PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION
Cette édition paraît à son tour avec quelques changements et quelques additions puisées dans des publications récentes sur les mêmes sujets. Les détails nouveaux qui ne pouvaient facilement être introduits dans le texte ou dans les notes placées au bas des pages, et que je n'ai pas cru cependant devoir passer sous silence, ont trouvé place dans l'appendice.
Grcifsvvalri, août 1871.
Nous ne possédons aucune notion sur Tétat social et les relations du peuple grec, avant le temps que les poésies homériques nous retracent, sinon avec rexactilude de Ihistoire^ du moins avec le charme d'une vérité poétique et saisissante. Tout ce qui a précédé est caché sous un voile impénétrable, en l'état actuel de nos connaissances ; c'est à peine si quelques points particuliers peuvent fournir matière à des hypothèses plus ou moins vraisem])lal)les. Les anciens, pour qui, en Grèce aussi bien ([u'uilleurs, la race humaine était sortie du sein de la terre, fécondée par la force créatrice de la chaleur céleste, se représentaient naturellement les populations autochtones de cette contrée comme plongées à l'origine dans une complète barbarie, d'où elh'S avaient été tirées, soit parle concours de divinités favorai)les ou d'hommes privilégiés, soit par l'inthience d'autres peuples, parvenus à un }»lus haut degré de civilisalioM '. Alais la science moderne, (jui ne saurait recoimailre de jxqmlations autochtones, dans le sens où l'cnlendaient les anciens, nous enseigne que la Grèce avait reçu ses habitants de l'Asie,, patrie originaire, sinon du genre lui-
•1. Vov. Pcliiriiinnii, .\)i(iii. juiis iniblici (ifticiniiii, {>. oH.
IMItODl IIICJN
iii.uii Iniil fiili(;r, (lu iintiiis do la race «[iii a [)ciij)|f'' loiiLo IKuiniM', 1,1 r.ici' (•;iii(asi(|iic. (Jiiaiid et par (|U(;I clnMiiiti l'iiiimiI lien 1rs [iiciiiii'ivs mi.i'ialioiis d Asie en \ju()\ii', c'est ce (jii'il iirsl pas pnidriil iiièine de cunjiMLurer '. Saiisdoiile il siiinhle (jnil diil elle loil simple pour (les peuplades asiali<|ues de Idiinii r l(;s côtes du l'ont-Muxin et de gajL^ner la Grèce iiar la Tliraci.' cl la ArMcédoine;, nu d"\ ahorder à travers les îles qui l'oiineut CMUUue uue <diaîu(i entre l'Asie et l'Europe ; nuilheureuseuieut, il est linrs de doute que Ja couli.i^uraliou actuelle de CCS couirées dill'ère de leui' [Vume piiiuilive, (|ue d(,'s cataclysmes oui di'cliiré d'auciens continents, et suhslituc- à la terre ferme le INuil-Euxin, la mer E^éc et les îles. Les anciens eux-mêmes ont mentionné ces révolutions, dont l'idée leur avait été suggérée par l'aspect des lieux, ou s'était fixée dans leur esprit comme un souvenir des temps antérieurs ; car rien n'autorise à croire que, à l'époque où se sont produits ces événements géologiques, les contrées qu'ils ont bouleversées fussent désertes. Il n'est pas non plus facile de décider si les premiers habitants de la Grèce appartenaient à la môme branche de la racé caucasique que ceux qui nous sont connus historiquement, ou si quelque rameau, peut-être de souche celtique ou illyricnne^ n'a pas été étoufte par les nouveaux arrivants. Celui auquel se rattache la nation grecque parait avoir été très intimement uni, à l'ouest, avec les peuples de l'Italie (jui parlaient les langues ombrienne, osque et latine ; à l'est, avec les habitants de TAsie Mineure, les Cariens, les Lélèges, les Mœoniens et les Phrygiens, dont les idiomes, bien que très peu connus, le sont assez cependant pour nous révéler une parenté beaucoup plus étroite avec la langue grecque qu'avec les langues sémitiques -. Il n'y a nulle rai-
1. Ibid. p. 54. Voy. aussi Pott, dans VAlhjcm. Enei/cloi). der Wissmsch. iind Kùnse, t. II, 18, p. 22 et suiv.
2. Plusieurs savants moderaes admettent, mais sans raisons suffisantes, l'origine sémitique des Cariens. Cette, opinion est en désaccord avec les témoignages des anciens qui les représentent comme unis de parenté aux Lélèges qu'ils avaient soumis. Voy. Hérodote, I, 171, et VII, 93. Voy. aussi Schœmann, Anliq.jui'ispuhl. Gnecorum, p. 40. L'épithète de papgapoçîtovot, appliquée aux Cariens par Homère {Iliade, II, 867), ne suffit pas à prouver une dilférence d'origine entre ces peuples et les autres auxiliaires
INTRODUCTION à
son de se représenter les omigranls, au moment de leur arrivée en Grèce, comme plongés dans un état de sauvagerie dont ils se seraient affranchis par leurs propres efforts, ou à l'aide de secours étrangers. Il est très sur, au contraire, qu'ils avaient apporté au moins les premiers éléments de la civilisation^ que certaines notions ne leur faisaient pas défaut, non plus que la pratique des arts les plus nécessaires, qu'ils avaient quelque idée d'organisation sociale, et possédaient un fonds de croyances religieuses et de traditions légendaires. Dans leur nouveau séjour, cette somme de connaissances dut s'accroître et prendre un caractère national, sous l'influence des conditions dans lesquelles ils se trouvèrent placés, tout en laissant subsister les traits qui rappelaient leur patrie originaire. Un observateur attentif ne pouvait pas en effet n'être pas frappé des qualités conmiunos aux Grecs et aux Asiatiques. Il est plus difficile de démêler les ressemblances qui doivent être attribuées à la parenté des races, et celles qui proviennent de communications postérieures.
Pour les Grecs eux-mêmes, les premiers habitants de leur pays étaient des Pélasges ; au moins celte dénominalion estelle de toutes la plus répandue. Il n'y a guère de localité sur le confinent ni d'iles dans la merEeée, où le nom de Pelasses ne serve à désigner des populations antérieures. Ces populations, nous les rencontrons également à l'ouest en Italie, à l'est surles côtes de l'Asie Mineure. Appartiennent-elles tontes en réalité à une seule et même nation? Il n'est pas aisé de le dire, et les renseignements que nous fournisseiil les anciens sont plus propres à nous induire en erreur qu'à nous éclairer. Les uns regardent les Pélasges comme des barbares, absolument étrangers aux Hellènes, ou n'ayant du moins avec eux que des rapports de parenté fort lointains; pour d'autres^ les
(les Troycns, et l'on ne peut f,''iière douLor que les l.élèfres appartiennent aux populations pélasgiques L'hypothèse la plus raisonnable est de considérer les Carions comme des Lélèges mêlés, dans une forte proportion, de Phéniciens et de populations analoj,''ues, ce qui expliquerait coinnieiil leur langage était en jiartie grec ou voisin du grec, d en partie séniirKpii'; voy. Slrabon, XIV, 2. Sur la langue des Carions, on peut cimsullor lablonsky, Opiisc, t. III, p. Oi, el Last;(M), dans la Zci(sc/t. dcr MurijoihvHil. Gcscllschdff, t. X, p. 308.
IV I liuDi ( rioN
l*cl;isi.'('s sf)iil li's aiic("'l les (les llrlli-iios, cl, cdiislil iii'iil inriiie iiii [)('ii[il(! Iinll(''iii(|iii' '. Ou III! jx'ul ^iiiu'f' .■ulmi'llii' (|ii'iine iialidii aussi i-(''[iaii(liii' (jiic «li'vaicnl l'Aire les Pôlas^cs, d'ajiri's le iTlrvi- (le liiiilcs los con(r(''<'S (]ii"ils liahilaiciil. si; suil ])ailf)iil (lési^iKM! (!||(3-mèMio sons un nom unique. J/liisloiic (3ns{'i,:^n(' <|U(! les noms rolleclifs des jxMipIcs m- rni-(Mit, an <l<''l)iil, (jnc les imiiis parlicnlici's de <|ncl(|iics [implades (|ni n'rlaiciil |ias en général les prcmii.Tos à se les appliqnci-, d les re(;nn'iil loul faits d'étrangers avec qui elles étaient en relations. A mesure que le temps s'écoula, ces noms se propa^èrenl. Oii si; pioduisit d'abord celui de l'élasges, à qui ful-il attribué dans le principe? (|uostions inutiles; nous ne savons pas même sûrement à quelle lanL;iie il appartient. Les ellorts tentés pour l<> faire v(^nir du grec sont si peu décisifs que cliacun peut se passer la fantaisie de cbercber dans quelque autre idiome une étymologie, qui ne serti ni plus ni moins plausible ^. Il va de soi que le sanscrit, la langue du Ko7ix om pax védique, dut être la première à laquelle on s'a-, dressa''. Quelques critiques assurent avec une confiance naïve que le mot est sémitique, qu'il signilie c migrants^ et s'applique aux Philistins ou Phéniciens qui, chassés de l'Egypte^ se dispersèrent dans les îles et sur les côtes de la mer Egée '*. Il est
\. Schœmann, Anli<j. jniis publ. Giwcnruin, p. 36 et suiv. 2. On a fait venir le mot izzloLGYoi : de TrfXw et apyoç, ce qui voudrait dire kabilanls de lu plaine {0. Muller, Orckomcnos, p. 125): du même mot «f/yo; et de âXoc pour ttsaoç, marécage (Voelcker, Mijfhol. des Japef. Geschlechtes, p. 350 et suiv.); de iiéXa. peut-être pour Tifxpa, ou de ulXaç pour lïdtpo;, ce qui donnerait %izpy. ysyatoTsç jiés sur les rochers, ou uâpo? ycyawTsç, ancêtres (Pott, Etynvil. Forschum/en, l''e édit., t. I, p. xi.). Le passage suivant de Straijon jl. Vit, Iragm. 2, p. 274, édit. Didot) : -e; /.y'^-'^; xa).o0'7iv o-. Mo).).ot- Toi xo'j; £v TC|Aat;, Manep sv AaxîôaîfAovtToù; yfpovTx:, peut aussi fournir matière a quelque hypothèse ingénieuse. D'autres, non moins bizarres que les précédentes, ont été recueillies dans le même ouvrage de Pott, p. 132. f£nfin, il s est trouvé des critiquas qui, rattachant Tzzl-j.avo!. à uÉXayoç, voient dans les Pélasges des hommes d'rntlrc-mer. Pour d'autres, ce sont des hommes des bois. Citons encore la plus récenf.e de ces fantaisies, qui consiste ù tirer 7ï£).a(7yoi de TtÉoç et de Xa;! Voy. Bachofen. Grirhersi/mb., p. 357.
3. D'après Ililzig {Urgesch'iehle und Mijthul. der rhilister, p. ii), les Pélasges sont les hommes 6/((ncs, du mot sanscrit balaxa, pav opposition aux Phéniciens ou hommes rouyes, et aux Élhiopiens ou hommes noirs.
•1. Le mot Pélasges viendrait alors de Pelischfi, originairement Felaschi ,
INTRODUCTIOX 5
loisible à chacun de prendre son plaisir où bon lui semble, mais tout critique sérieux et de bonne foi se reconnaîtra hors d'état d'expliquer d'une manière certaine le nom des Pélasges. Quand on établirait qu'il a la môme racine que rSkz'b ou rsXa- -n',y), on aurait gagné peu de chose, puisqu'il resterait à éclaircir le sens de ces mots. Bornons-nous à dire ce qui nous paraît hors do doute : que le nom de Pélasges, appliqué d'abord à quelqu'une des populations répandues originairement en Grèce, devint plus tard, lorsque les Hellènes occupèrent tout le pays et lui donnèrent leur nom, la dénomination générale de toutes les populations qui les avaient précédés, abstraction faite des véritables rapports ethnographiques. Cette dénomination est si peu précise qu'elle peut comprendre à la rigueur les Philistins ou Phéniciens, et que des peuples portant des noms particuliers et considérés habituellement comme distincts des Pélasges, par exemple les Lélèges, les Caucones et les Thraces, ne doivent pas être réputés moins pélasgiques que des Pélasges spécialement désignés comme tels '.
Les Hellènes^ que l'on oppose à leurs devanciers, n'étaient sans doute eux-mêmes que l'un des anneaux dont se composait la chaîne des populations unies par une commune origine et le nom générique de Pélasges. Dans Homère, le nom d'Hellènes ne s'applique qu'au peuple ou à une partie du peuple qu'Achille a conduit à Troie. Celui d'Hellas désigne une ville ou une contrée sitirée dans la partie méridionale de la Thessalie, et souvent nommée à côté do Phthia, d'oii cette partie de la Thessalie s'est appelée plus tard Phthiolis"-. L'enseudile
étranger (lluth, Aicndhvnd. l'hiloHuphie, \). 71 vl rmi., p. 8, n° 25); voyez aussi Maurophrydès, dans le Philislnr, I, p. 5. et on sens contraire, B. Stai'lv, Gaza und die FhilisUvinche Kionfle, p. 110 et suiv. Il y a longtemps, du reste, que Swinton avait cru reconnaître dans les Pélasges des Pliénicieiis chassés del'Egypte. Le critique quia renducompte deson livre dans les Nova Acla crudit. Lips., 1774, p. 395, aime mieux y voir des Wciches {Walisci-Wclasc'i), c'est-à-dire des Celtes.
1 . Par exemple les Tyrrliéniens, dont le nom vient très vraisemblablement de.vjpiT'?, licic fortifie, en allemand Bwg, et peut, par conséquent, être rapproché du nom des P.urgondes germaniques, sur lesquels on fera bien de consulter Zeuss, dii' Drutschni und ihrc iS'arhliarsliVinntr, p. l'SA.
2. Iliade, n, G!S:> ; ix, o*J5; Odi/naée, xi, AdO, et Tliucydide, I, !!.
fi IVrilDDITTION
(le laTlicssiilif csl pour lli)iiii'rc la j»'aiii(; [n'Aa^<^'u{w.',r.i/a7-;:/.l-i "Ap-,':; '. ('i'(''lail ru l'Ild iiiir o()iiii(jii n'patKliie r.lioz les ci'iti(|ii('s (le r,inli(|iiili'', i\iir. crltc réi^ioii ('(ail If hi-rcoau (1rs iN'Iasf^cs, lamlis (iiir ('crlaiiis d'enlrceiix coiisidtM'aii'iil les IIi-lit-ncs roinino des élraii.i^ors venus de l'ouest. Aiislole, à (jui il l'aul liieu accorder qu(! ses informations reposent sur des donnéessérieuses, aentendu parler d'une antique llellas, située en Kfiircî, aux environs de Dodonc, près dos Lords de l'AcliéloiJs, (loni le cours se serait déplacé depuis'-. Ce fut dans ces lieux que se produisit, toujours d'après Aristote, le cataclysme désigné par le nom de Dencalion, et bien qu'il ne dise pas expressément que la mii^ralion des llelli'iics en fût la conséquence, il n'est pas douteux que telle ait été sa pensée. Deucalinn, en effet, était roi^ardé, en tant que père d'IIellen, comme la souche du peuple hellénique. D'après quelques historiens', Deucalion aurait envahi la ïhessalie, à la tête d'une horde composée de Curetés, de Lélèges et de populations groupées autour du mont Parnasse. Ce récit peut facilement se concilier avec celui d'Aristote ; il suffit d'admettre que les Hellènes, après s'être dirigés vers les pays situés au sud de l'Epiro, vers l'Acarnanie et l'Etolie, où Aristote signale aussi la présence des Curetés et des Lélèges, auraient^ grossis de CCS peuplades, franchi le Parnasse, et repris de là leur course vers la Thessalie ''.
Il n'est pas douteux qu'avec le temps la- race hellénique se soit répandue hors de la Thessalie; mais comment et dans quelle proportion s'opérèrent ces progrès, c'est ce qu'il est impossible de déterminer. Sans doute, les bandes qui avaient pénétré en Thessalie s'y étaient trouvées à l'étroit, et n'avaient pu toutes s'y établir d'une manière durable. Les Hellènes, cités avec les Myrmidons et les Achéens comme habitants de la Phthiotide et sujets de Pelée ^ n'étaient évidemment qu'un faible reste de la multitude d'honunes que suppose la