LE TOMBEAU DU D/LUFHIII
n n'est pas bescnn de dire que la cathédrale était pleine de tombeanx* tombes plates, plaques de cuivre attachées aux pilierst tombes élevées* Mous n'avons pas à parler de ceux qui n'existent plus et dont on a les inscriptions dans Gaigniëres, dans les épitaphiers manuscrits et dans les recueils de la Bibliothèque de Sens; mais il convient de parler de quatre d'entre eux, qui existent encore, en entier ou en morceaux, dans Féglise et dans le magasin,
A propos de celui du Dauphin, par lequel je commencerai, il faut rappeler que l'arc triomphal qui sert d'entrée à la ville, au bout de la rue d'Alsace, s'appelle la Porte Dauphine et a été élevé en son honneur. C'est une œuvre assez ordinaire de l'architecte Charles-Axel Guillaumot, qui a été directeur des Gobelins àja fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, et elle n'a pas été terminée. Les pierres, destinées à être sculptées en médaillons ovales, qui eussent été brisés s'ils avaient été faits, sont demeurées à l'état d'épanelage ; mais les modèles en plâtre ont été conservés et se voient à l'hôtel de ville, dans l'escalier de la Bibliothèque. Les quatre plus grands représentent : l'éducation militaire du Dauphin instruit par Mars ; son mariage célébré par l'Hymen ; le Dauphm sur son lit de mort, auprès duquel la France est assise ; la Dauphine sur son lit de mort, avec, auprès d'elle, un Génie et la légende In ortu et occasu illuxit; enfin deux plus petits médaillons pour les chiffres de leurs prénoms ; des branches de laurier encadrent la lettre L, initiale de Louis; une guirlande de roses, une branche d'olivier et une branche à feuillage léger,, d'acacia ou de sensitive, encadrent un H et un J, initiales de Marie-Josèphe ; mais le tout est maigre et n'a pas la grâce de l'œuvre de Coustou, qui compte dans l'œuvre de son auteur.
C'était le plus récent des tombeaux et c'est celui du Dauphin, fils de Louis XY, père de Louis XVI, mort en 1765, et de sa seconde femme, Marie- Josèphe de Saxe, morte en 1767« On peut s'étonner qu'il n'ait pas été en* terré à Saint-Denis; la vraie raison du choix de Sens, ce n'est pas qu'il fût mort à Fontainebleau, c'est-à-dire dans le diocèse* mais l'influence de l'archevêque Paul d'Albert, cardinal de Luynes, qui avait été son précepteur. En même temps, dès lors qu'on lui consacrait un monument de cette importance, il était en c(uelque sorte naturel de le mettre ailleurs
que dans la basilique royale, où les trois derniers souverains, Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, n'avaient pas de monument.
C'est Tœuvre du dernier des Goustou, de Guillaume, le fils du premier Guillaume et le neveu de Nicolas. J'ai sous les yeux des lettres de l'artiste, de Gochin et du marquis de Harigny, qui paraîtront dans le plus prochain volume des Nouvelles Archives de tArt français, et qui vont de 1769 à 1777, date de la mort de l'artiste. On y verra que le prix ne fut pas moindre de cent cinquante mille livres, et Ton y apprend la provenance des blocs de marbre employés pour les figures.
L'un, que Pigalle avait dans son atelier du faubourg Saint-Honoré depuis 17A2, lui avait été donné pour un groupe de l'éducation de l'Amour, dont le petit modèle en plâtre avait figuré au Salon de 1751, et dont le grand ne fut jamais commencé, peut-être à cause de la mort de M"* de Pompadour, à qui l'œuvre peut bien avoir été destinée.
L'autre, qui se trouvait au port Saint-Nicolas et était énorme, puisqu'il pesait quatre-vingt-dix milliers et ne devait pas être employé en totalité, avait été affecté à un trophée de la Paix de 17i7, qu'avait dû faire Michel- Ange ou, plus exactement, René-Michel Slodtz.
L'œuvre de Goustou, qui était au xviii' siècle et qui avait été rétablie sous la Restauration au milieu du chœur de la cathédrale, sa place originaire et naturelle, en avant du maltre-autel de Servandoni, est maintenant dans la chapelle du collatéral du chœur à dextre de celle de la Vierge.
C'est naturellement une œuvre tout allégorique et sentimentale. Du côté qui faisait face au maltre-autel, un jeune génie ailé, celui de la Mort, tient une torche renversée et regarde un enfant assis à ses pieds et qui lui montre une chaîne brisée et entourée de roses. Un homme, vu de dos, déjà vieux, mais encore robuste et qui figure le Temps, met jon long voile sur les deux urnes posées sur le massif carré qui fait le centre du tombeau ; à ses pieds, un chapiteau et un fragment de frise, sur laquelle il est monté et sous laquelle on aperçoit un javelot, un carquois et des volumen. A l'autre extrémité, qu'on voyait de la nef, ce sont deux figures de femmes : la Religion, aussi vêtue que les figures d'hommes de la tête du tombeau le sont peu, une croix dans la main gauche, la tête et le bras droit élevés vers le ciel, et l'Hymen ou l'Éternité, coiffée d'une couronne à pointes et caractérisée par un cercle et par une branche de laurier; sur un tronc de palmier, un miroir et une balance. A leurs pieds, un enfant nu, qui prend avec un compas une mesure sur une sphère, et les attributs des arts, un plan d'église en croix avec des portiques de colonnes à la façade et aux transsepts, une équerre, une trompette à
pavillon, un pinceau, une palette, un marteau de sculpteur et un buste d'homme*
L'ensemble est d'un marbre très blanc et très pur; les urnes sont en marbres de couleurs, et les plaques de marbre des deux inscriptions latérales sont accompagnées de dauphins, de guirlandes et d'armoiries en bronze. Le tout, auquel rien ne manque, est de l'exécution la plus délicate et d'une fraîcheur de conservation très remarquable, mais l'effet est un peu confus et d'un aspect mollasse et affadi, surtout dans les plis des vêtements. Étant donné le goût, qui, sans rien de mâle ni de funéraire, est plutôt féminisé, rien de plus doux, de plus blond, de plus jeune, de plus en fleur, de plus caressé, que l'exécution brillante et polie de toutes ces chairs parfumées, et les têtes des deux femmes sont en particulier tout à fait fines et charmantes. Quant aux accessoires de bronze, qui, d'après les documents auxquels je faisais allusion, devaient être dorés et accompagner des gaietés luxueuses et des lumières brillantes de la dorure les blancheurs et les élégances idylliques des personnages, ils sont de la plas belle fonte; la matière leur a donné de l'accent.
Malgré l'inscription gravée sur le fragment de frise : Guillaume CoustoUy de Parisy f777, l'œuvre n'est pas tout entière de la main de Coustou; on a dit que l'une des deux figures d'hommes, au moins celle du Temps, est entièrement exécutée par l'habile sculpteur Pierre Julien, élève de Coustou et le collaborateur de ses travaux, avant comme après son voyage de Rome, où il a été de 1768 à 1772, après n'avoir eu son grand prix qu'à l'âge de trente-quatre ans, en 1765.
LB TOMfi£A,D DES DU PEAROM
Le monument des deux frères Jacques et Jean Davy Du Perron, archevêques de Sens l'un après l'autie, de 1606 à 1621, est plus simple et plus funéraire.
On voit, dans le dessm que H. Goutzwiller a pris sur celui d'un des volumes de Gaignières, aux manuscrits de la Bibliothèque nationale (Fonds français, n^ 17,0i6, p. AOl), que ce n'était pas un monument isolé. L'ordonnance en était en applique dans le bas côté droit, sur le mur de la clôture du chœur. Gomme le dit le manuscrit de Hauder, il •était entre deux piliers et la distribution en était irrégulière^ le» six
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colonnes de marbre noir, à bases et à chapiteaux ioniques de marbre blanc, étaient disposées deux par deux.
I)aû8 Tentre-colonnement gauche, plus étroit, s'ouvrait la grille d'une petite porte latérale du chœur; Tentrè-colonnement droit était fermé d'une grille, en avant de laquelle deux enfants, appuyés sur une urne, couronnaient un piédestal en largeur. Sur l'entablement, et l'un derrière l'autre, les deux frères, les mains jointes, sont gravement agenouillés derrière leurs prie-Dieu armoriés à leurs armes, un chevron accom-, pagné de trois harpes de David, posées deux et une, qui sont un rébus sur leur nom.
Celui qui est à gauche, vêtu d'une grande chape, est Jean, monté, sur le siège de Sens en 1618; la croix de son armoirie est à double croisillon. Celui qui est à droite, et dont le costume est moins formellement ecclésiastique, est le cardinal Jacques, Talné et le plus célèbre des deux. Il porte la barbe taillée en carré, comme celle des portraits du président Holé. et son manteau est beaucoup plus long et traînant que la chape de l'autre statue; son armoirie a la croix archiépiscopale et la croix du, Saint-Esprit suspendue à un ruban.
On trouve, dans la vie du cardinal par M. de Burigny (Paris, 1768, p. 398), que ce monument fut élevé en 1636 par les soins de leur neveu Jacques Du Perron, évoque d'Angoulôme de 1637 à 1646, et qu'il coûta huit mille livres. C'est un prix dont la modicité étonne, en face d'un tombeau aussi important, malgré sa condition d'applique, et qui fait honneur à la conscience du sculpteur et de l'architecte. On vient de voir qu'il était à peu près du milieu du règne de Louis XIII; la fonne contournée des prie-Dieu, qui sent encore le goût de la fin du xvi** siècle, la lourdeur des priants, la rudesse, un peu simple et trop peu poussée dans l'exécution, des personnages l'auraient appris sans hésitation ; mais, en l'absence de signature, il n'est pas possible de dire le nom du sculpteur* C'est antérieur au goût d'Anguier, qui est plus souple, et même de Sarrazin, qui a plus de mouvement et de vivacité. C'est plutôt de Bourdin, du premier Guillain le père, ou d'un de leurs contemporains, en tout cas d'un homme encore imprégné du goût de la sculpture sous Henri IV, qui, par une réaction allant au delà du but comme toujours, est passée d'un extrême à l'autre, et a remplacé subitement par une lourdeur et par une solidité volontairement épaisses et trop sommaires les élégances minces, les délicatesses raffinées et les recherches aventureuses de la cire obéissante et du ciseau tourmenté de la sculpture des derniers Valois.
Aujourd'hui, pendant que les graves statues et le groupe des deux angelots, enfantins et pleureurs, qui s'essuient les yeux avec un bout de
leur courte draperie, sont dans la chapelle da tombeau du Dauphin, les bases, les chapiteaux et les fûts de cinq des colonnes sont en morceaux dans la seconde pièce du rez-de-chaussée de la salle synodale. La sixième colonne, également complète, a été dressée entre les deux fenêtres de Tescalier de la mairie. Gomme on a l'inscription dans Burigny et ailleurs, rien ne serait si facile que de remonter ce tombeau, dont on a toute la statuaire et presque toute la décoration. Dans son état d'éparpillement, ce qui en existe peut se disperser et se perdre. Il ne serait que prudent de le sauver; il est même presque inconvenant qu'on ait tardé si longtemps à remettre en honneur et à restituer dans leur église le tombeau des deux archevêques, ce qu'il est possible de faire exactement à l'aide du dessin de Gaignières.
La clôture du chœur n'existe plus, mais il ne manque pas, dans les bas-côtés du chœur ou dans l'une de ses trois grandes chapelles, de murs nus, contre lesquels ce monument pourrait être réappliqué. Il y serait à merveille.