‹ Antiquités et curiosités de la Ville de SensChapitre 11 sur 11 · LE TOMBEAU DES SALAZAR · texte numérisé non relu

LE TOMBEAU DES SALAZAR

Nous n'avons pas même un débris du tombeau que l'archevêque Tristan de Salazar s'était fait faire de son vivant. Il était, dit Mander, d'après le manuscrit de M. Farinade, élevé de trois pieds, en marbre noir parsemé des pièces de son écu, avec sa figure « en albâtre » plus grande que le naturel et couchée sur une table de marbre noir. Il est, malgré sa perte, bon de rappeler ce qu'on en sait parce qu'on va retrouver ce contraste de couleur dans le tombeau que sa piété filiale fit élever à son père et à sa mère, Marguerite de La Trémoille, fille naturelle de Georges de La Trémoille. Le nom de son père, Jean de Salazar, venu d'Espagne en France, se rencontre fréquemment dans nos chroniqueurs du xv"* siècle. C'est lui qui eut la bonne fortune de sauver Louis XI à la bataille de Montlhéry, mais sa biographie n'a ici que faire; c'est de son tombeau qu'il s'agit, et c'est par son examen que je terminerai cette revue.

Dans l'église, il ne reste en place, du monument consacré à sa mémoire, que la décoration de l'autel qui avait été construit pour lui faire face, et dont les merveilleuses découpures de pierre tendre, gravées.

d'après un dessin de Thorîgny, dans le Magasin pittoresque de 1861, existent encore sur le cinquième pilier gauche de la nef, le troisième composé d'une seule colonne. Le massif qui portait la table de l'autel a été rasé; mais le retable fait admirer l'élégance et la ciselure des frisures et des arêtes de sa dentelle. Les côtés — celui de la nef offre une piscine au-dessous d'une petite armoire, et celui de gauche une autre petite armoire sous un pinacle — sont étroits; mais la face se compose de trois niches où ne se trouvent plus que deux grandes statuettes en marbre, la Vierge au milieu et saint Etienne à droite. Celle de gauche était un saint Jean-Baptiste, parce que la cathédrale actuelle a réuni et absorbé trois églises antérieures : Saint-Étienne, dont le vocable est toujours des plus anciens; Notre-Dame, et Saint-Jean, dont le nomjseul porterait à supposer qu'il a commencé par être le baptistère de la ville. Mais la merveille, ce sont les trois pinacles, fouillés et découpés avec la souplesse et l'élégance la plus fine et la plus légère, comme avec une richesse dont la recherche se circonscrit dans le dessin bien défini des arêtes élancées de leurs hautes flèches étroites, abritées sous l'avance d'un dais unique. Deux pinacles plus petits remplissent les espaces vides qui les séparent ; de plus petits encore sont comme brodés sur les deux montants qui séparent les niches, et, malgré le vermiculage repercé de toutes leurs découpures, il n'y a ni surcharge ni confusion. On ne peut aller plus loin dans la délicatesse ; c'est encore de l'architecture et de la sculpture, mais jamais le bois, jamais le bronze ou l'argent n'ont obéi à une gouge et à un ciseau plus fermes, plus sûrs et plus fins. Les châsses architecturales, les couronnements des stalles du chœur n'offrent rien de plus fantaisiste et de mieux ordonné. La délicatesse même de l'ouvrage l'a sauvé des exagérations violentes , et celui qui a donné le patron de ce retable, comme celui qui l'a sculpté, avait certainement Tart et la mesure du huchier le plus consommé et de l'orfèvre le plus exquis; en conservant la grâce capricieuse de l'imagination flamboyante, il en a supprimé les écarts et il en a assagi l'exubérance ; le goût de la Renaissance l'inspire déjà, sans lui rien ôter des meilleures qualités traditionnelles de son éducation gothique du xv*' siècle.

11 faut dire quelques mots de l'ornementation , plus voisine du goût nouveau, qui forme la base du retable et qui se divise en trois carrés semés de feuilles et d'étoiles, et couronnés par trois longs cadres correspondant de même aux niches des trois statues. Deux n'offrent qu'un élégant rinceau d'arabesques, formé d'une plante portant à l'une de ses extrémités le buste d'un petit génie. Dans celui du milieu on voit les lettres \ M» qui peuvent également être les noms Jésus Maria et les

lOJ

initiales des prénoms du père et de la mère de Tarchevêque ; mais celui de gauche offre une représentation assez bizarre et faite pour être vue, puisqu'elle est exactement sous l'œil. Ce sont d'abord, avec des moineaux, trois têtes d'épis; les deux syllabes TE NO, avec un tilde sur 1*0 ; cinq autres épis et les deux syllabes TE HA. C'est évidemment un rébus ou plutôt une devise. Maucler a conservé le souvenir que cela signifiait : Épi\ ne te hâte^ c'est-à-dire : Ne mûris pas trop vite. S'il a raison, la phrase Épiy non te hâtes y est si étranglée et si puérile qu'elle pourrait cacher en même temps un anagramme.

C'était en face de cet autel que s'élevait le tombeau, tout à fait original et même exceptionnel pour son temps. Il occupait tout l'entre-colonnement sur une hauteur de plus de cinq mètres, et sa forme de carré long débordait sur la nef et sur le collatéral gauche. Le motif en était absolument nouveau; il était composé de quatre minces colonnettes portant, à une très grande hauteur, une immense table de marbre noir sur laquelle était une statue agenouillée.

C'était sous le pavillon de ce plafond, monté sur ces hautes colonnettes, qu'était le tombeau, en marbre noir et blanc, du mari et de la femme, dont il ne reste rien, et qui, à cette époque, devaient encore avoir été représentés couchés côte à côte et les mains jointes.

Mais nous possédons heureusement et la

table supérieure et les colonnes de marbre noir, dont on ne se ferait, sans cela, aucune idée. Le plafond, d'une seule pièce et qui n'était porté que sur les quatre piliers angulaires, n'a pas moins de 2°',895 sur l'",750. Sur les côtés étaient fixés, dans des entailles, dix écussons, aussi de marbre noir, deux sur les petits côtés, trois sur les grands, et, du côté qui regardait la façade et était accolé contre le quatrième pilier, qui est le deuxième pilier double, on voit, entre les écussons, les entailles arrondies nécessitées par la forme évasée de ses deux chapiteaux. Le plafond était donc à leur hauteur, et la statue supérieure, tournée vers la nef, se profilait dans l'ogive de l'arcade.

Les dix écussons portent les armes des Salazar, mais sans les couleurs, puisqu'ils sont en marbre noir comme la lame, — écartelé aux un et quatre de gueules à cinq étoiles, ou plutôt à cinq molettes d'éperons de six rais d'or, posés en sautoir; aux deux et trois de cinq feuilles de sable, également en sautoir. J'ai dit simplement feuilles^ parce que les auteurs varient sur leur désignation, qui est tantôt celle de feuilles de nénufar, tantôt celle de feuilles de pas-d'âne, et le plus souvent celle de feuilles de panais. Les armoriaux d'Espagne, dont la famille est originaire, devraient être consultés sur ce point.

Il n'y a pas à s'étendre sur l'habitude du moyen-àge de faire, dès que les armoiries ont été répandues, intervenir leurs pièces dans toutes les ornementations et jusque dans les étoffes des vêtements. C'était , par leur qualité personnelle, la source et la cause d'une variété charmante et la plus heureuse, et la désuétude de leur emploi a tari l'une des sources de décoration les plus fécondes, parce qu'elle forçait à toutes sortes d'inventions et de dispositions incessamment nouvelles. Le tombeau des Salazar en est l'un des nombreux exemples. On a déjà vu les étoiles et les feuilles sur l'autel ; leur semis, d'assez grande dimension et plus écarté, couvre le dessous du plafond ; elles s'enroulent sur les colonnes en deux spirales qui en alternent l'opposition. Les colonnes sont tout en fdt, car les bases n'ont que 0",650 et les chapiteaux 0"»,350, tandis que les fûts, d'une seule pièce, tout à fait droits et d'un diamètre de 0",300, ont exactement quatre mètres de hauteur. On voit la hardiesse de leur élancement et de leur jet ; leur teinte et la rigidité de leur minceur, au lieu de l'effet du marbre, donnent celui du métal et du bronze. En les relevant par la pensée, en les couvrant de l'étonnante lame qu'ils ont supportée sans se briser, on voit combien l'originalité de ce tombeau devait produire un effet puissant et inattendu.

La statue de Jean de Salazar, agenouillée sur un coussin, et dont le marbre est d'une blancheur admirable qui devait faire le plus beau con-

DE LA VILLE DiE SENS. 89

traste avec la noirceur du monument qui lui servait de piédestal, est dans le plus triste état de dégradation. La tête a disparu, et toute la surface du marbre a été rongée, pendant de longues années, par Teau d'une gargouille sous la tombée de laquelle (m l'avait abandonnée. Elle est, comme il convenait à son élévation, plus grande que nature, ayant encore, avec le coussin et la plinthe, l'",350, sans la tète, et Ton voit qu'elle devait être fort belle. Elle était en grande armure, sous une cotte écartelée aux armes ; l'épée est très large, et il faut remarquer que, sous le soleret, il n'y a pas de semelle, mais deux barres plates, pour permettre au pied de s'établir solidement comme sur un étrier.

Pour en revenir à ce qu'il faut appeler l'édifice, qui est le grand intérêt de ces beaux restes, une rem^que est nécessaire. Le marbre noir de Dinant a été si usité en France, pour les tombeaux, que celui-ci doit en venir, mais il y a plus. Je serais volontiers d'avis que toute la partie architecturale a été exécutée en Belgique. Le goût des moulures des bases et des chapiteaux sent absolument la Flandre, et l'on en rencontre d'analogues aussi bien dans l'architecture de ses hôtels de ville que sur les panneaux et sur les triptyques de ses peintres. Pour les matériaux durs et très lourds, comme le marbre de Dinant ou la pierre bleue de Belgique, il y a deux raisons de les tailler et de les sculpter complètement sur place et de les envoyer terminés, sans danger d'épaufrure, à cause de la dureté de la matière ; on n'a ainsi à transporter que le moindre poids possible , et le travail est plus facile à la carrière au moment de l'extraction, qui se fait sur les dimensions données. C'est l'usage actuel ; il n'en devait pas être autrement au moyen-âge, et les rares moulures ornées des colonnes doivent faire crobre qu'elles ont été sculptées à Dinant et ont été envoyées toutes faites. Gela n'emporterait pas que le thème et le patron soient flamands au même titre. Par son parti tout spécial, par le rapport absolu avec les dimensions en hauteur et en largeur non seulement de Tentre-colonnement, mais même du vide de l'arc, pour lesquelles tout est calculé et qui sont le point de départ et la raison de toute l'ordonnance, l'idée et le devis ne peuvent avoir été conçus qu'en France et à Sens même. C'est un tombeau qui ne peut pas aller partout, et il n'est possible qu'à une seule place ; on en a envoyé le patron, coté avec une minutieuse sévérité, et on en a reçu ensuite l'exécution, dans laquelle me paraissent se révéler les habitudes et les façons d'un ciseau d'ornemaniste flamand.

En même temps il faut insister sur la date probable de ce tombeau. L'archevêque Tristan, mort à quatre-vmgt-deux ans, en février 1519, était monté sur son siège en 1A75. Le tombeau ne peut donc être ni

antérieur ni postérieur à ces deux datés; dQ plus, si sa mère était morte en 1A59, longtemps avant son élévation, son père n'est mort qu'en 1 A 79. Malgré sa ruine, la statue se sent du goût déjà italien plutôt que de celui de Louis XI. Gela permettrait de l'attribuer au règne de Louis XII plus encore qu'à celui de Charles VIII.

En tout cas, si l'on se souvient que ce tombeau est antérieur à celui de Louis XII, et que le tombeau du premier mari d'Anne de Bretagne, malgré son luxe de sculpture, n'était encore qu'une statue sur un piédestal, il faut constater l'importance antérieure et exceptionnelle du monument des Salazar. Quand il a été fait, la basilique royale de Saint- Denis n'avait pas encore un seul monument aussi considérable. On voit que la ville de Sens ne manque pas de choses qui méritent d'être vues et étudiées.

Page 1