien chez tous les peuples , est devenue correspondante de la Société Numismatique de Londres et de celle d'Archéologie d'Angleterre. Depuis que cette confraternité s'est établie, ces deux Académies, composées de l'élite des trois royaumes, n'ont cessé de nous adresser , avec un désintéressement et une générosité sans bornes, des médailles et des livres d'un grand prix, notamment trente-cinq volumes ornés de planches formant la collection complète des Mémoires de la Société Archéologique, collection que l'on peut voir à la bibHotlièque publique de la ville.

En échange de tant de dons , nous n'avons pu offrir que notre reconnaissance.

Les travaux exécutés dans cet arrondissement pour le tracé des chemins de fer n'ont , jusqu'à présent , rien produit dans l'intérêt de Fart ni de l'histoire locale , l'administration de ces travaux se réservant, dit-on, par une clause expresse des contrats d'exploitation, tous les objets découverts ou à découvrir. Si c'est pour en enrichir quelque musée public la mesure n'a rien que de louable. Toutefois il serait bon de donner communication de tout ce qui touche à la géologie et à l'archéologie d'un pays à ceux qui, sur les lieux, s'occupent de ces questions. Ce n'est qu'en se concertant que les hommes d'étude pourront arriver à des résultats vraiment utiles. Les chefe du génie militaire et des ponts -et-chaussées ont à cet égard les idées les plus larges. J'ai déjà dit que j'avais trouvé en eux un concours aussi actif qu'éclairé. 11 en est encore de même aujourd'hui ; et MM. de Lapisse et Thiébaud, capitaines du génie militaire à Abbeville, MM. Beaulieu, Van Blarenberghe , ingénieurs des ponts-et-chaussées, tous hommes d'une haute portée , secondent mes recherches par tous les moyens qui dépendent d'eux. Ils ont compris que ces tessons, ces silex, ces ossemens sans valeur commerciale ou artistique , n'ont d'importance que sur place et par les souvenirs qu'ils présentent, et que les enlever au pays sans même constater leur origine, les entasser péle-méle dans des sacs pour en faire une marchandise est , en résultat, plus préjudiciable à l'art et à l'histoire que de les laisser à la terre ou de les y rejeter ; car là on a l'espoir de les retrouver; mais dès qu'ils sont tombés sur les étagères d'une boutique ou dans le chaos d'un cabinet d'amateur , confondus avec une foule d'objets apocryphes, ils ne sont plus bons que pour les yeux des oisifs.

J'ai indiqué, dans le cours de cet ouvrage, les moyens que je croyais propres à rendre fructueuse une fouille archéologique. Il eu est un sur lequel j'insisterai ; car c'est de là surtout que dépend le succès des recherches.

Quand je fais explorer un terrain, mon premier soin, après avoir

déterminé la forme et la profondeur à donner aux tranchées, est d'indiquer bien clairement aux ouvriers le but de leur travail et les objets qu'ils vont probablement découvrir. Je commence donc par leur en montrer les analogues, ou, si je nVn ai pas, les dessins. Quand ils ont bien compris ce que c'est qu'une hache on un couteau en silex, une gaine en corne, etc., je leur annonce ou leur rappelle qu'en outre du prix de leur journée , qui leur est toujours intégralement payé, tout ce qu'ils trouveront est à eux, et qu'ils pourront en disposer à leur guise.

La seule chose que j'exige , c'est qu'après avoir remarqué la place où est l'objet et l'avoir enlevé avec tout ou partie de la terre , de la tourbe ou du sable qui l'entoure , ils n'en disposent pas avant de me l'avoir montré.

Satisfaits de ces conditions , ils sont ordinairement exacts à les remplir, et ils s'en rapportent presque toujours ^ moi pour fixer la valeur du morceau. Néanmoins, quand ce sont de nouveaux ouvriers, je les engage à le conserver quelques jours ; et , après l'avoir Eût voir à d'autres amateurs, de venir me dire ce qu'on leur en offre. Quand ils ont fait celte épreuve, ils me le rapportent; et si on a voulu le leur payer plus cher, je leur donne cette d-fférence ou bien je les autorise à le livrer.

Ceci n'a d'ailleurs rien de bien dispendieux; car ce que je recherche dans mes fouilles a rarement cours sur la place. 11 m'est arrivé pourtant , deux ou trois fois , de reconnaître parmi des jetons ou des ornemens de cuivre, des pièces d'or. L'une a valu vingt- trois francs aux ouvriers qui l'avaient trouvée. Une autre m'avait été présentée par un terrassier; elle avait cette teinte que la tourbe donne au cuivre , teinte bien connue des ouvriers qui , souvent trompés par cette apparence dorée et ensuite raillés par leurs compagnons , ne veulent plus croire à l'or. Cependant j'avais des doutes sur celle-ci, et je dis au porteur d'aller la fiiîre voir à l'orfèvre. Croyant que c'était une défaite pour ne pas lui donner le pri:i^ de cette pièce qu'il avait Gxé à quelques sous, il la jeta. Je lui donnai ce prix, mais à la condition qu'il la ramasserait et ferait ce que je lui disais. 11 le fit, et l'orfèvre ayant reoooim de l'or , lui en donna dix francs. Mais tel était l'entêtement de cet homme, qu'il soutint encore après que ce jeton n'était pas d'or , et que l'orfèvre ne lui en avait donné dix francs que pour ne pas contredire.

En résumé, la première condition pour trouver dans une fouille où vous ne pouvez avoir les yeux sur chaque pioche, est la bonne volonté de l'ouvrier : pour l'obtenir , il faut lui inspirer de la confiance , et vous n'y parviendrez qu'en lui prouvant que „vous ne spéculez pas sur lui. Si vous ne lui donnez pas cette convictian, vous ne trouverez rien, parce qu'il ne cherchera plus ou parce qu'il brisera, cachera ou vendra clandestinement ce qu'il aura découvert.

Les archéologues qui comprendront ceci et agiront en conséquence, s'en trouveront bien. J'étais parvenu ici à avoir communication immédiate de presque tout ce qui avait été extrait dans un rayon de plusieurs lieues, et il en serait encore de même sans la défense faite. Heureusement que les travaux du génie vont recommencer, et que là l'étude redeviendra libre. En vérité, celle de l'histoire d'un pays devrait toujours rester dans le domaine public ; et quand nous cédons la superficie d'un terrain pour y tracer un chemin , il devrait être bien entendu qu'avec ce terrain nous n'avons pas vendu les os de nos pères.

Parmi les terrassiers que j'emploie, quelques-uns ont acquis une sagacité extraordinaire pour distinguer un silex taillé d'un silex brisé; d'un coup-d'œil, ils le reconnaissent dans une masse de sable ou de pierre; bien rarement ils s'y trompent et, si on contredit leur opinion, ils l'appuient et la défendent par des raisonnemens et des exemples presque toujours justes.

J'en ai vu prendre à ces recherches autant d'intérêt que moi-même, et porter pendant plusieurs jours, dans leurs poches, des silex ou des os travaillés qu'ils exhibaient à tous venants avec une satisfaction qui n'était pas sans vanité. Ils se croyaient des savans : peut-être l'étaient-ils.

J'en ai vu d'autres reconnaître avec un plaisir indicible, soit dans ma collection, soit sur les dessins, les morceaux qu'ils avaient recueillis, et ensuite amener chez moi leurs amis ou leurs parens pour les leur montrer. Leur satisfaction était au comble quand , sur l'étiquette , ils apercevaient leur nom. Il en est qui ont refusé le prix d'un morceau en me disant : « Je voudrais seulement qu'on pariât de moi dans le Hvre. »

On ne saurait croire, quand on n'en a pas fait l'épreuve, combien il est facile en France, avec de la patience et de bons procédés, de tirer parti de l'homme , même de celui qui paraît le plus brut. Parmi les

centaines d'ouvriers que j'ai successivement employés, j'en ai rarement trouvé, sauf les ivrognes sur lesquels on ne peut jamais compter, que je ne sois parvenu à diriger utilement; et je suis convaincu qu'il n'y a tant d'individus incapables que parce qu'en les considérant comme tels , nous les forçons à le devenir. C'est en relevant les hommes è leurs propres yeux, qu'on peut en faire quelque chose; car si quelques défauts naissent de l'amour-propre, presque tous les vices viennent de son absence.

Qui sait ce qui a passé, ce qui passe ou passera par les mains des antiquaires ? Si les os d'Homère et d'Hésiode gisent encore quelque part, ils figureront peut-être un jour d;ins le cabinet d'un curieux.

Nous nous extasions devant des ruines de trois mille ans ; mais le moindre caillou qui roule sous nos pieds a trois mille siècles ou davantage, et à côté toutes nos reliques sont d'hier.

Sans doute les débris antiques doivent être recueillis précieusement quand ils ont un mérite artistique , ou bien lorsque , simples ébauches, essais même grossiers, leur origine est authentique et qu'ils peuvent servir à l'histoire. Mais souvent , de même que les romans historiques et les mémoires de fabrique , ils servent contre Phistoire ou ceux qui s'en occupent. Car il n'est pas de piège qu'on ne tende aux malheureux archéologues.

Là c'est le nom de l'un d'eux qu'on écrit en rébus sur tm vase celtique;

Ici ce sont des statuettes ou des lampes qu'on fabrique exprès è la la briqueterie voisine , pour être enfouies à l'endroit dHme fouille projetée ;

Plus loin c'est un bijou tombé de la chevelure d'une vierge romaine, d'une vestale peut-être : le goût antique s'y montre dans tonte sa pureté. Malheureusement le poinçon de la garantie s'y laisse voir auSvSi sous un débris terreux qu'un curieux inconsidéré enlève pom* mieux admirer.

Aujourd'hui c'est un vase qu'on a trouvé la veille à 20 pieds de profondeur sous la tourbe. En effet, la matière tourbeuse en couvre toutes les parois : c'est indubitablement un vase gallo-romain. Son heureux possesseur eu admire la forme et la belle conservation. Il nous fait partager son enthousiasme. Pourquoi faut-il que l'étourdi vendeur n'ait pas songé au dedans: il y a laissé des toiles d'araignées.

Une autre fois c'est une momie vendue a grand prix à un musée de province , et qui, à l'autopsie, présente dans ses entrailles un chiffon d'indienne de la fabrique de Jouy et un exemplaire du Charivari.

Il n'y a pas jusqu'aux, sa vans qui ne cherchent à mystifier leurs confrères, et l'on connaît cette espièglerie d'un voyageur français qui, sans respect pour les ruines de Thèbes, y fît enfouir des pipes couvertes d'hiéroglyphes; ce qui inspira un mémoire fort scientifique à un antiquaire italien qui démontra , par une foule de preuves et de citations des auteurs grecs et latins, que les Égyptiens fumaient: il ne dit pas si c'était du tabac de la régie.

La flatterie a eu aussi son charlatanisme : j'ai assisté à une fouille à laquelle j'avais été invité par une altesse royale et où, sans égard pour sa dignité, on avait prévenu les chances défavorables de l'exploration en préparant les découvertes par un emprunt fait à un musée voisin.

Je ne parlerai pas des inscriptions ayant autant de versions que de traducteurs , on ne les a que trop commentées depuis celle de Montmartre , modèle du genre. L'on en pourrait citer beaucoup d'autres de la même force ; car en fait de sottises, il y a toujours abondance.

Nous rai)pellerons comme chose plus sérieuse les falsifications qui , devenues objets de commerce , jettent dans les cabinets d'amateurs et même dans les musées royaux tant de mensonges et de fausses monnaies. C'est à l'Italie et à Naples que nous devons cette industrie. 1 1 est vrai que nous l'avons considérablement perfectionnée et mise ainsi à la portée de toutes les bourses. Des Israélites, Alsaciens assez ordinairement , en sont les courtiers ou les commis-voyageurs : ils font l'article en conscience. Que vous vouliez du romain, du grec, de l'égyptien, du [phénicien, voire même du mexicain, vous pouvez clioisir sur échantillon et faire votre commande. Vous serez servi à souhait et avant l'expiration du trimestre , ces précieux débris vous arriveront dans leur gangue ou la terre même dans laquelle on les a trouvés.

Quant aux objets moyen-âge , aux Faenza, aux Bemard-Palissy, aux Jean Goujon, bref aux poteries et boiseries de toute nature, on en a fait litière depuis que Ton sculpte des bas-reliefs h la mécanique et qu'on confectionne à la vrille des trous de vers. Ici, en ve'rité, il n'y a pas moyen d'y échapper; et lorsqu'on vous apporte un meuble à mille pertuis et un plat en dix morceaux , comment oser dire qu'il est neuf et qu'on l'a ainsi percé ou brisé exprès pour vous le vendre. On aimerait autant croire que ce tableau si noir , si enfumé , ce tableau sous crassey comme disent les adeptes, a été fait la veille, et pourtant en ceci aussi on croirait juste. Saucé à Thuile non épurée, le chefd'œuvre flamand, car c'est en Belgique que fleurit cette industrie, a passé au four , et grâce à la graisse et à la fumée qui s'y attachent , l'enseigne à bière est devenue un Rubens ou Un Van-Dyck qui, faisant son entrée à Paris, toujours sous crasse , va faire l'admiration des experts et la fortune des commissaires-priseurs, invariablement disposés à voir partout des chefs-d'œuvre , excepté où il y en a.

Je crois qu'en bonne justice, on devrait obliger les fabricans d'antiquités neuveâ à y mettre leur nom. Le travail leur en ferait honneur et l'on en pourrait dire comme l'Italien : Grande pecccUo , ma bella invenzione. Du moins , alors on ne prendrait plus une toile peinte pour une peinture ; on n'achèterait plus , pour la masse d'arme d'un croisé, un étau en fer fondu échappé de quelque boutique de ferrailleur; enfin, on ne paierait pas cent écus ce qui vaut cent sous. La fabrication des momies, disons même celle des reliques, aurait aussi moins d'activité , et l'on ne spolierait plus les cimetières pour s'y pourvoir de matières premières.

La falsification, sous quelque face qu'on l'envisage, a ses inconréniens et même son immoralité , et mon avis est que l'antiquaire doit, pas plus qu'un autre, être livré aux escrocs. 11 a bien assez à garer des doutes et des erreurs anciennes, sans qu'on lui en prépare de nouvelles.

Je dois ajouter pour la tranquillité de ceux qui a^'occupent de l'étude des pierres et notamment des silex , qu'ici la falsification eal sans dangers ; on la reconnaît immédiatement. D'ailleurs , die est tellement chère , qu'on a peu à craindre qu'elle devienne commerciale. Les haches ou casse-tête de la façon des sauvages « les seuls qui nous en fournissent, coûtent huit à dix fois plus que la plus belle hache celli([ue.

A quel âge du monde ce silex prit-il sa forme? Quel jour est né, quel jour est mort le coquillage dont il porte l'empreinte ? A-t-il mille siècles , en a-l-il dix mille? Pourquoi ne les aurait-il pas? Où serait l'impossibilité et même l'invraisemblance?

Si l'âge de ce silex brut peut être de mille siècles, pourquoi celui qui est travaillé n'en aurait-il pas cent? A-t-il plus que l'autre un ver rongeur ou un germe de dissolution?

Qu'on ne puisse démontier l'antiquité du silex travaillé par celle du silex brut, d'accord; mais par l'existence du premier, on reconnaît au moins la possibilité de la conservation du second. Que ce travail date de cinquante siècles, de cent ou de mille, l'un n'est pas plus improbable que l'autre, et ma raison l'admet également.

Pourquoi la raison de tous ne l'admet-elle pas? Pourquoi cette incrédulité de l'homme , quand il s'agit de la durée? A cette durée nous ne croyons plus quand elle dépasse le petit cercle dans lequel nous nous emprisonnons ou qu'elle excède cinq à six mille ans; mais qu'est-ce que six mille ans dans la masse des siècles?

Ne prenons donc point pour la limite des choses, la limite de notre vie terrestre, ni pour la naissance du monde, celle de nos souvenirs. Non , le premier chiffre de nos calculs n'est point le premier jalon de l'univers ; et lorsque nous ignorons l'âge d'un monument , ne disons pas : Ceci ne date que d'hier.

Sans doute en divisant les temps écoulés en formations géologiques primitive, secondaire, tertiaire, nous ne voyons l'homme que sur le dernier plan ou dans la période la plus rapprochée de nous.- Mais cette nouveauté n'est que relative, et s'il a fallu des milliers d'années pour amener la formation d'une seule assise de craie , je ne vois pas pourquoi il ne se serait écoulé que peu de jours depuis que celte formation a eu lieu-

Je ne vois pas non plus, si l'on admet la dépopulation complète de la terre en ce qui concerne les animaux , et sa repopulation par des

d32 NOTES ET CORRESPONDANCE.

races analogues à celles détruites , pourquoi nous n'admettrions pas aussi que la famille humaine a pu y paraître, y disparaître, (fCiis y reparaître. Ceci n*a rien de contraire à ce que la géologie nous montre.

Maintenant, si nous localisons la question, si nous l'appliquons à ce coin de terre que nous foulons , à cette Europe , à cette Gaule berceau de nos pères , je dirai que limiter à quelques siècles ou à nos souvenirs historiques l'origine de sa population, n'y vouloir que des créations neuves , et j'appelle neuf ce qui remonte à cinquante ou soixante siècles , ne me paraît pas rationnel. 11 le serait peu de dire qu'il n'y a rien là où nous ne voyons rien , mais il le serait moins encore de le dire quand nous apercevons quelque chose.

Qu'apercevons-nous donc , ou du moins que devrions-nous apercevoir? C'est cette antiquité aujourd'hui contestée, oe sont ces traces du séjour des hommes dans un pays et à une époque où Ton prétend qu'il n'y avait pas d'hommes. Sans doute, pour démontrer leur existence, nous n'avons pas pu fournir d'inscriptions, de médailles , de tables astronomiques ou chronologiques; mais à défaut de ces documens de la science, j'en ai appelé au raisonnement de tous et à ce silex, mal travaillé j'en conviens, mais enGn travaillé, et révélant dès lors une intention, des usages et un peuple.

Que ce peuple fut brut et très-brut , que ce fut l'homme à sod début social, l'homme dans ses habitudes ou dans l'exercice de son intelligence différant peu des animaux, cela ne peut faire doute, si nous le jugeons à ses œuvres. Aussi n'est-ce pas d'un peuple savant que nous voulons prouver l'existence; c'est d'un peuple qui s'essaie, d'un peuple sans précédent , peuple antérieur a ceux que nous nommons antiques , peuple primitif enfin ; bref, nous voulons prouver que le commencement de la civilisation en Europe ne peut être celai de sa population, et qu'un temps immense a dû s'écouler entre l'mie et l'autre. Nous voulons prouver que les travaux de l'homme ont dû partir d'un point intime, et que ses premiers essais , imitation grossière de la nature et de la matière, ont différé fort peu de cède matière. Nous voulons prouver que puisque la matière brute n'a pas été altérée par le temps , puisque ces silex dont la coupe natnrdle est souvent si délicate et si légère, ont pu résister sans détérioration sensible aux convulsions des élémons, les objets faits de ces silex ne doivent pas avoir souffert davantage, et qu'on doit ainsi les retrouver intacts.

Une autre objectioii qu'on m'a souvent faite contre Fancienneté et uiéme Tauthenticité des silex taillés qu'offrent les dépôts diluviens , c'est leur ressemblance avec ceux des sépultures celtiques. Je rappellerai d'abord que les sépultures celtiques les plus profondes, celles qui se trouvent sous la tourbe bocageuse ou diluvienne, ne sont peulêtre pas beaucoup moins vieilles que ces pierres taillées; mais en admettant même que des siècles les séparent , qu'est-ce que cela prouverait contre la possibilité de leur analogie? Pourquoi les hommes anté-<]iluviens, s'ils avaient les mêmes sens et conséquemment les mêmes besoins et les mêmes passions que les peuples celtiques ou gaulois , n'auraient-ils pas produit les mêmes ceavres? Comment, si l'état intellectuel de ces hommes restait le même pendant des centaines ou des milliers de siècles, ces œuvres auraient-elles pu changer? Sans doute la nature de l'âme et de l'entendement est de croître; mais cette croissance n'étant pas mécanique , ne saurait être égale et continue : elle a ses temps d'arrêt, ses périodes rétrogrades qui peuvent être aussi longues , sinon plus longues encore que celles de croissance. Ne jugeons donc pas de tous les temps par les temps actuels, ni du caractère de tous les hommes par l'impulsion fébrile du nôtre, par ses convulsions.

Chez les trois-quarls des peuples de la terre, chez un plus grand nombre peut-être quand il s'agit de religion, de gouvernement, de lois, (le coutumes ou d'usages, une chose est seulement parce qu'elle a été. C'est la seule cause que l'on puisse assigner à son existence ou à son maintien , qui souvent n'étant fondé sur rien d'utile ni de juste , choque à la fois la raison , la nature , la morale et l'humanité.

C'est ainsi que la dévotion sanglante ou stupide, les moeurs féroces et les habitudes insensées de quelques peuples, transmises de génération en génération, existent encore aujourd'hui et existeront peut-être dans cent siècles. En vain un déluge, une conflagration, une catastrophe quelconque détruira ce peuple, si celui qui survient n'a ni plus de science , ni plus de ¥ertus , ni plus de volonté d'en avoir , la puissance des choses ou l'influence de la localité, la présence des mêmes brsoins, des mêmes désirs, des mêmes dangers , des mêmes maux , feront renaître les mêmes mœurs , les mêmes lois, les mêmes œuvres.

Si Ton doute de cette immobilité des usages et de la conservation

indéfinie de certaines formes, que l'on consulte les annales des Chinois, des Japonnais, des Indiens, que Ton visite leurs temples: cette idole que Ton adore encore à Calcutta ou à Lahore est peut-tee celle qui reçut les hommages du premier prêtre de son culte, de cdnîlà même qui Fin venta. En quoi dififère-t-elle de celle qu'on fabrique aujourd'hui pour le même usage? Qu'on l'enlève à son temple, il ne sera plus possible de la distinguer de ses milliers de similaires.

Il en est de même de nos haches et de nos couteaux en pierre, surtout si l'on admet qu'ils tiennent à la religion. Alors rien de plus conoevable que leur reproduction identique pendant tant de génërations.

Quant aux figures en silex , ce qui contribue à leur nombre et à l'analogie de formes émanant d'époques si diverses, c'est la bizarrerie même de ces formes, c'est cette ressemblance qu'dles ont avec les figures animées, ressemblance qui semble pousser rhomme à l'imitation, c'est-à-dire au dessin et à la sculpture.

Cette propension à copier la vie , à ébaucher les simulacres d'tees ou à perfectionner ceux que le hasard nous offre, est si bien dans h nature, qu'il n'est aucun de nous qui n'y ait cédé dans son enfance, peut-être même dans son âge mûr. Qu'y a-t-il donc d'étrange à ee que nos pères enfans aient été ce que nous sommes?

On comprend pourquoi dans les pays où les silex abondent, ces images étaient en silex ; c'est qu'on les trouvait sinon tontes faites, du moins disposées de manière à ce qu'il n'y avait plus qne quelques coups à donner , quelques éclats à enlever pour achever, en y simulant un œil , une gueule , une queue ou tout antre partie, de déterminer la ressemblance.

Que ces images aient traversé tant de siècles et de révolutions, et que le temps ait si peu agi sur elles, cela est non moins fecile à concevoir. De toutes les substances terrestres, il n'en est peut-être ancone qui donne moins de prise à la décomposition et aux élémens extérieus que le silex; c'est en quelque sorte la substance étemelle. L'œuvre lui enlevant ses parties les moins fermes ou son écorce, semble tribuer à sa durée , et s'il est quelques matières , notamment cdle où le fer domine , dont le voisinage change sa couleur , il n'en est pas, je crois, qui altère sensiblement sa solidité. Je ne vob done que le choc d'autres corps, l'action du feu, ou le mouvement des qui puissent modifier sa forme : dès qu'il est à l'abri de ces de destruction, il reste et doit rester intact.

En admettant ceci quant au silex lui-même ou à sa substance, quelques personnes Font nié quant au travail et à sa conservation : elles ont prétendu que l'empreinte du temps était reconnaissable partout et sur les œuvres de L'homme plus que sur toute autre chose; que par conséquent , si ces instrumens en silex avaient l'antiquité que je leur attribue , ils n'auraient ni cette netteté, ni ce brillant.

Nous avons cité des silex travaillés recouverts d'une sorte de vitrification ou de vernis, écorce factice résultant de leur long séjour à l'air. Il en est d'autres qu'à la fraîcheur des éclats , on croirait véritablement avoir été taillés à l'instant même. La cause de cette apparence de nouveauté est facile à saisir. Lorsque ces silex proviennent des sépultures celtiques , nous avons vu qu'ils étaient taillés sur place et immédiatement déposés dans les vases cinéraires, ou dans une excavation faite à côté puis close aussitôt. Si nul accident ne survenait, si aucun éboulement des terres ne changeait la position des vases ou de leur entourage, ces silex, quel que fût le temps écoulé , devaient nécessairement se retrouver comme s'ils eussent été façonnés et enterrés la veille.

Dans les bancs diluviens , cette conservation, d'ailleurs beaucoup plus rare , paraît d'abord moins explicable. Chacun sait que les bancs diluviens ont été formés par les torrens qui balayaient la surface terrestre. Les pierres saisies par les eaux , comme tout ce qui se trouvait sur la superficie , ont été long-temps roulées avant de redevenir immobiles, et plus ou moins usées; mais il en est d'autres qui , au moment même où l'eau les mettait en mouvement , arrêtées par un obstacle , un banc de sable ou de limon , ou précipitées dans une crevasse, sont restées stationnaires. Copséquemment la partie terreuse qui les environnait lorsque leur mouvement cessa, est encore celle qui les touche aujourd'hui quand la pioche les découvre.

On comprend dès lors que les quarante ou cinquante siècles séparant l'homme qui fit cette hache ou cette figure , de celui qui l'a retirée de la terre, n'ont pu changer son apparence; eUe est absolument comme si le premier, en achevant son œuvre, l'eut mise dans la main du second.

On peut dire la même chose de certains instrumens en os provenant des sépultures celtiques : leur conservation est entière. Toutefois le cas n'est pas ordinaire et il n'a lieu que dans les tourbières. On sait,

combien la tourbe est conservatrice; le tuf, au contk^ire, détruit en peu de temps tous les corps ligneux ou osseux'.

Dans les bancs diluviens, le contact des silex est plus destructif encore : il écrase , brise et pulvérise les os. Aussi n'en trouve-tH» que lorsque la masse de sable ou de limon excède celle des corps durs. Cependant les dents des grands mammifères résistent quelquefois à leur choc, et j'en ai trouvé au milieu de masses de cailloux et de graviers, dans les bancs diluviens de Thôpital et du moulin Quignon; c'étaient des fragmens de molaires d'éléphans.

J'ai déjà dit toutes ces choses, mais on me pardonnera ces répétitions qui me sont suggérées par celles des objections. Ce système de la durée indéfinie est tellement contraire aux opinions reçues, que ce n'est qu'à force d'argumens et surtout de preuves matérielles qu'on peut en démontrer la probabilité.

On comprend comment les anciens Bretons, entourés de granitiques éparses sur le sol, ont pu, frappés de leur biiarrerie, avoir l'idée de les mettre debout, puis de les superposer. Ces pierrts se trouvaient sur le lieu même où ils voulaient les dresser. En râinissant leurs efforts, ce n'était pas chose impossible; mais s^il avait lUIki les transporter à une grande distance, ils n'y seraient point parvenus.

Il se peut que les habitans des rives de la Somme aient aussi, dus un but analogue, élevé des dolmens ; ils y employaient les matièra qu'ils avaient , bois , craie , silex , dont ils entassaient pAennCle la fragmens sans pouvoir, faute d'élëmens nécessaires, les lier d'une omnière durable. Le bois et la craie se sont décomposés , les silex se sont répandus sur le sol, et c'est ainsi que ces dolmens foctioes ont disparu.

Remarquez aussi que par l'absence d'un fonds solide , tel qu'il existe dans une grande partie de la Bretagne, les monumens éferéi sur le terrain spongieux de nos vallées, ont dû s'y enfoncer pea à peu par leur propre poids, et, avec le temps, disparaître entièrfiiifiit

Cela est arrivé pour des voies antiques dont on a découvert les traces sous la tourbe , à plusieurs mètres de profondeur. Dans Abbeville même, en 1844, en plaçant les tuyaux conducteurs du gaz, on a retrouvé près du pout de Talance, à 1 mètre au-dessous du •«•1, raocien pavé de cette rue.

En dehors de la porte du Bois, au lieu dit la Bouvaque, à 7 mètres de profondeur et à 5 ou 6 au-dessous du niveau «de k âomme, j'ai reconnu, sous la tourbe, une couche d^homns et des chênes debout sur leurs racines et dans une position verticale.

Nous venons de parler des pièges que Toisiveté malicieuse, ou l'inpdustrialisme, tend à l'homme d'étude. Il y tombe quelquefois , mais moins souvent peut-être que dans ceux que le hasard lai présenter un archéologue de ce département, fait, en 1642, ouvrir à grand frais une tombelie. Arrivé à une chambre souterraine, il en feit d^ar^ rasser l'entrée et il y pénètre. Après description des lieux, il àDbit se retirer, lorsqu'il aperçoit sur une pierre quelque chose qui

ressemblait à une inscription; il approche, et lit que M. C ,.

négociant à Saint-Quentin, était venu là en 1800.

J'ai éprouvé plus d'une déconvenue de ce genre. Un jour , après avoir fouillé un terrain qui, selon moi, devait conduire à une maison romaine, les ouvriers trouvèrent à {dusieurs pieds de pro^ fondeur , un ornement en cuivre fort oxidé , mais non à tel point qn*k travers la décomposition du métal on ne put soupçonner éts mots. Je fis, avec un soin extrême, |>rocéder au nettoyage; je recomms des caractères romains , et de lettre en lettre , j'arrivai à âéchfffk*er l'inscription entière; la voici: « le m'appelle Tayau et j'appartiens è M. de Rain\illers. • C'était la plaque d'un cdllier de chien. Je l'envoyai à mon voisin, M. de Ratnvillers ^ car il était probable que ce chien , jeté à l'eau ou tombé dans quelque fondrière , avait àppisrtenii a son père ou à son aïeul.

Ici mes recherches m'avaient conduit à Eéro. D'antre fois, iféttitt

le contraire, elles me mettaient sur la trace de faits si inattendus, si peu vraisemblables , quoique vrais , que je n'osais en faire mention de peur qu'on n'y vît plus d'imagination que de réalité et qu'on ne crût que je faisais du roman archéologique. Pattendais confirmation de la chose: un fait seul peut n'être qu'une exception.

L'archéologie, de même que la géologie, est une scioice qm commence; ce n'est qu'en pénétrant dans les profondeurs de la terre que nous pourrons arriver à des découvertes vraiment grandes. Nous n'en sommes encore qu'à l'épiderme ; nous n'avons fiait que gratter la superficie et soulever un peu de poussière.

Nous avons vu que du terrain celtique dont le gisement sur les rives de la Somme, est à 3 ou 4 mètres au-dessous du niveaa de cette rivière, on remonte de période en période, de débris en débris , à travers le sol gaulois et le sol romain ou gallo-romaÎB , jusqu'au terrain moyen-âge et au sol moderne ou à la superficie.

Dans ces phases de transition, il n'y a point d'interruptioD, et Ton mesure, sans grande difficulté, le temps qu'a demandé la formation de chaque lit de débris. On sait ainsi combien ont vécu ces Francs , ces Romains , ces Gallo-Romains qui , d'ailleurs , ont leurs annales, leurs monumens , leurs médailles , leurs traditions. Les Celtes seuls on les peuples antérieurs aux Gaulois n'en ont pas et o£Erent une duée vague. On comprend que cette durée est immense , mais on ne b définit pas. Là, les années et les siècles se confondent, et il en sera tou* jours ainsi des peuples qui, habitant les forêts, ne construisaient que des chaumières ou ne logeaient que sous des tentes. On ne se souvicat que des nations qui ont bâti en marbre ou gravé sur le bronie. L'argile et le bois qui composaient les abris des Celtes ont depoii long-temps disparu, et si ces peuples n'avaient pas eu leurs badies fli pierre et leurs couteaux de silex, nous n'aurions nulle révâatiOD de leur existence ; alors on dirait : La Gaule est une terre nouvetteacat

habitée. On Ta cm looç-tfmps^ on le croit même encore, et c^est cette opinion surtout que je combats kà.

Que nous montre rhistoire? Lt Franc^ le Romain, le Gankns, puis après rien ; car , je le répèle, nous ne saTons rien des Celtes. Les Gaules étaient courertes de bois et peuplées d^animaux , nous dit la tradition. En effet , ces arbres âiormes enfouis dans les tourbières, ces masses d'ossemens d^urus, de cerfe gigantesques, de sangliers, de castors, annoncent un pays de cbasse. Mais y arait-il des diasseurs? Tai répondu que ces os d'animaux portaient souvent des stigmates de Uessures faites, non par la dent des bétes de proie, mais par la massue qui brise ou par la pierre qui tranche. Les hommes seuls font de telles blessures.

D^autres indices viennent à Pappui de ceux-ci et démontrent que des hommes existaient là.

Mais à quelle époque existaient-ils? Quel âge auraient-ils aujourd'hui? Est-ce bien long-temps avant Parrivée des Romains quMls poursuivaient ces mêmes animaux dont nous trouvons les os brisés? Est-ce beaucoup plus tard qu'ils poUssaient ces mêmes os pour en faire des gaînes de haches , et qu'ils enfouissaient ces vases cinéraires entourés de silex? Malheureusement rien, jusqu'à présent, ne peut répondre à ces questions. Dans mon opinion, la durée des temps nomades ou de cette succession de générations errantes, poursuivant le gibier de forêts en forêts, a été fort longue ; car elle n'a pu cesser que lorsque la trop grande multiplication des hommes on la diminution des animaux a fait disparaître l'abondance.

Un peuple chasseur restera chasseur tant qu'il trouvera à vivre de chasse ; et dans cette position , il n'édifiera rien , il ne labonrera pas , il n'étendra pas ses connaissances et n'aura d'autre art ou d'antre code que ceux qui concernent le partage de la proie ou des lieux qui la recèlent. Alors qui peut déterminer la durée de cet état de choses ? Dix siècles ou cent siècles offrent ici la même probabilité.

Remarquez que partout où la nature reproductive est riche en êtres, c'est-à-dire en chair et en sang , les animaux de proie ne tardent pas à paraître. Les plaines de l'Afrique les plus peuplées de gazelles, le sont aussi de lions et de tigres, et jamais banc de thons ne s'est montré sur une côte, qu'une troupe de requins n'ait été vue à sa suite : or, l'homme est un animal de proie.

J'admets donc en principe et en m'appuyant sur ce qui se passe

encore sur la terre, que la multiplication de certains mammifères rapprochés de Thomme par leur organisation physique, leors sens et leurs besoins , mais pourtant lui cédant en force et en inldligence, est un signe précurseur de son apparition sur cette terre; et que le nombre de siècles qui s'est écoulé entre cette nrakiplicatiiHi des uns et la venue des autres, ne peut être très-grand.

L'absence d'ossemens humains parmi cette multitude de débris d'animaux n'est pas tellement prouvée qu'on ne puisse dire qifoQ n'en rencontrera pas un jour. Je ne doute même pas, si les recherches continuent , que ce jour n'arrive bientôt. Pendant long-temps on a prétendu qu'il n'existait pas de quadrumanes anté-diluviens ; depuis on en a découvert des traces. Si l'on en trouve peu, c'est que œs os, moins forts, moins gros que les os d'éléphant, de rhinocéros, ou moins compacts que ceux de cerf et de sanglier, étaient ainsi moins durables. Ne peut-on pas dire la même chose des os d'homme?

Plus tard, l'habitude de brûler les cadavres a dû aussi contrilmer à rendre, dans quelques parties du globe, les ossemens humains pins rares, même , a nombre égal, que ceux des autres mammifères. Ajoutons que de tous les mammifères, l'homme a long-temps été cdni dont la famille était la moins nombreuse.

En définitive, qu'importe qu'on ne trouve pas d'ossemens d'homme là où l'on reconnaît les ouvrages de l'homme. Ici, ]H>int de coniosMNi possible entre l'acte de l'instinct et celui de ia raison: les phis petites traces d'oeuvres que présente un silex, évoquant devant ncoi l'auteur de l'œuvre, nous le montrent aussi nettement que s'il TÎTiit encore.

C'est donc moins la certitude d'une trace d'homme que nous cheiv chons, certitude qu'on peut, dans les cas que je viens de dler, considérer comme acquise , que l'indication de l'époque où vivait cel homme.

Dans les bancs diluviens rien ne peut nous révéler cette époqie, car dans ces terrains tourmentés , la profondeur du gisement ne fcit pas preuve. Ce qu'on peut dire et ce dont j'ai la conviction, <^est ^ne ces silex ouvrés sont là depuis que les bancs y sont ; ils eut élé apportés par le même torrent. Les hommes qui les ont oovrés m»* taient donc auparavant , et les animaux dont les os les entoUKMl existaient aussi.

Ce cataclysme était-il le dernier ou celui qnela tradition rifftile

soos le nom de déluge universel? Ou bien fut-ce une catastrophe antérieure et remontant aux premiers siècles de Tapparition des hommes sur la terre? Ici point de borne à Fimagination , et nous pouvons croire à des œuvres de Tintelligence aussi anciennes que la terre elle-même.

Dans la collection d'instramens et de figures en pierre que j'ai réunis et dont les planches ci-dessus ne présentent qu'une partie , il en est qui sont ouvrés à tous les degrés, c'est-à-dire depuis la rusticité de Fébauctie diluvienne jusqu'à la perfection de la hache celtique taillée et polie.

Les hommes habitués à l'étude de ces pierres et même les ouvriers qui ont été employés à leur recherche s'y trompent peu , et dans une masse de silex naturels ou accidentés, ils reconnaîtront bientôt celui qui est travaillé.

Après avoir signalé le travail, ils voudront en connaître le but , et comme ils jugeront ici par leurs yeux et leur expérience , ils ne s'éloigneront point de la vérité. Aussi les objections me viennent rarement de leur part , ou quand elles en viennent , elles sont faciles à résoudre.

Il n'en est pas de même de celles des personnes qui, pour la première fois, entendant parler de haches ou de couteaux en silex, n'ont vu jusqu'alors dans ces silex qu'une matière propre à hire des pierres à feu ou à ferrer les routes. Ici les préventions sont d'autant plus difficiles à vaincre qu'elles sont moins réfléchies.

Pour ces personnes , les haches polies ne sont que des cailloux roulés ; les haches ébauchées sont des éclats produits par la pioche on le marteau des cantonniers. Quant aux figures, elles ne veulent pas même les regarder : ce sont, disent-elles, des jeux de la nature, des accidens comme on en voit partout, accidens tenant à la formation primitive du silex ou bien à des effets secondaires dans lesquels l'intervention humaine est toute matérielle , tonte brutale , comme la mine qui éclate ou la roue d'un char qui passe.

Nul doute que parmi les pierres éparses sur le sol ou dans tes dépôts diluviens, il n'y en ait infiniment plus d'accidentées que de réellement travaillées. Mais est-ce une raison de croire qu'aucune ne puisse l'être? Dans tous les cas, avant de l'affirmer » ne serait-il pa» bon de s'en assurer? Or, pour s'en assurer, il faut d'abord apprendre à les distinguer, et savoir en quoi consiste le travail qu'elles ont subi. Hé bien ! l'on n'y parviendra qu'en étudiant la différence qui existe entre les effets naturels et les effets voulus, en d'autres termes, entre la force des choses, la force matérieUe ou dérivant de l'ordre général et la force de la volonté humaine.

En ce qui concerne la forme normale du silex , nous appellerons force des choses , d'abord l'élément primitif, ensuite sa combinaison avec d'autres matières , puis sa condensation ou sa dilatation, conséquences de la chaleur ou du refroidissement dont a pu résulter une sorte de crystallisation , de modelage ou d'empreinte par le contact et la pression des corps environnans servant ici de moules; puis eo&a les atteintes secondaires du feu , de l'eau , du choc et du frottement. Or, il n'est pas une de ces causes qui ne produise des effets sinon prévus, du moins reconnaissables à des signes généraux, qui échappent sans doute à une première investigation , peut-être à une seconde» même à une troisième , mais qui enfin , après un certain nombre d'expériences, nous apparaissent clairement et d'une façon presque mathématique.

Cette reconnaissance faite, quand vous avez la certitude qu'aucune des formes que vous analysez ne peut avoir été produite par la nature seule ou par un accident, je vous demanderai par qui elle a pu l'être? Par un être vivant, me direz- vous. Mais cet être vivant quel est-il? Un animal ; c'est possible. L'animal aussi a sa volonté, il a son expérience, ses études et ses travaux ; cependant ces travaux, admirablea sans doute par l'instinct collectif qui y a présidé , par une sorte d'esprit d'ensemble, portent un cachet qui ne permet pas de tes confondre avec ce qui émane du raisonnement humain : il est impossible de s'y tromper , et il ne viendra à Tesprit de personne d'attribuer à des animaux la taille des silex. La question se borne done à savoir si ces silex sont ou ne sont pas taillés. Le but de l'œuvre B*eit même ici qu'un fait secondaire ; car si cette œuvre existe , l'inteation existe. L'homme , non plus que la brute , ne fait rien pour rtea. Que cette œuvre soit aussi grossière ou aussi minime que posnUe»

qu^elle ne consiste que dans renlèveraent d'un seu! éclat, peu importe. Si cet éclat a été enlevé de manière à prouver que Thomme seul a pu le faire , il démontre un fait tout aussi bien que le démontrerait un chef-d'œuvre ; toute la difficulté est donc dans le premier pas de la volonté et dans la ligne qui le sépare de l'effet brut ou des conséquences naturelles du mouvement de la matière.

Déterminez si la matière a pu produire un des faits que nous vous signalons, et si ces pierres sont façonnées par eUe ou par l'homme. La distinction est possible, elle est même facile, car il y a entre l'action de l'homme et celle de l'élément toute la distance de la vie à la mort.

n serait utile à l'histoire et il ne serait peut-être pas inutile à l'art de faire pour la peinture et la sculpture ce que M. Brongniart a fait pour l'art céramique dans son musée de Sèvres, et d'ouvrir, comme succursale du Louvre et de ses chefs-d'œuvre , une galerie qui commencerait par ces ébauches dont nous avons fait la description et qui, d'essais en essais, de progrès en progrès, arriverait jusqu'aux beaux monumeus de la Grèce et de Rome et à ceux non moins beaux de la France moderne.

Rappelons-nous que l'histoire de l'art est celle de Fesprit humain, et que l'on juge souvent mieux l'état intellectuel d'une nation sur une frise ou une colonne que sur dix volumes de commentaires. Mais le point essentiel dans des collections de cette nature , c'est de ne rien admettre dont on ne puisse démontrer l'origine : un morceau douteux répand le doute sur tout ce qui l'entoure.

Un moyen simple de constater l'authenticité des objets extraits du sol, c'est d'y laisser quelque portion de la couche terreuse dont ils proviennent; c'est même indispensable quand ils sortent des bancs diluviens dont les lits sont si variables et si diversement nuancés. Alors la falsification devient presque impossible : la teinte que donne le sable ou l'argile ne s'imite pas. Sans doute cette couche de sable ou de terre ne flatte pas toujours l'œil ; mais un musée est moins pour

amuser que pour instruire. Malheureusement le goût du gentil s'esl quelquefois introduit jusque dans ces sanctuaires de la science, et plus d'un morceau historique s'est vu jeté dehors parce qu'il étiôÈ noir et qu'une jolie bouche avait dit : « C'est laid. »

Le champ de l'étude , surtout de celle de la nature , est si vaste qu'un homme, vécût-il un siècle, ne peut en aborder qu'une fraction; aussi les naturalistes se sont-ils aujourd'hui partagé la tâche : chacun d'eux s'attache à une famille de plantes, d'insectes ou de coquilles, quelques-uns même n'étudient qu'une seule plante, qu'un seul insecte ; alors ils le suivent non-seulement dans tout son mécanisme, mais dans ses mœurs et ses habitudes, et quand leur travail est achevé, la définition est complète.

Je pense que nos géologues et surtout nos archéologues devraioit adopter cette méthode ; au lieu d'effleurer la terre un peu partovt* ils se circonscriraient dans un rayon donné et l'examinerMent à fond. Je puis , par l'expérience que j'en ai faite, affirmer qu'une seule tourbière, une seule tombeile, une seule sépulture anti^e peut, si elle est explorée avec soin , occuper pendant des mois sans laisser in instant vide d'intérêt.

On dira qu'il faut bien choisir la place. Sans doute, car nécessaire» ment il en est où l'on trouve beaucoup moins que dans d'autras; mais il est fort rare d'en rencontrer où l'on ne trouve rien. Seutevenl il ne faut pas s'arrêter à la superficie ni se décourager trop tôt; il faut définir le terrain, se rendre compte des indices et toujours tenir note des faits.

Les bancs diluviens de ce pays ont été pour moi une mûieprai' qu'inépuisable de remarques et de réflexions , et je pense fu'il dM en être ainsi à peu près partout.

Le culte des pierres existait et existe peut-être encore chez beaucoup de peuples: on a trouvé des dolmens et des pierres levées dans presque toutes les parties du globe.

L^usage celtique d^entourer les cadavres on les cendres des morts de silex taillés, tenait évidemment à cette dévotion aux pierres.

C'était la forme que Ton honorait dans quelques-unes; de là, ces figures grossièrement ébauchées ou ces silex naturellement contournés que Ton plaçait près des tombeaux.

Dans d'autres, c'était la matière qu'on recherchait: le jade, la serpentine, les pierres ollaires et magnésiennes passaient pour avoir de grandes vertus.

La couleur n'était pas non plus dédaignée, et j'ai formé une petite collection de silex ronges , jaunes , bleus , noirs , verts on nuancés, recueillis autour des urnes celtiques. J'y ai trouvé aussi des morceaux d'ocrés rouge et jaune; enfin des fragmens de marbre et de porphyre.

Quelques végétaux, non toujours faciles à reconnaître , figuraient encore dans le cérémonial funéraire : l'on rencontre fréquemment sons les sépultures, un lit de matière noire que la couleur grise ou blanche du sable rend d'autant plus distincte. Ce lit, épais de quelques centimètres, est un composé de détritus de plantes, de cendres et de charbon. Ce mélange que j'avais pris pour de la tourbe, en diffère essentiellement , surtout par son odeur qui annonce la présence de substances animales. J'en ai conservé des échantillons dont on pourra faire l'analyse.

Les osselets creusés et remplis de cendres, de brins de mousse et de thym , dont j'ai donné la description , étaient aussi des emblèmes religieux.

A quelle croyance , à quels usages ^e rattachent ces symboles, et que signifiaient-ils? C'est probablement ce qui ne sera jamais expliqué; car pour notre faiblesse, le passé est presqu'aussi impénétrable que l'avenir.

Le bassin de la Somme renferme des tourbières de dates trèsdiverses.

La tourbe dont la formation est la plus ancienne, est celle dite bocageuse ou diluvienne. Il doit en exister de vastes bancs sousmarins, notamment aux embouchures de la Somme, de FAuthie et de la Canche : ce qui le prouve ce sont les débris tourbeux que la mer ne cesse de rapporter sur cette côte.

Des dépôts de tourbe diluvienne se montrent aussi sur des points aujourd'hui élevés de plusieurs mètres au-dessus du niveau de la rivière. Tels sont les monticules qu'on aperçoit entre Abbeviile et Amiens, près d'Hangest et Condé-Folie.

Les dépôts de cette nature appartiennent à la période des grès verts, selon les uns, à celle du diluvium, selon les antres.

Les tourbières des marais de la Somme n'ont point cette antiquité; il y en a même de formation récente. Mais au-dessous, on retrouve la tourbe antique , puis plus bas encore , la tourbe bocageuse ou diluvienne.

Ce qui, dans les tourbières de la Somme, annonce l'approche des couches bocagcuses,est une grande quantité d'ossemens et notamment de bois de cerf. J'en ai recueilli par douzaines et envoyé quelques échantillons au musée de Paris. J'en ai encore dont le merrain a 24 centimètres de circonférence et les andouiUers 15. A la grosseur près, ils diffèrent peu des bois des cerGs actuels. Quoiqu'ils ne soient pas fossiles, je les crois fort anciens.

Après les cer£&, les animaux les plus abondans dans les tourbières, sont les sangliers. J'ai donné ailleurs la dimension de leurs dents.

L'on trouve aussi à cette même profondeur , c'est-à-dire entre ta tourbe diluvienne et la tourbe moderne, des ossemens de castor; nws leur fragilité fait qu'on en recueille peu d'entiers. Ceux d'unis, de bœufs, de chevaux ne sont pas rares.

C'est seulement dans les couches qui se rapprochent de la saper-*

ficic, qu'on remarque cette grande quantité de têtes de chiens à long museau dont f ai parlé ailleurs.

Une seule fois , dans les couches profondes , f ai trouvé une tête d'homme. Elle est aujourd'hui au muséum.

Quant aux ossemens plus ou moins travaillés d'hommes ou d'animaux, que l'on rencontre dans les gissemens cinéraires , f en ai longuement parlé : ils sont disséminés autour des urnes , ou, quand ce sont ceux de très-petits animaux, placés dans les urnes même.

Les dernières assises de vases, celles qui sont à 4 et 5 mètres audessous du niveau de la Somme, touchent à la tourbe bocageuse. J'en ai trouvé dans cette tourbe et même au-dessous; mais je n'ai pas induit de cela qu'ils fussent anté-diluviens : la pression des assises supérieures a pu les faire descendre à l'endroit où ils sont aujourd'hui, ou bien encore la tourbe bocageuse qui, à l'époque où ils furent enfouis , était à la superficie, les a reçus par l'effet d'une percée faite de main d'homme. Sans être de l'époque diluvienne, ces vases n'en sont pas moins très-anciens et bien antérieurs aux époques romaine, gauloise et même celtique.

Je ne crois pas que la tourbe bocageuse soit de la même formation que les bancs clysmiens : ces bancs ne contiennent que des espèces fossiles, et je n'en ai jamais aperçu dans les tourbières même diluviennes; les silex taillés de ces tourbières diffèrent aussi de ceux des bancs clysmiens : ce n'est ni la même coupe, ni la même nuance de silex.

Ces indications sont à approfondir. L'étude des tourbières, non plus que celle des bancs diluviens, n'a été poussée aussi loin qu'elle devrait l'être. Ce n'est pas seulement sous le point de vue de la géologie et de l'archéologie qu'elle présente de l'intérêt , c'est aussi sous celui de l'histoire naturelle. On peut distinguer encore dans la tourbe, surtout au moment de son extraction, une partie des végétaux qui la composent. La flore des espèces subterranées ou la nomenclature des plantes de la tourbe, décrites couche par couche, en remontant jusqu'à la surface et en indiquant la succession des espèces dans une même localité , pendant une longue série de siècles , pourrait montrer quelles ont été les variations du sol et du climat.

La tourbe est conservatrice au point que, même la plus ancienne, doit contenir encore des graines ou des bulbes susceptibles de se reproduire, peut-être même des germes animaux, des œufs, des

larves ; car je suis convaincu que la durée de ces principes de vie fst indéfinie, et qu'une graine, une buU»e, un oeuf, une chrysalide ^ placés dans une situation convenable, peuvent rester des siècles sans se développer , mais sans perdre leur puissance de dévek)ppeiiieDt.

Si cela n'a lieu ordinairement que pour des végétaux et des animaux de très-petite taille ou des êtres microscopiques^ c'est qoe b condition de leur conservation ou de leur enfouissement à l'abri de l'action des élémens, est bien plus facile que lorsqu'il s'agit de oorps étendus ou volumineux. Je ne crois pas aux créations spontanées, et quand des êtres se montrent quelque part, c'est qu'ils y étaient ou qu'Us y sont venus, mais certainement ils n'y ont pas été créés.

Tous les germes sont préexistans, je n'ai pas le moindre doute à cet égard. Seulement ils peuvent demeurer inertes pendant un tempe plus ou moins long, puis s'éveiller, se développer et vivre, pour retomber ensuite dans leur inertie jusqu'à ce que les mêmes circonstances ou les mêmes causes de réveil se reproduisent.

Or, je le répète, l'analyse des tourbières et des germes v^étaux ou animaux qu'elles contiennent, puis l'étude des moyens de mettre ees germes dans une position de croissance et d'action, doivent, si je ne me trompe, conduire à des résultats inattendus et qui pourraient n'être pas inutiles.

La fertilité ou la production ne dépend pas entièrement de .la superficie ou des premières couches, et l'on pourrait aller chercher au-dessous , dans les parties non encore refroidies ou seulement à l'abri du froid extérieur , de nouvelles sources d'abondance. Ce que font les larves et les insectes qui se terrent , les germes v^étanx ont dû le faire.

Des haches en bronze semblables à celles qui sont décrites an chapitre VUI, page 145, ont été trouvées en mars 184(1, à 7 mètreide profondeur , à MareuiMès-Abbeville , près de l'église. On m'en a apporté six fort oxidées; leur longueur varie de 17 à 19 centimètres, leur largeur au tranchant, de 5 a 7. Contre l'ordinaire, elles sent cuivre rouge. Peut-^rc cette teinte rougeâtre qu'a pris le cuivre n'(

elle qu'un effet de Poxidation ou du contact de matières ferrugineuses.

Avec ces haches étaient douze à quinze anneaux qui, si j'en juge aux fragmens que j'ai sous les yeux, devaient avoir 7 à 9 centimètres de diamètre. Ils sont en cuivre également rouge , mais seulement à la superficie, et comme s'ils avaient été revêtus d'une sorte de peinture ou d'émail. Des lignes et des points y sont dessinés pour ornemens. Ces anneaux servaient probablement de bracelets.

Un peu plus loin, près de Noyelles , on a recueilli des bagues en bronze et en argent, ayant pour chaton une petite cornaline gravée, représentant une victoire. Ces cornalines, d'un assez mauvais dessin, ne sont curieuses que par leur complète ressemblance. EUes ont été, je crois, envoyées à Paris.

Enfin, à Lamrs-lès-Abbeville , dans un terrain crayeux formant falaise, élevé d'environ 4 mètres au-dessus de la vallée, ont été trouvés par M. Jules Trancart, propriétaire , à une profondeur de 3 mètres perpendiculairement et de 2 mètres horizontalement, plusieurs vases en terre.

Celui qu'il a bien voulu me donner et qui est presque entier , a 20 centimètres de diamètre et seulement 13 de hauteur. L'épaisseur des parois varie de 10 à 13 millimètres. Sa pâte noirâtre et grossière est inégalement mêlée de cailloutage. 11 a été fait probablement à l'aide d'un moule ; mais je ne suis pas certain qu'il ait été cuit au feu, bien qu'il en porte quelques traces.

Au-dessus de ce vase était une pierre taillée, épaisse de 8 centimètres, ayant la forme d'un cœur ou d'un triangle , dont chaque angle est de 13 centimètres. Elle est percée dans sa longueur de trois trous qui la traversent et qui présentent ainsi six ouvertures chacune de 5 à 6 millimètres de diamètre. Ce morceau est fait d'une craie très-dure, appelée en ce pays pierre de Caen.

Quatre autres vases étaient surmontés de pierres semblables. L'un, qui est aujourd'hui chez M. Trancart, a été retiré entier, n est de forme ovoïde , haut de 30 centimètres et du diamètre de 14 ; il ne contenait que de la terre. Je n'ai pu examiner la composition de sa pâte, mais elle doit différer peu de celle dont je viens de parler et où j'ai cru reconnaître la fabrication celtique , non toutefois de la plus ancienne époque.

D'autres fragmens recueillis à la même place sont moins épais,

moins grossiers, et pourtant ils présentent plus évidemment le cachet celtique ; plusieurs portent des traces de feu.

Il en est dont l'extérieur est orné de lignes circulaires et d'une multitude de petites entailles qui leur donnent l'air d'une râpe. La pâte brune intérieurement devient rougeâtre à la superBcie, les pierraines s'y montrent en morceaux irréguliers , souvent de la grosseur d'une lentille.

Quelques autres tessons sont d'une pâte plus fine, noire au centre, grise ou rougeâtre à la superficie, compacte et solide, et n'offrant que quelques pierrailles rares et qui paraissent s'être introduites accidentellement dans la pâle. Je crois cette poterie moins ancienne qne la prudente; elle pourrait bien être gauloise.

La suite des travaux pratiqués dans la falaise amènera sans doute d'autres découvertes.

Malgré les progrès qu'ont fait depuis soixante ans les naturelles, nous ne savons encore que bien peu de choses sur les animaux, leurs mœurs, leur caractère et même leur nombre.

Voici un aperçu de ce que Ton connaît aujourd'hui d^espèces animales, les hommes compris.

Mammifères 1,900

Vertébrés. \ ?^*''*." '«2"" \ 18,000

Reptiles 1,400

Poissons 7,500

(Crustacés 1,500 \

Arachnides 2,500 f > iOO,SOO

Articulés. \ ^^^^^^ 5^^^^ j 54,800

Mous.

Annélides 300

l Mollusques 20,000 \ .

I Zoophytes 8,000 } ^'^^

Or , ces cent mille trois cents espèces , nombre décopie de a que connaissaient nos pères , ne sont probablement pas la dixU partie de celui que connaîtront nos neveux.

Dans la classe seule des individus dits microscapiquei , qui sont peut-être des monstres et des géants pour des êtres infiniment plus petits, il y a bien des conquêtes à faire; et la découverte d'an microscope d'une puissance double du microscope actuel en doublerait immédiatement la nomenclature.

Ensuite il peut paraître des espèces nouvelles. Nous avons dit qut nous ne croyions pas aux créations spontanées, mais nous croyons au réveil des êtres assoupis ou non encore développés. Nous croyons aussi à k transmission des germes par la lumière, la chaleur, Tair, le vent, rélectricité, même à des distances incroyables, et peut-4titt d'un ^lobe à un autre.

Si ce transport des germes eu des êtres ne s'effectuait pan par des voies qui échappent à nos yeux et même à nos oskuls , nous saurions comment ces îles que les feux volcaniques font aur^ du milieu de l'océan , se trouvent presqu'aussitôt peuplées d'insaotes, ôm reptiles, de mammifères, enfin de végétaux divers.

On le voit donc: l'étude des sciences naturelles t malgré tmt d'efforts, tant de découvertes, n'est qu'à son début.

En géologie , nous sommes moins avancés encore : qua aafonanous de l'intérieur de notre planète? Pas beaucoup plus qua de celui de la lune. Nous avons sondé cette terre à une profondeur da qndques centaines de mètres, mais qu'y a-i-ii plus bas?

Chez les peuples primitib la sculpture a dû précéder le dessin , tandis que le contraire arrive aujourd'hui parmi les nations civiliséas. Chez celles-ci les enians qui, dès leur naissance, ont sous les yeux des tableaux et des gravures, les copient parce que l'imitatioB en est ptaa facile que celle de la nature. Le sauvage qui n'a vu que des figwes en rehef ne peut avoir l'idée de les rendre par des méplats; il tâebeia de reproduire l'objet tel qu'il est, c'est-à-dire en basse, du même poids et de la même taille. Ce n'est qne par un aeoond calcul qu'il arrivera à le réduire, mais sans jamais s'écarter de la voDdO'^koMa. Le demi-relief, la perspective, les Ugnes plates n'entreront paa

son intelligence , et quand il les concevra, c'est quMl ne sera plus an début de sa carrière artistique.

La sculpture, ou Fessai de la reproduction des formes, a donc été le premier art auquel l'homme se soit adonné , et c'est encore aor jourd'hui celui qui est le plus répandu chez les peuples où la gravure et la lithographie n'ont pas pénétré.

Partout la sculpture tient à l'histoire d'un pays, et, de même que la poterie, elle y indique la croissance ou la décroissance du goût et même de la puissance. Chez un peuple grand et fort , la sculpture et l'architecture ont toujours un caractère de force et de grandeur, caractère qui se perd quand ce peuple s'abâtardit , se déprave ou s'étiole, quand il est esclave, ou bien quand il devient exdusivement calculateur et marchand. Lorsque les arts tournent à rindustrialisme, ils sont à leur décadence : la mécanique et la bourse ont tué la poésie; elles tueront la sculpture et le dessin.

Les grands sculpteurs comme les grands peintres, comme les grands poètes, ont joui dans l'antiquité d'une considération méritée, et si beaucoup sont oubliés , il en est aussi dont les noms sont eneore populaires parmi nous : Phidias, Polyclète, Myron, Lysippe, Praxitèle, Scopasj etc.

- Praxitèle était le sculpteur le plus estimé après Phidias; on croit que la Vénus de Médicis est cette Vénus si vantée des anciens, dic^ d'œuvre de Praxitèle et qu'achetèrent les Cnidiens.

Pline décrit un Laocoon qu'on voyait dans le palais de l'emperenr Titus. Il était l'ouvrage de trois sculpteurs qui ne sont pas cités parmi les plus fameux. Ces trois sculpteurs sont Âgisandre, Polydore et Âthénores. 11 paraît que ce Laocoon n'est autre que celui que nous avons eu à Paris et qui est aujourd'hui à Rome. , Nous avons peut-être égalé les sculpteurs antiques, mais nous ne les avons pas surpassés: les fragmens de bas-reliefii« de eokNUMS, de' frises, de statues qu'on rencontre en Europe, en Asie et ai Afrique, prouvent combien de chefe-d'œuvre ont existé et oombîca ont été détruits. Pourquoi détruit- on des cheCs- d'œuvre, eétie destruction n'étant utile à personne? Cest que Phomme agrcrte est comme l'enfont : il aime à briser; et sur ce point nous encore ce qu'étaient les Vandales. Laissez pendant huit jours i contrôle les statues du Louvre à la merci de la populace, pas 'une te restera intacte.

Une secte fanatique qui a fait un grand mal aux arts est celle des Iconoclastes. Leur religion ëtait de briser ; tableaux , statues , édifices, ils détruisaient tout.

Les Turcs leur succédèrent dans Toeuvre de destruction; mais ils y étaient moins ardens. Aujourd'hui ils se contentent de ne rien réparer : ils laissent faire le temps.

Les ravages causés par les hordes du Nord dans les monamens de la Grèce et de Rome, avaient moins pour but la dëvastation' que le désir de s'approprier les liens de fer qui joignaient les pierres.

Quant aux Romains , lorsqu'ils détruisaient les édifices antiques , c'était pour en avoir les pierres. C'est aussi ce que firent les chrétiens du Bas-Empire, et c'est ce que font encore souvent nos entrepreneurs de bâtisse qui, sous le rapport des arts et du respect pour le beau et même pour l'utile , sont à peu près à la hauteur des Huns et des Vdches.

Parmi les débris de la sculpture antique, on trouve des fragmens qui annoncent des colosses d'une dimension presqu'incroyable , et qui n'en sont pas moins admirables par le fini des détails. QueUe volonté diabolique n'a-t-il pas fallu à la stupidité pour briser de tels morceaux ! Nos ingénieurs y eussent employé la mine, mais les anciens n'avaient que le marteau.

J'oubliais de citer parmi les destructeurs, les croisés, les chevaUers du moyen-âge et les Espagnols de tous les temps , qui voyaient partout l'image du diable , et qui , par piété , brisaient à tort et à travers. Quelques Jupiter, quelques Vénus ont été sauvés parce qu'ils les prirent pour des saints et des saintes.

6risera-t-on un jour les statues qui ornent nos musées? C'est probable. Il semble que les hommes tournent dans un cercle dont ils ne veulent pas sortir, allant sans cesse de la barbarie à la civilisation et de la civilisation à la barbarie.

De ces souvenirs de l'antiquité grecque et romaine à nos ébauches celtiques , la distance est grande , mais il y a un commencement à tout : l'homme qui a feit faire le premier pas à l'art a eu peut-être plus de mérite que celui qui lui fera faire le dernier : le premier fut créateur; le second, quelle que soit son œuvre, ne sera qu'imitateur et copiste.

La forme bizarre des silex et leor analogie avec teUe on tdie figure ont dû frapper les peuples primitifs, comme elles frappent encore nos enfians et nous étonnent quelquefois nous-mêmes : aussi avons -nous pense que ces silex avaient fait naître Tidée des premiers essais de sculpture. Ces essais, comme on Ta vu, se bornaient à quelques coups donnés plus on moins adroitement pour achever la ressemblance: telles sont les ébauches que Ton retrouve aujourdlmi; mais comme la dureté des silex présentait une grande difficulté et que d'ailleurs on n'en rencontrait pas dans tous les pays, on a dû souvent employer des substances plus attaquables , notamment le bois , qu'à cette époque on trouvait à peu près partout. La matière ligneme étant d'un travail moins difficile devait aussi offrir des résultais moins informes.

Ces images en bois , détruites par le temps ou par le contact de corps plus durs, n'ont laissé aucune trace dans les bancs dituviens, et ce que j'en ai recueilli dans les sépultures celtiques est presque nid. Aujourd'hui les sauvages de toutes les parties du monde travaillent plus ou moins bien le bois. A défaut de fer, ils ont pour outils des os, des pierres tranchantes, des coquilles. Ces outils étaient probablement ceux des hommes anté-diluviens.

Ces ouvrages en bois ne se bornaient pas à des meubles, à des armes, à des figurines; il est à croire que les peuples primitib et postérieurement les Celtes construisaient , lorsqu'ils manquaient de pierres, des monumens en bois d'une forme analogue à cdie de leurs dolmens, menhirs et cormlec'hs.

Quand il s'agissait de symboles ou de figures monumentales, ils taillaient et façonnaient sur pied les plus grands arbres ou ceux nix troncs les plus massifs. Les chênes autour desquels on se réunissait pour les sacrifices ou les solennités religieuses , étaient ainsi tailléi et sculptés.

Le goût des ouvrages en bois s'est perpétué dans les Gaules. Aa

moyen-âge , cet art avait acquis un développement extraordinaire , nos vieilles cathédrales en font foi, et il existe dans les archives de plusieurs villes des registres de statuts de la corporation des tailleurs d'images, ou des sculpteurs en bois et en pierre. Ces statuts prouvent riraportance qu'on attachait à cet art. Dans beaucoup de vieilles maisons on voit encore de ces bahuts qui n'étaient faits avec tant de soin que parce qu'ils devaient être présentés au concours par celui qui désirait entrer dans la corporation. Ce^ meubles , qu'on nommait chefs-d'œuvre, restaient ensuite dans les familles.

J'en ai réuni une grande collection de différentes formes et de diverses époques, indiquant ainsi les progrès de l'art pendant une période de siècles , et rappelant quelquefois des dates et des faits historiques.

Au commencement de 1843, lorsqu'il fut sérieusement question de former à Paris un musée d'antiquités nationales, voulant contribuer autant qu'il dépendait de moi à cette mesure utile, j'ai offert au pays ma collection tout entière , à ces seules conditions : 1® que ce musée serait immédiatement fondé; 2® qu'un local assez vaste pour contenir tous les objets que je donnais serait préparé pour les recevoir; 30 que je pourrais intervenir dans leur classement ; 4® qu'il serait constaté que ce don était purement gratuit.

Mon offre fut acceptée, la loi fut rendue, le palais des Thermes et l'hôtel de Cluny furent achetés, et le musée fondé.

Aux quatre clauses proposées , il fut gracieusement ajouté que mon nom serait donné à Tune des salles qui contiendraient ma collection.

Ainsi conclue de bonne foi de part et d'autre , c'est-à-dire entre l'Etat qui acceptait et moi qui donnais , cette affaire si simple , puisqu'en déûnitive je ne demandais rien, ne paraissait devoir subir aucun retard d'exécution; et pourtant, depuis trois ans, malgré mes démarches réitérées , les choses sont encore dans le même état : aujourd'hui , 6 mai 1846 , le local concédé pour ma collection n'est pas encore ouvert.

Si je dis un mot de cette donation , c'est que tous les journaux en ont parle, et souvent d'une manière inexacte.

556 NOTES ET G0RRESP0NDAMC3S.

A la suite des chapitres XIV et XV on trouvera , comme renseignemens et supplément aux descriptions des instmmens en os et en corne, les dessins de quelques fragmens de même espèce provenant aussi des sépultures celtiques. Une partie de ces morceaux portent des traces évidentes de travail; d'autres n'offrent que des traces douteuses. Ces objets ne pouvaient servir ni comme armes, ni comme outils, ni comme parures; sont-ce des figures d'animaux qu'on a voulu représenter, ou bien est-ce accidenteUement et par suite de cassures et de décomposition, que ces os ont aujourd'hui cette apparence bizarre? Je n'ose me prononcer , parce que ces simulacres sont en petit nombre : j'ai dit que ma conviction, surtout lorsqu'il s'agissait de figures , ne naissait que de la multiplicité des similaires.

J'ai exprimé plus haut, note 14«, le regret que la Société d'Émulation n'ait pas reçu communication des découvertes faites dans le tracé du chemin de fer de nos environs. J'apprends aujonrdliui que M. Bazaine , directeur des travaux , a feit don à la Société des Antiquaires de Picardie de tous les objets recueillis. Ces objets ne sont donc pas perdus pour l'histoire locale ; on doit en remercier M. Bazaine.

On vient d'ouvrir aux environs d'Abbeville deux nouveaux bancs diluviens. L'un , fort rapproché du moulin Quignon , n'en est qu'une annexe ; l'autre est à environ 600 mètres plus loin, contre la route du village de Lheure.

Tai suivi attentivement les premiers sondages de ces bancs. J'y ai même fait pratiquer quelques tranchées, et j'en ai retiré plusieurs silex portant des traces indubitables d'un travail humain, notamment une pointe de flèche ou de lance, longue de 6 centimètres, taillée avec beaucoup de soin.

Un autre petit silex long de 2 centimètres, large de 15 millimètres, représente d'une manière frappante une tête de mort. Le travail humaiu y est probable; mais non certain , car par suite du frottement diluvien on ne distingue plus la trace des éclats. Si cette ressemblance si complète n'est qu'un accident , c'est assurément l'un des plus étranges qu'on puisse voir.

Un couteau nettement taillé, des silex coupés en chevilles et qui, je crois , ont pu en servir , et quelques simulacres d'animaux ont été aussi recueillis dans ces bancs.

J'ai dit qu'avec de la persévérance on devait finir par rencontrer de ces cailloux ouvrés dans la plupart des gissemens diluviens ; ma conviction à cet égard est entière. J'ai expliqué pourquoi ces derniers débris de l'industrie primitive ne pouvaient se trouver que dans les dépôts des résidus de tout ce qui était sur la surface terrestre au moment où elle fut balayée par le torrent.

Cependant il ne faut pas croire qu'il suffise d'ouvrir un banc pour y trouver de ces morceaux; ils y sont fort inégalement répartis : une seule couche de sable en présentera plusieurs, et puis on explorera vingt couches sans en apercevoir un seul.

Ma persévérance a été, dès le principe , mise à une plus longue épreuve. D'après la théorie que je m'étais faite de la marche des eaux diluviennes, et la conviction intime où j'étais que la terre , alors comme aujourd'hui , était couverte d'hommes et de leurs œuvres eu moindre nombre sans doute, mais enfin en nombre assez

grand pour que quelques traces aient survécu, je pensais que c'était dans les terrains clysmiens et dans ces dépôts dont je viens de parler que ces traces devaient se montrer. Néanmoins plusieurs années s'écoulèrent sans que cette prévision se réalisât, mais aussi sans que je perdisse ni ma conviction, ni mon espérance.

Le banc que j'explorais alors était ouvert à Textrémité du faubourg Saint-Gilles , et là bien des milliers de silex , examinés un à on, m'étaient passé par les mains sans que j'y pusse saisir un seul indice.

Une autre veine de ce même sillon fut ouverte un peu plus loin ; c'était au moulin Quignon. Rien encore n'y est vu; mais à quelques cents mètres de là , à l'hôpital , on entame un nouveau banc et j'y trouve enfin cette preuve si long-temps attendue , si laborieusement cherchée.

Si elle eut été seule, elle n'eut été qu'une présomption; mais la seconde, puis la troisième ne se firent pas attendre, et je finis par en recueillir par douzaines. Bientôt je cesse d'en rencontrer à cette place, et c'est au moulin Quignon que j'en fais une ample récolte; puis on n'en trouve plus, et c'est un peu plus loin qu'on en découvre.

Tout ceci s'explique par le passage du torrent dilnvien sur des terrains ou peuplés ou déserts. H est évident que ces ouvrages d'homme ne pouvaient exister que sur des points qui avaient été habités.

Parce que vous aurez sans succès exploré un banc diluvien pendant des mois et des années , ce n'est donc pas une raison de croire qu'il n'y a rien , et l'ouverture d'une nouvelle conche vous fournira peut-être en un jour plus d'objets que vous n'en pourrez ensuite recueillir en un an. Il faut persévérer, car dans cette étude, comme dans toutes les autres , on ne touche le but que par la volonté constante d'y parvenir.

Malgré l'exactitude des dessins, je sens bien que sans Pexhibition publique des originaux, notamment des silex représentant des ligures ou images, il sera difficile de vaincre toutes les préventioitt,

toutes les incrédulités ; aussi suis-je tout disposé à céder au conseil qui m'a été donné d'exposer dans un des musées de la capitale , non-seulement les morceaux décrits dans ce livre, mais la collection entière, ainsi que les échantillons des terrains dans lesquels ils ont été trouvés. Mais cette exposition de plusieurs milliers d'objets nécessitant l'emploi d'une salle assez vaste , je crains de voir de nouveau surgir devant moi cette succession de difficultés qui m'ont convaincu, par l'expérience de trois années d'efforts jusqu'ici inutiles, qu'il est inOniment plus malaisé en France de donner que de recevoir, ou qu'il y a plus de formalités à remplir dans le premier cas que dans le second.

Nul doute qu'en toute chose il ne faille de l'ordre et que cette temporisation qui annonce une administration prudente n'ait son bon côté ; mais pourtant si l'ordre était un peu plus vif ou moins formaliste, je crois que tout le monde et l'administration elle-même y gagneraient. Le temps est une propriété comme une autre , je dirai même plus précieuse qu'une autre ; car le temps ne se retrouve ni ne se répare; chacun devrait donc être économe , sinon du sien, du moins de celui d'autrui!

Je n'en maintiens pas moins mon offre , parce que je la crois utile. Si l'Etat veut fonder un musée celtique et anté-diluvien, c'està-dire un musée de tous les objets qui se rapportent à ces périodes encore inconnues, j'en poserai les premiers jalons, et j'ai la conviction que la voie ainsi indiquée, les recherches seront actives et les découvertes prochaines. Devant le nombre et l'évidence des preuves les préventions tomberont , et ces os , ces silex , ces signes aujourd'hui si dédaignés , deviendront le sujet d'études sérieuses et dont les conséquences seront graves. Dans ces ébauches grossières, dans ces images qui semblent nées du hasard ou d'un caprice , est peut-être la clé de toutes les langues mères et de récriture primitive ; là peut-être sont les premiers hiéroglyphes , les premiers symboles. Les caractères indiens, phéniciens, égyptiens sont ils beaucoup moins informes, et nos propres signes alphabétiques, s'ils étaient isolés, seraient-ils moins mystérieux pour des peuples qui n'aurairnt aucune idée de nos mœurs et de nos usages? N'oublions pas que partout où il y a des hommes, il y a une langne; et que partout où il y a une langue parlée, il existe, à défaut d'une langue écrite, des signes de ralliement et de reconnaissance; j'en appelle à tous

ceux qui ont visité quelque peuple sauvage. Les Indiens chasseurs lisent sur le sol Tespèce, la taille, Tâge, le sexe et souvent Tintention de l'individu, animal ou homme, qui y a passé; pour eux une piste est une écriture; et chez nous le bûcheron qui, pour retrouver son chemin, marque des arbres ou fait des lignes sur le sable, y a écrit sa route.

Sans doute il a fallu bien des siècles pour arriver de ces signes à notre écriture actuelle; mais il n'est aucune chose, même la plus complexe , qui n'ait eu son principe simple. La plus riche de nos langues a eu son premier mot; ce premier mot a eu sa première lettre; et cette première lettre , prise parmi les formes les plus communes, a été le signe qui frappait le plus souvent nos regards.

Ne négligeons donc pas cette étude , car c'est la seule qui paisse nous faire remonter dans les temps inconnus et nous conduire, en ce qui concerne l'histoire de la race humaine , aux découvertes que Cuvier à faites dans celle des animaux..

Nous croyons aujourd'hui aux mammifères anté-diluviens , à ces espèces qui se rapprochent des familles actuclles,,mais pourtant qui en diffèrent assez pour que nous sachions qu'elles ne peuvent en être les types. Nous croyons donc à une destruction de tous les animaux terrestres et à la réapparition de races peu différentes. Eh bien! ce que nous tenons comme vrai quant aux animaux , un jour nous n'en douterons pas davantage quant aux hommes ; nous reconnaîtrons, par des preuves indubitables, qu'à chaque révolution géologique , un être portant au front le signe de Dieu ou de son principe immortel , un ôtre marchant à la tête de la création , un être supérieur en intelligence aux autres êtres terrestres, un être enfin se rapprochant de l'homme actuel par ses facultés morales , mais en différant peut-être quant aux formes corporelles , a péri avec toutes les autres créatures, puis a reparu avec elles, modifié comme elles dans sa figure et ses proportions , parce que la forme de la terre , ses élémeus et leur combinaison avaient eux - mêmes, été modifiés.

Pour l'intelligence de la note préce'dente, nous renvoyons à ce qwe nous avons dit dans le livre de la Création, sur la formation et la destruction des corps animés.

Voici, en peu de mots, comme nous entendons cette question.

Deux principes composent l'univers : l'esprit et la matière.

L'esprit, c'est l'ame ou la vie.

La matière, c'est la substance inerte ou ce que nous nommons les élémens.

La matière est modifiable à l'infini , mais seulement pour un temps; toujours elle retourne à sa masse ou à sa nature première.

Aucune œuvre ni aucun corps ayant la matière pour base ne sont donc éternels.

La vie n'est pas un élément, c'est un principe ou un mobile toujours individuel et qui ne peut cesser de l'être. Un individu ne peut pas devenir un autre individu, et encore moins deux individus, ni deux en devenir un seuV. Chaque être est un tout infractionnable et impérissable ; il est en ceci semblable à Dieu même , Dieu l'ame par excellence, l'ame créatrice, type de la vie et de Funité.

L'être ne peut donc jamais cesser d'exister , mais il peut cesser d'agir; il peut sommeiller et la vie rester inerte pendant un temps indéfini.

Quand l'ame s'éveille, elle se manifeste par la forme ou ce que nous appelons le corps ; c'est ainsi seulement que sensible aux effets de la matière, elle a action sur cette matière.

Les organes sont la conséquence des sens, comme les sens sont la conséquence des élémens sur lesquels ils sont appelés à fonctionner. Avec d'autres élémens, il y aurait d'autres sens et dès lors d'autres organes de sens. Il est évident que si la lumière et le son n'eussent jamais existé, l'être n'aurait ni yeux pour voir, ni oreilles pour entendre, pas plus qu'il n'aurait d'organes peur respirer s'il n'y avait pas d'air respirable. La faculté de voir est donc la conséquence de la lumière,

comme les yeux sont celle de la faculté de voir. Cette faculté a dû exister avant Torgane. La cause précède Teffet, comme la ?ie a précédé le corps.

Or, si d'une part ce ne sont ni les yeux qui ont fait la lumière , ni les oreilles qui ont fait le son , d'autre part si la lumière et le son dont les yeux et les oreilles sont la conséquence, n'ont pourtant pu créer ni les yeux ni les oreilles, parce que la matière qui sert à l'œuvre ne peut ni concevoir ni produire l'œuvre , il fout bien que cette création émane de Dieu ou de l'ame qui elle-même n'est que la conséquence de Dieu et une partie de son action.

Nous voyons donc ici l'ame agissant sur la matière à l'aide d'un corps formé de cette matière; mais cette portion matérieDe dont Famé a constitué son corps , cette portion empruntée à la masse n'en reste pas moins soumise aux lois qui régissent cette Sans doute l'intelligence peut , jusqu'à certain point , modifier lois ou les harmonier à elle-même et à sa volonté , mais non les annuler; et c'est ainsi que l'ame, incorporée à la matière, dememe sujette aux effets de cette matière. Si elle y était insensible, eUe loi deviendrait étrangère et ne pourrait ni s'aider d'elle , ni agir sor elle; car nul ne peut se servir d'un instrument qu'il ne voit, ne sent» ni ne conçoit.

Dès lors si l'ame obtient de la matière, par l'usage rationnel qu'elle en fait, une force, un bien-être, un moyen d'action, par cela même, lorsqu'elle en abuse ou qu'elle dirige mal ce moyen, il doit m résulter pour elle un effet opposé , car une possibilité oomporle toujours une autre possibilité, sinon ce n'est plus une possibilité, c'est le contraire ou la nécessité absolue.

La sensation se divise donc en deux conséquences extrêmes : la douleur et le plaisir. Supprimez l'une ou l'autre , il n'y a plus de sensation. La sensation détruite, il n'y a plus d'action.

Remarquez bien que je ne parle pas ici de l'action poreneat intellectuelle , de l'action de l'ame sur elle-même ou de Dieu sur l'ame; car cette faculté est la vie même, et si eUe pouvait être détruite, l'ame ne serait plus; je parle de l'action de l'ame sur k matière, lorsque cette matière n'ayant plus de prise sur l'ame, odl&^ t perdu le moyen d'en mesurer les effets , en d'autres termes , de sentir, de voir, d'entendre.

11 y a donc ici ou dans les rapports de l'ame avec la matière,

action complexe et réciproque, une double action dont Tabsencc, en annulant la sensibilité , amène Timmobilité et l'impuissance des organes, puis la dissolution du corps. C'est ce que nous appelons la mort, ou cet affaissement de la vie qui dure jusqu'à ce que la sensibilité soit réveillée et que Tame soit redevenue passible des impressions de la matière , réveil qui détermine immédiatement un nouvel emprunt à cette matière et la reconstitution du corps.

Si Famé tarde à reconstituer ce corps, ou si une cause quelconque rend cette reconstitution incomplète en arrêtant la formation des organes des sens ou d'une partie de ces organes , cette ame reste insensible à l'action de l'élément dont l'organe lui manque, ou dont l'organe imparfait est impropre à ses fonctions.

La matière indispensable à l'action ou à l'application de la vie ne peut donc ni donner la vie, ni la recevoir, pas plus qu'elle ne peut l'ôter. La matière ne peut rien donner ni rien prendre. Toujours passive, elle est une cause, elle produit des effets, mais elle n'a pas de volonté. Lors de la chute du corps , ce n'est pas elle qui abandonne l'ame , c'est cette ame qui la réponse ; ou si ce corps a vécu son temps, c'est la masse matérielle qui, d'après les lois immuables qui la régissent, reprend sa fraction; mais l'ame n'en reste pas moins elle-même, elle n'en est pas moins vivante.

Ce que nous appelons la mort n'est donc que la cessation momentanée de Faction, non de Faction intellectuelle ou de Famé sur Famé, mais de Famé sur la matière.

Ce que nous appelons la vie,, c'est le retour à cette action qui se manifeste chez tous les êtres terrestres par la naissance du corps ou ce qui la précède, la fécondation, la germination, la conception.

La destruction des corps n'est pas ordinairement collective, et, la mort les frappe un à un; mais elle peut aussi atteindre ensemble tous les êtres d'un globe, et ceci a eu Ueu maintes fois et aura lieu encore; car il n'est aucun monde, aucun soleil qui soit étemel. Us ont leur temps comme toute autre agglomération de matière; puis lorsque leur heure est venue, ils tombent en dissolution, ainsi que tout ce qui a été édiOé.

Cette dissolution peut s'opérer de diverses manières : si c'est par la dilatation , ces globes ainsi travaillés nous apparaissent sous Faspect de ne'buleuses ou de ces astres errans , de ces comètes qui se répandent dans l'espace en vapeur ou en poussière impalpable, et

s'usent ainsi pour s'éteindre et disparaître après une série de sièdes, pendant lesquels on les voit successivement diminuer de grandeur et d'éclat.

Cette dissolution d'un globe peut aussi s'opérer par un choc, {Mur une conflagration, par un déluge, ou bien encore par une séparation des parties qui éclatent et s'échappent de leur orbite en énormes fragmens. Ces firagmens deviennent des satellites d'autres astres, oo, s'ils sont attirés sur un globe quelconque, ils y causent d'immenses perturbations et un bouleversement qui peut être général. Alora les montagnes deviennent des vallées et les vallées des mers, tandis que les abîmes où étaient ces mers vont à leur tour apparaître à la clarté des cieux.

Cependant ce globe est désert : en un jour, en une heure, en nne minute, ces myriades d'êtres qui le couvraient ont disparu, et leors cadavres en décomposition couvrent des régions entières.

Tel a été sans doute le résultat de chacune des révolutions gédogiques qui ont changé la face de la terre et renouvelé toutes les espèces qui y vivaient. Les craies, les schistes^ les houilles, tous les terrains clysmiens nous révèlent cette destruction. Mais ici encore la mort ne fut qu'apparente : des myriades de corps et de fonnes animales ont été brisés, mais pas un seul être, fût-ce le plus châif, le plus misérable , n'a été anéanti. A peine frappés , tons ont surgi plus jeunes et plus brillans.

Qu'importe donc à l'ame que la terre ait changé de Daice , qu'elle soit devenue inhabitable, qu'elle ait éclaté en morceaux , qu'dle se soit volatilisée dans l'espace, assez de globes et de soleils roulent dans l'immensité ; l'ame portée avec la rapidité de la lumière , s'est bientôt trouvée dans un autre globe et parmi de nouveaux élémens.

Nous le répétons avec une conviction entière : la mort n'est, ni ne peut être. Nulle puissance ne pourrait faire disparaître de l'unirers un seul grain de sable; nulle puissance ne peut non plus y annuler le principe vital, même d'un ciron. Cette mort n'est donc qu'un prestige. Le corps se dissout par l'âge ou se brise par un accident, mus toujours arrive l'instant où Têtre reparaît fort ou faible, intdligent ou brut, heureux ou malheureux, suivant l'état où l'ame s'est mise par ses actes passés et qu'elle-même est forte ou faible, intelligente ou brute, heureuse ou malheureuse.

La forme est donc essentiellement variable ou destructible, parce

qae la matière est un tout modifiable dans sa forme , et non dans son principe; parce qu'à cette matière chacun peut emprunter, mais seulement pour un temps et sans jamais en faire sa chose , sa propriété et moins encore une partie de soi-même, de son âme, de sa vie.

Cette fragilité, cette nature périssable de la forme est-elle un mal? Non; car si la forme était étemelle, Tame cesserait d'être progressive. Arrêtée dans sa marche , il ne lui resterait qu'à décroître ou à demeurer dans une immobilité qui équivaudrait à la mort même.

11 faut donc que cette forme puisse suivre l'ame dans sa croissance; il faut qu'à mesure que son intelligence se développe, ce corps, ces organes, ces moyens d'action sur les élémens et les êtres puissent se mettre à la mesure de cette intelligence. Supposez que le génie de Newton soit enfermé dans le corps d'un crétin , d'un infirme, d'un aveugle, d'un être sans bras, sans mains, sans muscles, sans force aucune, et qu'il le soit pour l'éternité, entravé par la faiblesse, l'insuffisance ou l'impropriété de cette forme , il ne pourrait se manifester, ou, s'il y parvenait, il cesserait bientôt d'agir. Ainsi est l'enfant qu'on garotte dans ses langes ; après des efforts inutiles, ses membres s'engourdissent ; il cesse de vouloir et bientôt de penser.

Vous le voyez : immobilisez la forme , vous immobilisez l'ame , et privée de tout mouvement, la vie est annulée. Aussi Dieu, l'auteur de tout ce qui est bien , a-t-il mis au nombre des lois générales qui régissent la création , cette décomposition des corps , parce qu'elle est la condition première de toute jeunesse et de tout progrès.

Aux moyens que nous avons indiqués pour distinguer les silex ouvrés de ceux qui ne le sont pas, on peut ajouter l'examen comparatif de ces pierres au moment où on les tire de leur gangue crayeuse. Ces silex , comme ceux des bancs diluviens, qui d'ailleurs ont la même origine, présentent des formes plus ou moins fantastiques : quadrupèdes , poissons , oiseaux , hommes même ; bref, avec de la bonne volonté, on y peut voir toutes les ressemblances. Des empreintes

de coquilles, de madrépores et autres corps marins aident au prestige. Il y a aussi des figures déterminées par des cassures; mais, mt dans ces cassures, soit dans les divers accidens de Técorce, n'apercevrez rien qui ressemble aux coupures, aux écailles, rubans ou bandelettes , enfin à ce qui constitue l'œuvre dans les sOei: travaiUés des sépultures celtiques et des bancs diluviens* Je prie doae ceux qui ont encore des doutes sur l'origine et l'intention de ces silex, de faire cette comparaison, et leurs doutes seront dissipés.

J'ai remarqué que les silex de ce pays ont, lorsqu'ils sont noavcllement extraits de la craie, une sonorité qu'ils perdent après aTob été quelque temps exposés à l'air. La teinte ordinairement noirâtre de leur pâte , s'affaiblit : elle devient moins foncée. J'avais cm d'abord que ce n'était qu'une illusion causée par le contraste de cette plie avec l'enveloppe alors d'un blanc mat ; mais j'ai reconnu que cette atténuation de la nuance était réelle. Toutefois die s'arrête i»entOt, et, sauf l'instant de sa sortie de la gangue, le plus ou moias d'ancienneté d'une brisure siliceuse n'est guère reconnaissable.

Les teintes jaune, rouge et violacée, si fréquentes dans les wksK des bancs diluviens, sont rares dans ceux nouvellement extraits de la craie. Aussi la coloration même interne de beaucoup de pierres, vraisemblablement postérieure à leur formation ou à leur i troduction dans la craie, provient des substances avec lesqudles eflea ont été depuis en contact; ce qui tendrait à le prouver, c'est qoeka silex d'une teinte prononcée, jaune, rouge ou pourprée, ne se prâMB» tent ordinairement qu'en fragmens peu volumineux et non rerêtas de leur écorce. Je n'affirme pourtant point qu'on n'en puisse trouvor d'intacts et de plus gros , je dis seulement que je n'en ai paa vau

On me pardonnera de revenir si souvent sur ces silex. Cette substance, dont la formation et les propriétés sont encore n pes connues, n'est pas, selon moi, utilisa comme elle devrait réûre. Des poudings factices, composés de pierres de couleurs variées, liéi par un ciment comme le sont les poudings naturels, puis polia, pourraient, dans bien des cas , servir aux mêmes usages que oemMi et que nos marbres de luxe.

J'ai cité les mosaïques qui ornent les murs de quelques bâtioMMk Elles sont d'un effet agréable et rendent ces murs très-solidae; cependant on pourrait faire mieux encore, et en assortissent des de formes bizarres ou ces simulacres d'êtres qu'on renconlre

tout , on arriverait à produire des arabesques curieuses et même des dessins élégans.

Si Ton ne travaillait que pour la durée, les galets de nos côtes, liés par un gluten, pourraient remplacer plus souvent ces blocs de granit si difficiles à extraire , à tailler et qui sont d'un transport si coûteux. J'ai toujours cru que la composition d'une pierre factice moins chère et aussi durable que les roches les plus compactes , n'était pas impossible , et qu'un jour on parviendrait à faire d'une seule pièce des murs , des môles , des jetées , des édifices entiers.

Ce gluten est peut-être dans la décomposition du fer : j'ai maintes fois, soit au bord de la mer et parmi les galets, soit dans les terrains que j'ai fait ouvrir , rencontré des masses composées de sable ou d'argile, de silex, de coquilles, de tessons ou d'autres débris, et même de matières ligneuses ; la solidité de ces agglomérations était extrême, et l'on ne pouvait les rompre qu'à coups de marteau. Leur noyau était toujours un morceau de fer , ordinairement fort petit : un clou, une clef, une aiguille.

Des lits de galets mélangés de sable, parmi lesquels on fixerait de distance en distance des morceaux de ferraille, deviendraient en peu de temps un tout compact, surtout si l'on ajoutait à ce sable un peu de limaille de fer. Il faudrait d'ailleurs que ce mélange fât exposé à l'humidité ou fréquemment arrosé. Je crois qu'il serait facile de faire ainsi des chemins durables, car ces matériaux consolidés par la rouille ne paraissent pas sujets à se décomposer.

Une autre étude ayant aussi son utilité, serait celle qui rendrait la craie inattaquable à l'action de l'humidité et de la gelée. Facile à travailler, de quel usage celte craie ne serait-elle pas si, après avoir été taillée ou sculptée , elle pouvait , à l'aide d'une trempe ou d'un enduit, acquérir cette solidité que lui donne quelquefois la vieillesse ou des circonstances non encore définies.

Les matières dont on devrait surtout étudier la nature sont ceUes que l'on trouve partout et que l'on n'emploie nulle part. Les services qu'elles pourraient rendre, bien des exemples le prouvent, ne tiennent souvent qu'à une légère modification dans la manière de les employer. C'est ainsi que tôt ou tard on trouvera des combustibles, des engrais , des ciments pour les arts, et jusqu'à des substances alimentaires, dans des élémens qu'aujourd'hui nous dédaignons et foulons aux pieds, en disant : à quoi bon? Selon nous, il n'est rien qui ne soit bon à une chose quelconque ; la difficulté est de découvrir à laquelle.

Pour revenir à la question, la craie, comme chacun sait, est mi carbonate calcaire auquel sont mêlés , en proportions différentes, la silice, l'alumine, la magnésie et le fer. C'est aux chimistes, en partant de ce point, à remédier à cette prompte décomposition. Je ne doote pas qu'on n'y parvienne, le problème n'est pas là; il est, comme dans tous ceux de ce genre , dans le prix de revient , c'estnà-dire dans la découverte d'un procédé facile et peu dispendieux*

Quand aux diverses espèces de craies de ce département, on en trouvera \la description dans le Mémoire Géologique sur U Bauin d^ Amiens, par M. Ravin, travail qu'on ne peut trop consulter.

J'ai dit que j'avais souvent extrait des sépultures celtiques, des empreintes de coquilles et autres pétrifications marines, et que je ne doutais pas qu'elles n'y eussent été mises en même temps que les lits de silex. J'en ai formé une petite collection dont je donnerai un jonr la description. Quant aux espèces caractéristiques que renienne k craie de nos falaises, et qui font distinguer sûrement les uns des antraf les trois étages dont la masse de ce terrain est composée, en voici k nomenclature rapportée par MM. A. Brongniart et J.-P. Deshayes.

Pour la craie blanche :

Belemnites mucronatus, Schloth.

Catillus Cuvieri, Brong.

Terebratula octoplicata, Sow.

Ostrea vesicularis, Lam.

Spatangus cor anguinum, Lam,

Pour la craie marneuse :

Pecten asper, Lam.

Gryphaea columba, Lam.

Turrilites costatus, Sow, Scaphites squalis, Sow.

Spatangus Bufo, Defr.

Pour la craie glauconieuse.

Nautilus elegans, Mant.

Inoceramus sulcatus, Park.

Pecten quinque-costatus, Sow.

Ostrea carinata, Lam.

Cydarites variolaris, Brong.

Halliroêa costala, Lamx,

Dans le travail que nous préparons, nous ajouterons à cette liste les coquilles fossiles que nous avons nous-même recueillies soit dans les falaises, soit dans les dépôts diluviens, soit enfin dans les gissemens celtiques , en en distinguant soigneusement Torigine.

Le respect qu^avaient les Gaulois pour les chênes et en générai pour tous les grands arbres, était traditionnel. Il leur venait des Celtes qui le tenaient de quelqu'autre peuple plus ancien , de celui peut-être qui éleva les premiers dolmens.

Le culte des arbres, comme la dévotion aux pierres, a continué en Europe long-temps après rétablissement du christianisme. Aussi, de même que les pierres et les idoles , ces arbres furent-ils proscrits : les conciles de Nantes et d'Âuxerre les anathématisèrent comme consacrés au démon, et ordonnèrent de les abattre.

Tout en regrettant ces antiques représentans de la végétation primitive, je dois avouer que .Pordre de leur destruction , considéré comme mesure de simple police, pouvait n'être pas dénué de raison; car il paraît que sous leur ombrage s'était commis plus d'un délit, y compris des sacrifices humains.

Avant cette proscription des arbres votifs, les soins dont ils étaient entourés leur permettaient de prendre une croissance dont il ne reste que peu d'exemples dans nos pays civilisés plus destructeurs à cet égard que ne l'a jamais été la barbarie. Un de ces vieux chênes, trouvé près d'Yseux-sur-Somme, non loin d'Amiens , avait 4 mètres 548 millimètres (14 pieds) de diamètre. H était peat-ét|«

contemporain d^Esus ou de Tentâtes, peut-être même était-il leorainé.

J'ai cité ailleurs Page extraordinaire de quelques ifs et baobabs. J'en rapporterai ci-après d'autres exemples. Des végétaux bien plus chétifs en apparence , n'ont pas moins de vitalité ; il en est qui semblent ne pouvoir mourir que par accident. Sans doute leur existence n'est pas éternelle , mais c'est par siècles et non par années qu'il faudrait en mesurer la durée. II est des plantes qui, dit-on, ne fleurissent et ne fructifient que tous les cent ans ; c'est probablement exagéré; mais admettons que cette fructification soit décennale, les saisons pour ces végétaux, et j'entends ici par saisons le temps nécessaire au développement de la fécondation, sont donc de dix ans.

Des animaux des classes inférieures , surtout parmi les poissons , peuvent , comme les arbres , croître presqu'indéfiniment et ne produire que de loin a loin ; leur vie ou la durée de leur forme doit conséquemment être fort longue.

Quant aux germes, larves , embryons, nous n'assignons point de terme à la leur ; elle ne peut même finir que violemment tant que la dernière métamorphose n'est pas accomplie. Une larve n'a pas d'âge : cet âge ne commence que lorsqu'elle est arrivée par sa transformation finale à l'état d'individu parfait.

Il en est de même des germes : qui sait combien de temps il feat à l'embryon humain pour parvenir à maturité, c'est-à-dire à son organisation complète? Comptez cette multitude de fibres, de nerb, de muscles dont est composé le corps, et voyez si tant de rouages dont l'un est toujours la conséquence de l'autre, peuvent être produits en quelques mois, quand il leur faut quinze ans au moins pour se consolider et arriver à leur complément ou au terme de leur croissance. Or, remarquez que ce complément , ou ce qui se passe depuis la naissance jusqu'à l'âge de puberté , n'ajoute de fait au corps humain que qadqnes livres de chair et de sang , quelques pouces à la longueur des nerfr et des os, mais pas la moindre chose à la complication de la machine qui est entièrement terminée, même avant la naissance de Fen&nt

Les neuf mois de la gestation ne sont donc que la dernière période de la formation du corps qui, avant d'arriver là, a dû passer par nne longue filière de situations et d'élémens divers , et subir ainsi bîco des déplacemens ; car je ne vois pas pourquoi tontes les transitioiis et élaborations auxquelles en raison de sa complexité la forme humaine a dû être soumise, s'effectueraient à la même place, dans une

NOTES ET GOÉRESPONDANGE. 571

même circonstance et dans un seul élément. Tous les élémens ne concourent-ils pas à la formation du corps; et ces principes de notre forme ne peuvent-ils, en tout ou partie, provenir d'une autre région, même d'un autre globe? Où est l'impossibilité? La lumière n'en provient-elle pas. Quand nous voyons la rapidité de cette lumière et celle plus grande encore du regard et de la pensée, comment croire que la distance puisse être un obstacle à la transmission des germes ou de l'essence vitale , au passage de l'anra enfin ! Si cette ame peut par la pensée s'élancer dans l'espace, si elle a conçu l'immensité, c'est que cette immensité ne lui est pas fermée : l'intelligence d'une chose est le premier pas fait vers cette chose ; c'est la garantie de son existence on tout au moins de sa possibilité.

Sans doute la plupart de ces effets échappent à nos regards , comme les causes à notre raisonnement : nos regards sont bornés par la mesure des sens; quanta notre raisonnement, nous le limitons nousmêmes : nos préjugés , notre éducation et nos lois ne lui permettent pas de s'étendre au-delà de certaines données toutes de conventions; nous faisons comme ce mathématicien qui, pour ne pas s'égarer dans ses calculs, tire une ligne en disant : au-delà il n'y a plus rien.

Pour en revenir aux arbres monumentaux des Gaules , feu M. Traullé, d'Âbbeville, cite dans une lettre adressée en 1811 à son collègue à l'Institut, M. Mongez, beaucoup de ces arbres gigantesques découverts dans la vallée de Somme ; il ajoute qu'ils sont tous renversés à angle droit avec la vallée, dont leur cime regarde le centre, et il pense qu'ils ont été ainsi placés par les hommes. Ce n'est pas mon opinion ; il est bien plus probable que leur chute a été produite par une trombe ou un tourbillon, ou bien par une masse d'eau pénétrant à la fois par plusieurs points de la vallée; or, cette catastrophe peut remonter aux temps diluviens.

Dans l'exploration que j'ai faite à ce sujet , j'ai trouvé beaucoup d'arbres couchés; mais j'en ai rencontré aussi dans leur position verticale et sur leurs racines , quelquefois à 6 ou 7 mètres au-dessous du niveau de l'eau.

Les arbres ainsi enfouis dans certains terrains se conservent indéfiniment; ils acquièrent même une dureté extrême et sont susceptibles d'un assez beau poli : le chêne alors a la noirceur de l'ébène; et des i£s trouvés sous le ht de la Somme m'ont servi à faire faire des meubles dont la nuance rappelait celle de l'acajou.

Depuis quelque temps des études sérieuses ont été faites pour arriver à la conservation des bois employés à la charpente et à la construction des navires. Je ne sais si les résultats obtenus ont été complètement satisfaisans , le temps seul le démontrera ; mais celui qui trouvera un procédé certain de durée , surtout s'il peut y joindre rincombustibilité, aura bien mérité du pays.

Les bois , dans leur état de nature , sont plus ou moins durables selon le terrain et l'exposition dont ils proviennent. Cela prouve qu'il faut étudier les arbres dès leur naissance. Le secret de la conservation des bois est peut-être autant dans celui de leur culture et de leur préparation sur pied, que dans les procédés auxquels on les soumet après les avoir coupés. Ce qu'il y a de positif , et les faits que je viens de citer le prouvent , c'est que le bois peut naturellement se conserver pendant des siècles sans perdre de ses qualités. C'est done à l'art à s'enquérir ici des moyens de la nature.

Voici maintenant les exemples que j'ai annoncés de la longévité des arbres. Nous commençons par ceux dont l'âge est constaté par des souvenirs ou des actes authentiques.

On voit dans le couvent de Sainte-Sabine , à Rome» un orange planté en l'an 1200.

A Versailles, est celui qui fût semé par un aïeul de Jean d'Albret, en 1411. n arriva en France en 1500. C'est le premier qu'on ait vu à Paris. On le nomme le Grand Bourbon.

Un lierre, à Gignac, avait en 1819, quatre cent trente-cinq ans. Sa souche avait 6 pieds de circonférence.

Il existe, entre Âbbeville et Buigny-Saint-Maclou , trois aubépiiMB (mespilus oxyacantha) , fort âgées, qui faisaient partie d'un bois (Gadavi sylva), défriché en 1197, comme le prouvent les titres. Ms cette époque, elles en formaient les limites. Ces aubépines sont dans toute leur force et promettent , si la hache les respecte , de vifre encore des siècles.

Les arbres dont l'origine est ainsi connue devraient être conservés avec soin , car ils deviennent des titres précieux pour les archives dsa provinces.

Un if du comté d'York a mille deux cent quatre-vingts ans. L'âge de celui du cimetière de Crav^ford est de mille cinq cents ana^ A Pradburn , comté de Kent , existe peut-être encore l'if «ogiMl M. de Candolle donnait de vingt-huit à trente siècles.

A Axum, dans TAbyssinie, est un dora plante, dit-on, par Ptolëmé Evergete.

S'il n'est pas prouvé que les oliviers du Jardin des Olives, près de Jérusalem , soient les mêmes que ceux qui y étaient du temps de Notre-Seigneur, on ne peut douter qu'ils existassent au premier siècle de l'hégire.

Il en est en Sicile qu'on croit contemporains des Carthaginois, et j'en ai vu en Corse qui n'ont pas moins de sept siècles.

Mais cette antiquité n'est rien auprès de quelques arbres d'Amérique. Le Taxodium du Brésil dure, dit-on, quatre mille ans. Aux îles du cap Vert , Âdanson a retrouvé sur un baobab l'inscription mise par des Anglais trois siècles auparavant. Cette inscription était recouverte de trois cents couches ligneuses. Partant de cette base et comptant les couches précédentes, il a reconnu que cet arbre avait cinq mille cent cinquante ans. Sa circonférence était de 80 pieds. On en trouve de plus gros qui ne doivent pas avoir moins de six mille ans.

Si la hauteur et la grosseur des arbres peuvent indiquer leur âge, les forêts des États-Unis en présentent de bien vieux : on y voit des sapins qui ont 27 pieds de circonférence à 6 pieds de terre et 230 pieds de hauteur.

Dans la commune de Labes, près de Saint-Palais, est un chêne dont le tronc a 20 pieds de diamètre ; il est creux et peut contenir trente moutons.

Le grand châtaignier de l'Etna, dit dei centi cavalH, a 152 pieds de circonférence selon les uns, 178 selon les autres. C'est le plus gros arbre connu. Quelques personnes ont cru qu'il était composé de cinq arbres réunis.

L'âge des graines est plus difficile à constater que celui des arbres; cependant voici des renseignemens assez précis : dans des tombes qui semblent remonter au règne de Clovis on a recueilli , près de la tête des squelettes, des semences dont plusieurs, mises en terre, ont produit des fleurs et des fruits. Ce îali a été signalé en octobre 1835 à la Société Linnéennc de Bordeaux.

Une circonstance non moins prouvée, c'est qu'un ognon trouvé dans la main d'une momie s'est développé peu de temps après avoir été exposé à l'air et à l'humidité.

J'ai entendu dire la même chose de grains de froment provenant des grottes de Thèbes.

Dans le défrichement des bois, quand des plantes inconnues dakis la localité apparaissent , je ne doute pas qu'elles ne proyiennent de graines enfouies depuis des milliers d'années.

La longévité de quelques animaux, sera ci-après , l'objet de remarques comparatives.

Dans la note 28 j'ai parlé des tailleurs d'images et de leurs corporations. Voici l'extrait des statuts de la corporation d'Abbevillev rédigés en 1508 et collationnés en 1688, ainsi que le porte le registre des délibérations de la ville. Je dois cette copie à l'obligeance dn savant auteur de l'Histoire d'AhheviUe , M. Louandre , archiviste, membre de la Société d'Émulation.

• Les entailleurs d'images ne pourront se entremettre ni ouvrer

• d'ouvrages de peintres, ni peintres d'ouvrages de taille pour ce » qu'un peintre pourroit couvrir de son mestier d'estoffes le peinture

• avec mauvais bois, comme obd (aubier), bois pourri et autres tdtes

• et semblables matières frauduleuses, à peine de soixante sons

• d'amende à appliquer à la ville. — Nuls peintres ne pourront tenir

• sous eux ni en leurs maisons nuls valets ni ouvriers dudit mestier

• de tailleur d'images , ni livrer ni mettre en estoffe sur ouvrages » ou images or parti pour fin or, si ledit or parti n'est glacîé » dessus de aucune couleur , se n'est en d'aucuns trous hors de

• vue, comme derrière ou aux cOt^ desdits ouvrages ou images, ou » comme en petits enrichissements qui ne sont de grands coûts oa » estime, et dont ils seront tenus advertir ceux qui les feront estof- » fer. — Item, nuls peintres ne pourront mettre en couleur etenco- » lorer sur pierres ne mettre en oeuvre quelque couleur en leur dit » mestier soit sur bois, pierres ou autres matières, si iceUes couleiin » ne sont bonnes. — Item, nulz desdits tailleurs d'images nepourroiil » ne debvront tenir valets soubz eux ne en leurs maisons ne » entremettre de peindre ni estoffer images, tables d'autd, » neries ne nulles aultres semblables tailles apartenant à leur dit » mestier, tant en pierre que bois que aultres matières, poor les

grandes fraudes qui se pourroient faire, scavoir : lesdits ouvriers pourroicnt couvrir et mucher aucun mauvais bois et autres matières qui ne seroient bonnes. — Item, lesdits tailleurs d'images ne feront.... tables d'autel, machonneries et aultres semblables.... que de bon bois de quesne ou bois de bold d'Irlande sans nul obel, se n'estoient que aulcuns bourgeois ou aultres de ceste ville ou aultres marchands forains voulussent avoir lesdits ouvrages à leur plaisir et volonté de bois d'ormel ou de gauguier moyennant que audit bois de gauguier n'y eut point de bois pourri; et s'il arrivoit que bois pourri fut trouvé audit gauguier lesdits tailleurs debvront oster ledit bois et mettre et enter une pièce de bon gauguier. — Item, que nuls tailleurs ne devront £aire image de pierre mauvaise ou layeuse, car ce seroit chose de fraude; car la gelée , temps humide ou pluvieux fait fendre et mettre en pièces une image d'une telle pierre mauvaise.... mais les devront faire de bonnes pierres et loyalles, et s'il advenoit que en icelles pierres bonnes fust trouvé aucun cailloux, et qu'il fut besoin et nécessité de oster ledit cailloux, lesdits tailleurs ne devront bouter plâtre à part luy et seul, car ce seroit déception puisque le plâtre ainsi mis s'enfle et engrossit et fait fendre les images et autres ouvrages; mais y pourra estre faite et mise , par lesdits tailleurs, une pièce d'aultre bonne pierre et y mettre du plâtre ou ciment autant qu'il sera convenable à faire tenir ladite pièce. Item, nul tailleur ne debvra faire table d'autel en pierre que les machonneries de ladite table ne soient toute d'une pièce , à scavoir vaussures , paniaux, chambranles , pilliers, cul-de-lampe et arcs bouttans, car c'est une matière pesante et ne se pourroit bonnement.... joindre l'un contre l'autre de long; mais lesdites machonneries de taille se pourroient bien mettre Tune sur l'autre. — Item, que nul dudit mestier de tailleur d'images ne pourra livrer ouvrage de pierre de la carrière du Pont-Remi pour pièces de longue, ni pièces de longue pour pièces de.... (illisible) , car entre lesdites pièces il y a différence de bonté ; mais pourront ouvrer lesdits tailleurs desdites pierres chacune à part

soy •

Les tailleurs d'images d'Âbbeville en approvisionnaient non-seulement la ville et sa banlieue, mais encore tout le Ponthieu et une partie de la Picardie: c'était des industries locales celle qui avait le plus de vogue et de débouché. Ces images, quoique assez soigneusement

faites, sont rarement bien dessinées; mais elles ont le caractère de leur siècle et l'on reconnaît facilement l'époque à laquelle elle» appartiennent. La plupart des sujets sont tirés de la Bible ou dq Nouveau Testament; toutefois les figures du paganisme n'en sont pas bannies : les Cérès et les Vénus s'y voient à côté des madones. Da reste, on y rencontre, même parmi les morceaux les moins ancienSt d'étranges anachronismes : j'ai un coffre représentant l'adoration de) Mages, où l'un de ces rois de FOrient, coiffé en ailes de pigeon avec bourse et frisure, et ayant un tricorne à la main, présente ses hommages à l'enfant Jésus. Sur un autre on voit Judith tenant la tête d'Olopheme dont le cadavre est gisant dans sa tente, devant laqudle est une pièce de canon en batterie.

Quelques autres scènes seraient moins faciles à décrire; bienqa'dley aient la prétention d'offrir des siyets religieux, elles sont d'un naturel qu'on ne peut même citer.

Le temps, les vers, l'humidité et le dé£aut de soin ont détroit une partie de ces reliques du moyen-âge. Depuis, la mode en a enlevé, puis dénaturé beaucoup; mais la grande destruction des bois scolptéa remonte à la révolution de 1791. Alors le fanatisme politique fit ce que n'avaient fait ni l'ignorance, ni la barbarie, ni le temps , ni les vers : on brisa , on brûla les images , et la rage de ces nouveau Iconoclastes ne s'arrêta qu'après plusieurs années de dévastation. Que d'antiques souvenirs , que de curieuses légendes disparurent! Un vieux menuisier me disait qu'il s'était chauffé pendant tn»s hivers avec des saints et des saintes, et que par trois fois, renouvelant sa provision au grand dépôt national , il en avait, pour qudqocs assignats , rempli son grenier. Je voulus voir ce grenier, et parmi d'autres bois je trouvai encore quelques bas-relie£s qui ne sont pas les moins précieux de ma collection.

On conçoit que pendant qu'on traitait ainsi les vieilles images, personne ne songeait à en tailler de neuves. Les sculpteurs abbevillois prirent donc un autre métier ou moururent de flEdm. Néanmoins dans ma jeunesse j'ai connu l'un de ces tailleurs de bois. H se nommait Moulin, et n'était pas sans talent. Il en était moins fier que de quelques secrets de métier que les gens de son état se conmnuiquaient par tradition , et qu'ils ne révélaient pas à d'autres. Ces secrets avaient moins pour but la partie artistique que le bénéfice dé. temps et le moyen de hâter la besogne. 11 y avait certaines partm

NOTES ET COKBESPONDAIVCB. 577

de scnlptares et même des figures entières que Moulin exécutait avec une rapidité telle et une imitation si par&ite du modèle, qu'on aurait cru qu'elles étaient faites au moule.

Avec le pauvre Moulin, mort vers 1812, s'éteignit à Abbeville la corporation des tailleurs d'images qui avait duré quatre siècles.

Les statuts de cette corporation , en contribuant sans doute à sa longue existence, prouvent aussi que les abus dont on se plaint aujourd'hui dans la fabrication et la fourniture ne sont pas nouveaux, puisque dès lors on prenait tant de précautions pour les prévenir ou les feire cesser. Tout surannés qu'ils paraissent, les conseils que nous donnent les tailleurs d'images n'en sont donc pas moins bons i suivre, et au lieu de nos ré^emens verbeux, filets à la]^;es mailles qui n'arrêtent que le fr^in, nous ferions bien mieux d'avoir des lois véritablement r^ressives , c^esl-à-dire tranchant nettement la question et déterminant , pour chaque espèce de produit , les âémens qui doivent y entrer. Par exemple, pour le drap de laine, la première condition serait qu'il fût fait avec de la laine ; et la présence du coton dans une manufiacture dite de drap ou dans les tissus qui en sortent, devrait entraîner sa fermeture.

S'il s'agissait de vin, on ne pourrait considérer comme td ce qui n'émanerait pas de la vigne, et le commerce de ce liquide serait interdit a celui qui serait convaincu de mélange et de sophistication.

Dans les travaux d'arts, surtout dans ceux tenant aux monumens publics dont il faut assurer la durée , j'exigerais qu'on n'employât quels matière que le titre annonce; et qu'on n'appdât pas bronze de la fonte colorée, ou pierre du carton et du^ mastic

n en serait de même de toutes les industries : si la loi les dë> finissait d'une manière claire, il n'y en aurait pas tant de douteuses ou dont l'intention plus ou moins bien déguisée' est de tromper le publie et de lui imposer tout autre chose que ce qu'on s'est engagé à feire ou à vendre. En un mot, il fendrait, comme disait la corporation, que nul tailleur ne pût febriquer image de pierre mauoaise et layeuse.

Le bureau que les fabricans de cadiemires viennent d'établir à Paris pour la vérification des châles , est une bonne institution. On devrait l'étendre. Il y a dans chaque ville un poids public et un contrôleur des poids et mesures pour vérifier la quantité ; ne pourraitil «usai y en avoir un pour définir la qualité?

Si Ton me demande ce qui , de tout croire ou de ne rien croîn, nuit le plus aux progrès de la science et de la yérité, je répondrai que c'est de ne rien croire. Mais il est quelque chose de plos nuisible encore , c'est de tout nier sans rien voir , ou bien de ne ▼ouloir rien voir, afin de pouvoir tout nier.

Nos pères prenaient pour des ossemens humains ceux des mastodontes, rhinocéros, éléphans et autres grands animaux; nos pères ayaient tort : s'il y a eu des géans humains , c'est exoeptionnelbment ; mais avons-nous raison d'affirmer qu'il n'ait pas exisié àoe race d'hommes dont la forme pouvait en quelque point diffifrer de la nôtre?

À la fin du chapitre XII je disais que la terre avait eu deux apparitions d'êtres humains et pen^étre davantage. Cette douMe créatioii n'a rien qui blesse ni les probabilités , ni les traditions ; et déjà nous l'avons admise en ce qui concerne les animaux, en reconnaissant, à leur charpente osseuse, que les espèces post-diluviennes ne peavenl descendre des types anté-diluviens.

Quant à la tradition, si nous suivons la cosmogonie hébraSqne, nous voyons avant le déluge la race d'Adam, et après le dâuge oeBe de Noé dont les trois fils , Sem , Cham et Japhet eurent mission de repeupler la terre. Sem et sa postérité occupèrent FAsie orientale; Cham et la sienne peuplèrent l'Arabie, l'Egypte et les antres r^oos africaines ; tandis que les enfans de Japhet s'étendirent dans PAsîe occidentale et l'Europe. Ceci est d'accord avec les souvenirs ds presque tous les peuples ; les noms seuls ont subi quelques aHérations.

Si nous passons aux probabilités modernes, les races mongoles peuvent descendre de Sem; les éthiopiennes de Cham; Japhet serait le père des races caucasiques auxquelles appartenaient les Cdtes, les Goths, et les Kimris, originaires de la Chersonèse tanriqae, doot quelques auteurs font sortir les Gaulois et les Francs nos anetoes» '

Ces trois types sont encore les seuls qu'admette la science actuelle qui les divise ainsi :

Race blanche ou caucasique; Race jaune ou mongolique ; Race noire ou afiticaine.

On peut ajouter trois demi-races :

Malaise ; Polyn^ienne; Américaine.

La race blanche a l'angle facial à 85 degrés.

La race jaune id. à 80 id.

La race noire id. à 75 id. .

Si je cite ici l'angle facial, ce n'est pas que je prétende qu'il indique positivement le degré de l'intelligence: il y a maintes preuves du contraire, et les générations noires ont fourni des hommes dont l'inteDigence ne s'est pas montré inférieure à celle des blancs. Je suis même porté à croire que parmi les cités de l'Asie et de l'Afrique, dont les mines nous étonnent encore par la haute civilisation et le génie artistique qu'elles révèlent, il en est plus d'une dont la race noire était fondatrice. L'inégalité intellectuelle qui semble exister aujourd'hui entre les deux types , inégalité qui peut s'être manifestée autrefois en sens contraire, viendrait, non du point de départ ou de l'origine, puisque tous ces peuples descendent d'un même père, mais de la différence de position, de gouvernement, de mœurs, toutes choses qui peuvent influer sur la volonté et l'action , et conséquemment sur la forme qui en est la conséquence.

Adam et sa postérité ne proviendraient donc que d'une seconde création. Ce que Dieu fît alors, il Pavait fait une première fois; et une première fois aussi , par un déluge antérieur au déluge biblique , il avait condamné la terre.

Plus destructeur que le déluge de Noé, c'est ce premier cataclysme ) qui, en ébranlant notre globe jusque dans ses fondemens, en a changé ^ entièrement la surface. C'est lui qui a détruit toutes les races ter- ' restres, y compris la race humaine ou celle qui la représentait alors / dans la hiérarchie morale.

Ne nous arrêtant plus aux divisions modernes de la famille humaine, nous admettons deux types entièrement distincts :

10 Le type anté-diluvien, type depuis anéanti et qui fut contem-

porain des espèces éteintes dont nous retrouvons les débris fossiles;

20 Le type d'Adam ou celui qui fut témoin du dernier déluge, cdai auquel ont survécu Noé et toutes les races qui sont encore, à quelques légères modifications près, celles qui existent aujourd'hui.

Un long intervalle s'est-il écoulé entre ces deux créations, ou entre la destruction du premier type et la naissance du second? Dieu seul le sait. Si Ton peut hasarder des conjectures sur une question si haute , je pense que bien des siècles ont dû séparer ces deux époques : nous venons de voir que la terre, lors du premier déloge, avait été bouleversée de fond en comble; les végétaux même forent détruits ; avant que les animaux reparussent , ces végétaux ont dû reparaître eux-mêmes; la plante a donc précédé l'animal, comme l'herbivore a précédé le Carnivore, comme celui-ci a précédé Fhomme» et il a dû le précéder de long-temps. En effet , l'animal peut vivre an milieu d'une nature encore convulisive; il vit dans les abtmes et an milieu des tempêtes , il vit même , comme certains poissons » dans une obscurité presque complète.

Il n'en est pas de même de l'homme; il lui £aut un sol stable et une atmosphère égale ; il lui faut surtout une lumière vive sans tee âpre. Or, nous venons de le dire , la terre , envahie par le fea ou par l'eau, a été entourée de ténèbres ou jetée dans quelque partie de l'espace, obscure et glacée. Cet état de la terre était peu propre a« développement de notre espèce , et la race humaine n'a pa paraltie que lorsque la planète , plus rapprochée du soleil et débarrassée àt sa couche de glace, a vu les eaux qui la couvraient s'écouler, pois déteindre les feux souterrains qui s'étaient fait jour; puis enfin sa surfMe se consolider. Alors seulement le germe humain, assoupi sous ks ruines, s'est réveillé, et surgissant au milieu d'une v^tation dfl épanouie et d'une terre peuplée de races nouvelles, il a commencée penser, à agir et à croître.

Le poids énorme de certaines pierres druidiques superposées douter que cette superposition fût un travail humain; j'en ai

moi-même, et j'ai cru que ce pouvait être des blocs erratiques ainsi amoncelés par les eaux diluviennes. Cependant un plus ample examen m'a convaincu qu'à force de bras et à l'aide de terrassemens, on avait pu arriver a ces résultats presqu'incroyables.

Dans des monumens plus rapprochés de nous, on trouve des preuves d'efforts non moins gigantesques ; les murailles des temples de l'ancienne Héliopolis , aujourd'hui Balbeck, offrent des pierres taillées et même sculptées qui ont 69 pieds de long sur 12 de large et 13 d'épaisseur. Il est vrai qu'à cette époque les machines étaient inventées; mais nonobstant la perfection qu'elles ont acquise depuis , nous les verrions avec étonnement enlever de pareilles masses.

Nous dirons donc de l'architecture des anciens ce que nous avons dit de leur sculpture : depuis deux mille cinq cents ans, ces arts, pas plus que l'éloquence et la poésie , n'ont fait de progrès , et ils ont souvent rétrogradé. Ou pourrait même croire qu'en ce moment ils rétrogradent encore. Nous avons horreur du grand et du beau : nous anathématisons la poésie , nous déGgurons l'histoire ; il nous faut des romans et des feuilletons, et partout nous démolissons les palais pour faire des maisonnettes. Héliopolis, Ninive, Thèbes,Babylone, avec leurs murs de granité, n'ont pas duré dix siècles : que sera-ce de nos villes faites de lattes et de plâtre? Un jour aussi l'antiquaire, la pioche à la main, cherchera la place où fut Paris, et il la cherchera en vain.

Si les Celles n'étaient pas des architectes élégans , du moins ils savaient fonder pour l'avenir. Lorsque tous les monumens de l'art et et de la civilisation auront été renversés, ceux de la barbarie seront encore debout; et ces dolmens qui dominaient nos campagnes quand nulle cité n'y apparaissait, s'y montreront encore lorsque depuis long-temps les cités en auront disparu. Cependant qu'il a fallu de temps, de persévérance et d'étude pour arriver de ce menhir informe, à l'élégante colonne dorique, ionique ou corinthienne !

On n'oserait pas appliquer la qualification d'ordre architectural aux dolmens; et pourtant, souvenirs ou symboles, si chacun d'eux avait une signiGcation qui lui fût propre, il fallait bien pour être comprise qu'elle ne s'écartât pas du type connu. L'architecture primitive avait donc aussi ses principes et ses règles.

Après les ordres grecs, parurent deux ordres romains : le toscan et le composite ; puis le gothique, et mille et mille subdivisions et mélanges de tous ceux-ci. Mais les trois premiers ou les ordres

grecs, peut-être aussi le toscan ou rustique, restèrent les plus estimés, parce qu'ils sont pris dans la nature et que la perfection de l'art est de s'en rapprocher. 11 est bien entendu que nous ne parlons que de la belle nature.

L'art de la pose des dolmens ou de leur composition , quand ils étaient formés de plusieurs pierres, a eu aussi ses bons et ses mauvais jours , c'est-à-dire ses époques de progrès et de décroissance. Toutes les pierres celtiques ne présentent ni la coupe pittoresque, ni la grandeur sauvage de quelques-unes dont nous avons donné ailleurs la description.

J'ai dit qu'il y en avait eu de taillées ou au moins de dégrossies. Le temps et les hommes ont altéré ces traces de sculpture, mais non pas si complètement qu'on ne puisse encore les entrevoir.

Il est une série de monumens dits CyclopéenSf grecs selon quelquesuns, mais en réalité d'origine tout aussi obscure que celle des pierres levées.

Viennent après les antiquités américaines où apparaît un caractère spécial qui se rapproche du type égyptien.

Peut-être existe-t-il d'autres types; et quelqu'île ignorée ou les profondeurs d'une forêt encore impénétrable nous cachent-elles ees trésors archéologiques. Pocstum , au centre de la civilisation , n'avaitil pas disparu sous les ronces et après dix siècles d'oubli , n'a-t-on pas retrouvé ses temples presqu'intacts ! Ne désespérons donc pas d'avoir un jour la clé de l'histoire de nos pères , car leurs archives sont peut-être enfouies dans quelque coin du monde.

11 ne faut pas confondre avec les craies naturelles dont nous avons donné l'indication, la craie annulaire des Romains : creta annukaria^ C'est une composition avec laquelle on faisait des bagues qui étaient vitrifiées par la cuisson. (Pline, Histoire naturelk, livre 25).

NOTES ET COURESPONDANCE. 5S3

Nui doute que ces cataclysmes qui ont plusieurs fois bouleversé la terre et détruit tout ou partie des espèces qui y vivaient, ne puissent se renouveler ; il ne faudrait pour cela que le choc d'une comète, un mouvement du globe sur son axe, ou bien une marée un peu plus forte que les autres : alors tous les hommes disparaîtraient de nouveau. Avec eux disparaîtraient aussi les traces de leur existence, si le bouleversement était la suite d'un embrasement , d^une explosion ignée ou électrique , eniin d'une convulsion amenant le choc des corps contre les corps et un broiement analogue à celui qui a produit les granités, les porphyres, etc.

Si , au contraire , ainsi qu'il arriva lors du dernier déluge , la terre n'était qu'inondée ou balayée par les courans , l'antiquaire futur trouverait dans les nouveaux bancs des preuves nombreuses de rexistcnce de ces populations éteintes : des vases brisés, des statues mutilées, des débris de tous nos chefs-d'œuvre attesteraient que des créatures intelligentes ont long-temps séjourné sur la terre.

Ce ne serait plus d'ossemens d'animaux que des régions entières se trouveraient couvertes, mais bien d'ossemens d'hommes, et non-seulement de ceux de la génération qu'aurait atteinte le cataclisme, mais aussi des ossemcns arrachés aux sépultures de tous les siècles écoulés. Qu'on juge de leur nombre ! On s'étonne de celui de certains quadrupèdes, des éléphans par exemple, et l'on dit que la terre, au jour du déluge, devait en être peuplée ; l'on ne songe pas que cinquante siècles peut-être, et autant de générations d'éléphans ont apporté leur contingent à ces amas. Il se pouvait même qu'il n'existât plus d'éléphans nu moment de la catastrophe, et que leurs débris , fossiles aujourd'hui, le fussent déjà à cette époque.

Quant à la possibilité que cette débâcle se renouvelle, non-seulement j'y crois , mais j'y vois même une certitude , et je ne doute pas davantage de la dissolution de notre système solaire, dissolution dont ces destructions partielles ne sont que le prélude : tout ce qui a

commencé doit finir. Qu'est-ce que la terre? Un assemblage de matières, une œuvre créée; or, il n'est pas d'œuvre étemelle.

Bien d'ailleurs de moins solide que cette terre ; Fintérieur en est encore en fusion, et cette matière liquéfiée n'est retenue que par une couche de dix mille mètres à peine. Qu'on se figure une chaudière de deux à trois mille lieues de diamètre où bouillonnerait de la poix enflammée, et l'on concevra qu'il suffise d'une fissure pour que la matière s'épanchant d'un côté, la machine perde son équilibre. Il suffirait même , pour en faire éclater l'enveloppe entière , d'un degré de plus d'incandescence ou de la chute d'une étincelle dans quelque réservoir d'air inflammable, comme il doit s'en trouver dans les cavernes du centre.

Selon Halley, la dépression du niveau de la mer Caspienne et des contrées qui l'avoisinent, relativement à l'Océan, est la suite du choc d'une comète : c'est là qu'elle aurait fait son trou. Selon M. de Boncheporn , douze de ces chocs ont déterminé les douze cataclysmes géologiques dont notre globe porte les traces.

11 ne serait pas impossible que ces douze atteintes provinssent de la même comète , qui ayant rencontré autant de fois la terre , la rencontrera encore à chacune de ses révolutions futures. Il esl vrai que ces révolutions n'ont lieu que tous les six mille ans oa plus. Ce serait donc la dernière qui aurait produit le déluge de Noé» et ce sera la première qui amènera le treizième cataclysme géologique.

Si l'on savait combien de siècles se sont écoulés entre ce dernier choc et le précédent , on saurait combien s'en écouleront jusqu'à la plus prochaine atteinte.

La terre n'est certainement pas le seul globe qui soit exposé à ces conjonctions redoutables ; il est à croire qu'elles atteignent à leur tour tous les globes, et qu'elles sont périodiques. Si nous les appelons accidens et n'y voyons qu'une catastrophe, c'est que ne les définissant qu'en partie, nous n'en saisissons ni la cause, ni le but ; mais la réflexion nous dit qu'il ne peut y avoir de contre-sens dans Forganisation des choses, ni dès lors de destruction véritable.

Au surplus, malgré la conviction où je suis que ces crises ne sont qu'un moyen de rajeunissement et de progrès, je suis loin de soahaiter que la science arrive à en préciser l'époque. Notre intdligence humaine est encore trop faible pour embrasser ces vastes qaestifiDty

et trop d'individus confondant l'enveloppe avec la vie, n'y verraient qu'un désastre sans compensation, ou qu'un jour sans lendemain.

Mais si Dieu, dans sa sagesse, nous a voilé une partie de ces secrets de l'avenir, il n'a pas voulu nous les cacher entièrement : la prévision en est dans la raison de l'homme et même dans l'instinct des animaux. Ceux-ci, nous l'avons partout remarqué, annoncent, par l'inquiétude qu'ils éprouvent , l'approche des tempêtes , des ouragans , des tremblemens de terre, des éclipses et probablement des comètes: ils les sentent venir et en prévoient les effets. Or , qu'est-ce que la prescience ou le sentiment inné d'une chose, sinon l'expérience et le souvenir de cette chose? Cette crainte du désordre des élémens, même avant que ces êtres en aient souffert sous leur forme présente , n'est-elle pas la preuve qu'ils en ont été atteints sous une forme passée, et que, déjà, ils ont été acteurs ou témoins de ces grandes scènes de dévastation.

Aux probabilités d'un nouveau déluge par le retour de la comète qui a amené le précédent, probabilités qui deviendraient certitude si cette comète était encore ce qu'elle était, on peut opposer le doute de cette existence intégrale ou de la conservation de l'astre dans ses dimensions primitives. En effet, si les comètes sont, comme je le pense, des astres en dissolution, on peut les comparer à ces corps piriteux qui s'entr'ouvrent en rayons divergens, puis tombent en efflorescence, ou bien à des globes dont l'enveloppe aurait une fissure par laquelle s'échapperait peu ù peu toute leur substance intérieure, déperdition qu'indiquerait ce flux de lumière que nous appelons la queue ou la crinière des comètes. On comprend qu'affaiblis dans leur poids, leur volume et leur solidité, ces astres malades deviennent de jour en jour moins redoutables pour les corps qu'ils rencontrent.

On conçoit aussi qu'après la réduction de leur volume les chances de ces rencontres sont plus rares.

On conçoit enfin que l'affaiblissement étant parvenu à son comble, l'écorce se rompe , les parties se séparent , l'astre s'écroule et disparaisse en fragmens ou en poussière; et ces brouillards secs et poudreux qui atteignent quelquefois la terre et cette ceinture de corps pierreux qui l'entourent, ne seraient que des débris de monde tombés en dissolution.

Apres un certain nombre de révolutions, la plupart des comètes ont donc cessé d'être à craindre, et celles dont les dimensions gigantesques

et réclat sinistre effrayaient tant nos pères, et ne les efirapient pas sans raison, réduites à des proportions plus simples, offrent aujonf' d'hui un aspect moins menaçant et un danger moins grand. La comète diluvienne semblerait être de ce nombre : les transmutations qu'elle devait opérer dans notre organisation géologique sont accomplies. Après plusieurs cbocs effroyables qui ont en quelque sorte broyé h terre, il n'est, en dernier lieu, résulté de son atteinte qu'un cataclysme aqueux qui a épargné même une partie des êtres alors vivans. Il est donc à croire que si un nouveau choc se faisait sentir, il serait moins désastreux encore.

11 est même possible que cette comète, devenue tout-à-feit inoffensive, soit une de celles que nous avons vue passer près de nous, sans que sa lumière incertaine et son noyau amoindri nous indi* quassent dans ce soleil déchu , cet astre autrefois si terrible.

Les comètes nouvelles , et je nomme ainsi les astres nouvellement lancés hors de leur orbite par un commencement de décomposition ou par le choc d'une autre comète , sont donc réellement les plus â craindre, parce que dans cette première période de leur impulsion leur rapidité est sans égale , et que n'ayant pas encore frayé lenr route, ils peuvent à chaque instant s'en détourner. C'est ainsi qu'an seul de ces astres vagabonds pourrait désorganiser un système solaire et changer en autant de comètes toutes les planètes qui le composent. C'est donc vraisemblablement une comète nouvelle et inattendue qaà amènera la destruction de la terre.

Diverses trouvailles viennent encore d'être faites dans les bancs diluviens ouverts depuis quelques jours aux approches d'Abbevâte. J'ai suivi les tranchées avec attention. J'ai reconnu la même nature de terrain que dans les autres gissemens et à peu près la même sopcirw position de couches ; seulement j'y ai remarqué plus de grès erratiqoes

et plus de silex d'un fort volume.

Parmi les morceaux que j'ai recueillis est une hache en silex JiODt,

longue de 12 centimètres, large de 6, épaisse d'un peu moins de 2, soigneusement taillée, et tranchante dans toute sa circonférence, sauf à la base qui est coupée à angle droit.

Une autre en beau silex jaunâtre nuancé de vert, est plus grossièrement faite. Ses dimensions, sauf Fépaisseur, sont à peu près celles de la précédente. Elle a la coupe anguleuse d'un fer de lance.

Une troisième, d'un tiers plus grande, est en silex plaquette couvert de son écorce sur les deux faces, mais taillé tout autour et dessinant nettement une amande un peu évasée, ou une pomme de pin aplatie. Les haches en plaquette ainsi coupées et ne laissant aucun doute quant au travail, sont rares.

Quelques autres haches d'une dimension moindre , ou plus ou moins altérées , ne méritent aucune notice spéciale. Presque tous ces morceaux étaient dans une couche de sable ferrugineux, à 3 ou 4 mètres de la superOcie.

Outre CCS haches, j'ai trouvé plusieurs silex préparés avec l'intention de leur donner la ressemblance d'un être vivant. Cette intention était manifeste , surtout dans la position des yeux indiqués par un éclat enlevé en creux.

Quelques autres pierres sont creusées plus profondément et de manière à servir comme petits vases; mais le travail humain n'y offre pas la même certitude.

J'ai remarqué encore de ces silex ayant l'apparence d'un prisme ou d'un fragment de crystallisation. Je suis porté à croire que ces pierres servaient de chevilles ou de coins.

Un silex ébauché en boule était au fond d'une des tranchées. Provenait-il de la surface ou appartenait-il au terrain diluvien? Je n'ai pu m'en assurer. Ces boules taillées , si communes dans les sépultures celtiques, sont rares dans les bancs diluviens.

Malgré mes recherches , je n'ai trouvé dans ces nouveaux bancs que de faibles parcelles d'ossemens fossiles : c'étaient encore des débris de dents de gros mammifères.

J'ai (lit ailleurs et fort longuement ce que j'entendais par création; mais pour rintelligence des pages où je me suis servi de cette expression , je vais expliquer de nouveau comment je conçois Taction créatrice dans son application à Texistence de Fêtre et aux œuvres de cet être.

Le genre humain, avec Texpérience des siècles et tous les calculs de la science , tous les mélanges de la chimie, toutes les analyses de rétudc et tous les efforts du raisonnement , n'est pas arrivé à produire un être organisé ; il n'a pas pu créer la plus petite mousse, le plus misérable insecte; disons plus, pas même un grain de sable, une moUécule, un atome. Pourquoi? C'est qu'il n'y a pas de créatioD proprement dite : rien ne saurait être fait de rien. Créer ne peut donc être qu'une modification heureuse de la matière : c'est mettre en ordre, c'est arranger, c'est organiser; il n'y a pas d'autre création possible, le bon sens le dit. Ce qui existe n'est que la suite de ce qui était, comme ce qui sera ne pourra être que la continuation ou la modification de ce qui est aujourd'hui.

Absohiment parlant, rien ne commence, rien ne finit : tout change de forme ou d'apparence, mais le principe reste, et l'élément, an fond, est toujours le même.

Si nous appliquons ceci à l'œuvre de l'intelligence, l'œuvre yolontaire ou raisonnée, nous en sentirons mieux encore la vérité. Toute combinaison est le résultat d'une action, toute action est la suite d'une pensée; or , la pensée ne peut émaner que d'une volonté, c'està-dire d'une individualité et d'un être.

Ce qui constate l'être à nos yeux matériels, c'est sa forme. Est-ce de cette forme qu'a pu naître la pensée, et le corps a-t-il vécu avant que celte pensée ou la vie ne l'occupât? Certainement non.

Si le corps n'a pas précédé la pensée, ou s'il n'a pas agi avant que de vivre; s'il n'a pas créé cette pensée, c'est-à-dire cette vie même, c'est donc elle qui a créé le corps.

Ib se sont créés ensemble, dira-t-on. Impossible ; nous venons de voir que quelque chose ne pouvait naître de rien : eh bien ! cette chose ne peut pas naître davantage d^une chose où elle n'est pas. Si elle en naît ou en sort, c'est qu'elle y était, c'est qu'il y avait deux choses.

Par conséquent si la matière et la pensée sont deux principes distincts, en d'autres termes si la matière n'est que la matière, si la pensée n'est que la pensée, la pensée ne peut pas plus naître de la matière que celle-ci ne peut naître de la pensée. Seulement l'une peut user de Fautre, ou en faire l'application à elle-même ou à son œuvre. Mais comme pour ceci il faut vouloir, et que la matière inerte par sa nature n^a ni volonté , ni pouvoir, il faut bien, quand un corps agit et qu'il a en lui la pensée, que ce soit cette pensée qui d'abord ait fait ce corps, ou que l'ouvrier ait existé avant l'œuvre, et la cause avant l'effet; car non-seulement on ne peut faire quelque chose de rien, mais aucune chose ne peut se faire seule, ou sans cause. Tout ce qui arrive en ce monde , même ce que nous appelons hasard , est nécessairement la conséquence d'une action présente ou passée; dès lors comment expliquer la naissance d'un être (et par naissance nous entendons ici la manifestation de la forme) si une pensée ne l'a pas précédée?

En admettant, nous objectera-t-on , qu'une pensée ait réellement précédé la forme, qu'est-ce qui nous prouve que c'est la pensée de celui qui est revêtu de cette forme, et que cette pensée, comme la figure qui la représente, n'est pas l'œuvre d'un tiers?

Impossible encore ; le plus simple raisonnement nous le dit et l'équité nous le confirme; car si cette forme, expression de la pensée d'un tiers, est une création étrangère à elle-même et au but vers lequel elle doit marcher , et si , d'un autre côté , cette forme détermine la pensée de celui qui en est revêtu, évidemment cette pensée n'est pas plus la sienne que la symphonie n'est l'œuvre de l'instrument qui sert à Fexécuter; or, n'ayant en propre ni sa forme, ni sa pensée, cet assemblage de matière et d'esprit que nous appelons un être n'est réellement pas un être, mais un mythe, un non sens ou une simple machine.

Mais que la forme soit la création de sa propre pensée, de la pensée qui ranime ou de celle d'un tiers, et qu'elle soit ou non mécanique, vous avez reconnu que ce qui constitue l'être ou l'individu est une forme vivifiée par la pensée; vous avez également admis qu'on ne

pouvait extraire une chose que de la chose où elle est. Cette ame se trouvait donc dans ce tiers dont émanent la forme et Tanimation de cette forme. Alors ce ne serait pas une ame qui en aurait créé une autre, mais une ame qui se serait séparée d'une ame, ou qui, pour me servir de Texpression vulgaire , se serait dédoublée. Ainsi , il y aurait là non un créateur, mais deux individualités.

On me répondra que Tame a pu se scinder et céder une partie d'elle-même. Je sais qu'on a émis souvent ce système de la fractionnabilité de l'ame, et qu'on a dit que la paternité ou la maternité était une transmission pure et simple d'une portion de la vie du père et de la mère, dont l'union produisait à la fois le corps et l'ame de l'enfant, et on en a conclu que la génération était une création.

Non, la génération n'est pas une création : une création est une œuvre de l'intelligence, et la génération ne l'est pas. Le père , ou le générateur, n'est que l'instrument passif d'une pensée qui n'est pas la sienne, d'une pensée tenant à l'ordre général et à l'organisation de l'univers, d'une pensée de Dieu enfin. Ainsi, le père ou la mère n'est pas plus l'auteur du fils que le creuset n'est celui de l'or qu'il aide à fondre; et la faculté génératrice est dans son principe , comme dans ses conséquences, étrangère à l'être qui en est l'instrument; c^r moralement elle ne lui donne rien, elle ne lui ùte rien; le généré existe, le générateur existe aussi , et le généré peut mourir avant le générateur; bref, l'un n'est pas l'autre et chaque individu reste lui-même.

Si l'ame pouvait créer une autre ame, ce serait en lui cédant une partie d'elle-même; mais alors chaque fois qu'un être donnerait la vie à un autre, la sienne devrait diminuer d'autant.

Si l'ame était divisible, pourquoi la forme ne le serait-elle pas? Pourquoi un homme coupé en deux ne deviendrait -il pas deux hommes? Qu'on ne cite pas ici les polypes dont chaque tronçon devient un individu complet , car je répondrai , que si cela arrive « c'est qu'il y a un germe ou un individu complet dans chaque tronçon, comme il y en a un dans chaque branche qui sert de greffe ou de bouture; et la seule induction que je tirerai de ceci, c'est que nous prenons pour un être ce qui est la réunion de plusieurs, ou peut-être même ce qui n'est que leur enveloppe et leur ruche. Qu'on y réfléchisse : admettre la fractionnabilité de l'ame, c'est détruire sa volonié et dès lors sa responsabilité. La volonté, c'est l'individualité; il n'y a pas de volonté collective. Plusieurs individus peuvent vouloir la

même chose; ils peuvent le vonloir plus ou moins fortement, mais ce vouloir n'en demeurera pas moins personnel; la preuve, c'est que s'il se concentrait dans un seul, tout le reste devenant mécanique et agissant par une impulsion qui ne serait pas la sienne, ne devrait compter que comme élément. Supprimez la volonté , il n'y a plus d'action, il n'y a plus d'être : tout est matière et néant. Scindez cette volonté, vous l'annulez également. On peut vouloir plusieurs choses, on peut faire naître ce vouloir chez d'autres , mais ce n'est pas notre propre vouloir que nous leur donnons, parce qu'en le leur donnant nous ne l'aurions plus , c'est seulement le sentiment de limitation que nous éveillons en eux.

Je le répète, l'ame est une et son unité n'est pas plus divisible que celle de Dieu. Elle ne peut donc rien détacher d'elle-même pour en pourvoir un tiers : elle est un tout et doit rester un tout. Si un individu pouvait donner la vie à un individu, ce serait en le mettant en son lieu et place , c'est-à-dire en cessant lui-même d'être un individu. Mais pour cela, il faudrait que la transmission fut immédiate ou plutôt qu'il n'y eût pas de transmission, et qu'une individualité pût continuer une autre individualité. S'il en était autrement, s'il y avait une interruption, ne fût-ce que d'une seconde, il y aurait mort d'une part et naissance de l'autre , et conséquemment deux individus.

Si, au contraire, cette interruption n'a pas lieu, s'il y a continuation d'un même principe, si l'ame ne quitte une forme que pour en produire une autre, l'enveloppe seule a changé et l'ame est restée la même ; dès lors il n'y a pas eu de création d'ame , mais un isimple renouvellement de la forme.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que si Famé ne peut rien détacher d'elle-même, elle ne le peut pas plus de celle d'un autre ; elle ne peut donner la vie à personne , parce que de fait elle ne peut l'ôter à personne; elle peut seulement briser la forme, elle peut aussi aider à la reproduire, mais la vie et la forme sont deux choses distinctes.

Est-H^e cette reproduction de la forme que l'on nommera création? On le peut; mais alors il faut aussi que cette création soit en rapport avec la pensée créatrice, il faut même qu'elle en soit la mesure et l'expression exacte; car s'il est irrationnel d'admettre une action sans un individu, il n'est pas plus admissible de séparer la force et la taille de cet individu de celles de la pensée dont il émane.

Nonobstant cette création de la forme et son renouyellement incessant, rêtre a-t-il commencé? Non; car s'il avait commencé, il devrait finir. Reconnaître un commencement à l'être, c'est répudier son immortalité. Mais si l'être n'a pas commencé comme cause, il a commencé comme effet, c'est-à-dire qu'il a commencé à agir. *

On nous demandera à quelle époque a commencé cette action de l'être? — Elle a commencé lorsqu'à surgi sa première pensée ou son premier désir. Jusque là, l'ame assoupie était inerte, comme elle pourrait Fêtre encore, ou comme elle peut le redevenir; car le désir satisfait , si la pensée s'arrête , l'action cesse , l'être retombe dan» son sommeil.

Si, an contraire, la pensée se développe, si le désir renaît et s'accroît, l'action s'étend dans la même proportion. Alors cette pensée se croise et se complique avec d'autres pensées, et la matière, suivant pas à pas tous les mouvemens de l'intelligence, en exprime les phases diverses.

La pensée ainsi matérialisée et appliquée à l'action de la vie, est ce que nous appelons le corp$ > qui , de même que toutes les œuvres combinées, a eu un principe et un progrès, et est passé successivement de l'état simple à un état moins simple et de celui-ci à un état complexe. C'est ainsi qu'à la figure primitive de l'être et à son premier organe, en ont succédé d'autres représentant, par leur plus ou moins de complication ou de perfection relative, la croissance et la décroissance de cette ame, avec toutes les oscillations de la faculté pensante, dans son développement comme dans sa rétrogradation.

Nous reconnaissons donc ici deux grandes démarcations de Tétai de l'ame, deux sortes de vie, pour ainsi dire :

V^ La vie non encore agissante, vie du germe ou de l'embryon, qui n'a pas de besoins ou dont les besoins sont satisfaits sans qu'il en ait la conscience et sans qu'il y pourvoie lui-même ; vie, dès lors, purement végétative;

20 La vie après son réveil, la vie qui pense et qui veut, la vie qui s'est manifestée par un corps et qui agit à l'aide de ce corps.

La première période de la vie, est donc la faculté sans raction; la seconde, c'est cette faculté mise en action.

La première période, ou la vie facultative, n'a pas commencé.

La vie active a eu son commencement.

La première, ou la faculté, ne peut pas finir.

La seconde , ou Faction , peut finir , mais jamais d'une manière absolue : tôt ou tard, il faut quMle recommence.

Elle s'est manifestée la première fois dans Têtre par la pensée.

C'est encore par la pensée ou par la volonté qu'elle s'y manifestera de nouveau.

Mais cette première pensée de Têtre, cette pensée qui a éveillé l'ame et la réveillera sans cesse , cette pensée qui est la puissance de Dieu même et le levier par lequel il soulève les mondes , les lance dans l'espace ou les enchaîne dans un cercle qu^ils ne peuvent franchir, cette pensée dont le développement et la crbissance n'ont pas plus de bornes que Timmensité, quelle cause, après ce long repos, ce sommeil des siècles, a pu la mettre en mouvement? Quelle cause aussi a pu maintenir ce mouvement et lui donner une impulsion progressive? Nous Pavons dit: c'est la nécessité , c'est le besoin, le désir, le plaisir ou la douleur.

Sans étendre plus loin cette dissertation que l'on pourrait considérer comme étrangère au sujet , nous concluerons , comme nous avons commencé, en répétant : l'homme peut édifier des cités et composer des chefs-d'œuvre; mais quelque puissant qu'on le suppose, il ne pourra pas créer un brin d'herbe. Pourquoi? Cest qu'une forme vivante ne peut pas plus être Tœuvre d'une autre forme vivante qu'un être ne peut devenir un autre être.

Quant aux formes inertes , à ces cités, à ces cheCsHTœuvre, comme à ce grain de sable , nul encore ne peut les produire si on ne lui en fournit la matière. Ainsi , sous quelque rapport qu'on l'envisage , créer effectivement ou ajouter quelque chose à la somme matérielle des choses est impossible , et la création , quelle qu'elle soit , n'est réellement qu'une mise en œuvre.

Le grand nombre des silex coupés de la même manière que j'ai extraits des bancs diluviens a surtout déterminé ma conviction sur

la réalité d'un travail humain dans cette coupe. Quelqu'un , dont j'apprécie d'ailleurs le haut savoir, mais qui n'a pas eu encore l'occasion d'examiner ces silex , a fait de ceci le motif d'une objection: « La nature, m'écrit-il, produit seule de ces ressemblances parfaites ; dans les objets d'art , quel qu'en soit le fini oa même l'imperfection , s'ils n'ont pas été faits au moule , il peut y avoir des rapports d'ensemble, mais non une identité absolue de détails. Ce qu'on prend pour un travail ne doit donc être qu'un effSet tout normal qui se renouvelle et se renouvellera toiyours, parce que la brisure de certains corps doit se répéter d'une manière uniforme, comme certaines substances doivent se cristalliser invariablement par les mêmes angles. »

A ceci, ma réponse est que d'une brisure natureUc à une coapore faite , la différence est telle , qu'il est difficile de s'y méprendre ; chacun peut en faire l'expérience.

Quant au grand nombre des mêmes objets , il indique seulement que l'œuvre de ces pierres et la forme qu'on leur donnait tenaient à un usage politique , religieux ou commercial. Quiconque a visité l'Egypte a été frappé de la quantité presque incroyable de scarabées et autres simulacres en pâte que l'on y trouve. Il en est de même de quelques amulettes qu'on rencontre inévitablement dans toutes les fouilles qu'on fait faire autour de Rome ou de Naples.

Que faut-il induire de cette répétition si constante des mêmes œuvres en silex? C'est que les peuples primitifs avaient aussi leurs scarabées et leurs amulettes, ou, comme nous l'avons dit, leurs monnaies, leurs chiffres, leur écriture, leurs signes, dont le silex était la matière ordinaire.

Quant à la ressemblance de ces formes entr'elles , si elle était aussi complète que celle d'une ammonite à une ammonite, d'un oursin à un oursin , ou d'une aiguille cristallisée à une autre aiguille du même groupe, nul doute qu'il ne fallût y voir un effet naturel. Biais je n'ai jamais prétendu que ces pierres taillées fussent mathématiquement semblables, et si on l'a entendu ainsi, c'est que je me suis mal exprimé; leur ressemblance est celle qui est possible entre les copies d'un même modèle, c'est la ressemblance que vous remarquez dans nos écoles entre les dessins d'élèves copiant la même académie. On voit que tous ont voulu faire la même chose, et, en effet , vous la reconnaissez partout; mais avec la même intention, ils ont poortant

fait des copies qu'un étranger pourra trouver semblables, sans que le maître les confonde jamais. Eh bien ! c^est précisément ce qui arrive pour nos silex.

Ce n'est pas que je n'en aie rencontré quelques-uns qui eussent une identité presque complète , mais c'était l'exception , et je n'ai cité ce fait que comme rare et digne de remarque.

La durée de la vie des végétaux a été le sujet d'une note précédente. Nous allons parler de celle des animaux.

Ce n'est pas la valeur réelle de chaque créature, la perfection de sa forme, la finesse de ses organes ou la hauteur de son intelligence qui deviennent pour elle une garantie de conservation : la mesure de sa vie n'est nullement en rapport avec celle de son mérite ; et les espèces les plus précieuses ne sont ni les plus vivaces, ni les moins sujettes aux accidens.

Ce ne sont pas non plus celles qui ont le moins d'ennemis : par un de ces contrastes si fréquens dans la nature, les races les plus belles et les plus fortes n'ont pas d'adversaires plus redoutables que certaines tribus chétives ou inoffensives en apparence, et tous les grands animaux d'une contrée, en proie aux attaques incessantes d'un animalcule inconnu ou de quelque misérable larve , perdront à la fois leur force et leur courage. Aussi, voyons-nous même ceux qui sont réputés les plus braves, le bufQe, le taureau, le cheval, fuir saisis d'épouvante devant l'aiguillon d'un taon ou le bourdonnement d'un cestrc; et ce n'est pas sans raison : les rennes de plusieurs provinces du nord ont été décimés et le sont encore par un diptère de cette famille qui s'introduit dans leur naseau ou leurs oreilles, pour y déposer ses œufs, lesquels bientôt transformés en larves, amènent inévitablement la mort de l'animal dont elles dévorent la cervelle.

Je pourrais citer bien des faits de cette nature; et les migrations d'animaux utiles , leur disparition d'un pays ou leur extermination

totale D*a souvent pas d'autre cause que la présence de quelque insecte dangereux ou incommode.

L'intervention d'un ennemi vivant n'est même pas nécessaire : les émanations putrides d'un marais, un brouillard, un vent trop chaud ou trop froid, une pluie d'orage, une grêle va changer en un vaste ossuaire cette plaine où paissaient cent troupeaux.

L'homme lui-même n'est pas à l'abri de ces atteintes, car lui aussi figure parmi les créatures fragiles; s'il n'est pas celle qui est la plus exposée aux attaques des animaux, ou s'il sait mieux s'en défendre, il est réellement l'une des plus impressionnables aux âémens; et la liste des infirmités auxquelles il est sujet excède celle des maladies de toutes les autres espèces réunies. Cependant tous ces fléaux sont moins à redouter pour lui que la main de ses semblables , et journellement l'erreur, le caprice, l'ambition ou la spéculation d'un seul homme va en faire souffrir des milliers , et une moitié de la race humaine périt victime de quelques-uns. Si vous en doutez , lisez rhistoire.

Ainsi , qu'il s'agisse des plus vils insectes ou des plus nobles créatures , la mort frappe à toute heure , en tout lieu. Cette loi de destruction semble être tellement inhérente à la nature terrestre» que tout sur cette terre a été prévu pour que l'extermination ne s'arrête ni ne se ralentisse jamais : partout à côté d'un moyen d'existence , il y en a dix de mort; et il est des êtres et même des espèces entières, qui , dans leur soif inextinguible de meurtre et de sang , semblent n'avoir d'autre mission que de tuer.

La conséquence de ceci est que bien peu de créatures parcourent leur carrière entière, et qu'il n'en est pas une sur mille, les honunes compris , qui meure de vieillesse.

Maintenant si Ton nous demande à quel «^e commence la vieillesse» nous dirons que cela dépend non-seulement de l'espèce , mais de l'individu ; que de deux personnes d'âges divers , si nous prenons on exemple chez nous, la moins âgée peut pourtant être réellement la plus vieille, et que la durée de la jeunesse est comme celle de la ne, fort inégalement répartie. Bref, il y a des vieillards de tout Ige» et la décrépitude peut commencer avec la vie.

Nous avons dit que les germes, les larves, les chrysalides pouvaicot demeurer presque indéfiniment dans cet état mixte ou chrysalidal, parce que leur action ou leur vie effective ne datait en réalité que da

jour où leur forme se complétait. Mais il est des êtres qui, même après leur développement ou leur dernière transformation, peuvent, quand ils sont séquestrés et à Fabri de tout contact, vivre sous la même forme aussi long-temps que les germes, dont d'ailleurs leur état d'inertie les rapproche beaucoup ; c'est ainsi qu'on a trouvé , diton, au centre de blocs de pierre, des crapauds ou autres reptiles qui devaient y être enfermés depuis la formation du bloc.

Des grenouilles gelées au fond d'une glacière, et gelées au point que leurs extrémités se brisaient comme le verre, ayant été présentées à une chaleur douce, se sont ranimées et ont vécu plusieurs mois encore ; mais on ignore depuis combien de temps elles étaient dans cet état, seulement on savait que la glacière n'avait pas été épuisée depuis plusieurs années.

Des rotifères, petits animaux qu'on rencontre dans le sable des gouttières, ont été conservés quinze ans dans des boîtes hermétiquement fermées ; puis ayant été mouillés , ils ont repris immédiatement leur agilité première.

Parmi les créatures d'un ordre plus élevé, les espèces aquatiques sont celles qui paraissent vivre le plus; peut-être parce qu'elles sont moins exposées aux variations de la température. On cite les carpes des fossés de Fontainebleau, dont quelques-unes, reconnaissables à une marque particulière, vivaient encore au commencement de ce siècle; elles dataient, dit-on, du règne de François I*'.

J'ai vu pêcher dans le lac de Pasignano un brochet qui avait quatre pieds et demi de long et pesait soixante-cinq livres. Si l'on en juge à sa taille et au temps que les poissons mettent à croître quand ils sont parvenus à une certaine dimension, celui-ci devait être fort vieux. On m'a assuré qu'il y en avait de plus gros.

Le professeur Pallas assure qu'il existe, dans le V<dga, des esturgeons du poids de neuf cents livres. L'esturgeon, au sortir de l'ceuf, est à peine visible; il lui faut sans doute bien du temps pour acquérir ce volume.

On assure qu'une baleine de 30 mètres de longueur, ne peut pas avoir moins de cinq cents ans.

Parmi les oiseaux , les perroquets atteignent un âge très-avancé : j'en ai connu un appartenant à ma bisaïeule et qui était depuis plus de quatre-vingts ans dans la famille.

Le corbeau passe aussi pour vivre fort long-temps , et il en est de

même des petits oiseaux de volière, lorsqu'on en a soin. J'ai vu un serin de vingt-sept ans. Mon père a conservé, pendant plus de trente ans, deux cardinaux-dominicains , et ils n'étaient pas jeunes quand ils arrivèrent d'Amérique. L'un est mort de vieillesse ; mais l'autre , quand il périt par accident, avait encore toute la vigueur de la jeunesse.

Parmi les quadrupèdes, l'éléphant atteint, dit-on, l'âge de cent ans. On a dit la même chose du cerf; c'est une erreur : il ne vit guère plus que le cheval , c'est-à-dire vingt-cinq à trente ans au plus.

En général, les mammifères vivent peu, et l'homme n'est pas celui qui vit le plus. Voici cependant quelques exemples d'une longévité extraordinaire :

En 1772, dans un petit village de Basse-Bretagne, près du Conquet, Jean Causeur est mort à cent vingt-cinq ans; quelques-uns disent cent quarante-deux.

Joice Hclh, nourrice de Georges Washington, est morte à New-York le 22 février 1836, âgée, dit-on, de cent soixante-deux ans.

La négresse Louisa Truxo a , dit Stedman , vécu à Cordoue-de- Lucuma jusqu'à l'âge de cent soixante-quinze ans.

A la fin d'octobre 1834, est mort à Polosk, sur les frontières de la Lithuanie, un homme qui avait atteint sa cent quatre-vingt-huitième année. Marié à quatre-vingt-treize ans à une troisième femme, il eo avait eu plusieurs enfans.

Ceci n'est que l'exception : le terme moyen de l'âge de l'homme n'est guère que de trente-trois ans.

Maintenant quels sont les êtres chez qui la vie est la plus tenace, c'est-à-dire qui résistent le plus long-temps aux besoins, aux maladies et aux blessures?

J'ai vu une mouche vivre pendant vingt-quatre heures sans tète.

Des coléoptères percés d'épingles ont vécu trois mois ; on en a vu dans cet état boire et manger.

Une tortue, à qui on avait enlevé la cervelle entière, a véca pendant six mois en remplissant toutes les fonctions ordinaires de la vie. Elle est morte par accident.

Des chats ont survécu à des chutes énormes, à des blessares incroyables.

En général, il £aut peu de chose pour tuer un homme, et beaucoup moins que pour tuer un animal de force égale et même d*one force inférieure. La cause de ceci est que l'homme meurt non moins souvent

de la souffrance morale ou de la peur de mourir, que de la maladie réelle : à ses maux se joint Tinquiétude qui les envenime et les rend incurables.

On pourrait cependant citer quelque3 traits de la vitalité de rhomme; mais ils sont tellement rares, quHls peuvent passer pour de véritables prodiges. En voici un qui a eu de nombreux témoins:

M. M , oilicier du génie, eut la cuisse emportée par un boulet

sous les murs de Moscow. Oublié sur le champ de bataille, il y resta vingt-quatre heures. Transporté à Moscow, il y était encore lors de rincendie et fut retiré presqu'asphixié des ruines d'une maison incendiée. Emmené avec d'autres blessés à la suite de Farmée , il fut pris et repris trois fois et autant de fois abandonné sur la neige , comme mort ou mourant. 11 resta ainsi presque nu , sous un froid de vingt-deux degrés. Ramassé une quatrième fois, il revint à la vie et guérit: douze ans après je Tai vu jouissant, malgré Famputation qu'il avait fallu renouveler en France, d'une santé parfaite.

Comme je le disais , ceci est une exception , et si l'on considère l'ensemble des faits, on en conclura que c'est parmi les êtres non penseurs ou les moins sensibles et les moins intelligens, qu'on trouve ordinairement le plus d'exemples de longévité et en même temps d'une décrépitude moins précoce. .

Lorsqu'on tente de faire prévaloir un système ou seulement une chose qui sort de la voie commune, on doit s'attendre à plus d'une objection. J'ai dit combien on nous en avait fait. Beaucoup m'ont été utiles et ont amené plus d'une rectification dans les détails de cet ouvrage ; mais il en est d'autres qui n'ont pu me servir, parce qu'elles ne portaient que sur le reproche d'innovation, reproche qui me semble sans gravité, puisque tout progrès n'est de fait qu'une innovation.

Nous voulons du nouveau en France et nous accueillons bien cdai qui l'annonce. Il n'en est pas de même de celui qui le trouve; non-

seulement on lui conteste le mérite de sa découverte, mais on ne néglige rien pour prouver qu'il n'y a pas de découverte: il n'est pas une seule invention utile qui, depuis cinquante ans, ait été autrement traitée. Il est vrai que la réaction est quelquefois prompte : l'inventeur n'est pas plus tôt mort, qu'on fait de lui un grand homme, même quand son œuvre est fort petite, ce qui, aussi, est arrivé plus d'une fois.

Je suis loin de me ranger parmi les inventeurs et encore moins parmi les auteurs de découvertes; car nous n'avons vu que ce que tout le monde peut voir, c'est-à-dire ce qui est partout. Si Ton n'y croit pas , c'est qu'on ne veut pas y regarder , peut-être de peur d'être obligé d'y croire. C'est pourtant une bien étrange idée que celle qui veut que tout soit neuf autour de nous et que, si nous étions nés seulement quelques siècles plus tôt, nous n'aurions rien trouvé là où il existe aujourd'hui tant de choses. Peut-être viendra-t-il un temps où l'on démontrera que non-seulement nous n'avons pas été , mais qu'il était absolument impossible que nous fussions , parce qu'en l'an 1846 la terre était encore à l'état de nébuleuse ou de bohde.

Parmi les objections les plus diflicilcs à détruire, sont celles qui se présentent sous la forme d'axiomes ou de proverbes, sortes de dictons qu'on s'est habitue à croire avant de s'être demandé s'ils étaient croyables. Le temps et la distance sont assez ordinairement le sujet de ces formules proverbiales qu'il ne faut pourtant pas condamner en masse, car il y a là, comme dans toutes les choses de ce monde, du bon et du mauvais , et les proverbes qui , par leur forme concise , frappent l'esprit et s'y gravent, sont certainement utiles quand ils ont pour objet un précepte de morale. Mais il n'en est pas de même quand ils veulent réglementer la science, car c'est toujours pour en arrêter les progrès; et ces malheureux proverbes placés en travers de la route, comme la ligne du mathématicien à travers l'espace, sont là pour rejeter en arrière celui qui veut passer outre, en lui disant: tu n'iras pas plus loin. En un mot, toujours positif et exclusif, le proverbe ne fait pas de concession; jamais il ne se détourne ni à droite, ni à gauche. Aussi, quand vous l'avez sur votre chemin, sans vous amuser a disputer avec lui . il faut vous hâter de sauter pardessus, ou, ce qui est plus prudent, de prendre une autre voie.

C'est peut-être ce que j'aurais dû faire ici. Néanmoins, qu*on

pardonne cette audace, je vais tenter le combat; oui, c'est un proverbe que j'attaque, et ceci encore pour maintenir Forigine et l'ancienneté des monumens que j'ai qualitiés d'anté-diluviens, qualification qu'on leur conteste. « Ces morceaux , m'écrit encore le savant dont j'ai cité ci-dessus les remarques , sont postérieurs au déluge, la réflexion l'indique; si le torrent diluvien ne les avait pas anéantis, le temps l'aurait fait, car le temps n'épargne rien. *

Cet axiome sur la puissance destructive du temps a certainement toute l'apparence d'une vérité, et pourtant ce n'en est pas une. Le temps n'est pas plus destructeur qu'il n'est créateur. Le temps n'est rien; il n'est ni un fait, ni un élément, ni un être : c'est une mesure tout idéale que nous appliquons au mouvement des choses ; c'est la durée de ces choses et la variété d'aspect sous laquelle elles se présentent qui font pour nous le temps. Nous pourrions mesurer les années par le retour des fleurs et des fruits dans les pays où les arbres n'en donnent qu'une fois par saison; mais les années seraient inégales, et nous sommes arrivés a une mesure beaucoup plus exacte par l'étude du mouvement de la terre que nous avons divisé en jours, mois et années. Néanmoins cette base même est incertaine, puisque la terre n'ayant pas toujours été ce qu'elle est , son mouvement a pu varier , comme il pourra varier encore ; et cependant quand ce changement arrivera, la vie des êtres et la durée des œuvres n'en resteront pas moins les mêmes, selon la nature ou la situation de chacun. Ce n'est donc pas le temps qui fait cette vie ou cette durée; ce serait plutôt le contraire, car il est évident que s'il n'y avait ni être, ni œuvre, il n'y aurait pas de temps; il n'y en aurait pas davantage dans une immobilité absolue.

En présence de l'éternité, le temps disparaît également : le temps écoulé ne diminue en rien le temps à venir; il n'y a pas plus de temps dans réternité que de distance dans l'immensité. Vous mesurez le temps par les faits qui s'y passent, comme vous mesurez l'espace par les points qui s'y trouvent. Supprimez ces points, il n'y a plus de distance, de même qu'il n'y a plus de temps si vous supprimez les faits.

La distance est donc la séparation des choses. Le temps est l'action ou le mouvement de ces choses ; mouvement et séparation que l'on ne peut même constater que par la répétition des faits; car s'il n'y avait qu'un seul point dans l'univers, il n'y aurait pas de distance

en dehors de ce point; et sMl n^y avait qu'un seul fait, sa durée seule ferait le temps.

Bref, réterni té, Fimmensité, le temps, la distance, en ouvrant la possibilité à toute chose, ne sont pourtant ni des choses, ni des possibilités. Je conviens que s'il n'y avait devant nous ni temps, ni espace, il n'y aurait plus de faits possibles; mais aussi s'il n'y avait plus de faits, l'immensité, l'éternité, le temps, la distance ne seraient pas possibles eux-mêmes : tout serait vide et néant.

Si je ne me trompe, cette petite argumentation décharge entièrement le temps de l'accusation de tout détruire. Sans doute cette destruction est inhérente à ce qui est composé de matière : tôt ou tard l'œuvre se désorganise et ses élémens se confondent dans la masse; mais ce n'est pas au temps qu'il faut s'en prendre, c'est à cette matière même qui toujours tend à recouvrer son équilibre et à revenir à son état primitif.

Cette séparation des parties de l'œuvre est une loi générale, mais non uniforme ; rien de moins égal que la durée des choses créées : il en est qui ne font que paraître , tandis que d'autres se conservent presqu'indéfiniment. Les moins durables sont certainement les formes animées : elles sont composées de plus d'élémens que la plupart des œuvres mortes et d'élémens moins homogènes ; en outre , les formes animées s'émoussent vite par T usage et souvent par l'abus qu'en fait l'ame aiguillonnée par les sens. Les formes inertes , au contraire, de même que toutes les parties de la matière, n'ont de mouvement que celui que les circonstances ou une volonté étrangère leur imposent; elles n'ont aucune action qui leur soit propre, et si, par leur position, elles sont à l'abri de cette volonté ou de ces circonstances, si les éLémens ou les êtres ne les atteignent , si enfin hors de la portée de toute influence extérieure aucune cause de destruction ne lès menace, nonseulement elles subsisteront presqu'indéfiniment, mais elles n'éprouveront même aucun changement dans leur apparence; et, ouvrées oa non , elles seront , après mille siècles, absolument ce qu'elles étaient les premiers jours. Telles sont les roches enfermées dans le sein de la terre, et conséquemmcnt les silex des couches diluviennes inférieures. Â l'abri du feu, de l'eau et de toutes les substances dissolvantes; en dehors du frottement et du choc des autres corps et surtout de l'action dévastatrice des hommes et des animaux , ils doivent durer jusqu'à ce que cette situation cesse , ou bien jusqu'à ce que leur âge de dissolution soit arrivé.

Nous venons de le dire : il y a iine époque où chaque corps composé se dissout par sa propre nature, et seulement parce qu'il est à maturité. Je crois que ceci doit s'étendre des petits corps aux plus grands, et atteindre non-seulement les œuvres qui sont sur la terre, mais la terre elle-même et tous les globes de l'espace. Biais ces grandes convulsions, ou plutôt ce grand rajeunissement des choses, sont toujours séparés par des périodes immenses et presqu'incommensurables.

Les fouilles que j'ai fait faire dans le courant du mois dernier, mai 1846, ont été peu productives en antiquités diluviennes; mais j'ai trouvé dans les tourbières qui touchent aux murs d'Abbeville , notamment dans celle du Pont-des-Prés, plusieurs haches en silex gris, dont deux polies aux trois-quarts , et de 16 à 17 centimètres de hauteur sur 6 à 8 de largeur. Elles étaient ensemble, ce qui annonce qu'elles ne se trouvaient pas là accidentellement, mais qu'elles y avaient été placées. Cependant, contre l'ordinaire, on n'a aperçu autour ni éclats, ni charbons; il y avait seulement des fragmens de meules en pouding; point de poteries celtiques, mais beaucoup de débris de vases romains et gallo-romains ; au-dessus , des clous en quantité et quelques outils de fer trop bien conservés pour être d'origine antique. On m'a dit qu'on avait recueilli un peu plus loin une gaine en bois de cerf; mais je ne l'ai pas vue.

La découverte principale a eu lieu derrière le Champ-de-Mars , près du moulin Quignon. Elle consiste en trois haches de jade vert du plus beau poli et de la plus parfaite conservation. Ces haches appartiennent à l'époque celtique ou gauloise ; aussi n'étaient-elles pas dans le dépôt diluvien et n'ont-elles aucun rapport de forme , de matière et de mode de travail avec les morceaux qu'on y rencontre. Elles ne diffèrent pas moins des haches celtiques ordinaires: beaucoup plus plates et plus larges, leur forme est celle de nos haches de fer.

La première a un peu plus de 15 centimètres de hauteur et près

de 9 de largeur au tranchant. Sa plus forte épaisseur, qui est au centre, est de 16 millimètres, s'amincissant jusqu'aux bords.

La seconde, longue de 14 centimètres, est large de 7.

La troisième n'a que 11 centimètres de long sur 5 1|2 de large.

La coupe de ces trois haches est parfaitement semblable, et tout annonce qu'elles sont l'œuvre du même ouvrier. Comme les précédentes, elles étaient ensemble. La netteté de leur tranchant prouve qu'elles n'ont jamais servi. Il est probable qu'elles avaient aussi été mises à cette place , et dès lors qu'elles indiquent une sépulture ou un événement.

Ce qui confirmerait cette opinion, c'est que, bien qu'elles fussent à 2 mètres de la superficie, elles étaient entourées de terre végétale. Si cette terre n'est point parvenue là par un de ces éboulemens que nous avons nommés poteaux , il est probable qu'elle y est tombée ou y a été rejetée lorsqu'on a percé le sol pour y enfouir les haches. J'ai fait sonder tout autour, il n'y avait d'humus qu'à cette place.

Ces haches peuvent être rangées parmi les plus beaux morceaux celtiques découverts dans ce pays. Les ouvriers qui me les ont apportées se nomment Victor Gorrier et Nicolas Quehen, terrassiers, l'un habitant Rouvrov et l'autre Vauchelles. C'est à leur demande que je consigne ici leur nom.

J'ai reçu, à la même époque, une hache en jaspe vert d'un tnTail plus parfait encore. Elle a été trouvée en 1809, avec vingt-cinq autres, prés de Sarzeau (Morbihan), à une profondeur de 2 mètres. Elle a 19 centimètres de hauteur sur 2 d'épaisseur et 6 de largeur à son tranchant qui est droit. L'autre extrémité forme pointe. Quelques-unes de ces haches étaient percées.

L'intelligence des ouvriers de ce pays et le parti qu'on en peot tirer n'avaient pas échappé à la Société d'Emulation, et depuis k»g^ temps elle avait cherché à encourager cette heureuse disposition.

Voici ce qu'on lit, page 376, dans le volume de 1834, des Mémoires de cette Société:

« Séance du 19 décembre 1834. — Sur la proposition du Président, la Société décide qu'une médaille de bronze et une somme d'argent qui pourra varier selon ses ressources, seront accordées chaque année dans la ville ou Tarrondissement d'Abbeville, à un ouvrier, à un apprenti ou à tout autre personne appartenant à la classe peu aisée, qui se sera fait remarquer par sa bonne conduite, son amour du travail , son économie et surtout sa tempérance on son éloignement pour les liqueurs spiritueuses.

» La manufacture de draps de BIM. Lemaire et Randoing est désignée pour le prix à accorder en 1835.

» La médaille portera : Tempérance, prix du travail, avec le nom de celui à qui elle sera donnée. »

Cette délibération, qui n'est pas sans importance , puisque c'est, à elle cpi'on doit la première idée de la formation d'un jury de récompenses, idée aujourd'hui si heureusement généralisée, mérite d'être rapportée dans son entier. Nous la copions sur le registre des procès-verbaux.

Après les deux articles précités viennent ceux-ci :

» La Société d'Emulation désignera chaque année, dans le courant de janvier, soit par un scrutin, soit par la voie du sort, la manufacture, l'atelier ou le quartier dont les ouvriers, apprentis ou autres concourront pour le prix de l'année. Les chefs de la fabrique désignée ou un jury composé d'ouvriers, ou à défaut des uns et des autres , les notables du quartier , indiqueront l'individu qui aura mérité le prix.

» Si , dans la fabrique , l'atelier ou le quartier indiqué , aucune personne n'avait rempli les conditions voulues, la médaille et le prix en argent seraient remis à l'année suivante.

» La médaille et la somme en argent pourront être partagées entre deux concurrens, s'ils avaient des droits égaux.

• La médaille sera , dans le mois de novembre ou décembre de chaque année, remise en séance à celui qui l'aura obtenue , par un membre de la Société d'Emulation, ou s'il y a empêchement, elle sera envoyée au jury ou bien aux chefs de fabrique ou notables du quartier.

• La somme d'argent sera donnée à l'ouvrier lui-même ou placée en son nom à la caisse d'épargne. •

606 NOTES ET GORRESPONDÂKCE.

C'est à la Société d'Emulation d' Abbeville qui , depuis seize ans , ▼eut bien , d'année en année, me conférer le titre de son Président, que j'ai adressé cet ouvrage. Je ne puis mieux le terminer qu'en transcrivant le rapport que M. Mange du Bois-des-Entes, conseiller a la cour royale d'Orléans et l'un des plus anciens membres de la Sodëté« a prononcé à Orléans en avril 1846 , devant le Conseil général de l'institut des provinces de France, où il représentait Abbeville. M. Mauge, dans la notice qu'il donne des travaux de la Société, a oublié les stens; je ne puis donc en parier, et je me bornerai à dire que M. Maoge, écrivain âégant et magistrat distingué, est un des hommes de l'amitië duquel je m'honore le plus. Voici son rapport :

« Messieurs,

• La Société royale d'Emulation d' Abbeville a été fondée en 1797. A la fin de 1814, elle fut autorisée à prendre le titre de Société Royal», Son programme, alors comme aujourd'hui, était l'encouragement des lettres, des sciences et des arts. Mais vous le savez, Mesneurs, avant de réussir à encourager les autres, les esprits les plus studieux demandent parfois à être encouragés eux-mêmes. Or, la Société siéent sur un sol encore bien froid pour féconder les précieuses semenees qu'elle venait y déposer. Pour les savans, Messieurs, et surtout pour ceux qui s'imposent le devoir d'aspirer à en faire , rien n*est plus fatal qu'un morne et silencieux accueil. Hors Paris, le zèle d'un corps tittéraire, fût-il académie, résiste difficilement au mal contagieux de l'indifférence. On était sous le ciel brumeux du nord, et i cette époque d'ailleurs, les grandes préoccupations du jour, Fespèee de stagnation et de fatigue qui succédait aux grandes crises politîqiiei , enfin la perte prématurée d'un de ses membres les plus illustres et les plus chers, le poète Millevoye, toutes ces causes sans doute eoncoururent à ralentir dans la Société encore peu appréciée, Pardeur des études et le mouvement des esprits. «—Son quamdàqm éormihâ

se prolongea pendant quelques années, et ce ne fut qu'en 1828 que surgit pour elle ce que j'appdlerai Père de sa renaissance.

B A cette époque, Messieurs, le zèle de quelques amis des lettres se permit (passez- moi le mot) de brusquer le réveil de la muse endormie. On lui reprocha d'imiter trop long-temps cette bonne université de jadis, qu'un royal visiteur félicitait malignement d'être trop sage pour faire parler d'elle.

• Ainsi stimulé , le feu sacré se ralluma parmi nous ; les disciples dispersés se réunirent; sans cesser d*être sage , notre académie cessa d'être muette, et le monde littéraire commença à entendre reparler de la Société d'Emulation d'Abbeville.

> A dater de ce jour, elle se mit hautement à la tête du mouvement intellectuel dans cette partie de la Picardie et du Ponthieu. En 1831, elle se fît confirmer par ordonnance royale le titre dont elle avait négligé en 1814 de retirer le brevet, et depuis 1828 jusqu'à 1843, elle a consigné le souvenir de ses travaux dans des recueils dont votre honorable collègue, M. des Moulins, avait hier la bonté de foire l'éloge. Une économie regrettable, mais nécessaire, oblige la Société d'Abbeville à n'éditer qu'un seul volume tous les deux ans : c'est ce qui explique le retard de la publication de ses Mémoires pour les années 1844 et 1845.

• Après ce bref exposé, je me hâte, Messieiu^, d'entrer en matière en vous soumettant une rapide énumération des travaux les plus marquants émanés de la Société ou de quelques-uns de ses membres. Une réflexion vous frappera en lisant ces recueils , c'est que pour les académies comme pour les hommes, la poésie est séduisante et douce au jeune âge ; mais l'invasion des années amène avec elle des méditations plus graves et des intérêts plus sérieux. En soeur respectueuse et modeste, la littérature, dans les séances de la Société abbevilloise, cède insensiblement une plus large part aux arts et aux sciences. Entrée la première dans le temple destiné à leur culte commun, elle s'est fait un plaisir de les y introduire avec elle ; elle se plaft ai^jourd'hui à leur en faire les honneurs , je ne dirai pas avec abnégation , mais au moins avec la plus fraternelle courtoisie. C'est donc surtout sur la partie scientifique des travaux de la Société que je solliciterai de votre part un rapide coup-d'oeil.

• Entre autres ouvrages plus ou moins importans dont elle a reçu la communication, j'ai cru devoir noter ceux-ci :

» Un catalogue des mammifères , oiseaux , reptiles , poissons et mollusques testacées marins, observés dans Tarrondissement d'Abbéville, par M. Bâillon, naturaliste des plus distingues;

• La Flore d'AbbeviUe et des environs , par le savant M. Boucher de Crèveoœur, membre associé de Tlnstitut, père du président actuel de la Société;

» Un mémoire géologique sur le bassin d'Amiens, et eu particulier sur les cantons littoraux de la Somme, par le docteur Bavin. A ce mémoire est joint un tableau qui en résume le contenu et qui, s^il était traduit en une carte géographique, réaliserait une partie des vœux exprimés et si bien accomplis par votre honorable directeur, M. de Caumont ;

• Tableaux synoptiques et méthodiques des genres des Némazoaires^ par M. B. Gaillon ;

» Des Fibres élémentaires animales, par MM. Bouvaist et J. Cherest;

» Un mémoire sur les insectes compris dans la classe des Carabiques, et une notice sur les Eupodes, par M. Gamier, professeur de mathématiques au collège royal d'Amiens;

» D'autres mémoires également sur les insectes, par M. Mareuse;

>» Un essai sur le Pohjgonum tinctorium, par M. le docteur Picard, dont les sciences déplorent vivement la perte prématurée;

• Une notice sur une opération chirurgicale, par le docteur Vésignié ;

> Quelques discours sur l'économie pohlique et sociale, par M. Boucher de Perthes ;

» Des recherches historiques, par M. de la Fons baron de Melioocq;

» Des documens non moins remarquables , par le savant M. H. Dusevel , auteur de l'Histoire d'Amiens , etc. ;

• De nombreuses observations météorologiques sur le climat d'Abbeville, par M. Brion, professeur au collège d'Abbeville ;

• Un essai sur le mouvement communal, par MM. Ch. Louandre et Ch. Labitte;

» Des détails d'un haut intérêt sur la topographie du Ponthieo , avec les noms latins des diverses localités. Cet index géographique a été extrait des manuscrits déposés à la bibliothèque royale , et mis en lumière par M. Louandre, l'un des membres les plus laborieux de la Société.

• De la Philosophie de VHistoire, par M. Lefranc;

• Coup-d'œil sur la Perfectibilité humaine, par M. Vion ;

» Dissertation sur le Pervigilium Veneris, par M. de Cayrol.

» Une notice sur la législation relative à l'établissement des théâtres, par M. Charles Renouard, consciencieux auteur d'ouvrages justement estimés ;

» D'antres notices sur divers sujets tenant aux sciences, à l'histoire ou à l'industrie, par MM. Cherest, L. de Belleval, Estancelin, TiUette de Clermont, Dutens, Buteux, Lennel, P. Chabaille, Randoing, Perrier, Morgand et Hecquet d'Orval;

» M. Boucher de Perthes, président de la Société, signale en outre comme ayant été publiés par divers membres de la Société d'Emulation d'Abbeville , plusieurs ouvrages qui sont , pour la partie des Sciences : la Clé de V Arithmétique , par M. Brion , professeur de mathématiques au collège d'Abbeville ;

» Manuel du droit ecclésiastique, traduit de l'allemand de Walter, par M. Albert de Roqucmont ;

• Un Dictionnaire de médecine, de chirurgie et d'hygiène fjétérinaire, par M. Hurtrel d'Arboval;'

» Un traité élémentaire d'arithmétique, par M. Chaussier;

» Considérations sur l'intempérance des classes laborieuses, par M. Labour, ancien procureur du roi;

n Des Tableaux synoptiques du Code dvil, par M. Brossart; etc. , etc.

» Pour la partie des Lettres, les ouvrages suivans :

- Noblesse et Roture, par M. Devismes ;

» Études sur Lamartine, par M. Ernest Prarond ;

» Une Fête, par M. Ch. Louandre ;

» Le Sage, par M. Morel dé Campennelle ;

» Uart de fumer, poëme en trois chants (1825); stanoe sot la Mort d'un Enfant, le Suicide, Élise, etc., par Bl. H. Tronnet;

" La Rose mouillée, la Quête de la Consolation, Prière d'une jeune fille, par M. L. Mâlot ;

» Les Joies du monde, le Cimetière, le Prisonnier, par M. de la Rivière ;

» Fables et Poésies diverses, par M. Havransart;

» Un poème sur les Saisons, par M. Delegorgue-Cordier»

» M. Boucher de Perthes ne s'est pas compris dans cette nomenclature, et cependant elle s'allongerait considérablement, s'il fallait y joindre la notice de ses ouvrages de litlérature, d'économie politique et de philosophie.

» Voici les titres des principaux :

» Romances, Légendes et BcMades, 1 volume;

» Chants Armoricains, 1 volume;

» Satires et Contes, 1 volume;

» Nouvelles, 1 volume;

» Opinion de M. Cristophe, ouvrage dMconoroie sociale en quatre

parties;

» Petit Glossaire : traduction de quelques mots administroHfs et financiers, 2 volumes;

» Delà Créaiion, essai sur Vorigine et la progression des êtres, 5 volumes.

» Les études historiques et archéologiques ont, comme les études littéraires , trouvé dans le sein de cette Académie de laborieux et habiles interprètes.

» M. le comte de Riencourt s'est occupé de Thistoire de Dantzick, où il a commandé comme oflicier supérieur du génie.

» Tout ce qui se rattache à Phistoire particulière du pays a été traité par M. Louandre avec une grande exactitude et une grande supériorité. 11 a exploré les manuscrits , compulsé les vieilles chroniques et publié d'abord une biographie d'AbbeviUe et de ses environs, et bientôt après une histoire complète d'Abbeville qui est aujourd'hui h sa deuxième édition.

» M. Boucher de Crèvecœur et M. Morel de Campennclle ont traité successivement l'histoire du Portus itius,

» Des recherches fort curieuses sur les étymologies du langage picard ont également été présentées à l'Académie par un savant aussi laborieux que modeste , M. André de Poilly. Enfin , des explorations archéologiques fort multipliées ont eu lieu dans toutes les parties de l'arrondissement , et particuUèrement dans celles qui avoisinent b mer. Leurs résultats ont été nombreux et importans : chaque année, la Société ajoute à ses Mémoires des planches fort soignées donnant la description des objets trouvés , et souvent aussi le gissement dans lequel ils ont été découverts.

* Un travail utile a été présenté par M. de Rambures, sous le titre de Sténographie musicale. C'est une méthode d'enseignement destinée à introduire et à répandre dans les classes populaires le goût et la pratique du chant. Appliquée particulièrement à la musique choréaie et religieuse, elle a produit, è ce qu'il paraît, de merveilleux résuHntSt

non-seulement dans Tarrondissement d'Abbeville, mais aussi dans d'autres parties du département de la Somme.

» Enfin , Messieurs, pour terminer dignement cette liste d'hommes qui s'occupent des progrès de l'intelligence et du bien public dans toutes les branches de la science, j'ai cité d'abord Millevoye; je finis, en vous signalant, comme l'un des membres actifs de la Société abbeyiUoise, une des gloires de notre moderne littérature, M. de Pongerville.

» Je m'abstiendrai. Messieurs, de pousser plus loin l'énumération des hommes et des ouvrages auxquels la Société d'Âbbeville doit une partie de son lustre et de son éclat; mais j'ai hâte d'appeler votre attention sur d'autres œuvres, par lesquelles, si je ne me trompe, elle se recommandera à votre estime, au moins autant que par les meilleures de ses publications.

» C'est la Société d'Emulation qui a introduit dans l'arrondissement l'institution des comices agricoles.

» Elle avait fondé une Société Linnéenne que le manque de fonds a empêché de se soutenir. Vous n'en serez pas surpris, quand je vous dirai quelques mots sur l'emploi que fait la Société de ses modiques ressources.

» Indépendamment du comice agricole, la Société a organisé , en 1831, une exposition de produits de l'industrie abbevilloise.

» En 1833, elle fonde un musée d'arrondissement, dontja ville s'empresse d'agréer l'hommage et d'assurer désormais l'accroissement et la conservation.

» Elle propose la fondation d'un jardin botanique.

» Elle institue une Société d'horticulture et des expositions annuelles avec distribution de prix et de médailles.

» Enfin , elle ouvre un cours gratuit de musique choréale populaire, d'après une méthode nouvelle qui se justifie déjà par de nombreux succès.

» Malgré l'exiguité de ses ressources, réduites encore depuis quelques années, la Société d'Emulation, plus fidèle que jamais à son titre et à sa mission , décerne chaque année une médaille et une somme d'argent à l'ouvrier ou apprenti de l'arrondissement qui se fait le plus remarquer par sa bonne conduite, son amour du travail, son économie, et surtout par sa tempérance.

n En 1833, elle vote un prix de 300 francs au meilleur mémoire sur l'amélioration de l'agriculture dans le département.

» Depuis dix ans, elle ne cesse de distribuer des médailles et des prix pour tout ce qui peut accroître Findustrie et la prospérité publique. Elle étend partout et sur tout sa puissante sollicitude. Elle encourage par des prix ou de flatteuses distinctions les premiers navires qui , jaugeant de 150 à 200 tonneaux , arrivent de la mer è Abbeviile avec leur chargement complet. Elle récompense les capitaines qui, armés à Saint-Valery-sur-Somme, y reviennent après avoir accompli utilement le voyage de Terre-Neuve et la pêche de la morue.

» Elle décerne chaque année des prix sp^iaux , consistant en livres, instrumens , étuis de mathématiques, au collège communal, aux écoles dVnseignemcnt mutuel, aux écoles des Frères, à Fécole de dessin, à l'école de géométrie et de dessin linéaire, à Técole de musique, et enfin, pour que personne n^échappe à ses bienbits, aux meilleurs sujets de Thospice des enfans trouvés.

> Je vous Tai dit, Messieurs, et j'ose croire que maintenant mes paroles se trouvent pleinement justifiées ; oui , la Société d' Abbeviile s'est réellement placée, dans son arrondissement , à la tête da mouvement social et intellectuel. Et cette tâche, Messieurs, elle est remplie dans cette ville par dix-huit de ses concitoyens, car tel est le nombre Umité des membres résidans de la Société abbevilloise.

• Pour moi, Messieurs, si j'avais encore l'honneur de siéger dans son sein , vous me verriez apporter moins de chaleur et d'entrahiemens dans le tribut d'éloges que je viens lui payer et que j^ose réclamer pour elle; mais à cet égard, je n'ai ni le mérite, ni la gêne d'une importune modestie. Il faut bien que je l'avoue , e'est à de lointains souvenirs, mais à de vieilles et durables amitiés que, correspondant fort inactif, je dois la flatteuse délégation qui m'accrédite auprès de vous.

> Cette Société, Messieurs, depuis quinze ans que j'ai cessé de TÎrre dans le pays régénéré par elle, je l'ai souvent regrettée, je la regretterais encore si je n'avais l'honneur d'appartenir désormais à cette cité si brillamment décrite hier par l'un de vous, à cette cité heureuse et fièrc de votre précieuse visite, parce qu'elle aussi sait comprendre ce qu'il y a de beau, de grand, d'utile dans les œuvres de Pesprit, alors surtout qu'elles sont, comme les vôtres, inspirées par la Traie noblesse du cœur. >

Nous avons décrit, chapitre XYII, pages 363 et 364, planche 20, no. 20, des silex longs de 4 à 6 centimètres, larges de 1 à 2, et nous avons dit que d'après leur ressemblance entr'eux et leur coupe rectangulaire , on pouvait les prendre pour des crystallisatiens ou des prismes de basalte. En effet, cette régularité même me faisait douter de Tœuvre; mais après un examen attentif, j'ai reconnu le travail et j'ai pensé que les silex ainsi préparés devaient, dans les cas où l'os et le bois n'étaient pas jugés assez durables, servir de chevilles pour joindre des pièces de charpente , quand le fer et le bronze étaient inconnus ou d'un prix trop élevé pour qu'on pût en faire un usage habituel.

D'après cette donnée , j'ai fait de nouvelles . recherches dans les bancs diluviens et j'y ai trouvé, outre les analogues des morceaux précédens , des silex également taillés en chevilles et qui avaient jusqu'à 18 centimètres de long sur 5 à 6 d'épaisseur. Quelquesuns étaient façonnés en crampons, d'autres coupés à angle droit à une extrémité, pointus ou tranchans de l'autre. Trop courts et trop épais pour être utilisés comme chevilles , ils remplaçaient probablement nos coins de fer dont ils ont la forme. Un terrassier qui m'en a vendu un trouvé dans la sablière de Menchecourt , l'avait , m'a-t-il dit, employé long-temps à cet usage.

Je n'ai d'ailleurs jamais rencontré de ces coins ni de €es chevilles de pierre dans les gissemens gallo-celtiques, gaulois ou romains, et ceci s'explique : ces gissemens offrent fréquemment des vestiges de bronze ou de fer, devenu commun à cette époque, et dès lors si les chevilles de silex étaient encore employées , c'était accidentellement.

On peut voir, planche 76, figures 1 et 2, une suite de ces coins, chevilles et crampons, recueillis par moi-même dans les bancs diluviens de cet arrondissement.

D'autres silex façonnés en outils à creuser ou à polir le bois , figurent également n^' 1 , même planche.

Le no 3 mérite une mention particulière. C'est un silex jaune

mêlé de vert , long de 10 centimètres et large de 5. Épais d'un côte de 1 centimètre, il est tranchant de l'autre. Une rentrée naturelle indique un manche, comme dans nos scies à main. L'écorce dont il est en partie couvert ferait douter du travail, si l'on n'apercevait pas à l'extrémité opposée au manche de petites dentelures qui , vues de près , semblent trop délicates et trop régulières pour être accidentelles. Néanmoins la certitude de l'œuvre n'est pas encore entière, mais on l'acquiert par l'examen du tranchant qui, quoique endommagé, présente plusieurs dents taillées évidemment dans le but de faire une scie propre à scier des morceaux de bois assez forts.

Deux analogues en silex blanc, même n<^, planches 76 et 77, ont à peu près la même forme. Longs de 9 à 10 centimètres sur 4 à 5 de large, ils sont épais de 1 à 3 centimètres d'un côté et tranchans de l'autre, mais sans dents apparentes. Ils ressemblent en ceci aux scies des marbriers.

Un autre, même n9, planche 77, est en silex gris; il a 10 centimètres de longueur sur 3 de largeur. Il est pLit d'un côté, convexe de l'autre , avec deux arêtes bien prononcées. En examinant la partie plate, on voit une suite de petites dents pratiquées au moyen de légères cassures en écailles trop régulières pour être accidentelles. Cette scie, très-apte à son œuvre, a autant de puissance qu'un outil de fer de même grandeur.

Son analogue en silex jaune, long de 9 centimètres, large de 2, n'offre qu'un tranchant émoussé par l'usage ou le frottement. Néanmoins sa destination primitive n'est pas douteuse.

Je ne suis pas aussi certain qu'on ait voulu faire des scies des autres silex qui complètent le n^ 3; il en est dont les dents peuvent n'être que des ébrêchures ou un effet du grain de la pierre. Du reste, ces morceaux, douteux quant à l'intention, ne le sont pas quant au travail ; sauf un seul indiquant une sorte de peigne à grosses dents, qui pourrait bien n'être qu'un accident; aussi je ne le présente que comme point de comparaison.

Sous le n<> 4, planche 77, sont d'autres outils à pointe triangulaire, avec une sorte de manche grossier ménagé dans la même pierre. Ils servaient sans doute à fouiller la terre ou à y tracer des sillons. En effet , les plus grands ressemblent assez à des socs de charrue. Leur longueur varie de 9 à 20 centimètres. Les ans sont droits , les autres recourbés , mais tous fort grossiers , et il faut

quelqu'attention pour en reconnaître le travail. Dans ces derniers, on voit que la pierre naturellement recourbée a ëté choisie ou ménagée de manière à faciliter, par cette courbe, Faction de la main.

Les plus petits, qui sont sans courbe, devaient servir de plantoirs. On en voit coupés à angle droit, peut-être par suite de la rupture de la pointe; mais, dans la plupart, l'intention est manifeste, on a voulu faire un ciseau.

Quelques-uns sont fort bien affilés. Un, entr'antres, provenant du banc du Moulin Quignon , offre une entaille servant à poser le pouce et à tenir plus fortement l'outil qui pouvait, jusqu'à certain point, remplacer le rabot dont sa partie tranchante imite la lame. Peut-être est-ce le rabot primitif.

J'en ai depuis trouvé deux autres présentant aussi cette particularité d'un éclat enlevé pour affermir le pouce et se terminant en pointe grossière. Ceux-ci n'étaient propres qu'à creuser.

Ces instrumens de travail sont presque toujours revêtus de leur ëcorce dans la partie servant à les tenir, probablement pour qu'ils glissassent moins dans la main.

Parmi les silex qu'on vient de décrire, plusieurs ont été ramassés sur le sol où ils ont dû séjourner long-temps; ce qui est facile à reconnaître à leur teinte blanchâtre et à la couleur terreuse des portions d'écorce conservées. Quoique leur origine ne soit pas constatée , je ne doute pas, à la nature de l'œuvre, qu'elle ne soit diluvienne.

Vient après un silex en table provenant du Moulin Quignon et figurant un quart de cercle un peu aplati par le haut. On pourrait croire que ce morceau n'est qu'un accident, si l'un de ses côtés n'avait pas été disposé obliquement et de manière à le rendre un peu tranchant : c'est probablement encore une sorte de coin à fendre le bois. C'est la seule fois que j'aie trouvé le silex plaquette ainsi préparé. Celui-ci est haut de 10 centimètres, large de 8, épais de 3.

Le silex suivant , même numéro , presqu'entièrement dénudé et taillé à grands coups, a Tapparence d'un simple éclat. Un examen attentif en fait seul découvrir le travail. Sa longueur est de 13 centimètres , son épaisseur de 5 d'un côté ; il est tranchant de l'autre. Une rentrée a été mâiagée pour placer l'index près de la pointe qui termine ce tranchant. Cet outil, malgré sa rusticité, est artistement conçu, et un instnuneiit de fer de la même dimension

ne servirait pas mieux à percer ou à découper. On remployait probablement aux sacrifices. H est en silex jaune et gris; il provient du banc de THôpital. Préservé du frottement par la quantité de sable dont il était entouré, il a un air de nouveauté qu^on rencontre rarement dans les silex diluviens.

Vient après, mi^me numéro, un petit silex corné, long de 7 centimètres, large de 2 u la tête et finissant en une pointe tranchante et un peu recourbée. Trois arêtes en spirales, qui le parcourent dans sa longueur , lui donnent l'apparence d'un tire-bourre ou d'une vrille. Ces arêtes sont-elles le résultat d'un accident ou celui d'un travail? Je penche pour cette dernière opinion; mais jusqu'à ce qu'un second analogue l'ait confirmée , je ne puis y voir une certitude. J'ajouterai que le silex affecte quelquefois dans sa cassure cette forme contournée.

Le dernier , u<^ 4 , vient de la sablière de Menchecourt où il a été trouvé par l'ouvrier Jules Buvry, à 6 mètres de profondeur, au milieu d'ossemens fossiles , parmi lesquels j'ai reconnu des fragmens de bois de cerf. Ce silex gris, panaché de blanc, était, ainsi que les os , dans une masse d'argile limoneuse dont il porte encore les traces. 11 est long de 10 centimètres , son diamètre est de 2 à 3. Taillé eh ruban dans toute sa longueur , il représente une petite colonne à six faces. Je n'y aurais vu qu'une de ces chevilles déjà décrites , s'il avait eu une pointe ; mais coupé à angle droit à chaque extrémité, et coupé avec intention, il ressemble à l'instrument qu'on appelle chasse-clouy et il servait probablement à un usage analogue , c'est-à-^ire à enfoncer , à Faide d'une masse, les chevilles que Ton voulait faire pénétrer plus bas que la surface.

Ces instrumens ne sont pas rares dans les bancs diluviens, mais on les confond avec les brisures et les éclats simples. Leur longueur varie de 6 à 18 centimètres , leur largeur de 1 à 4. Pai remarqué qu'ils étaient toujours d'un silex très-dur. On y employait aussi le silex en table. Une variété de ces outils a la forme cTun cône tronqué fort alongé.

Le no 5 présente diverses haches et hachettes, provenant des nouveaux bancs diluviens ouverts à la fin de 1846 : elles difftrent peu de celles des autres gissemens.

QuelquesHines sont en silex plaquette et ont la figora de nos

haches de fer. J'ai dit ailleurs que les silex en table ou plaquette se brisant ordinairement en angle, on ne pouvait considérer comme ayant subi une main-d'œuvre que les morceaux 4 cassure arrondie. Tels sont ceux dont il s'agit.

Les autres haches ou hachettes sont en silex ordinaires plus ou moins ouvrés. Elles font suite à celles qui ont été décrites chapitre XVII, planches 17 et suivantes.

Deux de ces hachettes sont en silex gris ; elles étaient entre le tuf et la tourbe bocageuse , sous les sépultures celtiques de la Portelette; mais on se rappellera que nous avons trouvé dans ces sépultures des haches et des couteaux d'origine évidemment diluvienne. Quand les Celtes rencontraient de ces instrumens ou tous autres signes adoptés chez eux, soit comme symboles, soit comme armes, ils les recueillaient avec soin. Il est même à croire qu'ils allaient les chercher dans les bancs même , et qu'ils n'en confectionnaient pour leurs offrandes que lorsqu'ils n'en trouvaient pas.

Sous le n<> 6 sont encore des haches diluviennes, mais de forme qu on remarque moins souvent. La première , en silex noir , panachée de blanc, haute de 13 centimètres, large de 8, offre un ovale convexe d'un côté et aplati de l'autre. Elle est tranchante dans toute sa circonférence et pourrait servir de couteau.

Celle qui suit est en silex jaune ; elle est longue de 15 centimètres et en a 7 de diamètre dans sa plus grande épaisseur. Sa forme est celle d'une poire très-alongée ; c'est encore une forme insolite.

Une troisième variété, de 7 à 10 centimètres de longueur, de 3 à 5 de largeur à la base, va en s'efGlant en fer de lance. Ces instrumens , d'une coupe assez élégante , ne sont pas rares dans les bancs diluviens.

Sous le u^ 7 sont les trois haches de pierre verte décrites page 603 , trouvées en 1846 derrière le Champ-de-Mars , non loin du Moulin Quignon. La perfection du travail de ces haches et leur matière bien moins dure que le silex, et dès-lors peu propre à résister au choc et au frottement , ne permettent pas de croire que leur origine soit diluvienne. Nous les avons donc rangées dans la catégorie des haches d'origine incertaine. Leur peu d'épaisseur et la difficulté, pour ne pas dire Fimpossibilité de les emmancher solidement, démontrent assez qu'elles ne pouvaient servir ni comme arme , ni comme outil ; c'étaient des objets de luxe ou de religion.

Nous revenons aux figures diluviennes. Celles du n^ 8, extraites pour la plupart des bancs récemment ouverts , difiTèrent peu de celles déjà décrites chapitre XVII, page 372, planche 22, fig. 26, et chapitre XIX, page 408, planche 29, fig. 11; mais elles sont mieux travaillées. Elles représentent des cœurs, les uns arrondis à la partie supérieure, les autres y ayant une rentrée.

Le plus grand est en silex table , long de 14 centimètres sur 10 de largeur et 2 d'épaisseur. Il est nettement taillé dans toute sa circonférence, chose assez rare dans cette sorte de silex.

Son analogue, plus petit, est en silex ordinaire. H a été trouvé sur le sol.

Le suivant, plus petit encore, n'a que 9 centimètres de hauteur sur 8 a sa plus grande largeur et 15 millimètres d'épaisseur. Il est fait d'un beau silex brun veiné de jaune. Sa forme est celle d'une flèche triangulaire s'arrondissant vers les angles. Ce morceau est fort bien travaillé.

Sous ce même numéro sont d'autres silex de grandeurs diverses. Cette figure en cœur n'est pas rare : des silex roulés l'acquièrent naturellement, mais il est facile de les distinguer des premiers.

Vient après une pierre aplatie, tirant un peu à l'ovale, épaisse d'un centimètre et d'un diamètre de 6, en silex corné, travaillé partout. On en trouve de forme analogue dans les sépultures celtiques, mais le travail n'est pas le même ; elles sont aussi d'un silex différent.

Le n<> 9, en partie couvert de son écorcc et présentant deux saillies ou oreilles , ne paraîtrait qu'un accident , si l'on ne rencontrait pas ses similaires. Voir les dessins.

Sous le q9 10 sont les couteaux indiqués page 416. Parmi ces morceaux, variant de 9 à 13 centimètres, il en est un de silex brun corné , pointillé de blanc , qui a été trouvé à la surface du banc diluvien d'Épagnette près Abbeville. Long de 13 centimètres et large de 3 au milieu, il diffère peu des autres couteaux quant à la forme; mais le fini du travail me fait douter de sou origine diluvienne: je le crois plutôt celtique ou gaulois.

Dans cette même sablière d'Épagnette était un silex gris-vert, long de 11 centimètres , large de 6 , épais de 4. Ce morceau a l'apparence d'une hache ordinaire; mais à l'examen on reconnaît qu'il devait avoir une autre destination. Trés-bombé d'un côté et

NOTES ET GORRESPOIVDANGE. 619

formant presque demi-cercle, il est aplati de Fautre, et il Ta été probablement pour poser sur ce plat ou recouvrir quelque chose. Ce morceau est de ceux qu'on trouve rarement. 11 était entouré d'une masse de sable jaune, loin des terrains rapportés; il doit être diluvien.

J'ai décrit, chapitre XIX, pages 404 et 405, planche 27, n« 4«»«, une variété de silex ouvrés imitant des feuilles de laurier, de tilleul et d'orme. Depuis , j'en ai recueilli dans les mêmes gissemens indiquant d'autres feuilles. Leur longueur est de 5 à 10 centimètres sur 3 a 7 de largeur. Ils sont dessinés Gg. 11.

Sous le ïi9 12 sont des silex taillés en dents de requins, de crocodiliens, etc. Dans quelques-uns l'imitation est parfaite. J'en ai rencontré dans presque tous les gissemens diluviens et même sur le sol. Leur dimension varie de 5 à 9 centimètres de hauteur sur 3 à 8 de largeur à la base. Il y en a d'aplatis; on en voit aussi de très-épais. Les uns finissent eu pointes aiguës, d'autres en une sorte de crochets. Les dessins feront mieux connaître ces singulières imitations.

Il en est même où plusieurs dents sont figurées dans le même silex ; mais l'intention ni le travail n'y sont bien caractérisés : c'est pour cette raison qu'ils ne sont pas sur les planches.

Dans le chapitre XXIII, page 479, nous avons annoncé que les silex l"- et 1" n'offraient pas des traces certaines d'un travail humain. Depuis, d'autres pierres de même forme, qu'on peut voir ici sous le n^ 13, ont levé tous nos doutes.

11 en est de même du n^ 14 que j'avais pris pour un accident et fait effacer des planches; mais je viens de l'y rétablir. Ces silex indiquent un nez surmonté d'un œil ou d'un sourcil. Est-ce bien cela qu'on a voulu faire? Je ne l'affirme pas; mais quant au travail humain, il est indubitable.

Les figures n<> 15 font suite à celles décrites chapitre XXUI , page 480, et dessinées planche 52, fig. 2. Elles représentent des quadrumanes ; les uns en silex en table , les autres en silex ordinaire, variant de 6 à 16 centimètres de hauteur sur 7 à 20 de largeur.

Ce qui distingue ces morceaux, c'est que, sur la plupart, un accident , une tache , un trou indique l'œil ; et cette circonstance se répète trop souvent pour qu'on puisse l'attribuer au hasard.

Le Ti9 16 est une addition au chapitre XXIII, lig. 2, page i81, et présente des têtes de chiens. Celles de pro61 sont semblables à la fig. 2*, planche 52 ; les autres de face ont leurs analogues planche 54, Gg. 2.

Sous le n9 17 sont des mammifères marins d'espèces analogues à celles dessinées planche 68, n^ 11, et décrits pages 488 et 489.

Le n^ 18 , silex en table de 16 centimètres de haut sur 27 de large , simule assez bien une tête de caïman ou d^m saurien à museau pointu, difl'érant peu de ceux de la planche C9, fig. 12, page 489. L'intention de ce morceau taillé dans toute sa circonférence ne me paraît pas douteuse ; l'œil qu'on y remarque ne peut pas être un simple accident.

Son analogue est d'un tiers plus petit.

Le n® 19 offre trois silex qui font suite à ceux du chapitre XX, page 436, fig. 22 , que nous avons considères comme les types primitifs des monumens druidiques. Ceux-ci indiquent des animaux grossièrement ébauchés. Hauts de 11 a 16 centimètres, larges de 17 à 30, ils ont été taillés pour tenir d'aplomb sur leur base.

Nous finirons-là cette note , bien qu'il nous reste beaucoup de morceaux à décrire; mais le nombre peut en augmenter encore. Les chemins de fer entrepris dans ces départemens ont nécessité remploi d'une masse énorme de silex. Partout on a ouvert les bancs qui sillonnent ce pays où on les rencontre à une petite profondeur posés sur la craie. Ces dépOLs diluviens se ressemblent tous et je renvoie aux coupes des terrains , pages 234 , 253 et 254 , et aux descriptions que j'en ai données.

Cette grande exploitation a été très-favorable à mes études et j'ai pu, pendant Tannée 1816 et les premiers mois de 1847, recueillir beaucoup d'échantillons nouveaux; et le nombre de planches, qui ne devait être que de 50, est aujourd'hui de 80, présentant environ 1600 figures. Ces dessins , exécutés sous mes yeux , sur les morceaux même et hthographiés ensuite, sont d'une exactitude parfaite, ainsi qu'on peut s'en assurer à la vue des originaux que tons les amateurs peuvent encore visiter chez moi.

Quant aux morceaux qui restent à cinsser, j'en ferai, comme je l'ai annoncé, Tobjet d'un travail supplémentaire dans lequel seront comprises les découvertes que ne peuvent manquer de faire les personnes qui exploreront avec attention des terrains analogues a

ceux que j^ai décrits. Mais je leur rappellerai qu^il faut ici de la persévérance, que cette recherche exige une habitude qu'elles n'obtiendront qn'après avoir rapproché et comparé beaucoup de silex et s'être bien rendu compte des formes qu'ils affectent, soit dans leur état primitif et lorsqu'ils sortent de la craie, soit dans leurs cassures et leurs accidens. Dans le principe , les archéologues eux-mêmes pourraient s'y tromper et voir un travail humain là où il n'en existe pas, puis rejeter ou laisser passer inaperçus des morceaux ouvrés ; mais après quelques jours d'étude, l'expérience viendra et ils ne s'y tromperont plus.

Une découverte en amène une autre ; nous engageons donc ceux qui ouvriront des terrains neufs ou qui n'ont pas encore été atteints par la pioche moderne , à recueiUir tout ce qui peut y faire soupçonner la vie et le passage des hommes. Je ne parle pas des vases ou de leurs tessons; sans doute leur forme et la nature de leur pâte peuvent , presqu'aussi bien qu'une inscription ou qu'une médaille, indiquer l'état plus ou moins avancé d'une nation; mais il s'agit ici d'une période séparée de nous, non-seulement par les siècles, mais par une ou plusieurs révolutions géologiques, et dès-lors par des convulsions telles que les corps d'une dureté médiocre n'ont pas pu y résister. Comme ce ne serait que dans des cas tout-à-fait exceptionnels que l'on rencontrerait des vases antédiluviens , il n'y faut pas compter ; et ce qui nous reste à chercher sont des pierres dont la cassure ne nous paraîtra pas naturelle et en même temps des ossemens et jusqu'aux fragmens de bois, quelque peu d'intérêt que ces reliques semblent d'abord présenter.

J'ai déjà fait observer qu'en étudiant les débris des grands quadrupèdes que recèlent les tourbières , il n'était pas impossible de distinguer à la fracture des os et aux cicatrices qu'ils portent, si elles provenaient de la main de l'homme ou de la dent des animaux. En eflet , quel que soit Finstrumcnt dont l'homme se soit servi , fer , pierre ou coquillage , on en reconnaît facilement le tranchant; et la blessure que peut faire l'animal par son choc, sa griffe ou sa mâchoire , n'y ressemble en rien. Les accidents naturels s'en rapprochent moins encore ; il n'y a donc pas à s'y tromper. Or , ce cachet de la main humaine , ce stigmate de nos armes ou de nos outils, j'ai cru l'aperoeycir même sur des

débris fossiles. Étail-ce préventiou ? C'est à d'antres à répondre : la solution sera dans leurs propres observations.

Les troncs d'arbres des tourbières et des forêts sous-marines doivent aussi être l'objet d'investigations attentives. Ici encore la trace de l'homme peut n'être pas complètement effacée , et ces arbres ont pu tomber sous la cognée de pierre.

Et l'homme dont la jeune intelligence avait fabriqué cet instrument, cet homme devant la vieillesse duquel notre raison s'étonne, cet homme des premiers jours, pourquoi, lorsque nous retrouvons ses œuvres, ne découvririons-nous pas ses os?

Peut-être les a-t-on déjà trouvés , mais on n'y a pas cru : le préjugé a tué l'évidence. Ces ossemens de l'homme d'alors offrant, comme tous ceux des autres êtres anté-diluviens, des dissemblances avec les formes présentes, on ne s'est attaché qu'à ces dissemblances et l'on n'a pas vu les rapprochemens; ou quand on les a TUS, on les a repoussés comme dégradant l'humanité. C'est an quadrumane, a-t-on dit, c'est quelque monstre, quelque cétacé inconnu, quelque mammifère sans analogue ; mais quant à l'homme , ce ne peut être lui , puisqu'il n'y avait pas d'homme.

Certes, ce raisonnement n'eut été ni celui de Cuvier ni de ses collaborateurs et pas d'avantage de nos savans professeurs actuels : le rapprochement n'eut échappé à aucun. Biais cdui qui trouve n'est pas toujours celui qui sait. L'œil du savant ne peat être partout, et les objets qu'on soumet à son examen sont quelquefois si dénaturés, ou bien encore les renseignemens dont on les accompagne sont si vagues , si incomplets , disons plus , si souvent faux , qu'ils peuvent étonner , mais non convaincre ; et devant la possibilité d'une erreur, la raison, comme la science, ne peut que s'abstenir.

Mais quand une chose existe, tôt ou tard elle se montre. Une présomption conduit à un indice, cet indice à une demi-preave; et l'homme de science , l'homme de raison se dit enfin : c'est possible. Alors le voile se déchire, les faits se groupent, s'accumulent et la vérité apparaît toute entière.

Il en sera de même ici , et les preuves matérielles viendront à l'appui des probabilités rationnelles. Je le demande encore, qu'on me pardonne de revenir si souvent sur ce point: s'il y avait des êtres humains à l'époque des derniers cataclysmes qui ont changé la snrbee

de la terre, et je ne vois pas pourquoi il n'y en aurait pas eu quand toutes les espèces voisines de Thomme par leurs sens , leurs formes, leurs besoins, leurs passions, leurs plaisirs et leurs souffrances , espèces qui ne peuvent vivre qu'aux mêmes conditions que rhomme, y étaient depuis long-temps, si, dis-jc, il y avait des hommes, on doit retrouver leurs os comme on retrouve ceux dès races contemporaines. Sans doute moins anciens que les animaux, ces hommes étaient aussi moins nombreux : de là cette difficulté de ressaisir leurs traces, difficulté que complique encore la nuance des formes ; mais la difficulté n'est pas l'impossibilité. Que l'on continue donc les recherches, que l'on ne dédaigne aucun indice, et ces traces irréfragables, ces fossiles humains, on les découvrira. Alors si cet essai n'est pas oublié, si quelques pages ont résisté au temps, on reconnaîtra que nous ne nous étions pas trompé sur rage des monumens que nous venons de décrire.

A la fin de juin 1847, sur les indications que m'avait données M. Elie de Beaumont, j'ai visité plusieurs bancs diluviens des environs de Paris , notamment ceux qui sont derrière les Invalides et près de Saint-Germain-en-Laye. Ces bancs ne diffèrent en rien à ceux du bassin de la Somme; leur rapport avec les gissemens de l'Hôpital, Moulin Quignon, Menchecourt , etc., d'où proviennent la majeure partie des instrumens antédiluviens décrits dans ce livre , est tel qu'on croirait qu'ils en sont la continuité : même sable, même disposition des lits, même silex, et probablement mêmes ossemens fossiles ; aussi , je ne doute pas que si l'on faisait une exploration attentive des couches qui contiennent ces ossemens ou qui sont au-dessous , on n'y rencontrât des silex travaillés. J'en ai même recueilli un dans le banc du Vesinet, près de Saint -Germain; il était dans le sable gris, à 3 mètres de la surface; mais comme il était dépouillé de sa gangue sabloneuse et qu'il a pu être jeté là par un éboulement, je n'en parie que comme renseignement.

NOTE 52p.

Le 13 juillet, M. de Prières, de Tours (Somme), m'ayant annoncé qu'il faisait ouvrir une tombelle dans sa propriété de Cauroylès-Tours , je m'y suis rendu avec lui. J'ai trouvé sur les lieux MM. des Mazis, d'Anccnnes et Darsy, propriétaires du voisinage et amateurs éclairés d'archéologie.

La tombelle forme un tertre dont la circonférence est d'environ 100 mètres et la plus grande élévation de 2 mètres 30 centimètres au-dessus du sol. Ouverte jusqu'à 30 centimètres au-dessous de ce sol, voici ce qu'elle a présenté :

A 35 centimètres de la surface, une couche de cendres et de charbon de bois, épaisse de 3 a 4 centimètres; ensuite 15 à 18 centimètres d'argile; un second lit de cendres de 3 à 4 centimètres; puis une autre couche d'argile de 68 centimètres; un troisième lit de cendres de 6 à 8 centimètres, mélangé de charbon de bois et de paille brûlée. De distance en distance, le lit de cendres est pins épais et contient des parcelles d'ossemens et de dents calcinées, parmi lesquelles on reconnaît des fragraens de mâchoire de sanglier.

Au centre , une sorte d'aire pavée en tessons de tuiles à rebords dites pannes romaines, posées à plat et environnées de forts silex. Cette aire, à peu près circulaire, a 1 mètre de diamètre. An-dessat sont des cendres; au-dessous de l'argile battue. Au milieu des cendres est une masse de sable gris très-fin pétrie à la main, assez dure et ayant une forme ovale qui se rapproche un pen de celle des haches de silex. Cette masse, longue de 16 centimètres, large de 9, est épaisse de 4.

Dans toutes les parties de la tombelle et même à la surfiice, sont des tessons de tuiles et des poteries grises et blanchâtres , de fabrique romaine ou gallo-romaine. Dans l'intérieur est un grès légèrement poli et un morceau de meule en pouding. Dans la principale couche de cendres , étaient un éperon en fer et un fer de cheval.

M. Darsy qui , en 1845 , avait fait ouvrir une autre tombelle à Gamaches , à 10 kilomètres de celle-ci , m'a dit qu^elle offrait les

NOTES ET COBBESPONDANCE. 625

mêmes dispositions, sauf Taire centrale qui n'y existait pas; mais les débris d'ossemens y étaient plus nombreux. On y trouva aussi des éperons , des pointes de flèches en fer, un vase de terre grise et des ornemens en bronze.

D'ailleurs, il n'existait dans Fune ni Tautre aucune couche de silex brisés , aucune arme en pierre : ce qui annoncerait que ces tombellcs sont peu anciennes et ne remontent probablement qu'aux m® ou 1V« siècles.

On a vu que la recherche des antiquités celtiques nous avait parfois procuré d'autres débris , tels que des armes en bronze de l'époque gauloise et romaine, ou en fer du moyen-âge , dont quelques-unes proviennent des champs de bataille de Crécy et d'Azincourt, etc. Ces objets sont maintenant au musée d'artillerie de Paris, auquel je les ai donnés. Dans le nombre, figure une petite pièce de canon et des boulets en pierre des premiers temps de l'artillerie.

Des instrumens en fer, haches, pioches, serpes, etc-, ont dernièrement été recueillis à Gaubcrt-lès-Abbeville, sous les retranchemens du camp dit de César. Je les destine au même musée. Ils ont indubitablement servi aux soldats employés à la construction de ce camp. Les morceaux de cette nature, quand leur origine est authentique, sont précieux pour l'histoire. Ils suppléent à la tradition et presqu'aux livres, car Ton juge non moins bien l'homme par ce qu'il a fait que par ce qu'il a dit.

Cherchons donc des monumens, ou à défaut les outils qui ont servi a les construire. Mais ce n'est pas assez de les découvrir, il faut les utiliser, et on ne le peut mieux qu'en les déposant dans un de nos musées publics.

Parmi ceux de la capitale, celui d'artillerie se fait remarquer par l'ordre parfait et le classement tout historique qui y régnent, dus spécialement à M. le lieutenant-général Gourgaud, qui l'a enrichi de dons bien autrement précieux que mes modestes offrandes.

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