CHAPITRE m
Des rapftfls de fine et f enploi qo'oit eitr^elies les pems dites cebifies de kHiles les époques et de Ions les pays.
Ce qui, peut-être, a le plus nui à l'étude de ces pierres et empêché qu'on ait tout d'abord pris au «6rietix ce que j'en avais dit, c'est qu'à' cet égard si les faits existent, les livres manquent. La question était donc à approfondir, non par le rapprochement des opinions ou dans des écrits qu'on eut en vain cher* chés, mais dans les faits même. Or, de notre temps, la science qu'on apprécie le plus n'est pas celle des choses f mais celle des mois , et un article soigneusement élaboré dans le calme du cabinet, un discours bien étudié et surtout bien prononcé, remportera toujours sur la relation sans phrase ou l'analyse toute sèche d'une vérité matérielle. On aime l'éloquence, même dans ce qui n'en comporte pas, et l'on étudie la nature dans les cours publics.
Ce n*esl pas que je prétende qu'il ne faille pas suivre ces cours et acquérir la science des écoles : là doit être notre point de départ; mais cette science obtenue, il ne faut pas dédaigner celle des faits, car c'est avec les faits qu'on a fait les livres qui vivent et c'est aussi avec eux qu'on fera ceux qui sont à fiiire. Ce n'est même qu'à cette condition que les éooles sont utiles. II ne servirait à rien d'apprendre à marcher si notre destinée était de rester en place. La science humaine est une marche en avant, et la différence du savant à l'ignorant consiste seulement en ce que le premier a dépassé l'autre de quelques pas. Or, ce n'est pas une raison pour qu'il s'arrête.
C'est de ce temps d'arrêt dont nous nous plaignons. Lorsque, dans notre premier volume, nous avons publié sur ces pierres ce que nous en avions vu, on a cherché dans les livres si d'autres l'avaient vu avant nous, et comme on ne l'y a pas trouvé , on en a conclu que nous avions mal vu. Il aurait, selon moi, été plus simple et en même temps plus sûr, avant de consulter les livres et surtout de conclure, de venir interroger les lieux et examiner ce qu'on y avait trouvé; ensuite il aurait été temps encore d'en revenir aux livres.
Mais, comme je le disais, ces livres manquent ou sont incomplets. Si quelques auteurs anciens ont parlé de ces pierres, c'est incidemment et sans attacher une grande importance à leur origine ni dire un mot des circonstances de leur découverte et des lieux d'où elles venaient. Aussi, dans aucun des Etats de l'Europe, sauf en Danemarck et en Suède, je n'en ai vu
de collection qui mérite ce nom. Les objets exposés dans nos musées étant dépourvus de leur certiGcat d'origine> peuvent contribuer à Tornement d'une galerie, mais non aux progrès de la science. Ainsi isolés, ils ne nous disent rien de l'histoire des hommes et de leur premier pas sur la terre. On a pu voir que nous avions tâché d'éviter ce reproche d'isolement ou d'origine douteuse en n'admettant comme type aucun morceau dont la provenance ne fut parfaitement cens* tatée et qui ne fut, autant que possible, accompagné d'un échantillon du terrain d'où il sortait.
Ce qui frappe d'abord dans ces milliers de silex ouvrés venant de toutes les parties du monde, c'est leur air de famille. Il est tels morceaux recueillis les uns dans les tourbières de la Somme, les autres dans les marais de la Suède, du Danemarck ou du Groenland , qui se ressemblent si bien qu'on les croirait faits par le même ouvrier. Enfin, entre ces produits du Mord et du Midi , entre ces essais de l'industrie de nations séparées par les mers, il y a une ressemblance frappante et qui le devient d'autant plus que ces produits sont plus grossiers ou moins complexes.
Ceci y quand on y réfléchit , diffère peu de ce qui se passe journellement sous nos yeux : les enfants de tous les pays ont les n^mes joies et les mêmes désirs , dès lors les même6 jouets. Ne les ont-ils pas , ils les inventent, ils les fabriquent.
Ainsi font les peuples primitifs, ces grands enfants de la nature. Tous ont les mêmes armes, parce qu'ils ont les mêmes passions. C'est partout avec une massue,
un piea oo qd6 pierre aiguisée que les hommes ont commencé à s'entretuer, quand ils ont cru que leurs mains n*y suffisaient pas.
IHiiloot aussi des besoins semblables ont nécessité des outils et ustensiles analogues. Des couteaux, des vases, des peignes, des pelles, des arcs, des flèches, des hameçons ont été simultanément inventés par des peuples sans communication entr'eux.
Mais ces peuples n*ont pas seulement eu besoin d'armes, de meubles et d'outils, il leur a Fallu des parures , des idoles , des amulettes , des talismans , enfin des signes mémoratifs qui, suppléant à la parole et au geste, remplaçassent les chiffres et l'écriture, car il n'est pas de tribu si pauvre , si brute , si aiTÎérée qui puisse entièrement s'en passer.
C'est à la réunion de ces signes , à leur rapprodiement et à leur comparaison que je me suis surtout attaché. Avant de ranger un silex taillé dans la classe des types, j'ai dû m'assurer que ce type se rencontrait dans des localités diverses. Un exemplaire unique ne fait pas preuve : je n'admets comme tel que les ' figures dont j'ai réuni un certain nombre de similaires.
Nous distinguerons donc parmi les dessins que j'en donne, les silex types ou caractères de ceux qui no le sont pas. Depuis ma dernière publication , j'ai pu augmenter le nombre de ces caractères qui, maintenant, excède celui des lettres de notre alphabet. Qu'on me pardonne ce rapprochement, il n'est peut-être pas aussi hasardé qu'il le semble, car dans ces hiéroglyphes de perre j'ai cru voir une révélation de l'écriture pri-
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mitive et des moyens originels de (ranstnettre la pensée au-delà de la parole.
J'ai déjà bien cherché la clef de ce langage des pierres^ mais plus longtemps encore on a demandé à la vieille Egypte celle des hiéroglyphes , et o*68t seulement de nos jours que Champollion Ta troavée. Ne désespérons donc pas d'arriver à l'explication de oes signes antédiluviens. Moins nombreux et moins nom** plexes que les hiéroglyphes égyptiens et assyriens^ ils doivent être aussi d'une traduction plus aisée. Résumant ce qui précède, nous disons:
Ces signes existent , c'est certain ; — qu'ils smmt bien l'œuvre des hommes , c'est encore ce qu'on ne peut révoquer en doute ; — qu'ils ne soient pas le résultat d'un simple caprice, c'est prouvé par leur nombre et leur analogie constante.
S'ils sont l'œuvre des hommes et une œuvre ré* pétée de génération en génération, c'est que celte œuvre avait un but et une application. Les hommes primitifs pouvaient être plus simples ou plus ignorants que nous, c'est-à-dire avoir moins d'expérience, moins de souvenir, moins de termes de comparaison et dès lors embrassant des idées moins nombreuses et moins profondes, mais, non plus que nous, ils n'étaient insensés: c'étaient des hommes et dès lors des êtres raisonnables. Pas plus que nous, ils ne prenaient une peine pour rien, c'est-à-dire sans but ou sans nécessité. S'ils ont fabriqué ces signes, s'ils les ont fabriqués en grand nombre, c'est qu'ils leurs étaient utiles. Or, si oe n'était ni comme parure ni comme ustensile, il bllaît
Vm BAPTORTS DE FORME. H7
bîeo qœ oe fût comme mojea de s'entendre, comme signe intellectuel ou religieux, représentatif ou mémoratif ; signe matérialisant une pensée, la rendant palpable, en6n représentant une divinité comme nos idoles, one valeur c<Hnme notre monnaie, un souvenir comme noire écriture.
De toutes ces versions, quelle que soit celle qu'on adopte, il faudra bien voir dans ces types de pierre la conséquence d'une pensée, le désir de la transmettre et de la rendre durable.
Si ces signes sont rangés dans un certain ordre ; si, dans leur diversité, ils ont entr*eux des rapports de matière, de taille, de faire ou de main-d'œuvre, il sera encore bien difficile de douter que, par leur rapprochement, on n'ait pas voulu étendre et compliquer l'idée, c'est-à-dire créer des phrases par la réunion des mots, et des pages par le rapprochement des phrases.
L'écriture, telle que les peuples civilisés l'entendent et la pratiquent, est une science; mais cette science, si complexe aujourd'hui, ne l'a pas toujours été: de même que toute chose créée, elle a eu son commencement. Ce commencement a été simple, comme il l'est encore chez les sauvages, car, je le répète, ne croyez pas qu'il y en ait beaucoup d'absolument illettrés, c'est-à-dire ignorants ou inintelligents au point de n'avoir pas une écriture quelconque. Est-ce que chez nottS l'homme réputé ne savoir ni «lire ni écrire n'a pas la sienne? Demandez-le a ce fermier, à ce contremaître d'atelier, à ce manœuvre : il inscrit ses comptes à sa manière, mais enfin il les inscrit.
Ainsi font tous les peuples mineurs : ils écrivent sur le sable, sur les arbres, sur les rochers. C'est là qu'ils indiquent leurs rendez-vous de guerre, de chasse, d'amonr et de Fêtes. Par des signes convenus, ils annoncent à leurs amis leurs victoires ou leurs défaites, le chiffre de leurs morts et de leurs prisonniers. Par le nombre ou la Forme des pierres placées sur sa sépulture^ ils expliquent le nom, la qualité , les exploits d'un chef défunt. Lui-même, de son vivant, les avait fait écrire sur son corps au moyen du tatouage, qui est moins un simple ornement, comme on Ta cru longtemps, que la biographie de Thomme et celle de ses aïeax.
Ces traces dessinées sur la terre, ces arbres, ces rochers, ces pierres posées dans un certain ordre ou groupées en nombre varié, telle fut la première écriture de ces peuples antédiluviens. Hommes comme nous, ces premiers-nés ont fait ce que nous fîmes depuis. A mesure que leurs idées s'étendaient et se compliquaient, ils compliquaient aussi les moyens de se les commoniquer : leurs signes devenaient plus variés, plus complexes , plus mobiles. Ne trouvant pas partout ces signei» ou la matière propre à les fabriquer, ils les portaient avec eux. C'est ainsi que les Romains se faisaient suivre de leurs pénates et de leurs dieux lares. C'est ce que font encore quelques nations asiatiques et africaines : leurs reliques et leurs dieux sont les caractères de leur langue. Chez nous aussi chaque saint n'a-t-il pas son symbole? N'en est-il pas un lui-même?
Si chaque individu ou chef de famille n'eut eu que des signes qui lui fussent propres, il aurait été com^
pris des siens, c*est-à*dire de sa femme, de ses enfants, mais il n'aurait pu communiquer avec ses voisins. II y ent donc en outre des signes particuliers, ou si Ton veut de la langue de ménage, des signes généraux entendus de fous. De la Tanalogie des types à des distances si grandes et dans des pays si divers. Ils y ont été introduits à mesure que les hommes , devenus plus nombreux , s'ékNgnaient du berceau de leurs pères. Ces caractères partout similaires sont donc les premiers de l'écriture humaine, et ce qui nous reste de la langue primitive.
Cette langue primitive fut aussi la langue universelle : la multitude de caractères semblables et cette zone de signes celtiques dits pierres tombées, pierres de foudre, haches, coins, etc., qu'on retrouve sous ces noms et bien d'autres dans les cinq parties du monde, semblent le prouver. Comment l'expliquer autrement? On pourra juger de l'abondance de ces pierres seulement par celles que j'ai recueillies. Qu'on vienne chez moi, on les y comptera par milliers, et je n'ai gardé que celles qui présentent quelqu'intérét. Il ^t des terrains , ceux que j'ai nommés celtiques, d'où j'en ai vu retirer des brouettées pour ferrer la route voisine : on aurait cru qu'une pluie en était tombée du ciel. J'ai expliqué ceci t^r le passage d'une armée dont chaque guerrier se serait cru obligé de jeter l'une de ces pierres plus on moins travaillées sur la sépulture d'un chef ou à la place où il avait été tué. Et cette multitude de signes n'est qu'une petite partie de ce qui existait, car tous ceux dont la matière était ligneuse, molle ou soluble ont disparu.
le le dis donc avec une entière conviction : dans ces signes si nombreux aaxqueb il est impossible de donner une application purement matérielle, il fiiot voir une pensée morale, une intention ayant son caractère mémoratif et religieux. Lorsqu'un peuple rend des honneurs à ses morts, quand il orne leur sépulture, il n'est ni athée ni matérialiste, il croit à une autre vie et dès lors à une. divinité. Ces signes n'eussent^ls d'autre destination que d'honorer les morts, ils aiH raient déjà leur langage, ils signifieraient quelque chose. Si l'on n'avait voulu que jeter une pierre, on n'aurait pas pris la peine de la tailler; et si l'on n'avait appliqué à ces pierres qu'une intention unique, on ne les aurait pas taillées dans des formes différentes.
L'assemblement de ces signes ne formait pas seulement la langue religieuse ou la langue des prôtrçs, c'était l'idiome de tous. Si nous n'avons pu réussir encore à l'expliquer, c'est que nous n'en avons pas réuni tous les éléments et les caractères, et que ijtOQS n'en avons épelé que les premières lettres. Mais réfoil est donné , les préventions qu'inspire toujours une science nouvelle tomberont ; des investigations sér rieuses et persévérantes seront faites, on arrivera À des résultats inattendus. Encouragé par ces nouvelle» révélations, quelqu'un, plus heureux ou plus sauvant que moi , trouvera cette explication que je n'ai fait qu'entrevoir, et, évoquant les premiers hommes, il leur fera dire ce qu'ils étaient et d'où ils venaient*.