CHAPITRE SIXIEME
La conquête des Héraclides et les bouleversements dont elle fut la cause, eurent pour conséquence de nombreuses migrations. Les anciens habitants, chassés de leur pays» allèrent se réfugier dans les îles de la mer Egée et sur les côtés de l' Asie-Mineure, d'où leurs ancêtres avaient passé en Grèce dans les temps préhistoriques, laissant derrière eux, de nombreuses populations avec lesquelles ils avaient des liens de parenté, et que les Asiatiques désignèrent sous le nom d'Ioniens, ce qui ne veut pas dire que toutes appartinssent à la pure race ionienne; cependant cela est probable pour la plupart1. A la suite de cette migration, ou, si l'on veut, de ce retour au point de départ, une série de colonies grecques allèrent successivement s'établir sur les côtes occidentales et septentrionales de la Grèce, sur les rivages de la mer inté-
1. On lit flans Buttmann. ueb. dieMythol. Verbind. zw. Griechenl. u. A.sien
(MijthnL, t. II. p. \8'i) : «Ainsi que les historiens critiques en sont convaincus depuis longtemps, ce n'est pas à partir de Codros que les Ioniens habitèrent l'Asie; des races ioniennes y étaient établies auparavant sur différents points. C'est cette parenté qui décida les chefs d'émigrants, tels que Nélée par exemple, à se fixer dans ces lieux. »On comprend en effH que les Grecs,de retour en Asie, se soient unis facilement avec les populations de même origine qu'ils retrouvaient à leur berceau. Une partie des nouveaux venus se soumirent à des races princières indigènes, ainsi que le remarque expressément Hérodote (1. U,c. 147). Les légendes sur les dieux et les héro confondirent (Ritter, Erdkunde,t. XIX, p. 720). Des deux côtés les Familles dominantes contractèrent des alliances. Des dynasties grecques sortirent de dynasties asiatiques et réciproquement, de façon à rendre impossible de distinguer ce qui dans les traditions est originairement grec, c'est-à-dire européen, et ce qui est asiatique. La fable même de la guerre de Troie peu! pour fondement unévénemenl asial ique, arrangé â l'européenne, c ir il est difficile de croire à la vérité du récit que nous a transmis l'épopée, f\ sous ce rapport je partage l'opinion que Niemeyer a développée, dans l'écril ueb. Griechcnl. alte Zeit nach der Darstellung des Thuhydides, Anclam, 1800.
rieure jusqu'en Sicile el en Gaule, el au sud sur lé 1 il i oral de la Lybie. Los causes qui amenèrenl ces colonisations relativemenl récentes sonl de diverse nature : longtemps même
après l'invasion des Héraclides, il arriva que des nations vaincues, pour ne pas se soumettre aux vainqueurs, abandonnèrent leurs foyers. C'est ainsi que les Messéniens, lorsque leur pays fut conquis par les Spartiates, s'associèrent avec les habitants de la Chalcidie, et allèrent chercher un refuge dans la partie méridionale de l'Italie. De môme, pour se soustraire à la domination des Perses, les Ioniens de Téos et de Phocée désertèrent leur patrie, et se dirigèrent les uns vers Abdère, sur les côtes de la Thrace, les autres vers Vélie, dans l'Italie méridionale , d'où ils se rendirent à Massalia près de l'embouchure du Rhône. Quelquefois aussi des troubles et des déchirements intérieurs déterminèrent une partie de la population à chercher ailleurs une existence plus tranquille ; c'est ainsi qu'Archias, de la race des Bacchiades, quitta Corinthe avec ses partisans pour aller fonder Syracuse, et qu'en remontant plus haut, les Parthéniens abandonnèrent la Laconie sous la conduite de Phalanthos, et devinrent les fondateurs de Tarente. Enfin, l'envoi de colonies était considéré, surtout dans les états oligarchiques, comme un excellent moyen, d'écarter une population trop nombreuse, et de conjurer des dissensions intestines, tout en se créant au dehors des relations avantageuses. Cette exportation se produisit parfois sous la forme d'un hommage rendu aux dieux. Les Chalcidiens souffrant de la disette interrogèrent l'oracle; il leur conseilla de consacrer à Apollon la dixième partie des habitants qui, sur l'ordre du Dieu, allèrent bâtir la ville de Rhégion. Toutefois le plus grand nombre des colonies durent leur naissance à un intérêt commercial et eurent pour objet d'assurer ou de faciliter les relations entre des contrées lointaines l.
Les rapports des colonies avec la métropole variaient natu-
1. Il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de donner la liste de toutes les colonies et l'histoire de leur fondation. Je me borne à renvoyer aux documents que C. F. Ilermann a rassemblés dans ses Staatsaltcrth., § 73-86.
Tellement suivant les causes qui avaient amené leur établissement. Ce qui dominait en général, c'était un sentiment réciproque de piété, attesté par l'usage habituel des noms de mère et do fille1. Les colonies qui n'étaient pas assez puissantes pour se suffire à elles-mêmes, et étaient forcées d'invoquer l'aide de la métropole, devaient accepter des rapports de subordination, auxquels ne pouvaient se prêter celles qui s'étaient développées librement, et dont quelques-unes surpassaient la mère patrie en ressources et en puissance. Celleslà seules qui ne se sentaient pas de force à se créer une existence indépendante consentaient à n'être que des instruments subalternes; les autres prétendaient à l'égalité et à la réciprocité des bons offices. Si quelques différends venaient à s'élever entre ces membres d'une même famille, ils ne pouvaient être tranchés que pacifiquement par une sentence judiciaire. L'emploi de la force était considéré comme une énormité, excusable seulement dans les circonstances qui ne laissaient place à aucun autre parti2. Il est évident que ces considérations morales avaient moins de force chez les colons qui avaient émigré à la suite de discordes que parmi ceux qui s'étaient séparés à l'amiable. Tel était aussi le cas des colonies fondées par une population mixte, sur l'établissement desquelles la métropole n'avait eu qu'une action indirecte, en opposition avec celles où les émigrants étaient partie intégrante de la population qui demeurait dans ses foyers.
On n'avait guère l'idée, au moins dans les temps historiques, d'établir des colonies sans avoir préalablement consulté l'oracle, el surtoul l'oracle de Delphes8. On peut juger à quel point cette précaution était nécessaire d'après le passage où Hérodote raconte l'entreprise avortée du Spartiate Dorieus*, et en attribue formellement le mauvais succès à ce qu'on avait
1. Platon, Leges, 1. VI, c.3, p. 754; Polybe, 1. XII, c. 10, § :? ; voy. aussi Spanheim, deusu et prsest. Vumism., t. I, p. 577.
2. Hérodote, 1. VII, c. 150, et VIII, 22; Thucydide, 1. T, c. 28, 34 el 38; Justin, 1. II, c. 12.
'.). Cicéron (de Divinat, l. ï,c. i,§ :'> cite, en même temps que l'oracle !!■■
Delphes, celui de Dodi il celui d'Ammon.
h» Hérodote, 1. V, c, 42.
négligé de prendre l'avis de l'Oracle. On comprend d'ailleurs facilement que le Dieu ou ses prêtres fussent mieux renseignés que personne sur les conditions des pays lointains. Nulle part, en effet, on n'étail plus à même de recueillir des
informations qucdansles lieux où les temples attiraient constamment une foule de visiteurs dont un grand nombre étaienl familiers avec les contrées étrangères. La déférence envers les dieux se trouvait ainsi récompensée par de sages avis, et l'on peut affirmer que la part prise par l'oracle de Delphes à l'établissement des colonies grecques doit compter parmi ses plus signalés services. Il est facile aussi d'expliquer l'intérêt que les prêtres attachaient à ces entreprises. Ce n'était pas seulement pour eux un moyen d'accroître par d'utiles conseils la considération de l'Oracle; les colonies propageaient l'hellénisme au loin, et répandaient le cul le de leur dieu, non sans profit réel pour le sanctuaire et ceux qui le desservaient, à mesure qu'augmentait le nombre des cités qui apportaient leurs hommages et leurs offrandes.
Dès que l'Oracle avait donné une réponse favorable, le premier soin était de réunir tous ceux qui devaient prendre part à l'expédition projetée. Si une partie de la population n'était pas d'avance préparée au départ, on invitait les hommes de bonne volonté à se faire connaître. Quelquefois cet avis ne s'adressait qu'à certaines classes déterminées, par exemple aux Thètes et aux Zcugites,Yil s'agissait d'une colonie athénienne. C'est le cas qui se présenta du temps de Périclès, lorsque les Athéniens envoyèrent des colons à Bréa, dans le ïhrace '. Parfois aussi chaque famille dans laquelle il y avait plusieurs enfants mâles devait en fournir un au sort2. Enfin des étrangers, citoyens d'états avec lesquels on entretenait des relations amicales, étaient souvent invités à s'inscrire3, ce qui dans certaines circonstances, mais non pas toujours, entrai-
1 . Une inscription relative à ces levées et découverte depuis peu a été commentée par Sauppe, (Bèrichte der- Kœnigl. Sœchs. Gesellsch. der Wissen&ch., 1853, p. 44 et suiv.); par Bœckh, (Monatsber. dèt Akad. derWissey-isch. zu Berlin, 1853, p. 148); par Rangabé, (Àntiq. Hellèn., t. II, p. 404) et par Thiersch (Abhandl. d. Mùnch. Akad., t. VIII, 1858, p. 383).