CHAPITRE TREIZIEME
L'idée religieuse sur laquelle reposent les expiations est facile à comprendre, et nous avons eu déjà l'occasion d'en indiquer le sens. Tout ce qui est impur et souillé inspire de l'éloignement aux dieux ; peuvent seuls s'approcher d'eux les hommes purs et sans tache. Pour leur adresser des prières, pour leur témoigner sa vénération, pour implorer leur appui, la pureté est une condition indispensable. D'abord il ne s'agit que de la pureté corporelle : pour toutes les cérémonies religieuses, on se lavait et on revêtait des habits dont rien n'altérait la netteté. Mais la pensée que la pureté du corps ne suffit pas à elle seule, qu'elle ne peut par elle-même être agréable aux dieux, si sous une enveloppe pure se cache une Ame souillée, devait nécessairement faire des progrès, à mesure que se développait la conscience morale, el que l'on se créait une image plus noble de la divinité. Ainsi la pureté extérieure lendit bientôt à devenir le symbole de la pureté intérieure, et fut acceptée à ce titre par les esprits intelligents. Les autres croyaient s'acquitter envers les dieux par des dons et des sacrifices, et considéraient les purifications comme une œuvre méritoire en elle-même, capable de remplacer la pureté intérieure, à la condition d'y apporter un soin scrupuleux. I n pareil principe s'accommode trop bien avec l'immoralité pour ne pas trouver toujours de nombreux adhérents. En même temps que les meilleures consciences, dont les anciennes légendes ne pouvaient plus satisfaire les aspirations religieuses, se réfugiaient avidement dans les enseignements
mystiques qui avare ni cours sous le nom d'Orphée, on voit la multitude s'attacher de plus en plus à des pratiques « I « - purification extérieure, comme à un moyen assuré d'être agréable
aux dieux cl d'obleuir ou do regagner leur appui. La Grèce homérique connaît peu ces compromis nu les ignore toui h fait. Les passages d'Homère où il est parlé do purification s'expliquent par ce sentiment naturel que la malpropreté esl une inconvenance vis-à-vis de la divinité dont on veut s'approcher par les prières et les sacrifices. Dans le premier livre de Y Iliade, la. purification de l'armée n'a pas un sens symbolique et ne tend nullement à laver les souillures morales, pas plus que n'y pensent Ulysse, en brûlant du soufre dans son palais après la mort des poursuivants de Pénélope, ou Achille, lorsqu'il nettoie soigneusement et purifie aussi avec du soufre la coupe dont il doit se servir pour faire une libation à Zens'. Nous avons vu déjà qu'il n'y a pas trace dans Homère de la purification à laquelle les meurtriers furent plus tard inévitablement soumis2. Autant que l'on peut affirmer pareille chose, il en est question pour la première fois dans YJEthiopis d'Arctinus, où Achille est relevé par Ulysse, à Délos, des suites du meurtre de Thersite3. On aurait tort cependant de tirer de là celte conclusion que l'idée de purification, à la suite d'un meurtre, soit postérieure à Homère. Homère connaît au moins Ixion, que la mythologie représentait habituellement comme le premier homicide purifié de son crime par la grâce de Zeus; et en effet, le nom d'Ixion semble bien être celui d'un suppliant (Ixér/jç)*. Un dogme étroitement associé à celte légende ne pouvait donc être étranger à Homère ; il faut supposer ou que le poète n'y croyait pas, ou qu'il ne jugea pas devoir attribuer à ses héros de semblables pra-