‹ Antiquités grecquesChapitre 131 sur 567 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les précédents chapitres ont permis de saisir les liens étroits et multiples qui rattachaient la vie publique des Grecs à leur religion. On a vu que ces peuples regardaient l'État comme une institution d'ordre divin, sur laquelle ses fondateurs ne cessaient de veiller paternellement, et que dans les temps plus reculés les princes et les chefs, revêtus d'un caractère sacerdotal, joignaient des fonctions religieuses à leurs fonctions politiques. Aussi l'usage se conserva-t-il de ne procéder à aucune manifestation importante de la vie civique, qu'il s'agît des délibérations des assemblées, de l'administration des affaires ou de l'exercice de la justice, sans s'engager vis-à-vis des dieux par des prières et des serments. Les cérémonies du culte et les solennités religieuses n'unissaient pas seulement les diverses communautés dont l'Etat se composait ; elles servaient aussi de lien entre les Etals. Les traités étaient placés sous la protection et sous la sanction des dieux. Enfin, il ressort de ce qui précède que les règles générales el non écrites du droit international étaienl réputées des instructions divines, dont l'observance élail un devoir religieux. Nous verrons plus loin que la religion n'intervenait pas moins fréquemment dans les actes de la vie privée. Des cérémonies pieuses. appelaient sur le nouveau-né la protection des dieux.

C'est sous leurs yeux que le jeune homme était déclaré majeur el en état de porter les armes, et qu'il s'engageait par serment à remplir ses obligations de citoyen. Les dieux étaient pris aussi à témoin du lien conjugal. Chaque maison avait son culte héréditaire, sur Lequel le temps n'avait pas de prise, ses dieux familiers et un cycle de fêtes périodiques. Enfin les derniers devoirs rendus aux morts par leurs parents ut leurs amis étaient accomplis au nom de la religion et sanctionnés par elle.

La vie des Grecs abondait donc en actes religieux. Ils méritent sous ce rapport une place à part, et si religion et moralité étaient synonymes, ils auraient dû être un peuple essentiellement moral; mais tout en reconnaissant les grandes et nombreuses qualités qui les distinguaient, même à ce point de vue, leurs plus fervents admirateurs n'oseraient leur décerner sans restriction un pareil éloge. Certes il ne manqua pas parmi eux d'esprits éminents, dont la haute moralité a droit aussi à nos respects, mais la nation considérée dans son ensemble présente, avec des côtés lumineux, des ombres épaisses. A côté de ces traits de vertu et de piété, que nous saluons avec joie et non sans un sentiment d'émulation, on en rencontre trop souvent d'autres de nature à faire naître des émotions contraires. Les actes d'égoïsme et de cruauté, décelant quelquefois une inhumanité révoltante, ne sont malheureusement des événements rares ni dans les guerres de peuple à peuple, ni surtout dans les luttes intestines des partis. Enfin des vices contre nature souillent fréquemment la vie des Grecs et, sans obtenir leur approbation, sont jugés par eux avec une indulgence presque aussi coupable. Si donc nous qualifions les Grecs de peuple religieux, c'est avec cette réserve que leur religion n'était pas incompatible avec l'immoralité, ou que du moins elle n'avait pas la force d'exercer sur leur vie de tous les jours une influence qui en guérît les impuretés '. Il ne faut pas s'en étonner ; elle

i. C'est ce que Schmidt, dans son Essai sur la Société civile (Strasbourg, 1854, p. 1281, appelle l'impuissance morale du paganisme. Voy. aussi Schœmann, Antiquités grecques, t. I, p. 13i, et ueb. dus Sittlich-relig > Yerhalten der Gricehen, Greifswald, 1848, p. 16.

n'avait pas cette force, parce qu'elle avait été au début dirigée dans une autre voie, et il lui était interdit d'acquérir ce qui lui manquait, parce que jamais elle ne put renier son origine. Les premiers tâtonnements des Grecs dans la voie de la religion, les formes originelles sous lesquelles se manifeste leur croyance à la divinité remontent, il est vrai, par delà les limites de la recherche historique. Il faudrait, pour en retrouver le point de départ, se transporter dans les temps où les Grecs n'étaient pas encore des Grecs et ne s'étaient pas détachés sensiblement du tronc unique qui a donné naissance aux peuples dont l'Asie fut le berceau commun. Mais il est évident que depuis et toujours leur religion a conservé son caractère primitif, à savoir le polythéisme et l'adoration de la Nature l. La plupart de leurs fables, qui composent un si riche trésor, témoignent clairement d'une doctrine rapportant la vie et les forces de la Nature à l'action d'êtres personnels, en étroite union avec elle, quoique distincts par leur forme immatérielle des éléments qui la composent.- Ainsi toute l'activité de ces êtres s'exerce et se satisfait dans les phénomènes de la Nature. N'ayant pas de vie propre au delà de son do-

\. L'opinion de quelques critiques, que le polythéisme serait le développement d'un monothéisme antérieur, ne peut, selon moi, se justifier au point •le vue de l'histoire ni à celui de la psychologie. Les plus anciens monuments religieux de la race indo-européenne, les Védas, mentionnent un grand nombre d'êtres divins. On ne peut douter non plus, à la suite d'une étude impartiale, que plusieurs dieux n'aient été placés auprès du Jehovah ou Jave des Hébreux, et que l'idée d'un vrai dieu ne se soit dégagée peu à peu par opposition avec les autres. Dans les religions primitives de l'Amérique, le i îrand Esprit n'est pas non plus un dieu unique ; il existe autour et au-dehors de lui une multitude d'autres dieux, personnifications des lois naturelles : voy. Th. Waitz, Anthropol. der Naturvœlher, t. III, p. 189. Les peuples n'ont connu le monothéisme qu'après être parvenus à un haut degré de civilisation. Chez les Grecs, dans les beaux temps de leur histoire, les esprits réfléchis étaient en réalité monothéistes, ils ne reconnaissaient qu'un dieu suprême. Si en dehors de lui, ils admettaient des êtres surhumains, remplissant l'office de serviteurs et d'auxiliaires, ils ne le faisaient que dans le sens où la Bible, entoure Jéhovah de légions d'anges et d'archanges. Sur le développement progressif du monothéisme issu du polythéisme, il Tant lire la dissertation de Steinlhal, dans la Zeitschr. fur Vœlherphysiol . tmd Sprach* ii'itsrnsrli., t. 1, p. 328. Diestel de son rôle a démontré que l'opinion contraire

est insoutenable historiquement; voy. Jahrbuch f. deutsche Théologie, de

Leibner, t. I, p. 009 et suiv.

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inaine, ils sont, non pas des puissances placées en dehors »-i au-dessus d'elle, mais les forces naturelles elles-mêmes, revêtues d'une personnalité apparente, el dont le jeu, pour ainsi dire, se traduit en mouvements d'êtres animés , parce que l'homme est incapable <le se le représenter autrement. -Mais la religion d'un peuple doué de facultés aussi brillantes ne put longtemps s'en tenir là. A mesure que se développe la personnalité humaine, que l'homme se sent un être libre, maître de ses déterminations, les forces personnifiées de la Nature doivent se transformer à son image. Elles se manifestent à leur tour comme des êtres libres, maîtresses aussi bien que l'homme de leurs volontés, chacune dans le domaine qui lui est échu en propre, domaine où leur souveraineté s'exerce dans des conditions que nous n'entreprendrons pas de définir, qu'elles animent, sans cependant s'y renfermer, et de manière à pouvoir en sortir, pour exercer leur activité sur un plus vaste théâtre. C'est à cette période de développement que correspond le plus ancien monument de l'esprit grec. Les poésies d'Homère nous montrent les dieux beaucoup plus occupés du gouvernement des hommes et des événements humains que du branle à donner à la vie de la Nature. Leurs attributions naturalistes sont tellement rejetées à l' arrière-plan qu'on en retrouve à peine la trace dans ses descriptions l. Tout y est combiné pour représenter la vie humaine et les événements qui la traversent comme dus à l'influence despotique des dieux. Homère cependant avait pu recueillir sur les dieux et les choses divines une foule de légendes, héritage d'une civilisation moins avancée, dans lesquelles les dieux n'intervenaient encore que comme les forces personnifiées de la Nature. Mais l'action des forces naturelles, envisagée au point de vue de la raison et de la moralité humaine, n'est pas toujours raisonnable et morale ; il en résultait que, lorsqu'elle était représentée dans ces antiques légendes comme le fait de personnalités divines, la divinité risquait fort d'encourir le même reproche. Le sens dans lequel les fables avaient été originairement conçues n'était plus guère saisi

1. Voy. Schœmann, dans ses noies sur la Théogonie d'Hésiode, p. 192.

par le poète ni par ses auditeurs. L'application de l'activité divine au jeu des forces naturelles leur échappait. Les légendes n'étaient plus depuis longtemps que des contes dont le sens était perdu et que le poète mettait en œuvre moins pour instruire ou édifier l'assistance que pour la charmer. De là les nombreuses contradictions dans lesquelles est tombé Homère au sujet des dieux, tantôt exprimant la croyance religieuse d'une époque exigeante déjà en fait de moralité et qui veut des dieux irréprochables, tantôt remontant aux fables antiques sans on ressaisir la vraie signification1. Quant à penser qu'Homère et les poètes qui ont traité dans le même esprit les légendes mythologiques en aient admis la vérité et aient cru à l'existence de dieux tels qu'ils les ont souvent représentés, c'est là une supposition soutenue, il est vrai, par quelques critiques, mais assurément erronée et à peine compréhensible. Sans doute la mythologie poétique ne rechercha ni n'obtint jamais l'autorité d'un dogme religieux2; on no saurait nier cependant que les chants des poètes dont le peuple écoutait avidement la voix durent avoir pour effet de dénaturer les vieilles croyances et d'y jeter la confusion. Nous ne devons donc pas être surpris que beaucoup de gens aient cru pouvoir excuser leurs écarts par les exemples de leurs dieux3, et que des esprits prudents, jugeant sévèrement les poètes, aient voulu les tenir à distance de la foule trop facile à égarer. Les penseurs en effet avaient beau s'efforcer d'expliquer par des allégories les côtés choquants des Légendes, et de les présenter comme les imaginations d'une époque disparue, qui ne devaient pas être prises ;i la lettre; leurs explications ne pénétraient pas dans les masses, et si en réalité ces peintures furent pendant un temps moins contagieuses qu'on ne

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