CHAPITRE V
Réponses à quelques doutes.
Noas avons vu que la pensée humaine avait, dans la moindre de ses applications, une touche et un caractère qui lui étaient propres ou qu'on ne trouvait pas dans les ouvrages des autres êtres. Ceci pourrait s'appliquer à chaque espèce de créatures. Dieu les a distinguées non-seulement par leurs figures et leurs instincts divers , mais par la nature de leurs travaux inimitables pour tout ce qui n'est pas de leur race. Il est aussi impossible à un homme de construire un nid, qu'à une hirondelle de bâtir une maison ; et nos plus savants industriels, nos plus habiles chimistes ne pourront faire ni une toile d'araignée ni un rayon de miel.
Il est des animaux qui percent le bois , l'os , la pierre même et qui s'y logent. Il en est d'autres qui, de
ces débris qu'ils assemblent et maçonnent avec une dextérité surprenante, se font des retraites, des roches, des habitations commodes qui ont, dans quelques parties, la perfection d'une construction humaine. Pourtant nul ne s'y trompe, et, après un moment de réflezioD, n'attribuera à l'homme ce qui est l'acte de ranimai.
Le travail des animaux sur les corps d'une, dureté moyenne, le bois, l'écaillé, la pierre calcaire, se borne donc à les rompre, à les entailler, à les percer, quelquefois à les assembler. Pour cela, ils s'aident de leurs dents ou de leur bec, rarement de leurs pattes, si ce n'est pour creuser la terre; mais dans aucun cas ils n'usent d'un secours étranger à eux-mêmes, d'un outil.
Les animaux qui percent le bois ou la pierre sont ordinairement des vers, des insectes, des crustacés. Ils se servent pour arriver à ce résultat, «o culte des moyens que nous venons d'indiquer, d'une tarière dont la nature les a pourvus , ou, comme certains coquil^lages, d'une liqueur qu'ils distillent et qui vraiseinblabiement, lorsqu'elle est exposée au contact ée l'air ou des émanations saline, devient corrosive. Mais daas tous ces procédés où l'impulsion naturelle et purement instinctive entre bien plus que la volonté réfléchie, oo n'aperçoit pas l'esprit de Thomme , et personne ne saurait s'y méprendre.
Il ne faut pas chercher l'oduvre de l'animal sur les silex et autres pierres dures , elle n'y est pas et n'y peut être : ses dents , comme ses ongles , n'ont là aucune prise. Là aussi l'accident est commun; bien souvent il se montre sous l'apparence de l'mivffe, *et
pour ne pas les confondre, quelque peu d*atteu(ion est, uéoessaire ; nous allons indiquer sur quoi elle doit porter.
Dans les silex, raccideni ou Tirrégularité de la forme est la conséquence d'une fermentation , puis d'âne dissolution et de l'empreinte des corps voisins, oorps marins pour l'ordinaire, suivies d'une cpndensMioQ ou pétrification. C'est peut*étre aussi le résultat d*ime pression, d'un choc, d'un frottement. Il en résnlto nulle jeux, mille étranges caprices qui font que là où il n'y a ni empreinte de coquille ni travail bomaîn, il est impossible de rencontrer deux silex absolument semblables.
J'en ai réuni, comme terme de comparaison, une ooUectioa où apparaissent les formes les plus bizarres : là vous trouverez d^ fruits, des légumes, des animêux et jusqu'à des simulacres d'objets qui n'apparliflMMint qu'à la civilisation. Ici encore, pas d'erreur possible, on s'aperçoit tout d'abord que la main de rbonmie est étrangère à ces images; couvertes de iMir croûte, on y reconnaît l'efiet mécanique du moule •nUentel auquel elles doivent cette apparence.
Les accidents provenant du ehoc ou de la dé* eompositjon s<mt plus difficiles à saisir, car ils se manifestent aussi en figures et formes de toute espèce. Béanmoins, avec un peu d'habitude, on arrive à les distinguer et à établir d'une manière certaine la différence entre une brisure naturelle et un éclat enlevé amc intention , à l'aide d'un outil et d'après un plan donné. C'est ainsi que, dans un ateUer de sculpture,
fiO RÉPONSES A QUELQUES DOUTES.
le moins habile des élèves remarquera sur un bloo de marbre un coup de ciseau appliqué pour commeoeer Fœuvre, et ne le confondra pas avec Téclat enlevé par le contact d'un autre bloc.
Tels sont nos ouvriers terrassiers. Parmi ceux que j'ai, depuis quinze ans, employés à des fouilles dans les bancs tertiaires, j'en ai rencontré peu qui, après quelques jours d'expérience , ne reconnussent immédiatement , entre des milliers d'autres , un silex portant la trace d'un travail humain : c'est que cette trace a un cachet que l'accident ne peut lui donner. Hais celle qui frappe l'ouvrier, parce quil est sans préjugé et qu'il juge de ce qu'il voit par ce qQ*il a vu faire au tailleur de pierre, l'homme de cabinet ne la distinguera pas. 11 ne voudra pas même croire qu'on puisse la distinguer, et il dédaignera de s'ea assurer. Il ^s'apercevra si la pâte d'un silex difiR&re de celle d'un autre silex, si elle a été en contael avec le cuivre ou avec le fer, si elle contient pl«t ou moins de silice ou de principes calcaires , etc. Quant à la forme, il ne s'en inquiète guère; il dira qu'un caillou, parce qu'il est ébréché ou qu'il man^w quelques fractions à sa coupe primitive, n'aoi est pas moins un caillou; qu'il peut ressembler à une hache, à un couteau , à un ciseau , à un poisson ou à on oiseau, parce qu'il faut bien qu'une chose ressemble à une autre, mais qu'il est évident que ces silex, par cela seul qu'ils proviennent des terrains diluviens, ne sont ni ne peuvent être travaillés : dès lors que l'auteur de ces soi-disant découvertes a établi uo système
ingénieux peut-être, mais qui ne repose pas sur des données rationnelles.
D*autres, se rendant à révidence, reconnaissent que les silex sont travaillés, que ce sont bien des ébauches d'armes, d'ustensiles, etc., mais ils en conclueront que, postérieurs aux terrains tertiaires dans lesquels ils se troavent et aux animaux fossiles qui les accompagnent, ils y ont été introduits par accident.
Quelques-uns enGn, admettant à la fois le travail des pferres et la réalité de leur gissement, ne veulent pas que ces terrains soient tertiaires et diluviens; ils n'y voient que des dépôts alluviens et des remblais peu anciens.
J*ai déjà répondu à la première objection; ma réponse à la seconde sera courte. Les bancs tertiaires wûi horizontaux. Quand il y a éboulement des terrains supérieurs , il en résulte ce que les ouvriers appellent poteaux. Le banc est ainsi coupé à angle droit. La chose est assez frappante pour qu'on le remarque tout d'abord. Il est donc absolument impossible de se tromper ici et de confondre les terrains rapportés, introduits ou éboulés, avec ceux qui sont restés dans leur état normal ou primitif. Cette objection n'a donc pu venir que de personnes qui n'ont jamais étudié la coupe d'un banc tertiaire. J'ajouterai qu'une partie des objets recueillis par moi sont encore dans leur gangue, c'est-à-dire entourés de parties du sable dans lequel ils ont été ensevelis. Ils en portent la couleur, non-seulement à l'extérieur, mais même dans une certaine épaisseur de leur pâte, ce qu'on peut vérifler en
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les entaillant. Là encore i! n'y a pas moyen de m6connaltre la vérité et de nier ce qui est l'évictolioe même.
La troisième objection est que ces terrains ne sont que des alluvions modernes et non des gissomefits tertiaires et diluviens.
Je réponds : alors les ossements de rhinocéros ^ d'éléphants , d'ours , de tigres qu'on y retroove sont donc aussi modernes? Mais un mot décidera ta qoestion : les terrains où j'ai fait ces fouilles sont les mêmes que ceux sur lesquels M. Elie.de BeaumonI W avant lui Brongniart et Cuvier ont bit leur dénws tration et une partie de leur récolte de mamroiAms antédiluviens. Si ce ne sont pas des terrains tertiaires, ce n'est pas moi qui me suis trompé, mais les savants que je viens de nommer, et dès lors tontes leurs découvertes , notamment celles de Cutier , en anatomie comparée, changent complètement de &ee, et les animaux dits fossiles ne sont plus que des espèces touchant aux races modernes.
On comprend que les doutes que j'élève ici ne soM pas sérieux; des hommes tels que Cuvier, Al. BrMgniart, Elie de Beaumont ne se trompent pas sur la nature d'un terrain.
Depuis, MM. Jomard et Constant Prévost ont bien voulu, cédant à ma prière, visiter les bancs des environs d'Abbeville, et j'ai déjà cité les Mémoires ini*primés de MM. Ravin et Bufeux qui, bien longtemps avant mes recherches dans ces mêmes bancs , les avaient classés parmi les terrains tertiaires. Enfin,
RÉPONSES A QUUQUES DOUTES. 33
mu. RigoUût el Hébert ont, comme on Ta vu dans mon premier chapitre, confirmé tout ce qu'avaient reconnu les savants qui les avaient précédés.
Lorsqu'il à été démontré que ces silex travaillés n'avaî«iit pu être introduits dans les bancs diluviens par aa ^KMilement dont la trace perpendiculaire serait restée visible , on a voulu que l'introduction ait eu lien après coup, lorsque la tranchée était ouverte et par la fraude des ouvriers.
loi encore la réponse est facile : les ouvriers ^ payés à la journée, n'avaient aucun intérêt à cette fraude; ensuite, ils ne savaient pas encore distinguer, eomme je le leur ai enseigné depuis , les silex taillés de cenx qui ne le sont pas. Aussi ces premiers silex n'ont pas été trouvés par eux, mais par moi seul, et trouvés dans leur gangue.
Un jour, Tun des opposants dont je n'avais pu vaincre l'incrédulité, étant présent à l'ouverture d'une tranchée,' le hasard fit qu'on rencontra un silex encore enfoui, mais dont l'extrémité révélait le travail. J'avoue que j'éprouvai un grand plaisir à le lui faire retirer du banc, ce qu'il fit d'ailleurs de bonne grâce : e'était one assez belle hache qui figure encore dans ma collection. Depuis ce moment mon incrédule fut converti.
Beaucoup d'autres l'ont été depuis. Le studieux M. Bâillon, correspondant du Muséum d'histoire naturelle, souvent cité dans mon premier volume, avait encore des doutes sur l'origine et la cause de faits si étranges. L'ouverture d'un nouveau filon tertiaire
au lieu dit le Champ de Mars, près Abbeville, les a complètement dissipés : plusieurs haches nettement travaillées et qu'on peut voir au musée de cette ville, ont été découvertes dans ce banc; et ces haches, par leur position et Tespèce de sable qui les entourait , par leur forme et la couleur du silex, enfln par la nature du travail, sont identiques à celles que j'ai trouvées moimême dans des terrains analogues.
M. Charles Roach Smith, connu dans toute l'Europe savante par ses beaux travaux sur l'archéologie et la numismatique, s'est arrêté à Âbbeville pour visiter ma collection, et il na élevé aucune objection sur rorigine antédiluvienne des nombreux morceauK qu'il a examinés.
Je le répète donc avec quelque consolation, je n'ai jusqu'à présent trouvé d'incrédules que parmi ceux qui n*ont pas vu les objets et qui n'ont consulté que les dessins. Un dessin, tout exact qu'il soit, une des-* cription même complète, ne peuvent tout peindre. Le trait montre l'ensemble de la flgure , mais n'analyse pas les détails du travail. Avant de se prononcer, je ne puis donc trop prier ceux qui s'occupent de ces questions de venir étudier les originaux. Je n'ai rien négligé pour leur faciliter cette étude.