‹ Antiquités et curiosités de la Ville de SensChapitre 3 sur 11 · LES ETOFFES DU TRESOR DE LA CATHEDRALE · texte numérisé non relu

LES ETOFFES DU TRESOR DE LA CATHEDRALE

Si l'on ne se bornait, il y aurait trop de choses à dire à propos du Trésor de Sens, et je n'ai pas même nommé tout ce qui, en fait d'orfèvrerie, mériterait d'être cité, décrit et étudié. Un catalogue complet et raisonné en est encore à paraître. M. JuUiot, qui l'a presque terminé, ne saurait trop presser l'achèvement et l'impression de son travail. Les notes et l'étude rapide d'un passant ne peuvent pas plus

tout dire que tout regarder et tout savoir. Rien ne remplace d'être sur les lieux, d'avoir vu les choses fréquemment, d'y avoir réfléchi maintes fois et de pouvoir à tout instant examiner et étudier à nouveau. Cette revision renouvelée serait surtout très nécessaire à. propos des étoffes, qui sont une des richesses les plus rares et les plus curieuses de ce Trésor.

Comme presque toutes les étoffes de ce genre qui ont servi à entourer des reliques, si celles-ci ne sont pas complètement orientales dans le sens exact du mot, elles sont étrangères, et, faites à Byzance d'abord et ensuite en Sicile, elles procèdent si absolument de l'imitation et de la tradition orientales qu'elles l'étaient pour leur temps et le demeurent du nôtre. Les questions de date et les questions d'origine sont des plus délicates, et les opinions sur ce point peuvent être si divergentes, encore si hypothétiques et appuyées de si peu de preuves, que leur discussion dans la Gazette entraînerait à des longueurs qu'on y trouverait par trop érudites. Dans le Portefeuille archéologique de la Cliampagne de Gaussen, il n'y a que des planches, des plus intéressantes parce qu'elles sont en couleur et de la grandeur des originaux ; mais le P. Martin y est revenu avec sa curiosité et sa çcience habituelles dans le second volume de ses Mélanges d* archéologie ^ et il y a eu, depuis, un travail d'érudition et de critique bien consciencieux, bien nouveau et bien remarquable. C'est le rapport adressé au Ministre de l'Instruction publique par M. Charles de Linas sur les anciens vêtements sacerdotaux et les anciennes étoffes conservées en France. Il a été publié en 1857 dans le second volume de la première série de la Revue des Sociétés savantes^ et ce qu'il dit des anciennes étoffes du Trésor de Sens y occupe une large place. Ce travail est d'une si rare compétence, si plein de comparaisons et de discussions, il ajoute si bien la connaissance des textes à celle des monuments, qu'il n'est pas résumable. Il le faudrait reproduire, en le discutaiït, pour ajouter encore à ses hypothèses et à ses démonstrations, mais je ne sais si les lecteurs de la Gazette ne seraient pas un peu étonnés si on leur parlait, même rapidement, de Yopus anglicum, de Yopus plumarium^ de la fabrication byzantine du pallium triacontasimum, caractérisé par ses entrelacs et ses ornements en forme de bandes, et du quadrapulum^ qui est un tissu croisé.

Il y passerait forcément une bonne partie du texte d'Anastase le bibliothécaire et du Glossaire de Du Cange. Les descriptions et les discussions de M. de Linas sont d'une compétence si technique, d'une érudition si solide et si vraiment critique que, ne pouvant les reproduire, il est plus juste de ne pas les mutiler et de les rappeler avec tous les éloges

ftO ANTIQUITÉS ET CURIOSITÉS

qu'elles méritent. Les dessins de M. Laurent, qui ne peuvent donner la couleur et la dimension, donnent au moins les dispositions et l'aspect avec un vrai sentiment du caractère. Je ne me servirai de mes notes et de mes souvenirs que pour accompagner ses dessins de courtes remarques descriptives.

Il est remarquable, d'ailleurs, de voir conservées à Sens ces anciennes étoffes, car il y en avait certainement bien davantage, et les Chroniques locales en parlent plus d'une fols. Ainsi, au xiii* siècle, dans la Chronique de Saint-Pierre-le-Vif, après avoir parlé de la levée, en 1034, du corps de saint Ebbon, archevêque de Sens au viii* siècle, on ajoute que la chasuble de soie avec laquelle il avait été enseveli fut retrouvée presque intacte dans son tombeau, gardée avec respect, et qu'aux fêtes du saint on célébrait la messe au grand autel avec cette chasuble. Geoffroy dit encore, quand il parle de la translation, en 8&7, du corps de saint Savinien à Saint-Pierre-le-Vif, qu'on trouvjsi son suaire presque intact et qu'il est conservé avec honneur. Cela était bon à rappeler parce que les précieux morceaux maintenant réunis au Trésor — et qui n'ont dû de subsister qu'à leur petit volume, qui a permis de les mettre facilement à l'abri, et au peu d'estime qu'on faisait alors de leur valeur, — ne viennent pas tous de la cathédrale, mais aussi bien et surtout des autres églises de Sens. Je les désignerai par leurs appellations traditionnelles.

L'inventaire de Saintr-Pierre-lè-Yif de 1660, en parlant du reliquaire qui contenait les suaires de saint Savinien et de saint Potentien et qui avait cette inscription :

Hsec duo poDtiGcum sudaria continet arca, Qui Senonas sacro lustranint dogmate primi,

ajoute que l'un tirait sur le violet et l'autre sur le rouge, et l'on sait qu'ils furent volés en 1556 et retrouvés dans un provin près de la chapelle Saint-Germain de la Chapelle-sur-Oreuse.

Le suaire en soie damassée, que M. JuUiot a décrit le premier dans les notes de l'inventaire de Saint-Pierre-le-Vif, doit bien être celui de saint Savinien. Alors que l'ensemble est rouge-cerise sur rouge, les têtes des gazelles, qui sont hautes de 185 millimètres, et celles des grands oiseaux, qui ont 205 millimètres de la pointe des ailes jusqu'au bout de la queue, sont d'un maïs clair très pâli. Non seulement le principe des animaux est oriental, mais la partie ornementale rappelle les palmettes des étoffes indiennes. Certains dessins courants de leurs bordures, ceux en forme de T, de traits en spirale et de traits en équdrre, pourraient bien avoir eu pour point de départ originaire des inscriptions; mais ce n'en sont plus

qne des dégénérescences si éloignées que la fabrication ne peut en être orientale, et l'on pourrait plutôt penser à la Sicile. On sait qu'en 1029 le roi Robert et la reine Constance assistèrent à la translation du corps

rRAOMIMT DU SUAIRE DR SAINT BAVINIBlf (X* OU XI* SIÈCLBj. d'après UN DBSSIIf Dl II. O. JULLIOT.

(Trésor de la cathédrale de Sent.)

de saint Sayinien dans la cbâsse dont je viens de rappeler l'inscription; la date du x* ou xi* siècle conviendrait bien à ce beau morceau, et l'étoffe est peut-être un présent royal.

Le suaire de saint Potentien est celui à médaillons presque ronds,

qui ont 300 millimètres de hauteur sur 277 de largeur. Il est violet de deux tons ; le fond est violet ; les dessins bleuâtres sont piqués de rouge pour les ongles, les becs et les yeux des animaux. Les orientalistes, auxquels on a soumis Tapparence d'inscription circulaire, ont constaté que les dessins brouillés n'avaient aucun sens et n'étaient qu'une copie dégénérée de caractères inconnus à l'ouvrier et traduits par lui au hasard à

PBAQMBNT DU 8UAIBB DB SAINT POTBIfTIBN (x* OU XI« BIÈCLB).

(Trésor de la cathédrale de Sena.)

l'état d'ornement décoratif. Ce ne serait donc encore qu'une imitation byzantine ou sicilienne.

Un morceau certainement bien plus ancien, .probablement des fabriques byzantines du vi* siècle, est le suaire dit de saint Victor, actuellement réduit à quatre médaillons ovales. Le fond est chamois ou havane clair; dans l'homme et dans les lions, les parties foncées sont noires, et les parties claires d'un jaune blanchâtre. On y a vu, à cause des lions, soit Daniel, soit le martyre triomphant de saint Victor, un des saints de la légion Thébaine. M. de Linas ne le croit pas, et il a parfaitement raison ; l'absence de nimbe et le costume s'y opposent. Le rôle des

deux grands lions dressés contre le personnage qui les arrête du bras, celui des deux autres qui, des griffes de leurs pattes de devant, attaquent ses pieds de leur colère impuissante, auraient dû donner une autre idée. Ce n*est ni le prophète juif ni le soldat romain ; c'est un souvenir sassanide du roi dont la force anéantit la force et la rage des lions. C'est le thème bien connu des grands colosses de Khorsabad, qui

rSAOlIB^VT DU SUAIS! DB SAINT VICTOR (Vl° 8I&CLB).

(Trésor de la cathédrale de Sens.)

se trouve si fréquemment sur les cylindres gravés et qui devait se troi^ver tout aussi souvent sur les étoffes.

J'ajouterai que les' cavaliers de l'étoffe de Mauzac (Puy-de-Dôme), dont M. Eugène Mallay a communiqué aux Antiquaires de France, au commencement de cette année, une aquarelle de la grandeur de l'original, sont absolument dans le style et dans l'aspect de coloration du roi vainqueur de l'étoffe de Sens.

Le suaire dit de Sainte-Colombe, — c'était une des anciennes églises de Sens, — dont les médaillons ovales ont en largeur 255 millimètres sur 255 de hauteur et sont au nombre de seize par rangées de quatre, est

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une soie jaune avec des dessins bleus verdis. Les deux lions affrontés ont Tair bien bonasse et même un peu risible, avec le retroussis de leur nez et les triples frisures de leur perruque en échelle comme les lignes du point carré. Les chiens à queue en trompette, colletés d'un collier et marqués de croisettes, sont bleuis, tandis que les bêtes fauves au-dessus desquels ils courent et qu'on peut prendre pour des renards, à la gros-

rRAQMITfT DU BUAlRB DE BAlMTB COLOMBB.

(Trésor de U cathédrale de Sens.)

seur de leur queue, sont d'un autre jaune que le fond. L'ornement qui les sépare est une réminiscence du hom oriental.

Le dernier suaire, dit des Saints-Innocents, est analogue ; il a de même des lions fantastiques dans des ovales, avec cette différence qu'au lieu des quadrupèdes de l'autre il a des oiseaux et des feuillages blancs et verts.

Enfin ^n dernier morceau (H. 1",810; L. 0",700) est en toile bise, de lin ou de chanvre, ornée de dessins tissés. Le motif principal se compoisie de

rangées d'octogones en hauteur avec des oiseaux rouges, affrontés des deux côtés d'une dégénérescence du hom oriental (H. 0",220; L. O^jl^ô), et l'aigrette évasée, qui se dresse sur leurs tètes, les pourrait faire prendre pour des paons. Trois bandes de dessins diagonaux géométriques, l'une verte, l'autre jaune, l'autre quadrillée de jaune et de rouge, séparent les grandes rangées. ViolIet-le-Duc a donné une chromolithographie de

rRAOMBNT DB TOILB BKOCHil (xill* SliCLB).

(Trésor d« la cathédrale de Sens.)

Tensemble [Bict. du mobilier^ Meubles, pi. V), et M. de Lînas y voit la longue serviette, ou doublier^ destinée à recouvrir le lutrin portatif sur lequel on posait l'Évangéliaire ou TÉpistolaire. Son avis parait devoir être d'autant plus accepté que la tradition ne rattache ce morceau au souvenir d'aucune relique et que l'étoffe, par sa condition de toile, ne serait, surtout à Sens, pas assez honorable et précieuse pour un suaire employé à cette destination.

Après les étoffes, il faut mettre au nombre des objets les plus éton-

nants du Trésor de Sens les vêtements sacerdotaux de l'archevêque de Cantorbéry, Thomas Becket.

On sait qu'au moment où il quitta l'Angleterre pour échapper à la colère du roi Henri 11, entre les mains de qui il eut ensuite la folie de se remettre, il vécut à Sens et à Tabbaye de Pontigny. L'inventaire de Saint-Étienne de 1653 n'a pas manqaé de cataloguer la chasuble, Tétole, le manipule, les collets et l'aube de saint Thomas. Rien n'est plus curieux, mais rien n'est plus connu. H. de Linas les a curieusement et longuement étudiés, et je prends l'idée dans le bon sens; Gaussen les a dessinés, et aussi M. ViolIet-le-Duc, qui en a parlé dans plus d'un article de son Dictionnaire du mobilier; M. Jules Quicherat, dans sa belle Histoire du costume en France^ n'a pas manqué de s'en servir comme du plus précieux exemple du vêtement ecclésiastique du xii* siècle. Il n'y a rien à dire après eux de cette belle chasuble, qui a la forme d'une roue pleine un peu aiguisée dans le bas ou d'un large cône ouvert en haut pour laisser passer la tète et le cou, assez exhaussé sur les côtés pour permettre au célébrant de sortir les avant-bras sans avoir à relever sur eux une trop grande quantité d'étoffe. La forme est simple, et la décoration riche et magistrale par les galons qui la bordent et qui la coupent sans confusion ; mais pour en parler convenablement il faudrait entrer dans trop de détails.

J'emprunterai pourtant à M. de Linas une partie de ce qu'il dit du collet de l'amict, parce qu'il décrit de la façon la plus exacte la répétition des dessins de cette superbe bande : « La broderie qui cache la surface rouge du taffetas ou cendal cramoisi est dessinée avec une élégante simplicité. Elle se compose de cercles ou roues d'or, s'entrelaçant avec un nombre double de demi-cercles de manière à former des massifs également d'or et des losanges curvilignes, alternativement blancs, cramoisis, bleus et verts, n

On a beaucoup dessiné la mitre, mais toujours au géométral. Personne ne l'a représentée avec la souplesse et la vie que M. Laurent a su mettre dans son dessin. C'est une mitre molle et non pas doublée de carton comme maintenant, où les gens ont l'air d'être affublés de coiffures de bois peint. L'étoffe est une soie d'un blanc jauni, la même pour les faces et pour le soufflet; elle est quadrillée d'un losange, dont les losanges ont au centre un carré. C'est sur cette étoffe que sont brodés sur les faces des rinceaux pyramidants, qui se souviennent des vrilles et des spirales de la vigne, et, dans les soufflets, des besants, ou plutôt des pois, disposés en quinconce avec des croissants presque fermés. Le galon du centre et du tour inférieur est d'une étoffe plus forte, plus

épaisse, plus serrée ; dans le carré rayonnant de la quadruple grecque qui s'y succède, il y a quatre points bleus.

En voici les dimensions. Les fanons ont 600 millimètres de longueur, 27 de largeur en haut et 71 en bas; la hauteur de la mitre est de 232 millimètres, sa largeur de 275 et la largeur du galon de 0,0A0. Ce sont de

MITBg IM SOIE BttODBB Dl THOMAS BICKBT (xil* 8IÈ0LB).

(Trésor de la cathédrale de Sent.)

bien petits détails, mais tout est important quand il s'agit d'un monument aussi rare, aussi précieux et, malgré le fané de la couleur, aussi merveilleusement conservé.

En fait d'étoffes, j'aurais encore à dire quelques mots sur un bonnet, en forme de calotte hémisphérique, qui est bien intéressant. Il est doublé de grosse toile bleue, et il est fait avec des débris plutôt qu'avec des

morceaux d'étoffe. Nous donnons ici, d'après un dessin de M. Julliot, le beau galon d'or, de 35 millimètres de hauteur, qui le borde avec ses grecques d'une ingénieuse et régulière variété, et dont le dessin central, séparé de ceux qui le répètent par 235 millimètres, est rouge, vert et bleu. Les autres dessins y sont assemblés en côtes de melon, et de façon assez grossière pour ne pas nous permettre de croire que nous ayons sous les yeux une coiffure vraiment intacte comme la mitre de Thomas Becket. On voit la bande où se trouvent des faces de lune et la grecque dont nous venons de parler ; nous y joignons, d'après un dessin que

OALOIC IT FIAOlIKIfT d'^TOPPIS D'APlàS UN DBSSIIf DB M. JULLIOT.

(Trésor de U cathédrale de Sens.)

nous devons aussi à H. Julliot, une étoffe bien curieuse par sa qualité héraldique. On y voit des châteaux d'or sur champ de gueules, une fleur de lis sur champ lozangé d'azur, et, comme la forme étoilée résulte du dessin général et n'est pas une forme de blason, un lion rampant, d'or sur fond d'argent, et une aigle éployée, de sable sur fond d'or. Le mariage de saint Louis ayant eu lieu en 1237 dans la cathédrale de Sens, on lui a rapporté cette étoffe, et on en a fait un bonnet de Gauthier Comut, l'archevêque qui officia à cette cérémonie. U serait prudent d'être moins affirmatif. Les châteaux sont certainement Castille, et, de plus, ce sont eux qui, accolés par groupes jumeaux, sont les plus fréquents et les plus nombreux ; mais la fleur de lis de France est plus petite que les autres représentations, et il ne faut pas voir là une chose

directement et absolument royale. Les châteaux de Gastille et les fleurs de lis sont très fréquents sur le pied des chandeliers et sur le fond des gémelHons de Limoges; ils ne se rapportent ni à Blanche de Casiille, ni môme à saint Louis, mais à son frère Alphonse, comte de Poitiers, qui avait Limoges; ce n'était à la fois qu'un signe de vassalité et qu'une marque de fabrique. Il ne serait pas impossible de trouver dans la famille de saint Louis, par exemple du côté du roi de Naples, Charles d'Anjou, une famille où les armes de France et de Gastille se trouve-

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