‹ Antiquités et curiosités de la Ville de SensChapitre 1 sur 11 · TRÉSOR. — CATHÉDRALE · texte numérisé non relu

TRÉSOR. — CATHÉDRALE

Lis sujetâ qui se désignent d'eux - mêmes aux études de la Gazette des Beaux-Arts sont inépuisables. Depuis rÉgypte des Pharaons jusqu'à rOrîenE contemporain, depuis ranliquité mylhologîque jusqu'aux œuvres les plus récentes, les champs dont elle peut engranger les moissons sont immenses, aussi bien

dans le temps que dans l'espace. Que ce soit un édifice ou un musée, une galerie privée ou la vente d'une collection importante, une exposition archéologique ou un salon d'œuvres récentes, l'étude d'une œuvre unique ou la biographie et l'œuvre entier d'un architecte, d'un sculpteur, d'un peintre ou d'un graveur, à quelque époque et à quelque nationalité qu'ils appartiennent, les sujets ne lui manqueront jamais* Les uns se produisent incessamment à l'état d'actualités, et ceux qui ont été indiqués ou même traités se renouvellent, grâce aux découvertes de l'érudition et aux discussions de la critique. On n'y a pourtant traité que très incidemment une nature de sujets intéressants : les richesses artistiques d'une ville, prises dans leur ensemble et dans les variétés de son caractère personnel.

A coup sûr, la ville de Sens, l'antique Agendicum, est bien connue, et l'on en a beaucoup parlé. En dehors même des ouvrages particulièrement locaux, comme ceux de Tarbé, de Victor Petit et de MM. Quantin et Gustave Julliot, il en est question, et de la façon la plus curieuse, dans plus d'un livre. Le Voyage littéraire des deux Religieux Bénédictins Dom Martène et Dom Durand, publié en 1717 ; le Voyage dans le dépar-tementdeVYonne^ de Joseph Lavallée, publié en 1795; le Voyage dam leê départements du midi de la France^ de Millin, publié en 1807; le volume du Congrès archéologique tenu à Sens en 18A7 ; le Bulletin de la Société archéologique de Sens^ fondée en 18ii ; le récent Voyage en Bourgogne de M. Montégut, bien d'autres livres encore en ont parlé, mais on y peut toujours revenir.

La ville en elle-même n'a rien de très particulier. Quoiqu'il soit l'œuvre de Bofirand, le pont, encore en dos d'âne, qui va de l'Ile ou faubourg d'Yonne à la ville, ne vaut que par le paysage, agréablement modéré. Les promenades sont plantées de beaux arbres ; les rues sont propres et toujours arrosées par des ruisseaux, qu'on n'arrête que pendant les heures du marché. Sur la place Drapés, l'ancien emplacement du cloître, ainsi nommée en l'honneur d'un chef gaulois cité par César, •» il est vrai qu'à Sens aussi la petite rue des Quatre-Yents a été baptisée du nom derueBrennus, — il y aune bonne statue en bronze, par M. proz, du grand chimiste Thenard. Mais il y a peu de maisons anciennes. Celle de la rue du Tambour-d'argent n'a qu'un débris de son élégante décoration extérieure à pilastres cannelés du temps des Valois. Deux cartels y portent de belles devises ; l'une grecque : oixoç f CXoc, olxo; api(rroc, — maison amie, maison très bonne ; — l'autre latine : Unds Dbus, plures AMia, -^ un seul Dieu et plusieurs amis. Il n'y a plus d'autres maisons de bois que les deux qui se trouvent côte à côte au

coin de la rue d'Alsace et de la rue Jean-Cousin ; Tune, celle du Marché aux porcs, se carre avec l'ajourage d'un porche angulaire, et le poteau comier de l'autre se branche des rinceaux de l'arbre généalogique du Christ sortant de la poitrine de Jessé endormi. On a peint naïvement sui* celle-ci une date du xni* siëdot alors que la maison est sans conteste et tout entière du commencement du xyi* siècle ou tout au plus de la fin du xv*. Elle a certainement appartenu à un tanneur-mégissier ; on voit, en effet, sur un écusson, des attributs qui ne laissent aucun doute, deux couteaux à écharner adossés et passés dans le cercle de fer qui sert de moule pour faire des mottes avec les écorces, devenues un tan inutile.

S'il n'y avait que cela, il n'y aurait rien à en dire, mais les débris des remparts gallo-romains ont constitué un incomparable musée ; le trésor de la cathédrale est encore riche, à cause de morceaux précieux et uniques de plus d'un genre, et la cathédrale, avec la salle synodale et l'archevêché, est d'un intérêt et d'une valeur exceptionnels. C'est là ce qu'il faut décrire et dessiner encore pour le mettre une fois de plus sous les yeux et montrer qu'il faut l'aller voir. C'est là aussi ce qui divisera tout naturellement cette étude en trois parties : le Musée lapidaire et la Bibliothèque, le Trésor, la Cathédrale et ses tombeaux.

Sans croire que les Senones aient été fonder Sienne en Italie, il n'en est pas moins vrai qu'ils étaient un des peuples importants de la Gaule et que les Parisii n'étaient rien du tout à côté d'eux. Sens était une grande ville quand Lutèce était encore toute petite ; après avoir été la capitale des Senones, elle était devenue la métropole de la quatrième Lyonnaise, l'une des dix-sept provinces de la Gaule. Aussi les restes romains y ont-ils été nombreux. MM. JuUiot et Belgrand viennent d'étudier le tracé et les restes de l'aqueduc romain qui amenait l'eau dans la ville, et les annalistes de Sens ont conservé le souvenir de plus d'une découverte de mosaïques. En 1620, on en a trouvé aux Tanneries du faubourg Saint- Pregtz et, en 16i5, dans un enclos voisin; à la fin du xvii' siècle, on en a trouvé dans le même faubourg, rue de la Blanchisserie, et, à de longs intervalles, en 15i9, en 1791, en 18A0, on en a trouvé sur la promenade Saint-Didier. C'est toujours le hasard des fouilles, entreprises dans un autre but, qui a fait découvrir ces mosaïques, dont la présence emporte, outre l'existence de monuments, celle de maisons luxueuses et enrichies de toutes les splendeurs de la décoration architecturale. Tout récemment encore, — et celle-ci, qu'on a commencé à découvrir en 1876 et qui vient seulement d'être entièrement reconnue, est encore en place — on a trouvé, à sept ou huit pieds sous terre, ce qui est à Sens la profondeur de l'ancien sol romain, et on vient de mettre au jour, dans le jardin de la

ft ANTIQUITÉS ET CURIOSITÉS

maison de M. Adrien Hardy, à droite de la Grande-Rue, près de la rue Champ-Feuillard, autrefois Ghamp-feu-Guyard, une belle mosaïque, sur laquelle ont déjà écrit l'abbé Martigny, dans la Gazette archéologique de décembre 1877, et M. JuUiot, dans le douzième volume du Bulletin de Sens. C'est un grand carré, plus large que haut, de cinq mètres à peu près sur trois, avec de fortes bordures de torsades ^t de méandre^» qui sont plus larges sur les côtés. Le sujet central représente, sur un piédestal étroit, un vase à deux anses, rempli de branches feuillues, et, sur ses deux côtés, deux cerfs affrontés, dont Tun mâche une feuille verte qu'il a détachée d'une des branches posées dans le vase. Quand on ne connaissait encore que le cerf de gauche et qu'on pouvait supposer un bassin ou un édicule central, on a dit que ce devait être le pavage d'un baptistère. Le baptistère de Sens, s'il y en a eu un, aurait dû être plus près de la grande église, et la mosaïque peut, doit même ôtre plus païenne que chrétienne. Un détail curieux est celui-ci. Tandis que le fond blanc et toutes les couleurs sont en cubes de marbre, les parties rouges, à cause de la difficulté de trouver assez de marbre de cette couleur, ne sont qu'en cubes de terre cuite, mélange qu'on rencontre quelquefois. Cette préoccupation de bon marché, aussi bien que les dimensions et la forme en largeur, font plutôt penser, au lieu d'un temple ou d'un grand édifice public, à un pavement d'atrium ou de salle d'une grande maison particulière. Le mélange de cubes de terre cuite peut faire descendre cette mosaïque à une époque un peu basse ; mais, fût-elle même d'un temps chrétien, ce qui n'est pas impossible, à cause du cerf, elle n'en es,t pas moins encore entièrement dans la donnée antique et romaine.

MUSÉE LAPIDÂIBE

J'arrive au musée lapidaire, réuni dans le jardin de l'hôtel de ville. Il est entièrement composé des débris sauvés, depuis quarante ans, de la démolition des vieux remparts gallo-romains. De ceux-ci il subsiste à peine maintenant quelques morceaux le long de la promenade, à la droite de la ville, celui où se trouve la haute poterne du xni* siècle, si souvent dessinée, et les parties forcément conservées pour être devenues le soubassement des maispns modernes. Tout le reste a disparu, et la ruine en est récente* Dans la législation et la jurisprudence romaines,

1(89 murailles deç villes étaient sacrées et de droit divin ; celles-ci ont 4uré au delà 4u moyen âge. Abandonnées à mesure et de moins en moins nécessaires, elles furent données par Louis XVI à la ville de Sens, en 1787, et plus tard une ordonnance royale du 2 décembre 1836 en autorisa l'aliénation complète, à la seule réserve des antiquités au profit de la ville. La partie supérieure, dont le blocage était comme toujours revêtu d'un parement en petit appareil, traversé de chaînes horizontales de trois rangs de grandes tuiles plates, ne donnait que des matériaux. Il en était autrement du robuste soubassement, dont les assises régu-;^ lières sont formées de pierres énormes. Soigneusement ravalées à l'extérieur, on avait mis à l'intérieur le côté gravé ou sculpté, ainsi noyé dans la masse. On en a beaucoup perdu ; le musée lapidaire n'existait pas encore en 18i5; un abri pour ces précieux restes n'a été décidé qu'à la fin de 18^8, et l'organisation actuelle, qui est plus qu'insuffisante, ne date que de 186A; mais ce qu'on a sauvé, grâce aux efforts et au dévouement de la Société archéologique, tout ce qui est là réuni, fragments d'ornementation sculpturale, inscriptions entières ou mutilées, portions de bas-reliefs, stèles funéraires, vient de la démolition des murailles.

Il serait trop long de traiter ici, comme elle mériterait do^l'étre et comme on le pourrait faire aujourd'hui, la question de l'époque à laquelle ont été construites les enceintes fortifiées des villes de la Gaule romaine» Si elles ne sont pas toutes de la même année, toutes sont de la môme époque et sont nées du même besoin de défense ; mais cette question est trop importante à Sens pour ne pas être au moins indiquée.

L'ancienne opinion, encore trop acceptée et courante, partant de ce fait incontestable qu'on retrouve dans la partie inférieure de toutes ces murailles des fragments de monuments somptueux, des inscriptions religieuses et des épitaphes funéraires, la chose sainte par excellence, les attribuait aux chrétiens, peu soucieux de tous ces restes d'une religion proscrite, et les descendait à l'époque des grandes invasions des Barbares. L'opinion actuelle les remonte au contraire; elle les place sous l'administration romaine, et elle est de plus en plus disposée aies mettre à une seule époque, en les considérant comme l'exécution d'un plan à la fois nécessaire et général.

Pour Sens, la question est peut-être plus simple que pour aucune autre ville. Sans parler du siège et de la prise de Sens, en 613, par Glotaire, roi de Soissons, l'Histoire d'Ammien Marcellin nous donne un point absolument fixe en nous apprenant qu'en 355 l'empereur Julien s'enferma dans^ Sens, et, trq^ faible ppur repousser les Barl^iures, put tenir

assez longtemps pour qu'ils fussent forcés de lever eux-mêmes le siège. Ce n'est pas quand on se réfugie dans une ville» parce qu'on ne peut pas tenir la campagne, qu'on a le temps de construire des murailles. On en répare, on en fortifie les points faibles, mais on ne les fait pas sortir de terre quand on a l'épée de l'ennemi dans les reins. Il est donc impossible que les murailles de Sens ne soient pas antérieures au milieu du !▼• siècle. Il est facile de les croire d'une époque plus reculée.

On a justement remarqué que ces sculptures et ces inscriptions sont le moins mutilées possible, placées, enterrées comme avec une sorte de piété, et que dans les murailles de Narbonne un certain nombre d'inscriptions avaient été encastrées dans le parement extérieur de manière à rester visibles. On a relevé et réuni les dispositions législatives des constitutions des empereurs, ordonnant la confection des murs de villes et permettant d'y employer les matériaux des temples. On s'est souvenu des Athéniens démolissant des temples encore inachevés et employant leurs matériaux à édifier les longs murs pour défendre leur ville contre les Perses. L'idée que les murailles deâ villes gauloises ont été l'œuvre des Romains et non des chrétiens devient donc par toutes ces raisons tout à fait plausible et naturelle.

Les monuments retrouvés viennent-ils à rencontre? En aucune façon. On en est encore à y signaler un seul fragment chrétien. Le caractère épigraphique des lettres des inscriptions est le même ; elles sont surtout du II* siècle et ne descendent pas au delà du m* ; sauf pour les monuments funéraires, qui, par leur condition même et leur nature privée, sont forcément moins soignés et plus inégaux, la sculpture est invariablement d'un grand ah* et d'une bonne époque, de celle où la civilisation romaine était dans toute la force et dans toute la fleur de sa richesse et de son expansion. Rien ne sent la barbarie des bas temps, et l'on arrive toujours à reconnaître que ce qui n'est pas du ii* siècle en est bien près et ne s'en éloigne que peu.

Ce sont les conclusions de M. Schuermans à propos des remparts de Tongres et d'Arlon, de M. de Grandmaison à propos de ceux de Tours, de M. Ledain à propos des belles découvertes de Poitiers. C'est celle qu'il faut adopter pour les remparts de Sens. Les murailles romaines des villes de la Gaule sont une œuvre d'ensemble ; il faut les mettre au mi* lieu du iir siècle, et elles n*ont fait que servir plus tard aux chrétiens contre les dernières invasions des Barbares ; elles ont été faites par les Romains dès que les premières invasions leur ont montré la nécessité de prémunir contre eiles les grands centres de population.

Un fait également remarquable, qui se dégage peu^-être mieux à

Sens que nulle autre part, est celui-ci, qui se joint aux raisons précédentes. Les murailles de Sens ont surtout, sinon même uniquement, été fsdtes avec les monuments qui étaient en dehors de la ville. Les arènes et les thermes de Paris étaient sur la rive gauche et non dans Tlle de Lutëce ; à Soissons, ce qu'on appelle le Château d'Albâtre est en dehors de l'enceinte. A Sens, la plupart des mosaïques découvertes sont de même, et tout le faubourg de Saint-Paul est plein de débris romains; ce qu'on appelle la Motte de Giar est au bout de ce même faubourg, et les arènes étaient dans le faubourg de Saint-Savinien.

Quand il s'agit de tracer une enceinte, deux choses s'imposent à Tétât de nécessités, réduire le périmètre et dégager les murailles en rasant tout ce qui pourrait servir d'abri et de point d'attaque à l'assaillant ; il faut tout autour une zone militaire à découvert. Dans des circonstances analogues et pour les besoins de la défense, le moyen âge a détruit non seulement des maisons, mais des abbayes et des églises. Les mêmes causes ont produit les mêmes effets, et les Romains, en élevant leurs murs, ont dû ne pas toucher à ce qui se trouvait dans l'enceinte adoptée, mais seulement à ce qui se trouvait en dehors ; le maintien en eût été nuisible, et les matériaux ainsi voisins se trouvaient en quelque sorte sous la main et comme à pied d'œuvre.

Les stèles funéraires. sont nombreuses au Musée lapidaire, parce qu'il y en avait beaucoup dans les murailles, et cela devait être. Les tombeaux n'étaient qu'en dehors des villes, et les côtés de la route qui y amenait et qui en sortait étaient en réalité le grand cimetière. La voie Appienne, au sortû: de Robie, était bordée de tombeaux, et, toutes proportions gardées, il n'y avait pas de villes importantes dont les chemins ne fussent bordés de même à leurs approches. Les tombeaux des murailles de Sens ne peuvent pas venir de l'intérieur de la ville.

Les arènes de Sens ont été reconnues dans le faubourg SaintrSavinien, et elles étaient grandes, puisque leur axe intérieur avait 71 mètres sur AS, alors que celui de Pola en a 73 sur A5 et le Golisée 86 sur 53 ; mais on n'a pu en relever que l'emplacement, et il n'y a rien à y trouver. Gomme, pour les établir, on avait profité de la disposition du terrain, elles n'avaient que des escaliers, des gradins et des précinctions. Or il n'y en a plus trace; les pierres, en quelque sorte toutes taillées et comme prêtes, n'ont-elles pas servi à l'ouvrage des murailles , et la ruine des arènes n'a*t^lle pas été causée par l'érection de celles-ci?

J'ai prononcé le nom de la Motte de Giar ; il en faut dure quelque chose, parce que les traces de ses ruines sont gigantesques et des plus curieuses. Elles sont au sud de Sens, à moins d'une demi-lieue, dans

une plaine bordée par TYonne et trayersée par la fausse Yàime, crettâéè seulement dans les temps modernes pour le flottage du bcrts, et cette plaine est dominée à l'ouest par la colline de Saint-Bon, qui est sur l'autre rive de l'Yonne.

Le nom lui-même, la Motte du Ciar ou du Cierre^ est énigmatîque. On a voulu y voir la trace d'un temple de Cérès ; le nom générique dé César serait moins inacceptable, mais, le Dictionnaire topographique de V Yonne ne donnant pour lui aucune forme latine, c'est que H. Quantin n'en a pas trouvé, et chercher après lui serait courir plus que la chance de perdre son temps. La désignation de motte ne se comprend que si l'on suppose que les ruines y ont subsisté longtemps à l'état d'amas au-dessus du sol, car la plaine qu'elles occupaient est aussi plate et aussi unie que possible. L'abbé Lebeuf, dans une lettre écrite à son ami l'abbé Fenel, en 17S6, après avoir dit que le fait de trouver plus de grosses pierres dans la partie méridionale des murs de Sens fait penser que les monuments romains étaient surtout de ce côté, parce que les pierres étaient à portée, ajoute bien : « On démolit, on désincrusta votre lourde Ciar, comme on a fait ailleurs; on voit encore, à Auxerre, de ces anciennes tours qui n'ont plus que les os. » C'est parler d'or, et, un peu plus tard, Lebeuf eût pu citer l'aqueduc de Maintenon, dont les parements ont été enlevés pour éviter à M"* de Pompadour d'acheter la pierre de son château de Crécy; mais la phrase de Lebeuf ne dit pas qu'au xvm* siècle il y eût encore une tour à Ciar. Elle ne fait que croire à son existence du temps des Romains.

En réalité, il existe encore les traces d'une immense enceinte carrée; die est formée par un mur de petit appareil, très beau, plus régulier qu'aux remparts et de 1",20 d'épaisseur seulement, —ce qui prouve qu'il ne devait pas être bien haut et n'avait que le caractère d'une clôture, sans être une réelle fortification, — et elle est exactement orientée de l'est à l'ouest. Sa largeur est de 396 mètres sur un axe de 862, alors que l'ensemble des thermes de Dioclétien, à Rome, n'a que quatre mètres de plus de largeur. Du côté de l'est, qui était l'entrée, il n'y avait pas un seul mur, mais trois ; entre le premier et le deuxième, qui étaient très rapprochés, on ne mesure que sept mètres : il y en avait 14 entre le deuxième et le troisième. Que supportaient-ils 7 Un portique à double colonnade, une large galerie avec des chambres appuyées contre le mur extérieur et prenant jour sur la galerie, car il est peu probable qu'on prit aucun jour sur l'extérieur? On l'ignore. Après 198 mètres, les côtés se retournent à angle droit et se courbent ensuite pour former un inmiense demi-cercle, en quelque sorte absidal, de 112 mètres de rayon. Au milieu

de l'axe géDéral et au centre de ce demi-cercle sont les substructionsd'un édifice énorme, de 65 mètres dans sa plus grande largeur sur un axe de 75 ; le plan avec deux escaliers opposés, à l'est et à l'ouest, représenterait assez bien la forme extérieure d'une construction en croix grecque. Tout l'espace, et il fallait que ce qui était dessus fûtbien colossal, est une masse compacte de béton de quatre mètres de profondeur. Dans cette masse, il y avait, au centre, douze piles de fondation en pierres, posées en ligne trois par trois. On ne s'en était pas bien rendu compte, parce qu'au milieu du béton on avait pris d'abord pour des puits ou des silos ce qu'on voyait à l'état de cavités carrées, enferme de pyramide tronquée, dont la partie la moins large était en haut et la plus large ^ dans le fond; mais, comme on a trouvé les dernières encore pleines de pierres enfermées et serrées dans la masse pleine du béton et dans la même forme de pyramide tronquée, il n'y avait pas à' s'y tromper : ce sont des piles de fondation, et l'on voit quelle était leur force. Pour celles qui étaient vides, on avait extrait les pierres, et cette Motte de Ciar a été et est encore une carrière pour Sens, où la pierre est rare et chère à cause du prix de transport. Ainsi c'est de ISA A à 18i6, la ville ayant vendu le droit d'en extraire des pierres, qu'ont été détruites les substructions de la presque totalité des murs d'enceinte. Ce qu'on a trouvé de débris de plaques de marbre de revêtement dans le sol intérieur de la partie demi-circulaire est incalculable. Selon la rareté, la plaque était plus ou moins épaisse, et les fragments de porphyre étaient minces; mais on peut dire que toutes les variétés de marbres antiques y étaient représentées, et Ton en a fait plus d'une fois des tables d'échantillons : ainsi, celle qui a appartenu à M. Ghaulay^ et celle qui a passé dernièrement à la vente après décèç d'un artiste sénonais, qui habitait Auxerre, M. Challard.

Qu'était-ce que cet énorme édifice central 7 Quelles autres constructions y avait-il dans ceite enceinte immense? A cause de la richesse des matériaux et de la solidité des piles de fondations, ainsi protégées par une carrière de ciment contre les infiltrations de la rivière voisine, il ne peut être question d'un camp. Le bâtiment central était-il un temple avec douze colonnes intérieures? Était-ce une basilique? Était-ce le prétoire du gouverneur de la province, puisque Sens était la capitale de la Lyonnaise septentrionale?

11 n'y a là- dessus que quelques pages de M. Lallier dans le Congrès del8A7 et les dessins laissés par M. ThioUet; mais ceux-ci, qui donnent jusqu'aux détails des élévations, sont une restitution trop aventureuse pour ne pas être absolument hypothétique. Il faudrait revenir sur ce point; je n'ai ici qu'à en garder une chosci l'importance matérielle

des çonstructionB. Les tombeaux de la voie funéraire, les pierres des graduis dés arènes, celles de la Motte de Cîar, peut-être une partie de ràqueduc romain, qui est antérieur aux murailles et paraît aroii" été coupé par elles,[tout ce qui se trouvait de maisons romaines et d'édifices dans le faubourg Saint-Paul entre Ciar et les murailles, c'est largement de quoi construire celles-ci, et ce qu'on a recueilli au musée lapidaire ne vient pas d'une autre source.

Il faut ici passer sur les inscriptions, si intéressantes qu'elles soient. M. Jtilliot en a d^ailleurs publié un excellent catalogue, complété par la restitution à Caîus César, fils d' Agrippa et fils adoptif d'Auguste, dSine inscription attribuée à Tibère, et par une lecture faite à la Sorbonne, en 1877, sur une inscription si exceptionnellement considérable qu'il n'est pas possible de n'en pas dire quelques mots. L'ensemble de ses pierres, presque entièrement retrouvées, a plus de douze mètres de longueur sur ' une. hauteyr de plus d'un mètre. Elle est l'œuvre de Marcus Magilius Honoratus, Flamine augustal des Sénonais, et c'est un monument votif consacré à son beau -père Sextus Julius Thermianus, — autre Sénonais, qui était prêtre du fameux autel lyonnais de Rome et d'Auguste élevé par les trente peuples des trois provinces Gauloises, — à sa belle-mère, à sa femip^, à sa fille et à son frère, aussi Flamine augustal. Ce qui fait la nouveauté de cç moqumept, c'est qu'en tête de ces dédicaces de famille s'en trouve une première aux Dieux Augustes, à Mars, à Vulcain et à la très sainte déesse Yesta. La réunion des personnalités humaines et des divinités est tellement exceptionnelle qu'elle a été d'abord contestée. La d.ëmoi)stratjon de M. Julliot, — meiTeilleusement éclaîrcie par l'intervention d'une inscription analogue du Musée de Lyon qui se rapporte à la même famille, dé sorte que les deux inscriptions s'expliquent et se complètent Tune par l'autre, — est maintenant incontestable. Mais de . quelle manière l'inscription se présentait-elle? Celles de s^s pierres qui sont restées entières — ce qui prouve qu'il est utile de ne pas scier ces vieux débris, mais de leur laisser leur épaisseur, qui est un renseignement, — ont des deux côtés une corniche de couronnement. Cette double corniche étant à U même hauteur, et la tête de l'assise supérieure le long de laquelle elle règne présentant une double pente pour l'écoulement des eaux, Tinscription n'appartient pas à la façade d'un édifice dont un de ses côtés aurait été à l'extérieur et l'autre à l'intérieur. Elle était indépendante et placée^fr dio-y mais, la grandeur des lettres la mettant forcément à Une grande hauteur, on se demande sur quoi elle était portée. Ce ne devait pas être sur une colonnade, qui aurait été à la fois trop isolée et trop chargée ; il est aussi peu certain que ce fût un tom-

beau, car les .inscriptions ont Je caractère votif et non pas celui d'épitapbes, puisqu'il y manque la mention fornielle de la mort et de l'âge. Était-ce un mur décoré, sur sa partie. antérieure et auwlessous de l'inscrip^ tioA, de quatre niches avec les statues de Mars^ de Yuix:ain^ de Vesta et du Dieu Auguste? Nous ne le saurons jamais, et, s'il est certain qu'il était en dehors de la ville, puisqu'il a été abattu pour la construction des murailles, nous ne saurons pas plus s'il venait delà Motte de Giar ou de la voie des tombeaux. ^ , j . . .

De ceux-là, il y en a de bien curieux. : le forgeron BelUcua; un fouton qui foule avec ses pieds le drap dans une cîive; un tondeur de drap — dont les grtindes forces se retrouvent dans un des sujets de vitrail des , drapiers à Semur et étaient encore les mêmes au cboimencement de ce . siècle; — un cordonnier; un oiseleur. Une représentation de métiev^ — je ne dis pas un tombeau à cause de la forme en largeur alors que Tes stèles funéraires sont ici toujours en hauteur — est celle où Ton voit des peintres montés sur un tréteau et appliquant sur le mur l'enduit sur lequel ils vont peindre. Beaucoup de ligures portent, comme ailleurs, des bourses, des verres à boire» des flacons carrés. On s'est demandé si c'étaient des marques de la profession ou des signes d'initiation ; à Sens, les stèles sont si souvent professionnelles qu'on pencherait pour la première explication, mais la question n'est pas encore résolue. Ce qu'il faut remarquer, c'est, avec rinfériorlté du travail exécuté rapidement et par des artistes plus que médiocres, le grand air des poses et des drarperiçs. Malgré la promptitude grossière du ciseau et les négligences de . la taille, plus d'une de ces effigies est si bien conçue, si bien campée et . si bien drapée qu'il suffirait de la reprendre en la grandissant et de l'exécuter pour en faire une belle statue^t'illn fragment est très précieux au point de vue des Qi*igines ; celui au^ figures d'homme posées dans une série d'arcatures à pleins cintres dont les colonnes sont entièrement sculptées. A distance, on ne croirait pas avoir affaire à un «antique, tant le caractère carolingien et presque romau y est saisissant. Gela vient de ce que les recommencements de l'art au moyen âge ont été bien plus romains qu'on ne le croit. Les artistes avaient sous les yeux, ils voyaient découvrir plus de monuments anciens qu'on ne le pense, et ils s'en sont inspiré^ très directement.

Par leur condition privée, soumise par conséquent à la bourbe des

héritiers, les tombeaux sont nécessairement fort inégaux; souvent ils

indiquent plus qu'ils ne rendent; mais le musée lapidaire de Sens offre

^ de bien beaux exemples de sculpture monumentale. Les fragments du

bas-relief d'£ndymion sont de ce nombre.

12 ANTIQDITÉS ET CDRIOSITÉS

Sans entrer dans la comparaison des nombreux bas-reliefs où il est représenté, surtout sur des sarcophages, — ainsi celui de Bordeaux qui est au Louvre, —parce que le sommeil est frère delà mort, consanguineus lethi sopor {/Eneidos YI, 578)^ il suffira de rappeler le passage de Lucien ; il a décrit notre bas-relief, dans son onzième dialogue des Dieux. Vénus demande à Phœbé si son Endymion est beau, et la Déesse lui répond : « Pour moi, Vénus, je le trouve charmant, surtout lorsque, s'étant fait un lit de sa tunique étendue sur une pierre, il repose, tenant de la main gauche des traits près de lui échapper, tandis, que la droite, recourbée sur sa tète, encadre avec grâce son joli visage. Quand il est ainsi plongé dans le sommeil, sa bouche exhale une haleine d'ambroisie; c'est alors que je descends à petit bruit, marchant sur la pointe du pied, de peur de l'éveiller en sursaut et de l'effrayer. Tu connais ces sortes d'instants. Qu'ai-je besoin de te dire le reste, sinon que je meurs d'amour. » Pau- ' sanias nous a raconté qu'il en résulta cinquante filles.

Ici la Déesse vole, conduite et précédée par l'Amour; l'une de ses jambes reste en arrière dans son mouvement aérien ; les plis de son vêtement,^ qui par devant s'appliquent sur ses membres, volent derrière elle, et Keats a réinventé un détail analogue dans son poème sur la légende du beau chasseur du mont Lathmus :

The wind out-blows

* - Her Bcarf lato a flattering pavilion.

Le dessin de M. Laurent permet de reconstituer l'ensemble. On y voit, avec la déesse descendant du ciel, le bas du corps d'Endymion, à demi couché sur sa tunique dans une pose mâ}e et charmante que n'ont dépassée ni Girodet ni Canova. Il est chaussé de Vendromis, le brodequin des chasseurs crétois et aussi la chaussure caractéristique de Diane ; les traits du chasseur et son chien endormi sont à ses pieds. On n'avait pas rapproché d'abord le troisième fragment, qui, de même que celui d'en bas nous donne la bordure inférieure, nous donné le cadre supérieur et l'un des angles. C'est la branche terminale de l'arbre sous lequel se repose Endymion et le fragment de draperie qu'il y a suspendu pour se faire une sorte de tente. La convenance de l'objet et encore plus la nature et l'épaisse'ur de la pierre, qui s'accordent avecf celles des deux autres, ne me paraissent pas laisser de doute sur ce point. Mais la réduction nécessaire pour rapprocher comme il convient ces trois débris, ne donne pas une idée des dimensions réelles. Les personnages sont plus grands que nature, et l'ensemble du bas-relief — il devait être un peu plus haut

haut que large, à cause de la pose droite de la Déesse, qui ne touche pas la terre et a besoin d'air au-dessus de sa tète, — ne devait pas mesurer moins de quatre à cinq mètres sur six. Cette dimension, qui assure de son importance, ne permet pas de supposer qu'il fût à l'extérieur, et on se le représente facilement dans un temple sur le fond de la cella. Toute

PKAOIIKNTS DU GRAND BAS-RBLISr d'bNOYMION BT DB PHOiStf.

(Musée lapidairo de Sens.)

représentation divine n'appartient pas par cela même à un édifice religieux, mais l'importance^matérielle de ce bas-relief est trop grande pour qu'il n'ait pas été fait pour un temple. La présence de Diane emporte qu'il lui était consacré.

Je croirais d'autant plus à l'existence d'un temple de Diane à la porte de Sens* que d'autres fragments pourraient également en venir. Plu-

sieurs» qui sont d'un très grand air et même d'une exécution plus fine, plus serrée, plus belle que le grand bas-relief, où quelques plis de la tunique de la Déesse ne sont pas sans maladresse et sans gaucherie, viennent d'une frise, assez grande pour permettre de supposer qu'elle faisait le tour extérieur d'un temple. Des guerriers grecs ne donnent pas un sujet précis, mais un autre est incontestable* C'est Oreste en Tauride, amené prisonnier à Iphigénie, debout à côté de l'autel sur lequel il devait être sacrifié. Or Jphigénie était la prétresse d*Artémis, et, quand elle eut sauvé son frère, elle s'enfuit avec lui, emportant la statue de la déesse; quand elle avait d& elle-même être sacrifiée en Aulide, c'est Diane qui la sauva en l'enlevant et en lui substituant une génisse. Dans un des plus beaux fragments de cette frise, il ne subsiste plus que deux figures d'hommes assis, regardant et se montrant quelque chose au-dessus de leurs têtes; comme, à cause du bonnet caractéristique, on peut dans l'un des deux reconnaître Ulysse, ne pourraii-on pas supposer que ce qui leur fait lever la tête vei*s le ciel, c'est l'apparition d'Artémis descendant sauver Iphigénie? En tout cas, Iphigénie se voit dans un des sujets subsistants, et, comme elle est la prêtresse de Diaue et que son histoire sencadre dans celle de la déesse, ce n'est pas une supposition invraisemblable que de penser que le sommeil d'Endymion et la frise où figure le sacrifice d'Oreste viennent du même monument et que ce monument était uq temple de Diane. Par contre, ce serait une hypothèse trop gratuite de vouloir le reconnaître dans la construction qui s'élevait au centre de la Motte de Çiar.

11 serait tout aussi incertain de vouloir chercher l'origine des fragments de sculpture architecturale qui sont l'honneur de ce musée lapidaire. Leur caractère et leur surprise sont la grandeur matérielle, l'exubérance de la richesse et, dans l'accumulation de la fantaisie ornementale, un parti pris de franchise et de force, le maintien, par la valeur des saillies, de la puissance et de la suite des lignes générales, une préoccupation d'effet sculptural par le détachement des reliefs, dont le clair est toujours soutenu et enlevé par la profondeur des ombres, fouillées avec une hardiesse et une sûreté incomparables. Le travail est sommaire et le ciseau aventureux ; mais sa fierté et son accent donnent à ce qui ne serait sans cela qu'un entassement de détails et une broderie trop riche en fioritures, une grandeur et, malgré tout, une simplicité qui résultent de la dimension matérielle et de la force de l'exécution.

Tout est couvert et sans le repos de parties nues ; les pilastres sont chargés de sculptures, les cannelures sont remplies; les peltœ^ les bipennesy les feuilles d'eau, les grecques, les courses, lesoves, les olives, les

raies de cœur, les torsades perlées, les denticules découpent et détaillent toutes les moutures et tous les modillons; les rinceaux des frises et les tours de leurs enroulements sont gigantesques et colorent, de la lutte des lumières vives et des ombres noires, la nudité de la pierre. Mais, comme les grandes lignes saillantes sont encore plus fortes et plus vigoureuses, leur uetteté prend le dessus, et l'ensemble, remportant sur les détails qu*il renfonce en quelque sorte à leur plan et qu'il encadre dans ses grandes lignes maîtresfifes, n'en'reste pas moins mâle, solide et vigoureux. C'est ce caractère s)[)écial qu'il faut admirer et qu'il faut reconnaître comme le trait distinctif de l'architecture publique* gallo-romaine. Les monuments de l'Italie restent sobres; ils se contentent des lignes et du jeu de leur répétition ou de leur contraste. Ceux de la Gaule poussent la fantaisie composite et le faste de la richesse ornementale presque jusqu'à la folie, mais avec un sentiment de majesté qui les empêche de tomber dans le confus et àans le petit. Nos portes et nos arcs de triomphe étaient bien autrement grands que ceux de Rome, et les architectes de notre Arc de Triomphe de l'Étoile, qui est moderne et qui est un chef-d'œuvre, sont vraiment dans le sens de la préoccupation gigantesque de leurs ancêtres gaulois.

Ainsi, une des pierres de Sens est évidemment un claveau central. A cause de ses dimensions, on a pu se demander s'il venait d'une platebande ou d'un cintre. Je crois difficilement qu'il vienne d'une plate-bande, parce que celle-ci aurait été d'une portée trop longue pour pouvoir être établie sans chaînage, et les anciens, qui avaient raison, ne se servaient pas de fer dans leurs constructions et ne l'associaient pas à la pierre. Mais, comme ce claveau est très grand, sa courbe Inférieure se peut assez rapprocher de la ligne droite pour être à peine sensible, et un architecte anglais, M. James Bell, qui l'a mesuré avec la pensée qu'il venait d'un cintre, donne à celui-ci tin arc de treize mètres^ tes bases de colonnes d'un mètre et demi de diamètre sont fréquentes à' Sens, ce qui les rapproche de celles de la Madeleine à Paris, et Ton voit par là combien la fréquence de la grandeur était dans les goûts et les habitudes.

Cette aisance à planter et à décorer des masses, à les faire riches et à les maintenir grandes, est bien sensible à JSens en face de cette réunion de débris, et c'est un des enseignements lés plus importants et les plus nouveaux, pour beaucoup de gens, de ce beau musée lapldaii^é; mais ce n'est nullement une chose unique, et il n'y a là rien de jpartîculîer au Sénonais. Toutes les villes de la Gaule ont eu ce même èrnpbrtenient de goût et cette même furia ornementale ; toutes les murailles dès enceintes gallo-romaines ont recelé et révélé les mêmes choses. Ce qui a

été trouvé -au dernier siècle à Dijon et ailleurs, ce qui a été recueilli de nos jours à Poitiers, à Bourges, à Bordeaux, à Autun, et, pour parler d'une chose qui est sous nos yeux, les trop rares débris rencontrés dans la démolition de THôtel-Dieu et portés au Musée Carnavalet, autrement dit ce qu'on a trouvé dans toute la France est d'un caractère bien pareil. Qu'on prenne les gravures des découvertes de Poitiers, de Bourges ou de Sens, on croit avoir affaire non pas seulement à la même époque et au même art, mais à la même ville et aux mêmes artistes. Les différences ne sont que dans le détail ; le sentiment, la visée et le résultat sont identiques. C'est là un fait bien remarquable et qui montre avec quelle égalité était montée et s'était répandue la grande marée romaine, puisque ce qu'elle a laissé a fait produire en même temps à toute une race quelque chose à la fois d'aussi personnel et d'aussi général.

Maintenant il faut dire une chose : c'est que ce n'est pas assez d'avoir sauvé ces intéressants débris, il faut encore les conserver. La Société d'archéologie de Sens a sauvé d'abord, — ce dont on ne saurait lui être trop reconnaissant, — puis elle a fait connaître. Elle a publié dans ses Mémoires un catalogue des inscriptions, dont il y a un tirage à part, mais qu'elle devrait bien faire réimprimer en un petit volume en y joignant les sculptures. Un musée sans livret n'existe qu'à moitié, et l'on ne peut pas demander à un visiteur de faire un livret ; ceux mêmes qui en seraient capables n'en ont pas le temps, et bien d'autres seraient comme eux très enchantés de pouvoir emporter un souvenir auquel on puisse avoir recours. Elle a même publié, en deux fascicules de trente photogravures excellentes, dont le texte devrait ne pas être aussi court, toutes les sculptures; il lui reste à publier de même les inscriptions, et elle le doit d'autant plus qu'un livre inachevé ne se répand pas et reste en quelque sorte inutile. Hais c'est à la ville de Sens qu'incombent, à l'heure qu'il est, le salut et la durée de tant de trésors, car ils sont, il faut le dire, dans des conditions déplorables et fatalement destructrices.

J'ai dit que le Musée lapidaire est dans le jardin de l'hôtel de ville. Les pierres y sont réunies sous des hangars dont la construction n'aurait été une bonne chose qu'à la condition de n'avoir été que très transitoirement provisoire; mais il y a déjà beaucoup de mal, et du mal irrépa* rable. Les pierres qui, après avoir été taillées à l'air, se sont trouvées, comme celles-ci, enfouies et revenues à l'état de carrière, ne se comportent plus comme lorsqu'elles ont été travaillées pour la première fois. La dureté de leur croûte disparaît et ne se reforme plus. Il faut donc les préserver soigneusement de la pluie, de l'humidité et de la gelée. On a rentré les monuments de la Dobrutscha, qui se seraient perdus dans le

jardin de la rue Vivienne ; on devrait de même trouver le moyen de rentrer tout ce qui est dans le jardin de Tbôtel Gluny et qui, sans cela« se perdra infailliblement. A Sens, si l'on n'avise pas, et il n'est que temps, avant vingt ans il ne restera pas une pierre intacte, et toutes ces merveilles ne seront plus bonnes qu'à être jetées.

Cette question de la conservation de ces vieilles pierres, maintenant faibles et sans défense, est très considérable* On conserve le bois en l'imprégnant d'huile de lin, mais on n'a rien trouvé pour la pierre. La silicatisation serait plutôt dangereuse, car, la pierre n'en étant pénétrée qu'à la surface, au bout d'un certain temps la croûte nouvelle se soulève et

PRAOMBIfT DB TOMBSAU.

(Muée lapidaire de Sens.)

se détache. Y aurait-il lieu de faire des essais avec une composition où entrerait de la cire en fusion ? Ce serait à voir, mais de toutes façons il faut ne pas laisser exposées aux intempéries de notre climat les pierres du Musée de Sens. Comme les poteaux de leurs hangars, elles s'enfoncent du pied dans la terre, dont elles pompent l'humidité ; quelques-unes se sont enterrées; quelques autres se sont écornées, fendues et brisées; beaucoup sont verdies et rongées de mousse ; d'autres ont gelé et commencent à s'efiriter. La jolie tête dont nous donnons un dessin était, il y a quelques années, dans un bien meilleur état qu'aujourd'hui, et elle est presque perdue. Certaines inscriptions, que j'ai vues très saines et très lisibles, ne le sont plus maintenant, et il faudrait bien peu de temps, un ou deux hivers, pour les perdre complètement. Il y a absolument péril en la demeure.

Je sais qu'on parle de bâtir sur la gauche du jardin un bâtiment qui

1» ANTlQtlITÊS ET CURIOSITÉS

contiendrait au reK-de^-chatissée le Musée lapidaire; les dimensions qa*(Hi lui d(Ht donner ne lui permettront pas de le recerotr. Même en encastrant dans les murs les inscriptions, la moitié à peine pourra y entrer. Ce qu*il faudrait^ ce serait de construire sur les trois cOtés du jardin une large galerie, en façon de cloître fermé et de bâtiment continu, asses élevée au-dessus du sol pour ne pas être perdue d^bumidité. G*est une dépense, mais elle est nécessaire et même urgente.

Lorsque Fenel écnyatt en 1780 à l*abbé Lebœuf pour lui envoyer le [Mremier fragment, maintenant perdu, de la grande inscription dont j*at parlé, il ajqutait : « On a d<mné des combats de gladiateurs à Sens autrefois, et nous n'en savons rien ; il y a eu des pofitres d'Auguste à Sens, et nous l'ignorons. Il y avait encore bien d'autres choses plus belles que celles-là, que nous ne savons pas et que nous ne saurons jamais, mais nos petits-neveux en sauront peut-être quelque chose, pourvu qu'on renverse la ville de fond en comble pour en retourner toutes les pierres; c'est le seul moyen que jfe aaebe pour fidr« Tbistoire ancienne de cette ville, mais ce moyop est un peu tragique, a

La tragédie n'est plus en suspens ; elle est jouée, et la toile est tombée sur le cinquième acle« Tout ce qu'on a découvert jusqu'à nos jours est perdu, et, comme il B*y a plus de murs à abattre, on ne trouvera pour ainsi dire plus rien. (Test bien la dernière moisson ; il ne faut plus compter sur une autre. Il faut donc conserver ce qu'on a, et ce serait pour la ville un. crime de lèse-archéologie et un acte de mauvaise administration de laisser par négligence perdre des trésors qui en sont à la fois l'histoire et l'honneur. Quand une ville a un musée romain qui se vient mettre à côté de ceux d'Arles, de Lyon, de Vienne et de Narbonne» elle se doit à elle-même de garder son rang.

tk BiaiIOTHiQUl

A la bibliothèque, riche d'ailleurs en manuscrits locaux, il faut signaler ici deux reliures de manuscrits.

Celle qui nous a donné le cadre gravé en tête de cette étude se trouve sur le manuscrit n* S, qui renferme les évangQes et les collectes pour l'office annuel de la messe. Dans le calendiîer on trouve, au quatre avant les calendes de janvier (28 décembre), saint Thomas de

CaDterbury, assassiné en 1170 et canonisé en 1178 ; mais on n'y troufe pas au il août saint Louis« canonisé en 1297. Quant à la reliure en cuivre doré, elle est, comme le texte, du xiu* siècle* Comme on Ta vu, la plaque, haute de 817 millimètres et large de 207, se compose d'un cadre creusé à l'intérieur par une gorge profonde et formé à l'extérieur par une bordure large de AS. Gomme on le voit, cette bordure, composée d'un semis de fleurs de lis dans des losanges^ est cantonnée aux quatre angles par des émaux M Udlle d'épar^ie, iSMs peu remarquables et où l'émailleur est au-dessous de l'orfèvre* Bn voici les sujets. En haut à gauche, avec l'inscription ARON, le grand pritre Aaron ofifrant un sacrifice, dont l'acceptation est marquée par la présence de la main divine; à droite, le sacrifice d'Abraham; en bas à gauche, un détail de l'Exode, chapitre xii, le marquage des portes des maisons des Hébreux pour que le destructeur les recoMaisse et ne liasse périr que les premiers nés des Égyptiens, et à droite, le roi Salomon, la couronne en tète et le sceptre à la main, avec le mot de ¥£ccléua$te ^ Inicium sapiencie timor Domini.

En général, la reliuna des niaiiuseritg n'est décorée que sur leur face antérieure ; dans les bibliothèques, ils n'étaientpas dressés et serrés sur des rayons, mais placés un i an et posés & plat sur des pupitres, avec à côté d'eux l'espace vide nécessaire pour les Mvrir. Pour un manuscrit liturgique qui, comme celui-ci, servait aux eérénoniesdu culte, la face antérieure était seule visible, Tartre se trouvant appliquée contre la poitrine du prêtre qui le transportait. Geluin» f«k exception; sa face postérieure a le même cadre avec des émaux différents, qui sont les bustes de quatre apôtres : SI-MON — AN-DRE^S — PAV-LVS— BART-OLOMEVS.

De plus, la face postérieure a au centre une crucifixion en argent, plutôt estampée- que repoossée ; elle est grossière et n'est pas de l'origine, car on ne peut pas la faire remonter plus haut qtte ta fin du xv* siècle. A la face antérieure, est une plaque d'aigent gravie assez mince pour que les coupures du burin aient entamé le métal assez profondément pour avoir entraîné la perte de tout le haut du sujet. Ce sont deux personnages ; la clef et l'épée haute indiquent saint Pierre et saint PauL Dans son déplorable état, elle n'en est pas moins intéressante, parce qu'elle est un Bcemple de gravure au moyen âge. On en citerait d'autres. Sans remonter aux sujets creusés à la pointe sur les miroirs grecs et étrusques, les plaques do. cuivre du célèbre lustre ou plutôt de la couronne de lumières d'Aix-la-CbapeUe, et, dans notre bibliothèque de l'Arsenal à Paris, la belle plaque d'argent gravé qui décore la reliure d'un manuscrit et représente un Christ glorieux assis sur un trône en

avant d'un champ fleurdelisé, doivent être rapprochées de la plaque moins importante de la bibliothèque de Sens. Pour devenir Testampe moderne, il manquait seulement, avec le renversement, la découverte et

BiLiUBs Di L* c ornes DBS rous 9.

(Diptjqne en ivoire de la Bibliothèque do Sent.)

l'application de l'encre d'imprimerie et du tirage à la presse* On l'a fait de nos jours quand, par suite du délabrement des attaches, on a été forcé de démonter, pour le remonter ensuite, le lustre d'Aix-la-Chapelle. On en a imprimé, comme si elles avaient été faites pour cela, les plaques* à sujets gravés, et l'on a fait un livre avec les épreuves qu''on en

a tirées. On pourrait en faire autant des plaques de Sens et de l'Arsenal, et il était utile de le remarquer pour montrer combien l'antiquité et le moyen âge ont été près de la gravure en creux, dont le tirage reproduc-

SBLIUBB DB L* C OmCS DBS FOUS >.

(Diptyque en ivoire de la Bibliothèque de Seus. )

teur, qui en est la vie et Tutilité, n'a été inventé et ne s*est produit qu'au milieu du xv* siècle, à la suite et à cause du développement des nielles. L'autre reliure, celle du manuscrit n^ A3 , est bien autrement précieuse. Comme la précédente, elle a de même ses deux côtés décorés par deux plaques d'ivoire antique encastrées dans une bordure d'argent où

sa ANTIQUITÉS ET CURIOSITÉS

86 répètent, à distances égales, des feuilles estampées qui ont été dorées; cette bordure a de seize à dix-huit millimètres de large, et les plaques ont une hieiuteur de trois cent quinze millimètres sur une largeur de cent vingt. Ce sont les deux feuillets d'un diptyque consulaire qui ont été appliqués, au xiu* siècle, sur un manuscrit, et il faut ajouter que celui-ci a été écrit intentionnellement dans la forme haute et étroite de nos agendas modernes, pour être revêtu de ces plaques, qu'on a destinées à sa reliure ayant sa confection, et qui par*là ont commandé ce format inusité.

Rien de plus célèbre que ce manuscrit, qui contient l'Of&ce de la fête des Fous, longtemps célébrée dans la cathédrale de Sens, et où se trouve la fameuse prose latine en quatrains monorimes : a Des pays de rOrient — Est arrivé un âne — Beau et très fort — Et très capable de porter des charges », etc., qui se complètent par le refrain français : <f Hé, sire âne, hé I » avec le hi han du braiement de la bête. Je n'ai rien à dire ici de la fête des Fous et des proses de ce curieux office, étudiées dans la Société de Sens par MM. Ghéret et Bourquelot; ce sont les plaques d'ivoire qui nous intéressent ici, et, non seulement après Millin, mais même après Duchalais, il convient d'en esquisser la description.

Elles appartiennent à la série très nombreuse des diptyques qu'à leur nomination les consuls envoyaient en quelque sorte comme une carte de visite et uDe lettre de faire part; il s'ensuit, comme on en avait besoin immédiatement, qu'ils n'étaient jamais commandés, mais qu'on trouvait à les acheter tout faits. Quelques-uns ont pourtant des inscriptions, ainsi celui de Brescia, où se lit le nom du célèbre Boëce; mais ceux-là n'en étaient pas moins faits d'avance; les cartels vides attendaient l'inscription, qui se gravait rapidement le jour où l'on en avait besoin. Vusage de ces diptyques était même officiellement réservé aux consuls ; nous voyons en effet dans Symmaque que son fils, nommé questeur, ne peut pas envoyer de diptyques, mais seulement des corbeilles d'argent. Les diptyques, sur lesquels on peut consulter le grand ouvrage de Gori et le catalogue des ivoires du Musée de moulages de South-Eensington, sont nombreux en Italie et en France. Leur richesse en a sauvé plus qu'on n'aurait pu l'espérer; après avoir pu servir de tablettes de cire dans les églises, ils ont été ensuite appliqués à la reliure des livres d'offices, et c'est à cet emploi que nous en devons la conservation.

Les deux plaques de Sens n'^ont pas d'inscription, et représentent le lever du Soleil et celui de la Lune, sous les traits de Bacchus et de Diane.

Dans celle de dessus, on voit, à la partie supérieure, trois jeunes hommes nus qui foulent le raisin dans une cuve; les grappes énormes

sont figurées piur des traits croisés en diagonale, et le vin coule d'un siufle de lion pour tomber dans une* grande jarre. Au pied d'une vignOt deux enfants Têtus mettent des grappes dans deux paniers. Deux taureaux ou deux bœufs, qu'on dirait gais en blason et qui semblent partir sans conducteur, tirent une petite voiture chaîne d'un tonneau ; en face, un charretier, un b&ton dans la main gauche et dont le geste se rapporte peut-être aux bœufs qu'il voit partir, amène une charrette pleine de grappes et attelée de deux Anes ou de deux mulets; au milieu, en avant et au-dessous, un homme porte de la main droite un panier et en a un autre sur l'épaule gauche.

Quant à Bacchus Héliosi qui porte des moustaches et la barbe entière, il a dans les cheveux du lierre à feuilles lancéolées et tient un long sceptre droit. Ampelus, qui porte un bAton de vigne et se tourne vers le dieu, est en dehors du char et marche à côté de Bacchtts, avec lequel il se groupe absolument, car son bras gauche doit être posé sur les reins du triomphateur. Le centaure et la centauresse qui traînent le char portent, moins sur leur tète que sur leurs deux bras, un grand canthare à deux anses où l'on voit les lignes ondulées du liquide divin. Alors que le char de la Lune est uni, celui du Soleil est plus riche ; il est orné de dessins, et ses roues n'ont que six jantes, alors que celles du char de la Lune en ont huit.

Quant à l'homme nu qui se retourne en sonnant d*une conque, il semble avoir passé dans son bras la rêne du cheval du jeune cavalier qui le suit. Ce personnage qui, les bras et les jambes nues, porte la chlamjde et les brodequins, doit être Phosphores, l'étoile du matin, qui précède le Soleil.

Des trois divinités marines qui sont en bas et lui font -cortège^ rhomme barbu, qui est l'Océan, et la femme de droite ont des cornes au-dessus de leurs chevebres; celles de la femme sont cassées. Le bas de leurs bustes s'épanouit en une sorte de ceinture bizarrement découpée.

La plaque de Diane se divise de même en trms parties. Eta haut, la Tâaus dans une coquille, vue par devant et soulevant sur sa tête le manteau sur lequel elle se détache, est probablement l'étoile du soir, et le chien avec lequel joue une femme couchée est peut-être une des constellations. L'enfant nu, assis au coin et devant un panier, qui tourne le dos à la femme, a aux épaules deux petites ailes très visibles. Au lieu, comme il semble au premier abord, de piler avec un bâton, ce qu'il tient et ce qu'il semble tirer pour le mettre dans le panier est en réalité une longue guirlande, changée en bâton uni par l'usure, et dont la forme

aind que le large ruban enroulé autour en spirale se voient un peu sur les côtés et tout à fait sur la portion, très bien conservée au fond, qui retombe des branches de l'arbre où cette guirlande est posée en fourche.

Dans la zone centrale, l'homme nu, qui a deux petites ailes sur la tête et un coquillage dans la main droite, n'est pas, comme il semble, sur la tête des bœufs de la déesse et ne les guide pas ; il est sur un plan plus éloigné et trahie sur la mer, au moyen de ^euz longues rênes, l'espèce d'Ilot rocailleux sur lequel il est en avant d'une femme, nue et droite, qui porte sur sa main gauche une large corbeille plate pleine de fleurs*

Diane, dont la tête est entourée comme dlune auréole par un voile arrondi en cercle, et qui a un croissant sur ses cheveux, s'avance en tenant devant elle une longue torche enflammée et vole au-dessus de la mer, qui lui sert de fond. Elle mérite d'autant plus ici le surnom de tauropole que son char est traîné par deux taureaux* Ils sont maintenant presque entièrement polis; ils étaient autrefois piquetés de doubles traits de burin pour figurer le poiU

Dans les parties inférieures, Thalassa, la déesse de la mer, est à demi couchée; elle a le buste nu; au bas du ventre, au-dessus de la draperie qui entoure ses jambes et ses cuisses, on voit deux raies de points pour indiquer le poil, détail qu'on ne trouverait pas à une belle époque. Elle tient de la main droite un homard par la queue et élève de la gauche un petit bélier marin, qu'elle tient aussi par la queue. La tête et l'avantcorps dressés sont tout usés, mais on distingue très bien la forme du museau et de la colrne et, sur le fond, la gravure en creux de la patte antérieure droite, tandis que la patte gauche, qui était en relief et ne tenait au fond que par un mmce tenon, a été cassée.

Les deux monstres, à queue de serpent et à pattes marines, qui nagent sur la mer ont au bas du buste, comme les divinités de l'autre plaque, une sorte de ceinture à pendants feuillages et découpés, qui fait la séparation du corps et de la queue.

Ces deux plaques sont bien connues, et elles ont été souvent gravées, mais, sauf dans les deux héliogravures réduites du Bibliophile françaiê^ très inexactement. Nous les redonnons, et, dans notre description, nous avons précisé un certain nombre de détails qui n'avaient pas encore été relevés.

LE TRÉSOR DE l CATHEDRALE

Ne regardons ni la cathédrale, ni les sculptures du portail, ni les hardiesses de la nef et du chœur; allons vite, suivons le bas-côté, et, comme nous allons encore retrouver l'antiquité romaine et avec elle sa fille de Gonstantinople, fermons les yeux et gagnons le collatéral droit du chœur pour monter le petit escalier du Trésor. Si Ton s'arrêtait, on admirerait la manière dont se découpent sur l'ombre les trois arcades et les deux minces colonnes qui bordent cet escalier, on s'attarderait aux épanouissements fleuronnés des belles pentures des deux portes, gravées dans les Annales archéologiques. On regretterait — il ne faudrait pas mettre un balustre de pierre; si percé qu'il fût, il enlèverait l'élégance de la profondeur — on regretterait, je le répète, qu'on ne remplace pas par une belle ferronnerie dans le goût du xiir siècle la mince et pauvre main-courante du xviii* qui forme la rampe, mais qu'il convient de maintenir telle quelle, si l'on ne doit pas laisser la nouvelle absolument transparente. Si l'on regardait l'édifice, on redescendrait. Entrons et fermons la porte. Il y a là de quoi retenir.

Malgré ses pertes*, le Trésor est encore riche. Rien de si simple à Sens. Jusque sous Louis XIII, où l'on a fini par arriver à faire de l'évêché de Paris un archevêché, Sens était la tète et la grande capitale ecclésiastique de toute une partie de la France. En 1622 on la réduisit à n'avoir plus pour suifragants que Troyes, Nevers et Âuxerre, mais pendant tout le moyen âge elle avait eu, pour suffragants, Chartres, Auxerre, Troyes, Nevers, Orléans, Meaux et Paris. Elle prétendait à la Primatie des Gaules et de Germanie, dont Jean VIII lui accorda le titre en 875, et, malgré le triomphe de Gébuin, qui réclama et obtint au xi* siècle de Grégoire YII la restitution du droit de la Primatie lyonnaise, la question resta toujours litigieuse; pendant des siècles elle a fait couler des flots d'encre et entasser des montagnes de parchemin et de papier. Au point de vue des trésors de la cathédrale de Saint-Étienne, la richesse suivait l'importance.

M. JuUiot a imprimé, en 1877, l'inventaire de Saint-Étienne et celui de l'abbaye de Saint-Pierre-le-Yif, faits en 1653 et en 1660. Nous n'en avons aujourd'hui que des épaves ; il a fallu que les Trésors de Conques et de Saint-Maurice d'Agaune, si bien étudiés et dessinés par M. Darcel

et par M. Aubert, fussent perdus dans les montagnes de rAveyron et dans les Alpes pour avoir subsisté. Ils ont été sauvés, comme par hasard, parce qu'ils étaient inconnus; Sens, Saint-Denis, Paris étaient trop au jour pour ne pas être ruinés et mis en coupe réglée.

On connaît au Musée de Giuny la table d'or de Tautel de Bâle. C'est une merveille aujourd'hui ; elle était autrefois fort petite et fort misérable. Qu'était-elle auprès des deux tables d'or de Saint-Étienne? L'une, œuvi'e de Bernelin et Bernuin, chanoines de Sens, avait cinq pieds de haut sur dix de large. Elle représentait Dieu, assis en majesté et portant uq livre dans la main gauche; des deux côtés, la Vierge et saint Jean l'Évangéliste, l'histoire du protomartyr Etienne, et, aux quatre angles, les animaux, symboles des quatre Évangélistes. Elle était ornée de pierres précieuses, fermée sous trois clefs, et ne se montrait qu'aux deux fêtes de saint Etienne. L'autre était un don de Sévin, archevêque de Sens de 977 à 099, qui fit la dédicace de l'église antérieure la sixième année de son archiépiscopat, trois jours avant les nones d'octobre. Geoffroy de Gourion, dans sa Chronique, nous apprend qu'il fit « placer devant l'autel de saint Etienne un retable d'or et d'argent, qui fut plus tard vendu pour élever devant la grande église une tour d'une hauteur étonnante et fameuse ». Il s'agit de la tour écroulée en 1267, et dont la chute fut en un sens l'heureuse cause de la construction de l'admirable salle synodale. Sens n'a pas manqué de grands orfèvres ; après les deux que nous"^ avons rappelés, Odoranne, un moine de Saint-Pierre-le-Vif, qui nous a laissé une Chronique intéressante, fut chargé en 1006 par le roi Robert et par la reine* Constance d'exécuter deux châsses, en argent et en or, pour les reliques de saint Savinien et pour celles de saint Potcntien. Du reste, on ne peut pas écrire ici un chapitre des trésors perdus et détruits; il serait trop long..

Cette table d'or de $aint-Étienne, dont on trouve dans le livre de M. du Sommerard le père une lithographie d'après un dessin du xviii* siècle, le Chapitre l'a fait porter à la Monnaie en 1760 pour la vendre. Il est singulier de penser qu'une pièce publiée dans le Bulletin de la Société de rhistoire de France (années 1851-52) montre François !•' envoyant en 1537 des commissaires pour faire finance d'une table d'or étonnante. Les chanoines la montrent à leur corps défendant, maison croyait à l'existence d'une autre ; on ne trouve pas. celle-là assez précieuse, et l'on passe. Le xvm* siècle l'a trouvée plus tard assez bonne pour la fondre. Pour la rançon de François P', on a vendu un calice d'or 1,700 ducats. Le Père Guichard nous apprend qu'en 1596 on vendit à Paris, avec plusieurs autres joyaux, un pupitre ou lutrin d'argent donné

en 1295 par l'archevêque Etienne Béquard. Une estimation du siècle dernier donnait une valeur de 40,000 livres à la couverture disparue du manuscrit des Évangiles du Trésor, qui servait aux intronisations des archevêques, et dont la description tient plus d'une page dans l'inventaire de 1653.

On le voit, ce qui est perdu, ce qui vaudrait aujourd'hui un prix inouï, était à tous égards incomparable. 11 nous faut nous rabattre sur ce qui n'a été sauvé que pour avoir été méprisé, et ce qui subsiste est encore pourtant bien considérable.

Les plus anciennes choses du Trésor sont des ivoires. Nous avons vu,^

IVOtRB ANTIQDK.

(Trésor de la cathédrale de Sens.)

à la Bibliothèque, le « livre, long et estroict, couvert de deux plaques d'ivoire figurées en bosse, bordé tout à l'entour de lames d'argent dont il y a quelques morceaux perdus, ledit livre appelé vulgairement le livre des Folz », mais il était autrefois au Trésor, et ce qu'on vient de lire est l'article du vieil inventaire. La cathédrale, qui l'a perdu, possède encore un autre ivoire antique taillé sur la partie creuse d'une défense d'éléphant. Il représente, et dans le même sentiment, des sujets de chasse aux bêtes fauves, si fréquents dans les reliefs de la poterie rouge qu'on a si longtemps dite samienne, alors qu'elle est beaucoup plus souvent locale et toute provinciale. On peut voir, dans le dessin de M. P. Laurent, d'abord l'archer, porteur d'un carquois et décochant sa flèche contre un tigre qui se jette sur un homme à terre peu protégé par son bouclier ;

28 ANTIQUITÉS ET CDRIOSITÉS

ensuite le piquier^ qui ^a enfoncer son épîeu dans le poitrail d'un lion sur lequel un chien se précipite. Le troisième sujet est un cavalier au galop se retournant contre une panthère, qui saute la tète en bas, et contre un lion qui court au-dessus; un autre lion court à toute vitesse sous les jambes du cheval. Le tout ne manque pas de mouvement, mais le travail est assez sommaire. La hauteur est de 0*",088, celle du cercle mouluré supérieur de 0",017; le diamètre extérieur a 0°430.

L'objet a dû être employé soit comme pyxide, soit comme reliquaire, mais il n'est pas certain qu'il ait été originairement une botte. Beaucoup d'ivoires, même de cristaux taillés, viennent de ces sièges luxueux, d'abord impériaux et consulaires, ensuite épiscopaux, dont la dernière trace se voit dans les trônes sur lesquels l'école byzantine et les premiers peintres italiens ont assis la Vierge glorieuse. Notre botte pourrait bien avoir fait partie d'un montant rond, composé d'une série d'anneaux d'ivoire montés et retenus sur une tige centrale; beaucoup des montants de ces sièges sont évidemment composés de morceaux ainsi assemblés.

Un monument bien autrement important est la « boiste ou capse d'ivoire sur bois, remplie tout autour de figures en demy relief, haulte, avec son couvercle, d'environ un pied,' et de figure ronde et douze angles », qui, d'après l'inventaire, ne contenait autrefois pas moins de vingt-sept bourses et sachets remplis de reliques. Il est heureux qu'elle se soit conservée, car la description n'en dit vraiment pas assez, et c'est une des pièces les plus précieuses du Trésor.

Du temps de Millin, chaque cadre, sauf les longs triangles allongés qui s'assemblent en toit pyramidal, avait une inscription grecque « d'une encre devenue rougeâtre», dont il ne reste plus aujourd'hui aucune trace; mais leur présence n'est pas nécessaire à l'attribution d'origine. C'est bien évidemment un travail de Constantinople , où se mêlent l'inQuence et le souvenir de la sculpture antique avec l'introduction du style de l'Orient dans la partie ornementale.

Chacune des plaques se compose de deux sujets superposés, dont la suite se développe circulairement, et dont les sujets se rapportent à deux histoires. Le rang d'en bas se rapporte à David, d'après le Livre des Juges, le rang d'en haut à Joseph, d'après la Genèse, et chaque plaque carrée est terminée en haut par un tympan cintré, avec des animaux et des oiseaux.

Ce beau coffret, dont les sujets sont traités avec la simplicité sculpturale qui se retrouve dans les miniatures comme dans les bas-reliefs, ' demanderait une monographie complète et devrait être dessiné et gravé '

dans tous ses détails; je n'en donnerai qu'une indication sommaire en faisant remarquer que quelques-uns des cadres se trouvent numérotés non par des chiflres, mais par la répétition de traits semblables aux cocbes que font encore les boulangers sur deux morceaux de bois pour tenir le compte des pains fournis. Je les laisse dans Tordre où ils sont actuellement et qui ne diDfere peut-être qu'en un point de Tordre premier.

1. Le jeune David étouffe un loup qui se dresse contre lui; à leurs pieds, le petit agneau; à gauche, deux brebis paissant; au-dessus, deux brebis et un agneau ; au fond, quatre arbres.

— Les onze frères de Joseph sont assis autour d'une table demi-circulaire sur laquelle est une tête de veau dans un vase à pied. A gauche, Joseph, appuyé sur un bâton, raconte ses songes à ses frères; dans le haut, quatre brebis broutent les feuillages tombant de la barre qui sépare le sujet central du demir-cîntre supérieur. Ajoutons que, dans toutes les plaques, des feuillages ornementaux descendent toujours de cette barre supérieure.

— Partie cintrée : Deux paons affrontés des deux côtés d'une pomme de pin ; un rinceau se déroule en partant d'abord de leur cou comme un collier. — Marqué de deux traits.

2. A gauche, David va frapper de sa massue un ours; au. centre, un arbre, qui sépare cette scène d'une seconde, où David étouffe un lion. 11 est ici représenté de la taille d'un homme.

— Les frères de Joseph se déterminent à le jeter dans la citerne. Huit sont assis sur deux rangs, un est debout, deux sont penchés sur Joseph qu'ils tiennent à terre et qu'ils dépouillent de ses vêtements.

— Deux lions affrontés, assis des deux côtés d'un cyprès. — Marqué de trois traits.

3. Dans les sept fils qu'Isaî présente à Samuel, celui-ci ne reconnaît pas celui qu'il cherche.

— Joseph, le haut du corps nu, est retiré de la cHerne par deux de ses frères, qui le tiennent chacun par un bras. De chaque côté, trois frères regardent la scène.

— Deux paons affrontés. — Marqué de quatre traits.

h. Samuel, tenant une corne recourbée, verse Thuile sainte sur la tête du jeune David, appuyé sur un long bâton.

— Les marchands concluent le marché avec un des frères de Joseph. A droite, deux chameaux, dont l'un est monté comme un cheval par un cavalier.

— Deux lions passants et affrontés, séparés par un cyprès* — Marqué de cinq traits.

. 5. Un envoyé de Saiil, tenant un bâton de la main gauche, transmet au jeune David Tordre de venir auprès du roi.

— Adroite, Joseph, agenouillé, s'appuie à terre sur ses bras; c'est sur son dos que deux de ses frères comptent l'argent qu'ils reçoivent pour sa vente. A gauche, deux chameaux, dont l'un monté.

— Deux paons affrontés. — Sans marque de traits.

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