CHAPITRE VI
inalogie des types celtiqses avec les types antédiloTiens.
La ressemblance qui existe entre quelques pierres taillées des deux époques, notamment celles qui représentent des ôgures d'hommes et d'animaux, est encore une objection qui m'a été faite. On ne s'est pas expliqué comment deux périodes divisées par tant de siècles pouvaient offrir des points d'analogie.
Selon moi , il serait bien plus étonnant que cette analogie n'existât pas : les mêmes besoins et les mômes passions enfantent partout des moyens semblables de les satisfaire. Chez les peuples enfants , ces moyens » toujours simples et indiqués par la nature, ne peuvent différer qu'autant que les localités diffèrent, et cette différence sera toujours assez minime. Partout l'envie, la jalousie, la haine, amènent l'attaque; partout la peur produit la défense. De là partout aussi des armes
offensives et défensives, et des armes presque tou* jours les mêmes.
Lïnstinct de l'imitation est inné chez l'être humain : nègre ou blanc , civilisé ou sauvage , il est imitateur en naissant. Une figure le frappe, il la dessine sur le sable , puis il s'efforce de Timiter en argile , en bois, en pierre. Il en était ainsi dès le principe du monde, il en sera ainsi jusqu'à sa fin.
Qu'y a-t-il donc d'invraisemblable dans ce rapport des ébauches de l'époque antédiluvienne avec celles de l'époque celtique? Est-ce que les unes comme les autres ne sont pas semblables à celles que certaines tribus sauvages font encore?
11 importe peu que le cataclysme ait séparé une race d'hommes d'une autre race d'hommes. Ceux d'aujourd'hui sont-ils autres que ceux qui étaient alofs? Es^istât-il même quelque différence dans leur conlbr* mation , cela changerait-il leurs instincts , leurs fti*«^ cultes? Auraient-ils moins les mêmes vertus et les mêmes vices? Les animaux antédiluviens ne sont pàÈ entièrement conformes à *leurs analogues vivants , et pourtant nous n'en sommes pas moins certains qu'ils avaient des habitudes semblables.
Où est donc l'invraisemblance de la parité de Fœuvre des hommes de ces temps avec celle de l'homme d'aujourd'hui ou de la période intermédiaire? Poôrquoi une hache, une flèche, une figure en pierre m se rapprocherait-^lle pas d'une hache, d'une flèche, d'une figure faite de la même matière, dans les mtoies circonstances et dans le même but ? Toutes les ébauches
ANALOGIE DBS TTPfô. 57
8é ressemblent, quelle que soit ta main qui les fasse: les prenières copies que tracent les élèves de dessin présentent partout les mômes fautes.
^ Fou admet Texistence des hommes antédiluviens, et il fiiut bien Tadmettre si Ton croit à quelque chose, ees hommes, tout arriérés qu'on les suppose, ne pou« vaient Fétre ptos que ne le sont certaines peuplades modernes. Eh bien ! si ces peuplades si peu avancées oot aussi leurs armes, leurs fétiches, leurs imitations en b<Ms, ai terré, en os, en pierre, pourquoi les peuples antédiluviens ne les auraient-ils pas eus?
Qu'on se rappelle que ces peuples inconnus que nous avons nommés celtiques faute de savoir quel nom leur donner, ces hommes dont les sépultures étaient à plusieurs mètres au-dessous du niveau d'une grande rivière, dans la tourbe de première orig^'ne dite bocageuse, vivaient à une époque qui peut-être se rapprochait de la catastrophe diluvienne.
Ces sépultures, m'objectera-t-on , renfermaient des poteries. — Oui ; mais ces poteries cuites au soleil , non faites au tour , poteri6# grossières et friables , remontaient certainement à un temps des plus re« cnlés. Comment croire que les peuples antédiluviens n*eussent pas compris qu'avec de Targile pétrie et séehée on peut faire une écuelle, une coupe? Cette argile seule, en se massant après avoir été foulée snx pieds et en se racornissant au soleil, leur en indiquerait la matière et la forme.
On dira que bien des peuples sauvages n'ont jamais SQ foire de veses de terre. ^^ Pourquoi 7 C'est qu'ils
manqaent d'argile ou que , voisins des bords de la mer, ils ont de grands coquillages qui en tiennaU lieu, ou bien encore des noix de coco, des calebasses, des bambous ou d'autres bois creux ou faciles à creuser. Mais qu'ils n'aient rien de tout ceci, bientôt ils imagineront les vases de terre. Cette mise en œuvre de l'argile et en général de toutes les matières pâteuses et maniables rentre si bien dans les instincts de l'homme, que les enfants de tous les pays, pour peu qu'on en mette à leur portée, trouvent un plaisir extrême à en façonner des flgures et des simulacres d'ustensiles.
Les animaux eux-mêmes offraient ici des modèles aux hommes : il est des mouches et des fourmis maçonnes. Les termites entr'autres revêtent leurs habitations d'une couche qui a toute l'apparence de l'œuvre d'un potier. Les oiseaux et certains quadrupèdes, les castors, ont l'instinct non-seulement de la bâtisse , mais du modelage. Les hommes n'ont eu qu'à les voir faire.
Sans doute ces premi%s vases non cuits et conséquemment très-friables servaient peu aux usages domestiques ; aussi ceux des anciennes tourbières ne paraissent avoir ^été faits que pour contenir des os , des cendres, des débris de victimes, enfin des mets offerts aux morts et aux dieux. L'invention de ces vases a dû suivre de près la première pensée religieuse et la révélation d'une autre vie.
L'art céramique est donc des plus anciens, et œs vases primitifs, suppléant aujourd'hui jusqu'à certain
poiot à des docoments plus explicites , nous font remonter à travers les siècles à une antiquité bien autre que celle qu'on attribue ordinairement à ces ébauches et à Forigine des arts industriels. Il est vrai qu'on ne rencontre pas -souvent de tessons dans le diluvium; je n'en ai trouvé qu'une seule fois, et cet exemple unique ne prouve rien. La quantité de silex et de corps dors que charriait le torrent du déluge explique soffisamment pourquoi il n'existe dans ces dépôts dikiviens que fort peu d'objets fragiles.
A la surface d'un autre banc tertiaire, celui du moulin Quignon, près Abbeville, j'ai remarqué des moreeanz roulés d'une poterie beaucoup plus dure, ayant presque la consistance de la brique et d'une couleur blanchâtre. Ces débris, épais de 2 à 3 centimètres, devaient l'avmr été davantage. La pâte en était moins grossière que celle des vases de la tourbe. A quelle période appartenaient-ils, et pourquoi étaient-ils roulés? Je n'ai pas encore trouvé à ceci une explication satisfaisante.
Sans nous arrêter au plu#ou moins d'antiquité de ces poteries , sans affirmer surtout qu'elles appartiennent à l'époque diluvienne, je dirai que la chose est loin de me paraître impossible. On fait remonter les plus anciennes aux Assyriens, aux Egyptiens, aux Phéniciens, aux Chinois, mais je ne vois pas pourquoi on n'en trouverait pas d'une époque bien autrement reculée. Certaines poteries peuvent, comme ccHtains ossements, se conserver indéfiniment. La tourbe est essentidiement conservatrice , et si j'avais trouvé
les tessons dont je parle dans les bancs tertiaires, en plus grande quantité et sur des points différents, je n'hésiterais pas à croire à la poterie fossile ou antédiluvienne.
— Mais le temps antédiluvien, me dira-t-on encore, nous reporte à une antiquité incommensurable. Si tous les êtres ont été détruits , combien de siècles n'a-t*-il pas fallu pour en repeupler la terre? Ensuite, qui peut affirmer que d'autres . cataclysmes n'ont pas de nouveau bouleversé toutes les parties de cette terre et mis des mers où il y avait des vallées et des plaines où s'élevaient des montagnes? Comment voulez-vous que des ouvrages d'hommes, quçls qu'ils soient, aient survécu à tant de désastres?
— Cette coquille pétrifiée ou seulement fossile, dont la conservation paifaite vous laisse voir les détails délicats et jusqu'à ses nuances, n'a-t*elle pas survécu? Et pourtant elle est bien plus ancienne encore, car peut-être était-elle déjà fossile et vieille de milliers d'années avant ce déluge.
Qu^on n'aille pas nou^ dire que la terre est nouvelle et que les hommes le sont aussi. Nul doute qu'ils ne le soient aux yeux de Dieu dont ils sont l'œuvre; mais Dieu est éternel : cent millions d'années sont , pour lui, moins qu'une seconde pour nous. Les six jours du Créateur, et aujourd'hui l'église nous autorise à le croire, étaient des jours géologiques, des jours de siècle. Les théologiens ont reconnu que le mot hébreu iom ne devait pas se traduire par jour, mais par époque ; et Wiseman, dans son discours sur
AllAtOGIE Dra TYPES. Si
hs rapports de la science et de la religion révélée, a'écrie : € Gomment à-t-on pu comprendre qu'il s'agit d'un jour, c'est-à-dire de l'espace entre deux couchers dn soleil, lorsque les premiers jours le soleil n'existait pas? » En effet, il n'arrive que le quatrième jour, e*e8t-à:^re a la quatrième époque de la création/
Ainsi , les premiers habitants de la terre ne sont peut-être pas encore ceux dont nous proclamons les couvres, et ces œuvres mêmes seraient séparées de nous par des milliers d'années que nous n'aurions pas & nous en étonner. Cette hache faite de main d'homme, comme cette coquille que je vous montre, âgées de mille siècles et plus , peuvent en vivre mille encore et le double et dix fois le double, si le four du chaufournier ou la masse du cantonnier ne vient pas les réduire en poudre.
Cela arriverait-il , des milliers d'autres silex , des milliers d'autres outils de pierre seront là pour prouver que leur matière est étemelle, et que dans cent millions d'années, s'il existe encore des hommes et des bancs tertiaires , on y trouvera , en les ouvrant , de ces mêmes haches , de ces mêmes figures tout aussi intactes que celles qu'on y rencontre aujourd'hui.
Je le répète donc : en présence des faits géolo-^ giques, il n'est plus permis de croire à la nouveauté
* Cest dans le Rapport de M. E. de Marsy, dont on trouvera Textrait à la fin de ce volume, que je prends cette observation, page 12, où il cite d'autres théologiens qui ont traité cette question et Pont comprise comme Wiseman.
dn monde, préjugé propre à TEurope et qui n'existe pas dans la Chine , dans Tlnde , au Japon , ni chez d^autres peuples que nous appelons barbares.
Sans doute les hommes sont nouveaux sur la terre comparativement aux animaux, et la géologie, comme ta tradition, nous annonce que, notamment ceux dont on trouve les débris dans les couches secondaires, ont vécu bien des milliers d'années avant notre espèce; mais cette nouveauté comparative des hommes ne prouve pas qu'ils soient nés d'hier, et la complexité des langues dont nous retrouvons les lambeaux chez des peuples aujourd'hui sauvages, indiquerait seule une vieillesse bien autre que celle que nous leur supposions.
Cependant, depuis la découverte des dernières antiquités de Ninive, on commence à croire à une civilisation plus reculée. Combien de temps cette ville qui couvrait, dit-on, vingt-cinq lieues carrées de terrain , a -t- elle mis pour arriver à ce point de prospérité? A quel homme doit -on la chaumière qui, la première, a déterminé un autre homme à en bâtir une à côté? Qui sait même, quand on aura interrogé la terre qui porta celte cité célèbre, si, sous ses fondations, on ne trouvera pas des ruines plus anciennes encore? Voilà les questions que nous posions, et nous portions l'ancienneté de ces villes, tout en les considérant comme nouvelles comparativement à ces pierres que nous décrivons, à quatre ou cinq mille ans. C'est un chiffre qu'on accepte aujourd'hui , et il y a peu d'années qu'on ne voulait pas que la plus haute antiquité des grandes fondations dépassât trois mille ans.
Tôt OU tard, on en déooavrira d'autres plus anciennes encore.
Quant à déterminer, d'une manière même approximative, rftge des débris diluviens et celtiques, ce n'est pas ebose facile. Nul doute que tel peuple n'ait monté el redescendu plusieurs fois l'échelle sociale et que, parti de l'état nomade et de l'anthropophagie, il n'y soit retourné. Alors il est à croire que les produits de son industrie ont été les mêmes au début et à la fin de sa carrière, c'est-à-dire d'une grossièreté égale, et qu'ainsi des objets à peu près semblables peuvent être séparés par bien des siècles. J'ai vu , dans la Grèce moderne et à Athènes même, des ébauches faites de la veille qui étaient non moins brutes que celles des peuples les plus arriérés de l'Océanie, et qui différaient assez peu de celles des bancs antédiluviens ; et ces figures grotesques, ces modelages informes étaient peut-être l'œuvre des descendants de Phidias et de Praxitèle.
C'est donc surtout la place où elles gissent , la nature du terrain et ses accidents qui peuvent nous indiquer, avec quelque certitude, l'âge de ces antiquités sans caractère spécial. Encore ce témoignage du sol, quand il n'est pas dans son état primitif, est-il loin d'être infaillible; il faut y apporter du discernement et beaucoup de réflexion. Si les sépultures placées à la surface, celles où l'on voit des poteries durcies au four et faites à l'aide d'un tour, des armes en bronze, en fer , des médailles , etc. , portent avec elles leur date, il n'en est pas de même de celles où l'on ne
ANALOGIE ^BS TYPES.
Iroirve que des oendnes, des charbons, des sUex oa des os grossièrement travaillés , des vases en Cerre non cuits et à peine façonnés. Là , pas le moindre débris des temps modernes , pas même 4es temps antiques , grecs , romains , francs ou gaulois : tout y indique uii peuple dans Tenfance. Mais vivait-il mille ou dix mille ans avant ces temps romains? L'un est possible comme Tautre, et la plus grande anctenoeté est ici vraisemblable. Plus nouveau , l'antiquité m aurait conservé quelque souvenir ; en outre, la ^parration du gissement où on les rencontre de celui qui porte les traces des arts de la civilisation s^ait moins grande et moins tranchée. Qu'on se rappelle cette superposition de couches de tourbe, de tuf, de sable, de terre végétale, que j'ai décrite dans le troisième chapitre de mon premier volume. Ces étages, dont chacun présente un sol foulé par des races di-» verses , sont même , lorsqu'ils semblent se toucher , séparés par des siècles.
Rien ne prouve donc que les plus profonds ou ceux qui, s'affaissant successivement sous les pieds des générations et leurs détritus, sont aujourd'hui à quatre ou cinq mètres au-dessous du niveau de nos rivières et reposent sur la craie même, ne contiennent pas des débris d'une vieillesse qui touche à la période diluvienne ; débris sur lesquels le torrent a pu passer sans les atteindre, car, pendant ces jours de destruction, c'était seulement dans les abymes des mers, dans les profondeurs de la terre qu'il y avait pour ces œuvres des hommes des chances de conservation.
Les temps celtiques et les temps antédiluviens peuvent donc se donner la main, et nul encore sur la terre ne peut dire s'ils sont séparés de nous par des centaines ou des milliers de siècles. Une étude approfondie des couches diluviennes et alluviennes, des tourbières, des imocs de tuf, de sable, d'argile, de terre végétale, et du temps que chacun de ces bancs ou de ces couches a pu mettre à se former, pourrait seule nous donner on aperçu de la vieillesse des peuples qu'ils recouvrent.
Il est UD autre indice qui aidera à ce rapprochemalt des époques : c'est la nature des débris végétaux et animaux anciens, et leur examen comparatif avec les espèces vivantes. Nous reviendrons sur ceci.
Avant de finir ce chapitre, je dois relever une erreur que j*ai commise dans un premier exposé. J'y ai attribué aux Celtes , ou aux peuples que j'ai désignés ainsi , plusieurs signes en silex qui appartiennent réellement à la période antédiluvienne. Celte erreur vient de ce que j'ai d'abord découvert ces morceaux dans les sépultures et les terrains celtiques ; mais , depuis , des objets absolument identiques, recueillis dans les bancs diluviens, m'ont démontré que les premiers en provenaient, et que c'était dans ces bancs ou sur le sol qu'ils avaient été trouvés par les Celtes et ramassés pour être déposés dans les lieux où je les ai rencontrés. De ceci encore je donnerai la preuve, ou do moins la grande probabilité.