‹ Antisémitisme et barbarieChapitre 1 sur 4 · RUE DES SAINTS-PÈRES · texte numérisé non relu

RUE DES SAINTS-PÈRES

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Il y a vingt ans, au plus fort de l'agitation antisémitique de l'autre côté du Rhin, une voix se fit entendre pour protester, au nom de la raison, de la justice et de la science, contre d'odieuses excitations, contre un détestable retour à l'esprit du moyen âge. Cette voix fut celle de Cari Vogt, l'illustre professeur à l'Université de Genève, membre correspondant de notre Académie des sciences, représentant du peuple et l'un des chefs du parti démocrate au Parlement de Francfort en 1848.

De la même plume mordante, ironique, à laquelle on doit les Leçons s ai' r homme, Idi Foi du Char ho7imei\ les Lettres politiques et tant d'autres chefs-d'œuvre de haute discussion, Vogt écrivit alors sur la question juive, dans la Frankfurter Zeitung, deux articles (1) qui eurent en Allemagne le plus grand et le plus légitime retentissement.

En France, l'antisémitisme, produit d'importation, n'avait pas encore égaré les consciences, et les polémiques qui passionnaient nos voisins demeurèrent chez nous sans écho.

Nous avons fait du chemin depuis lors. Une crise s'est déchaînée qui menace de transformer l'esprit de ce pays. Les écrits de circonstance qu'inspiraient autrefois à Cari Vogt les répugnants excès de laJudenhetze^ retrouvent du même coup, dans un milieu différent, une actualité trop certaine. Et ces pages indignées, ces pages généreuses, connues seulement parmi nous de quelques hommes d'étude, il semble, en vérité, qu'elles eussent en vue les Français d'aujourd'hui, qu'écrites pour d'autres elles nous fussent destinées.

Oui, nous en sommes là : l'Allemagne bismarckienne de 1880 devenue le modèle de la France de la Révolution ! La France des Droits de l'homme donnant au monde stupéfait le spectacle d'une intolérance où

(1) A ces deux articles nous en avons joint un troisième, écrit à la même époque et sur un sujet connexe.

sombre le génie de son peuple, et qui est la négation même de ses traditions et de son œuvre !

Si Cari Vogt était vivant, lui qui voyait en la France <> la nation qui a pris l'initiative de toute émancipation politique sur le continent européen », il reprendrait certainement la plume et combattrait de nouveau, plus ardemment que jamais, une erreur funeste autant que criminelle, — péril accru pour Toccident civibsé depuis qu'elle nous a conquis. Le vieux polémiste n'est plus, mais l'arme qu'il a forgée nous reste. Elle est de bonne trempe, le temps n'en a point entamé la lame. Qu'elle brille donc, qu'elle frappe encore dans la bataille, pour la liberté, pour la justice et pour le droit!

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