ENTRAS A PARIS DU CARDINAL DUPRAT COMUB L^GAT
à nous occuper que du bas-relief. Le cardinal, faisant le geste de la bénédiction, s'avance à cheval sous un dais. Avec un acolyte à cheval et tête nue, portant une croix archiépiscopale fleurdelisée, on voit, toujours à cheval, un massier, des ecclésiastiques et un cavalier à moustaches retroussées et habillé d'un justaucorps rayé de bandes horizontales à la polonaise ou à l'estradiote. D'autres cavaliers, surtout celui qui se retourne, sont tout italiens, ou plus justement encore à l'antique, comme dans les bas-reliefs contemporains de l'Orléanais François Marchand, faits pour Saint-Père de Chartres et maintenant à Saint-Denis.
Le second bas -relief étroit représente le cardinal présidant, le 25 mai 1532, le concile provincial tenu à Saint-Germain-en- Laye pour fixer la part du diocèse de Sens dans la rançon du roi. Il est au centre, dans une grande chaire, sous un dais, avec neuf prélats à sa droite et neuf à sa gauche; devant lui, le greffier assis, et, à côté, un massier.
Enfin l'autre long bas-relief représente l'entrée à Sens. Il faut, à ce
CONCILB PROVINCIAL DR 1532.
propos, faire remarquer que le cardinal, beaucoup plus occupé des affaires de la cour et de la politique que de celles de son diocèse, n'y a jamais mis les pieds. Il n'y vint que mort, et son entrée à Sens devrait être la pompe de ses funérailles, célébrées le jeudi 5 août 1535, un peu moins d'un mois après sa mort, arrivée le 9 juillet.
Maucler a donné {II, 49), d'après le manuscrit de M. Nonat, une description du cortège, dans lequel un cavalier, vêtu de velours noir comme son cheval, portait la masse; un autre, en velours croisé de satin blanc, portait le coffret des sceaux, et un autre, en velours noir, monté sur une mule caparaçonnée de velours rouge, portait le chapeau de cardinal. Fenel a raconté (p. 22) que, « le corps étant devant l'église, les
BftTRBB DU CARDINAL DUPRAT A SBNS.
domestiques firent un grand tumulte et mirent en pièces, à coups d'épée, le ciel ou drap d'or qui couvrait l'effigie ». Notre sculpteur, qui n'avait en aucun cas à tenir compte de cette bagaiTe, n'a pas môme représenté les obsèques, mais le cardinal vivant et faisant à Sens son entrée, qui n'eut jamais lieu.
Il est à cheval, sous un dais dont on ne voit que trois bâtons, et donne la bénédiction avec deux doigts. Un groupe de prêtres en surplis qui le précèdent s'engage dans la porte de la ville, figurée en forme d'arc à l'antique. Il ne faut pas croire que toutes les crosses se rapportent au cardinal, qui n'a pas eu moins de cinq évôchés et, entre autres abbayes, celles de Fleury et de Saint-Benolt-sur-Loire. On voit ici dix crosses, deux croix simples et une à double croisillon, en tout treize, et elles se rapportent à la ville de Sens, où se trouvaient treize prêtres cardinaux. L'histoire manuscrite du curé J. Rousseau (1682, p. 436-437) nous en donne les titres; ce sont ceux de Saint-Paul, de Saint-Pregts {Snnctus Prœjectus)^ de Saint-Léon, de Saint-Didier, de Saint-Maurice, de Saint- Symphorien, de Saint-Maximin, de Sainte-Colombe, du Carrouge (soit du K rouge y d'après une enseigne; soit du Carrefour, de quadrivio}^ de
Saint-Romain , de SainlrPierre-le-Rond, de Saint-Benoît-le-tourné , de Saiot-Hilaire et de Saînt-Pierre-le-Donjon. La ville de Sens figure ainsi d'une façon très particulière dans les bas-reliefs du tombeau.
Ils sont charmants, très habiles et bien sculpturaux. Malgré l'ouverture forcément très largement ouverte des deux salles et la perspective rapide et très fuyante des poutres de leurs plafonds, le relief est très sobre et très égal. Le plan, qui est la condition du bas-relief, est, même dans ceux-là, très savamment maintenu, et il y était plus difficile que dans le profil des deux cortèges. Ceux-ci ne sont pas troublés par des fonds de paysages; les personnages importants sont groupés sans gêne, sans être plus serrés qu'éparpillés ; les têtes des seconds plans sont très plates, très fines et comme seulement indiquées. Quant aux tètes des chevaux, elles sont à l'antique, avec des bouches très ouvertes, accentuées par conséquent, mais sans grosseurs, même dans les poitrails vus de face, dont les raccourcis sont d'une élégance et d'une science absolument sûres. Le goût est entre celui des bas-reliefs du tombeau de Louis XII, que le paysage déforme, et ceux du tombeau de François l*', et il est bien regrettable de ne pas savoir le nom de celui qui a sculpté et comme ciselé cette jolie frise.
Fenel, qui vivait au xvm* siècle, a, sur cette question, une phrase bien curieuse : a Le tombeau qui fut mis sur la sépulture du cardinal fut fait à Grenoble, selon M. Farinade, duquel j*ay transcrit sa pompe funèbre, et cousta 30,000 livres, selon le même manuscrit. » D'après un autre manuscrit, celui du Père L. Anastase Guichard, dont le nom est suivi de la date 1727, nous savons que « feu M. Farinade» avait été curé de Saint-Savinien. Gela met le renseignement au compte du xvii® siècle et lui donne par là une certaine créance. On peut donc s'en rapporter au chiffre du prix, qui équivaudrait aujourd'hui à bien plus de cent mille francs ; mais l'expression « à Grenoble » n'est pas sans se présenter comme une énigme, à propos de laquelle on pourrait faire une supposition qui en rendrait peut-être compte, car il ne peut pas être plus question du Primatice que de Germain Pilon, dont on a parlé et qui n'ont rien à faire ici.
Le marbre blanc du Dauphiné était célèbre au xvr siècle; on connaît plus d'un marché qui en spécifie l'emploi, et il y a, à la même époque, des sculpteurs originaires de Grenoble. Benoit Bonberault, qui est indiqué en 1521 comme demeurant à Blois, dans le marché du tombeau de la duchesse de Yalentinois, et comme demeurant à Orléans, en 1525, dans celui de Guillaume de Montmorency, est dit de Grenoble dans la première des deux pièces. Le tombeau ayant été fait par le fils atné du
DE Lk VILLE DE SENS. 85 t
cardinal, Antoine, prévôt des marchands de Paris, et étant par là forcé- «
ment postérieur à 1535, date de la mort de son père, il n'est pas possible de l'attribuer à Bonberault puisqu'on ne sait s'il vivait encore à
cette date. Par contre, il y a, non pas un autre sculpteur, mais toute une f
famille de sculpteurs du xvi* siècle qui porte ce nom de « Grenoble ».
Le plus connu. Jacquet, dit Grenoble, est l'auteur de la belle et célèbre ,
figure équestre, en marbre, de Henri IV, sur une des cheminées de Fontainebleau. Il ne peut être question de lui; mais il n'était le premier ni de son nom ni de son métier. En effet, dans les extraits des comptes de Fontainebleau, publiés par M. de Laborde, on trouve, de 15iO à 1550, un imagier du nom d'Antoine Jacquet, dit Grenoble. La date convient à mefveille, et Fontainebleau est plus près de Sens que le Dauphîné.
M. Farinade et la tradition sénonaisc, en face d'un nom propre géo- *
graphique, Tauraient-ils inconsciemment changé en un nom de lieu, et vu dans un tombeau de Grenoble un tombeau fait à Grenoble ? Ce n'est absolument qu'une supposition, mais on pouvait la faire pour essayer de donner un auteur à une œuvre anonyme. Même au xvi* siècle, il y a malheureusement dans la sculpture française trop de noms sans œuvres et trop d'œuvres sans noms.