‹ Antiquités grecques (volume 2)Chapitre 12 sur 494 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Le sujet des poèmes homériques, la guerre de Troie avec les événements qui s'y rattachent, appartient évidemment au domaine de la fable plus qu'à celui de l'histoire. On a même agité la question de savoir s'il y avait derrière ces traditions un fond de vérité historique ; nous ne partageons pas ce doute. Dans la légende d'un Etat, proche parent de la Grèce, qui, après avoir jeté un grand éclat en Mysie^ finit par succomber sous les coups des Grecs, nous entrevoyons, paré par une imagination brillante, le récit de faits réels, mais rcmiuilani à des temps reculés, dont il ne subsistait plus aucune notion précise, et que la poésie seule avait \e don de faire revivre. Cette mise en ouivre poétique est de beaucoup antérieure à l'épopée d'Homère. Les aèdes dont les chants nous ont été conservés dans l'Iliade et dans l'Odyssée avaient devant eux une matière sur laquelle s'étaientdéjà exercés un grand nondu-e de devanciers, et qu'ils se bornèrenl à reitrodnirc sous une forme appro[>rié(' à \omv génie. Depuis conihicn de leni])s les premiers chanteurs avaient-ils commencé à célébriM- ces événements, il est impossible de le dire, aussi bien<iuede marquer l'intervalle qui les séparait del'époqne à laquelle h"s faits s'étaient accomplis.'Tous les essais des anciens pour lixer h's

2<i I, \ i;nr:<i; iiomkmm.mk

Iriiips (Ir la ^iifirr (If 'liiiir r<'|ios('nl sur des généalogies de j'.iccs iinhlcs ou juiiicit'ics (jiii piélcndaii'iit doscendro des hérns lioiiiriiqiu'S ', cl sont loiidés jiar ronséquont sur deux hviHillirses (''/.'ulcmciil peu sûres : que ces héros étaient réelleuiriil iiiii(cin|(Oiaiiis de la ,i.'iirrir de Troie, et que les généaloi;i('s claienl aiitli('nli(|ues. 1! u y a ]tas à s'élonuer que des calculs parlant de seudjiables sui)posilions ne s'accordent pas cuire eux; l'écart était d'environ deux siècles *. Eratosthènc l'I Apollodore, dont l'opinion est généralement suivie, fixaient la prise de Troie à l'an H8H ou 1184. Même en s'en tcnani à celle dale, dont il est d'ailleurs impossible d'admettre l'exactitude, il se scrail encore écoulé de deux à trois siècles entre la guerre de Troie et l'époque lioméri(jue, puisqu'on est convenu de [)lacer cette période au commencement du ix'' siL'cle, hypothèse (jui non plus n'est rien moins que certaine. Ce qui est bien sûr, c'est que les poèmes d'Homère parlent de la guerre de Troie comme de faits déjà lointains, que l'écho de la légende avait seuls révélés aux poètes qui les chantaient ^, et que les héros qu'ils mettent aux prises représentent une g-énération de beaucoup supérieure k celle dont eux-mêmes faisaient partie *. Ces héros sont en commerce direct et intime avec les dieux; quelques-uns sont leurs nls. Que les aèdes retracent les événements avec la précision de témoins oculaires, que leurs descriptions nous affectent comme des images prises sur le vif, cela prouve non pas le scrupule avec lequel ils se sont conformés à la tradition, mais les facultés poétiques

1. Voy. J. Brandis, Comment, de temporum Grœcontm antiqua ratione, Bonn, 1857.

2. Voy. Bœckh, Corpus Inscriptionum grsec., t. Il, p. 329; Clinton, Fasd hcUeniciyi.lll, p. 123.

4. II., y, 302; xn, 380 et 'i47; xx, 285. Velleius Paterculiis dit jurlicieusement à ce sujet (1. I, c. 5) : « Homerus longius a temporibus belli quod composuit Troici, quam quidam rentur, abfuit... quo nomine non est mirandum quod saepe illud usurpât : olov vOv ppo-o\ tlni. Hoc enim, uthominum ita sa'culorum, notatur differenlia. » ïieuzey {Le Mont Oli/mpe, Paris, 1860, p. 264) établit que les Grecs d'aujourd'hui considèrent encore leurs ancêtres comme une race de géants, ce qui n'a pas empêché des critiques modernes, au moins un, de déclarer interpolés tous les passages d'Homère où cette idée est exprimée.

dont ils étaient doués. La poésie, en effet, s'attache à présenter des formes individuelles et vivantes ; elle laisse l'exactitude à l'Jiistoire. Nous avons beau être convaincus que Tàge héroïque auquel remonte la guerre de Troie diffère par beaucoup de côtés essentiels du tableau que nous en donnent les poèmes d'Homère, nous serions fort embarrassés d'en tracer un autre. Sans doute, les premiers aèdes n'ont pas complètement effacé certains traits caractéristiques d'une société différente de la leur, mais en somme l'image qu'ils ont esquissée devait répondre aux conditions dans lesquelles ils vivaient, plutôt qu'à un état de choses depuis longtemps évanoui. Ce que nous pouvons attendre de l'Iliade et de l'Odyssée, c'est donc le tableau poétique de temps plus anciens, reflétés dans la fantaisie des chanteurs, non pas une reproduction fidèle au point de vue de l'histoire *; mais dans l'impossibilité de nous en créer une idée plus exacte, il faut bien nous contenter de colle que nous donne la poésie.

Avant tout, le peuple grec nous paraît, chez Homère, aussi loin qu'à aucune époque postérieure d'être uni en un corps politique. Il est vrai que des efforts ont été combinés en vue d'une entreprise commune, la vengeance à tirer de Troie, et le roi do Mycènes, Agamemnon, est généralement reconnu comme le chef snprèmo d'une armée rassemblée sur tous les points de la Grèce. (iOpondant, ce prince no gouverne qu'une partie de la péninsule qui emprunta plus tard le nom de son aïeul Pélops -, et des îles '\ Le reste de la Grèce est soumis à des princes indépendants, chacun dans son domaine, qui se

1. On a déjà remarqué avec raison, en particulier Gurtius {Histoire GrecquCy I, p. 1G3 et suiv. de la Irad. franc.) que l'autorité très restreinte à laquelle, d'après Homère, Agamemnon lui-même est borné, ne s'accorde pas avec les monuments grandioses, signalés plus haut, qui témoignent d'un état de choses oublié à l'époque où les poèmes homériques ont vu le jour.

2. Le nom de Pélo})nnrse ne se rencontre pas chez Homère, mais bien dans l'hymne homérique en l'honneur d'Apollon Pylhien ; il suppose l'existence d'un peuple appelé J'elopcs, autre l'orme du nom des Prlasgcs, de même que les Cables répandues sur Pélops témoignent du lien qui rattachait ce peuple à l'Asie Mineure. Voy. Prcllcr, Mi/llmlnijif, i. Il, ji. 379, et derhard, Miiihiib><lic,\,. II, p. 17U."

'À. II., II, lOS; d'-Tluicydide, 1, '.), et les notes d'Uslcri dans les V't/'/csj/»!/!'» iicbiT i//'(.v de Woir, 2" pari., p. Itl.S.

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sf>nl ;issi)ci(''s lilirciiH'iil |Miiir un l)iil romiiiiiii. cl ne srml Icims (l(! suivre l'anuiM' (]ii"(;n raison de r<'n;:aL:(Mii(Mil (|ii"ils oui pris '. Iliiiiil-rf huilcfois. luuis fournil jicii d'indifalions sur la iialiiri' du Iraih'- (|iii les lie, iioii plus (|ui' sni' les uiolil's i|ui (Ml! uns ianl dr jirincus en luouvLMncnl; il se borne à nous lairc sou[H()nn('i- que renlt'vmienl d'Ilt'dt'ue, et le refus àc l'endiT celle princesse, hieii (jiielle ne demandai pas mieux, fiirenL rcsscnlis non senlemeni par l'épnn.x oulragé, mcais par la (ii'èce enlière, comme une injure «[u il fallail vengera lont prix ■. Les peuples el les chefs alliés sont énumérés par leurs noms dans la partie de l'Iliade connue sous le nom de Calaloi;ue des vaisseaux. On y voit le compte des navires, souvent aussi celui des ft'oupcs amenées par chaque prince. l)'aprës le texte que nous possédons, les navires sont au nombre de 1,18(3, et montés par 102,000 honnpes, si l'on adopte les calculs de Thucydide '. Toutefois, il ne faut pas demander à ce catalogue d'indications précises sur les divisions de la Grèce et sur les forces de l'armée confédérée, telles que devaient se les représenter^ en se reportant à la guerre de Troie^ les Rapsodes qui l'ont chantée, car il contredit, en plusieurs passages, celles que nous fournit l'Iliade elle-même, H laquelle il a manifestement été ajouté après coup; il donne donc tout au plus l'appréciation de l'interpolateur, nullement celle des premiers Rapsodes. On ne peut même supposer que le catalogue ait un auteur unique, car on y relève aussi des contradictions. Il est plus vraisemblable qu'avant le travail de rédaction d'où est sortie l'Iliade dans sa teneur actuelle, des Rapsodes récitaient le dénombrement des vaisseaux de diverses manières, suivant les lieux et les passions de leurs auditeurs, et qu'il a été arrêté dans sa dernière forme, après une recension trop peu attentive des ditTérents textes *.

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