CHAPITRE DEUXIEME
CONSTITUTION DE l'ÉTAT GREC. IDÉE GÉNÉRALE ET DISPOSITIONS PARTICULIÈRES.
Un caractère commun à toute la nation grecque nous frappe, au moment où nous abordons la période historique : c'est une tendance marquée vers la forme républicaine, c'està-dire vers le gouvernement qui, au lieu de faire d'un seul homme l'arbitre de l'Etat, remet le pouvoir politique et l'administration aux mains de la majorité. Ce trait général laisse place toutefois à des différences que les anciens ont souvent attribuées aussi à l'opposition des races. C'est ainsi que l'on signale les préférences des Doriens pour la république aristocratique ^ Seulement ce mot n'a pas ici le sens qu'on lui donne souvent à tort ; il ne désigne pas la prépondérance d'une caste privilégiée, mais bien un gouvernement populaire tempéré, où les institutions sont combinées de manière à ce que les citoyens les plus méritants et qui offrent le plus de garanties aient seuls le maniement des affaires publiques.
Tel est le nombre des Etats qui se partagent lu Grèce, si diverses sont les institutions, que ce serait un Iravail long et conipli(|ué de les passer tous en revue, alors même que nous posséderions les renseignements nécessaires, et il n'en est pas ainsi. 11 y a beaucoup de lacunes dans notre érudition. Athènes, Sparte et, dans une certaine mesure la Crète, sont les seuls Etats dont nos renseignements nous permettent de recomposer d'une manière à peu près satisfaisante la constitution et les pouvoirs publics. l*our loutes les autres contrées, les textes ne nous fournissent que des indications isolées et fortuites, qui nous mettent tout au |>lus ;ï même de nous représenter en giMiéral leur condition [iolili([ue. sans [iréleiidre
1. Voy. par ex( 'iiple l'lul,aii|iii', Anitiis, L', on on lit ces muLs : ïx "r,;
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il rcxacliliidr cl, ii lu |ii'éci.sion. La jdiiiiarl des iirdices (|ii(' iiniis oiiL conservées les gramiiiairicns, sdioliasles cl l('.\i((t,L'ia[ilH'S, paraissent avoir élé exirailes (lireclfMiieiil on iiKliiecIcineiil du i^iand oiiNrai^c on Arislole avail unalysi" les t'onslilnliinis de plus de cent cirniuante l'étais, {^l'ecs on l»arbares, et doni la perti; est ii ré|i;n'al)le. Les huit lisr'esdela Politujuc que nous possédons conlienneni les piincij)es de cette science, au milieu desquels on rencontre, sur la forme et les institutions de tel ou tel Etat, des indications variées, il esl vrai, mais trop succinctes, qui, faute de pouvoir être conirolées par d'autres textes, restent souvent inintellii^ibles. La partie théorique a d'autant plus (rimportance, et de là doit nécessairement partir quiconque étudie la constitution de la (iité grecque, h^ Poi/df/ite d'Aristote n'est pas une pure spéculation; c'est une o'uvre vraiment philosophique, on le travail de la pensée marche toujours paralli-lement aux données de l'histoire, et ne déserte jamais le terrain de la réalité. Le Stagyrite éclaircit et juge, avec une profonde connaissance de la matière, la pratique gouvernementale des Grecs. Le tableau qu'il trace lui-môme de l'État n'est point un idéal de fantaisie, mais le produit de la réflexion appliquée aux Etats existants. C'est la vérité même, dont chacun d'eux contient une parcelle, si petite, si mélangée et si obscure qu'elle soit; car il est manifeste que, dans les républiques grecques, il était tenu compte aussi des circonstances particulières et des nécessités relatives, d'où devaient résulter nécessairement des différences notables entre l'idéal et la réalité.
Ce que des théoriciens ont déclaré depuis être le but le plus élevé, le seul à atteindre dans l'Etat, le libre exercice de son droit assuré à chacun de ses membres', n'est pour Aristote qu'un moyen de parvenir au but. Le but est de bien vivre (sj Ç-^v), ce qui revient à vivre heureusement et dignement (-0 v^v sjoatijivw; -/.al y.xAwç). Or, pour cela, il faut pratiquer librement les préceptes de la vertu et de la raison - ; et la Cité
1. Fr, Murhiird (dcr Zivcck des Staals, p. H3) a cité les noms de ceux qui ont adopté cette opinion. Voy. aussi Schleiermaclier, t. III, p. 3, de ses œuvres complètes, et Treudelenburg-, Nitturrcchi^ p. 41.
2. La définition de l'État est, d'après Aristote {Fvlitique, III, v, 13),
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seule permet de réunir les aptitudes intérieures et les conditions extérieures, sans lesquelles on ne saurait être capable d'une telle vie. De plus, la vie raisonnable et morale étant le caractère distinctif de l'humanité, il en résulte que l'homme n'est vraiment homme que dans l'Etat. L'homme a été destiné par la nature à être membre de l'Etat, et chaque particulier se comporte vis-à-vis de TEtat comme la partie vis-à-vis du tout. De même que dans la vie organique rien n'a été formé pour soi, mais seulement en vue de composer un ensemble conjointement avec les autres parties, de même l'homme a été créé pour la société civile; et si c'est une vérité générale que le tout précède virtuellement la partie, il est vrai de dire que l'Etat est antérieur à l'individu K La nature n'a pas créé l'homme pour qu'il fût un être existant en lui-même, mais seulement une partie de l'ensemble. C'est pour cela que l'instinct de la sociabilité est né avec l'homme, instinct qui le forcerait irrésistiblement de se réunir à ses semblables et de former une cité, alors même qu'il n'y serait pas poussé par quelque mobile extérieur, comme le besoin d'une assistance réciproque; car la nature veut que les parties se rapprochent pour former un tout, parce qu'en elles-mêmes elles ne sont rien, et qu'elles ne sont quelque chose que dans le tout.
La conscience des Grecs ne se rendait pas compte aussi nettement que la raison du philosophe des principes qui président à la formation de hi Cité, mais ils avaient un sentiment très vif et très généralement répandu de cette vérité que l'individu existe non en lui-môme, mais en vue de la société civile, et cela leur suffisait pour déterminer les devoirs et les droits des citoyens, d'après des règles très différentes de celles qui ont prévalu dans le droit politique moderne. Ce qui poui" le philosophe était l'ellet de la loi naturelle étail pour la bmlc
■q xoO vj i:;?jV -xoiviovia, ou {ibid., Jj 14) toO Zr,'j ïùoaiiAÔvd); xat xaXù);. Or, diilis la Mni'dir à ?(ii:iiinnqitc (X, 7), le honheur est déliai èvipysia xa-r' àp£Tr,v. CI".
1. Un liL dans la /''i////'/»(' (I, i, '.•) : sxvîpov bti t(ov çûdst yj tiôXi; £<tx\ xa\ OTi «vOpwiïo; (pû(T£t 7to),tTix'jv Çfoov, et ibid., ^ 11 : xai TtpÔTspov ôr) çyffîi nô),'.; r, É'xafTxo; ï)(j.(ov Èr7Ttv. 'l'ô yàp clXov Ttpôxepov avayxaiov eîvai xoO |j.ipou;; àvaipo-j- [j.lvoy yàp ToO o>,o-j oOx s'axat TtoO; oOSà x^'p- Cf. dc Paiiibtis AniliUtliuill, 11, 1.
(Tordre divin. Adxyriix du ]i('ii|ilc, Tl'lliil n"a jiiis ('■tt' jirodnil rn vertu d'un [U iiifi|>e iiislinclil, ruidurniériieiil .'iiix l(dsde !;i
ll.lllire-, Cl' Snlil les dieux i|UI I (tlll Idlnli'. cl IcS ;uieiiMIS lé^jris-
liiLeurs qui l'uid ordouué n'él;iieul (|ue leuj.s iiiterpriîles cl leucs îif^cnls '. Personne sans dnule nnseiu prélendre «pie le liui <|u'Arislolc assigne à ll-llal ;iil jamais (''lé compris claireuienl par la ('onseieiici' populaire; on ni' sauriiit iiii-i" ceiien- (lanl (pie ri^lal ('lail (piehpie clnise (je plus pour les (îi'ces qu'une sociéb- d assiuanee. el (pi ils ne lui demandaient ytas seiileiiieiil la sauvet;'arde (le la loi. li l'^lal (levai! aux ciloNrns la salisfaclioii de leiii'S besoins inhdiecluels et moraux, le libre d(3v(dop])emenl de leurs facull(''S et de leurs forc(js, b.'S moyens (Teii liivi- parti, et toutes les jouissances permises. En quoi cousislaieut ces jouissances? Quel est le d(''Yeloppemenl naturel des facultés et des forces humaines? dans quelle mesure TEtat peul-il et doit-il assurer aux citoyens la satisfaction de leurs besoins intellectuels et moraux? comment entiu ridée de l'Etat peut-elle se concilier avec la liberté individuelle? Toutes ces questions ont été diversement comprises suivant les pays ou les temps, et l'on en a cherché la solution par des voies différentes. Le plus chaud admirateur de l'antiquité g^recque ne peut nier que le problème reste à l'état de problème, ce qui n'est pas d'ailleurs un reproche adressé aux Grecs, convaincus de n'avoir pas atteint un but auqu(d n'est parvenu aucun peuple.
Quelques divergences que l'on puisse signaler, dans les dilférentes contrées et à diverses époques, entre les idées que les Grecs se faisaient du but proposé à l'Etat, certaines conditions étaient universellement regardées comme nécessaires à l'existence d'un État quelconque. 11 fallait d'abord que des hommes fussent réunis en assez grand nombre pour mener à bien l'u'uvre commune, et produire par eux-mêmes tout ce qui était nécessaire à l'existence et à la conservation de la Cité (a'jTapy.s'.a)-. En Grèce et partout où habitaient des Grecs, il
1. Voy. DémosUu'iie, i)i Aristocr., 70; iii Aristrxj. I, 10; Anliplion, de Vtwficio, I, 3 ; .Elius Aristide, Panalhen., p. oto; Diorlore, 1, 91 : Slrabou, X, p. '182; Clément d'Alexandrie, Sfroinala, I, xxvi, 170.
2. Aristote, Économique, I, i; Politique, III, v, i; 1 i, VIII, iv, ^ 7; Platon, République, II, p. 369 B.
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n'était pas besoin pour satisfaire à ces conditions d'un vaste territoire. Les républiques les plus considérables n'occupaient pas plus de quelques milles carrés, et se composaient uniquement d'une capitale médiocrement étendue et de quelques circonscriptions plus petites encore. Un Etat avait les dimensions convenables, lorsque les citoyens n'étaient ni trop nombreux ni trop éloignés les uns des autres pour pouvoir frayer ensemble et se réunir en assemblée générale, Moins circonscrit, un État n'est pas aisé, suivant Aristote, à maintenir en bon ordre ; les mieux policés n'ont jamais, pour l'étendue du territoire et le nombre des habitants, dépassé des proportions moyennes. Encore faut-il cependant que les citoyens puissent se suffire à eux-mêmes \ Il y avait bien quelques États en Grèce, surtout dans les îles, qui ne remplissaient pas cette condition, et que les historiens mentionnent avec dédain comme étant à peine des États'. En ce qui concerne la nature et la disposition du sol, les pays réputés les mieux partagés étaient ceux qui pouvaient satisfaire le plus do besoins, auxquels leurs limites naturelles rendaient la défense et, au besoin, l'attaque plus faciles, deux conditions qui ne se conciliaient pas aisément partout et au même degré. En général, cependant, la nature avait fixé des frontières à chaque contrée, et le sol fournissait au moins le nécessaire, de sorte que les habitants, même réduits à leurs propres ressources, couraient rarement le risque d'être éprouvés par une famine semblable à celle qui arrache aux Mégariens des lamentations comiques dans les Achamiem tl'Aristophane. Pour pmi d ailleurs que la navigation ne fût pas entravée, le voisinage de la mer permettait d'emprunter à l'étranger les denrées qui manquaient. Un commerce maritime très actif ne paraissait pas toutefois chose désirable aux honnnes politiques de l'antiquité. Ils y voyaient plutôt un obstacle an but essentiel (pic doit se proposer la (-ité, parce qu'il accumule la population et attire une foule d'étrangers qui compromettent le bon (udrc '. La