‹ Antiquités et curiosités de la Ville de SensChapitre 7 sur 11 · ANTI-QDITÉS ET CURIOSITÉS · texte numérisé non relu

ANTI-QDITÉS ET CURIOSITÉS

d'une tourelle de la cour, maintenant détruite, — est reconnaîssable aux pièces de son blason, les têtes de nègres de profil et les coquilles* semées avec goût dans toutes les parties de la décoration, sur les bandeaux, sur les pilastres plats, sur les chapiteaux, dans les moulures de Tare surbaissé de la porte. A Textérieur, il faut regarder le couronnement de la porte Renaissance, avec, au centre, un petit Génie, et ses deux montants sommés de lansquenets en béret, et dont les pourpoints et les chausses sont coupés de crevés boufiants. Si l'architecture de la façade, avec ses hautes fenêtres carrées et ses longs pilastres, est de la Renaissance bien française, ce couronnement de porte rappelle les compositions allemandes italianisées des bois composés par Holbein pour des livres. Il faut voir, dans la cour, le joli puits ouvert dans la muraille et coiffé d'^un toit sculpté en écailles, et, du côté de l'ouest, la façade encore Renaissance, mais postérieure à celle du côté de la rue, encore élégante, mais plus nue, et qui n'est pas comme elle brodée de détails ornementaux. A cause de sa date, on pourrait l'attribuer à Godinet, qui a travaillé à la cathédrale de 1535 à 1565 au moins. Les baies en sont depuis longtemps fermées de fenêtres ; à l'un des deux étages, elles devaient être originairement ouvertes et former une galerie à jour.

Cela vu, il faut admirer la belle salle synodale du xui* siècle, dont on a restitué la toiture en tuiles de couleur, et où l'on admire surtout les ébrasements profonds et fortement moulurés des grandes fenêtres géminées, et les contreforts plaqués, couronnés, comme à Reims, de clochetons à colonnes couronnés d'une flèche et abritant de grandes statues. Rien n'est plus beau et n'est plus connu. Ce qui l'est moins, ce sont les deux salles de son rez-de-chaussée, dont l'une, divisée en deux nefs par une ligne de quatre colonnes, offre, du côté de la cour, deux grandes cheminées à manteau pyramidal. Les cachots ^de l'Ofiicialité sont pris sur l'une de ces deux nefs; mais, malgré leurs inscriptions, malgré les essais naïfs de sculpture engravés dans les murs par des couteaux inoccupés, ce qui fait le plus grand intérêt des deux grandes salles, c'est d'être le magasin de l'œuvre. Bien peu de cathédrales ont recueilli un semblable musée, que toutes devraient avoir. Celui-ci est fait avec le plus grand soin et mérite d'être imité. 11 ne lui manque qu'un numérotage et qu'un livret, aussi nécessaire pour la conservation que pour l'élude.

Ce ne sont que des fragments, mais du plus grand intérêt. Il y a là des gargouilles, des chapiteaux, des culs-de-lampe, des frises, des clefs de voftte, des moulures de toutes époques, et il est bien utile de voir de près et en coupe réelle le calibre de ces dernières. Tous ces morceaux

soDt ÎDstructifs; quelques-uns sont très beaux; tels sont les fragments de sculpture du vieux jubé, de goût encore roman, à arcades cintrées, qu'on a retrouvés en démolissant l'horrible jubé à l'antique construit en 1762, en plâtre et en stuc, et qui déshonorait absolument la cathédrale. Cette muraille massive — on a conservé deux groupes des quatre figures couchées du couronnement — était l'œuvre de l'Alsacien Joseph Hermand, méchant architecte, comme le montrait cette ennuyeuse et froide construction, et non moins méchant sculpteur, comme le prouve, dans une des chapelles du chœur, son bas-relief théâtral du martyre de saint Savinien, agrémenté d'un fond de draperie en rideaux à franges.

La vieille façade du grand portail l'a même échappé belle. Il y a, dans la Bibliothèque de Sens, deux dessins, l'un à fronton et l'autre à pilastres, datés Lud. XVI régnante il 85 et signés Soufflot le Romain i il était le neveu de l'architecte du Panthéon et était né à Irancy, près d'Auxerre. Ce sont des projets de restauration dans le style moderne romain. Le premier projet, sur lequel on lit l'indication, « en relevant la tour semblable à l'autre », est moins radical que le second. Gelui*là cassait et changeait tout, et sa note est vraiment énorme : « Supprimant tous les ornements et saillies gothiques des masses anciennes, pour un ravalement moderne qui conserverait toutes les galeries au même sol et mettrait les portes latérales au milieu des tours ».

C'est probablement au manque d'argent que nous devons la conservation de la vieille façade, et il est regrettable que M. de Luynes en ait eu assez pour faire détruire une véritable merveille. C'était à l'autel Saint-Martin, à gauche de ce vieux jubé, que saint Louis avait été marié, et nous voyons par ses débris toute sa valeur d'ai*t. Il n'y a pas de sculpture d* ornement plus ferme et plus serrée, et la pierre jaune, qui a le grain doux, aussi bien que le poids, de la pierre lithographique et sonne comme du métal, a conservé, avec son poli, la vivacité de ses arêtes et toutes les délicatesses du ciselet. Ce ne sont que des rinceaux, des grappes, des feuilles, inspirées de celles du chêne et du lierre, où sont marquées les nervures que devait faire disparaître la peinture épaisse et solide, verte, rouge et bleue, dont on voit encore de nombreuses traces ; mais l'exécution en est étonnante, avec ses repercements et ses détachements hardis et sans tenons. Dans l'un des morceaux, il y & même des parties sculptées à part et qui s'emboîtent de la façon la plus précise et la plus solide. C'était un véritable chef-d'œuvre de sculpture, dont on citerait peu d'équivalents.

H y aurait injustice à trouver grossières, en comparaison, les quatre figures de cariatides, posées sur dea bêtes et portant des colonnettes.

qu'on voit à côté. Outre leur état de dégradation, qui a forcé de les remplacer, elles étaient rudement sculptées à TeiTet et pour n'être vues que de très loin, car elles viennent du dernier étage de la tour de plomb.

Un monument, qui vient de la ville, est énigmatique. C'est une margelle de puits, en pierre, où une tête de lion à chevelure frisée sert de gargouille et de bec pour recevoir l'eau versée du seau sur la rainure creusée sur le plat du bord supérieur. Cette tête est accompagnée d'un blason, suspendu à quatre rubans droits et très frustes, sur lequel un lion rampant est sommé en chef de trois étoiles posées en fasce,

II y avait, dans la nef, à droite du tombeau de « Monsieur Salazar », une tombe de cuivre plate, avec la représentation de « noble et scientifique personne M* Jean Bontemps, prebstre, chanoine et trésorier en l'église de Sens, en son vivant vicaire général de feu Messire Tristan lie Salazar, archevesque de Sens, lequel trespassa le 28' j'^ de janvier, en l'an de grâce 1527 », où se trouvait le même blason. En même temps la famille des Contant, barons de Coulange-la-Vineuse et seigneurs du Yal-de-Merci, portaient d'argent au lion de sable au chef d'azur chargé de trois étoiles d'azur. Ce sont les mêmes armoiries comme dessin, et l'on ne peut attribuer celles de cette margelle, qui sont sans couleurs. Le style de la tête du lion paraîtrait plutôt de la première moitié du xv* siècle ; mais, pour un détail de ce genre, les formes se répètent traditionnellement plus longtemps qu'on ne le croit, et la forme lourde de l'écusson, arrondi du bas, conviendrait bien au xvi"" siècle. M. JuUiot, à qui je dois la connaissance du baron des Contant, m'apprend que dans une maison du faubourg Saint-Savinien, il y a une margelle avec une tête de lion analogue, sans armoiries, mais avec la date 1557. Par là, celle qu'on a recueillie dans le Musée de la salle Synodale et qui vient aussi de la ville doit, dans tous les cas, être donnée à l'époque de la Renaissance.

Revenant à ce qui vient de l'église, nous rencontrons à terre un grand bas-relief de pierre et très plat, de trois mètres de large sur deux de haut, qui vient de l'ancienne clôture du chœur ; c'était l'encadrement de Tépitaphe d'un Hodoard mort en 1557. L'inscription, qui n'existe plus, était au centre, dans un cartouche ovale en largeur, accompagné d'ornements roulés et d'enfants. Des deux côtés, un Terme bizarre, chargé et surchargé, accompagné d'un enchevêtrement de vases, de lampes, de torches, de bucranes, de sonnettes et de bien d'autres choses encore. C'est riche, assez grossier, sans goût, et l'invention en est moins dans le sens de Ducerceau que dans celui des titres de livres de Jean Cousin. On

pourrait loi en attribuer le patron, en regrettant que l'ouvrier sculpteu): ait, par son exécution, comme alourdi les défauts du maître au lieu de les allégir.

Un grand retable en pierre, qui représente la Passion en deux rangées de cinq sujets, séparés par les statuettes des douze Apôtres, — le sujet du milieu du haut forme pyramide et comme le centre d'un triptyque, —

PIJfACLB DBS C0L0MMB8 DU GBOUH.

(Musée de la salle Synodale, à Sent. )

est autrement fin et d'uu meilleur goût. Il était dans la chapelle Saini- Eutrope et porte, avec la date 1531, les lettres R. et F., initiales des chanoines Richer et Frittard qui l'avaient fait décorer. Richer, mort le l*** février 1535, était enterré dans le bas-côté eu face de la chapelle.

C'est encore au chanoine Frittard qu'on devait la belle suite des seize

grands pinacles de pierre et des culs-de-lampe qui ornaient les colonnes

du chœur et qui dateraient de 153i. Nous en donnons un, pour donner

l'idée de leur style et de leur richesse ; mais il faudrait les dessiner tous,

'- pour montrer la variété et le caprice de leur invention. Ce sont, plus

que des clochetons et même des flèches, de vraies lanternes & jour, aussi complicpiées et composées que la lanterne qui couronne l'escalier du château de Cbambord. Le goût, malgré quelques rappels de lacis flamboyants, est du reste bien contemporain de celui du château de François P% et Ton ne saurait trop admirer l'élégance ingénieuse de ces pyramides de tourelles étagées, avec leurs, cages d'escalier, leurs contreforts équilibrés, leurs galeries circulaires, leurs pinacles fleuronnés, leurs balustrades en arcature, leurs rondes d'enfants et toute leur dentelure ajourée, où la pierre s'est laissé manier comme le bois par le huchier. Si elles ont un défaut dans leur richesse, c'est de se sentir de la menuiserie; certaines de leurs colonne ttes sont des quilles de bois, et leurs contrecourbes paraissent moins taillées que pliées. On a dit, bien à tort {Congrès de i847, p. 197), que les culs-de-lampe étaient d'un autre temps et étaient dus à H. d'Hesselin, Doyen du Chapitre, mort en 1772. Il suflît de regarder ces culs-de-lampe, dont deux sont des anges vêtus, cinq des angelots, et le reste des ornements ou des chapiteaux, pour voir qu'ils sont absolument du même temps, c'est-à-dire de la Renaissance. S'ils ont une masse plus solide et plus pleine que les pinacles, c'est qu'ils servaient à soutenir, en encorbellement, le poids des grandes statues d'apôtres, tandis que les pinacles ne portaient rien. Leur goût et leur époque sont incontestables, et l'on ne comprend pas qu'on ait pu, même un instant, les attribuer au xnii' siècle.

En même temps il faut dire que ces pinacles étaient, de nos jours encore, à leur place, d'où on les a arrachés pour la plus grande gloire de l'unité de style. On aurait dû les y laisser, comme on aurait dû ne pas abattre les chapelles de la nef, ce qui a mis aussi en débris dans le magasin le retable de la chapelle Saint-Eutrope, dont je parlais tout à l'heure. Pour n'être pas plus dans le plan primitif que celles de la nef de Notre-Dame de Paris, qu'on a très justement conservées, il est malheureux d'avoir détruit cellea deSens et changé un état des plus anciens. A la fin de sa Chronique, Geoffroy de Gourion nous apprend que la première chapello à gauche en entrant fut construite en 1292, et que les deux suivantes le furent en 129Â. C'était d'une antiquité pourtant assez respectable, et je ne vois pas ce qu'on a g<agné à faire à nouveau, dans une forme qui n'a pas d'exemple, cette suite de petites chapelles basses lourdes, trop peu profondes, trop obscures, et qu'il suffirait de fermer de planches pour en faire des celliers ou des trous à charbon.

On pouvait ôter le jubé, par trop discordant; cela emportait de ne pas laisser en place la belle porte de fer qui s'y ouvrait et qui était l'ouvrage d'un serrurier parisien : « Principem januam disposuitGuil. Doré,

Parisinus », comme le disait rinscription. Mais» si on n'avait pas jeté bas les vieilles chapelles, on ne se serait pas trouvé sur les bras une dizaine ou une douzaine de superbes portes-grilles du même temps, dont on n'a su que faire. Pour ne pas les perdre, et Ton a bienfait de les relever, on en a fait, dans la cour de TÂrchevêché, une double allée, qu'il a même fallu infléchir pour avoir assez d'espace pour les placer toutes. Rien de plus singulier que ce rendez-vous de toutes ces grandes portes, assez semblable à celui des chaises à porteurs dans le Roman comique^ qui sont collées l'une à l'autre et qui n'ont pas à s'ouvrir, puisqu'elles ne font Toilice que d'une grille continue. L'entrée des quatre collatéraux du chœur et deux de ses chapelles ont encore les leurs ; il faut les y laisser ; elles permettent de tout voir et ne rompent en rien les lignes de l'architecture.

On n'a pas jeté par terre, et l'on a eu raison, le grand autel à baldaquin que SeiTandoni, qui était Lyonnais et se faisait passer pour Italien, a fait, en 17A2, à l'imitation de celui de Saint-Pierre. 11 n'est pas dans le style, cela est vrai, mais il est isolé et a tout autant de droit à subsister que les tombeaux de tous les siècles postérieurs dans une église du xiu*. Il est môme bon de savoir, à son propos, la provenance de ses quatre grandes colonnes de marbre. La place des Victoires, à Paris, était décorée par quatre grands fanaux élevés chacun sur trois colonnes doriques de marbre veiné, disposées en triangle ; ces fanaux furent démolis en 1718, et quatre des douze colonnes furent données à Languet de Gergy, le frère du curé de Saint-Sulpice, œuvre de Servandoni, et le prédécesseur de M. de Luynes. II est intéressant de conserver ces belles colonnes, et, le genre donné, le mattre-autel de Sens est certainement un des plus beaux et des plus nobles qu'on puisse voir. C'est un système qui mènerait loin que de démolir tout ce qui n'est pas d'une seule époque, et l'on y est beaucoup trop porté ; il amènerait bien vite à abattre le tour du chœur de Chartres, parce qu'il est du xvi* siècle, et à dépecer les stalles du chœur d'Amiens, parce qu'elles sont du xv*, à supprimer, en un mot, tous les embellissements, additions, monuments postérieurs et constructions successives qui sont la règle et la loi de ces édifices dus à la suite des siècles, dont il faut garder la trace et la marque. Mais cette question générale sortirait de mon sujet, et je ne puis que l'effleurer ici.

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