‹ Antisémitisme et barbarieChapitre 2 sur 4 · SUR LA QUESTION JUIVE · texte numérisé non relu

SUR LA QUESTION JUIVE

« J'ai trouvé toujours la population juive laborieuse, intellig-ente, économe, quelquefois jusqu'à ravarice, mais charitable, peu disposée à la violence, aux crimes contre les personnes, et peu adonnée à l'ivrognerie. On lui reproche de manquer de dignité, d'être trop humble et de ruser dans les affaires. Elle a, en somme, les qualités et les défauts des peuples extrêmement civilisés, c'est-à-dire des qualités excellentes et des défauts supportables. Si l'Europe était uniquement peuplée d'Israélites, voici le singulier spectacle qu'elle présenterait. Il n'y aurait plus de guerres, par conséquent le sens moral ne gérait pas si souvent froissé, des millions d'hommes ne seraient pas arrachés aux travaux utiles de toute espèce et l'on verrait diminuer les dettes publiques et les impôts. D'après les tendances connues des Israélites, la culture des sciences, des lettres, des arts, surtout de la musique, serait poussée très loin. L'industrie et le commerce seraient florissants. On verrait peu d'attentats contre les personnes, et ceux contre la propriété seraient rarement accompagnés de violence, La ricliesse augmenterait énormément par l'effet d'un travail intelligent et régulier, uni à l'économie. Cette richesse se répandrait en charités abondantes- Le clergé n'aurait point de collisions avec l'Etat, ou bien ce serait seulement sur des objets secondaires. Il y aurait malheureusement des concussions et peu de fermeté chez les fonctionnaires publics. Les mariages seraient précoces, nombreux, assez généralement respectés ; par conséquent, les maux résultant du désordre des mœurs seraient rares. Ceci, joint à quelques bonnes règles d'hygiène, rendrait la population saine et belle. Les naissances seraient nombreuses, et la vie moyenne prolongée. Par toutes ces causes, la population augmenterait énormément. Ce serait •un peu l'état de la Chine, avec plus de moralité, plus d'intelligence, plus de goût, et sans les révoltes et les massacres abominables qui fléshonorent le moins céleste des empires.

« Après ce tableau, qui n'a pas demandé beaucoup d'imagination, puisqu'il est basé sur des faits connus, je me hâte d'ajouter que la «ociété ainsi composée ne serait pas viable. Pour peu qu'il restât en Europe ou dans les pays voisins quelques enfants des. anciens Grecs Qii Latins, des Cantabres ou des Celtes, des Germains, des SUives ou des

Hims, l'immense population supposée serait bientôt soumise, violentée et pillée. Plus ses richesses seraient grandes, plus vite on la dépouillerait. Plus la race serait belle, plus on la traiterait comme celle des Circassiens et des jeunes captives qui pleuraient jadis à Babylone. Si les barbares manquaient en F.urope, il en viendrait d'au delà des mers. En un mot, supposer une grande population très civilisée, — c'est-àdire très liumaine, très douce, très intelligente et très riche, — sans pillards et sans despotes pour en profiter, est aussi contraire aux faits connus que d'imaginer un continent peuplé d'herbivores sans carnivores. Théoriquement, on peut concevoir une société extrêmement civilisée, c'est-à-dire éloignée de l'état barbare, mais ce ne serait pas une perfection, puisqu'elle ne pourrait plus se défendre.

« Comment les petites communautés juives, éparses dans le monde, se trouvent-elles posséder les qualités et les défauts qui caractérisent le mieux un état avancé de civilisation? C'est assez inexplicable d'après les idées ordinaires des philosophes et des historiens.

« Si la religion avait seule déterminé le caractère des juifs et celui des chrétiens, on aurait vu absolument le contraire de ce qui s'observe. Les Israélites sont guidés surtout par l'Ancien Testament et les chrétiens essentiellement par l'Evangile. Or, l'Ancien Testament pourrait donner des mœurs rudes et excuser certaines injustices. Il représente Dieu comme vengeur, comme punissant sur plusieurs générations les iniquités d'un père, comme ayant choisi un peuple, et par conséquent négligé les autres. Il admet la dure loi du talion : dent pour dent, œil pour œil. Au contraire, le Nou\eau Testament est imprégné de douceur, de charité et d'humilité. Dieu y est représenté surtout comme bon et miséricordieux ; il admet tous les hommes, sans distinction de race ou d'origine. La douceur et l'humilité sont recommandées jusqu'à certaines exagérations, comme de tendre une joue quand l'autre a été frappée. Ce sont cependant les juifs qui seraient humbles parfois jusqu'à obéir à ce singulier précepte, et les chrétiens qui, souvent, sont orgueilleux, violents, exclusifs dans leurs affections, sévères outre mesure dans leurs lois. Si les seuls enseignements religieux avaient formé les peuples, les Israélites pourraient bien être violents, mais les chrétiens devraient être soumis, au lieu que c'est le contraire précir sément qui se voit.

« On dit : les juifs sont humbles, défiants; ils sont économes et attachés à leur proches, parce qu'ils ont été longtemps persécutés. Mais plusieurs peuples chrétiens aussi ont été vexés, opprimés de mille manières, et dans ces conditions ils ont toujours essayé de se révolter. Ils ont même commis des atrocités par vengeance. Les juifs ont souffert et se sont tus, tandis que les Espagnols sous les Arabes, les Polo-

nais, les Irlandais, et bien d'aulros, so sont comportés différemment quand ils croyaient avoir à se plaindre. La douceur relative des Israélites ne tient donc ni à leur religion ni à la manière dont on les a traités. L'histoire naturelle en donne beaucoup mieux l'explication.

« La race juive est une des plus anciennement civilisées, et, en même temps, elle ne s'est mêlée à aucune autre. Pendant les désordres brutaux du moyen âge, les Juifs avaient inventé les procédés de commerce qui unissent les peuples, par exemple la Icllre de change. Ils répondaient aux persécutions par la douceur, le travail et une charité constante les uns envers les autres. Ils cultivaient les lettres et les sciences. Déjà, il y a deux mille ans, les idées morales et intellectuelles étaient remarquables chez eux. La tradition les avait ensuite conservées, d'autant mieux que la dispersion générale n'a pas empêché l'isolement de la race. De tout cela il résulte que si un Israélite ressemble à son aïeul ou même à un ancêtre reculé, on retrouve chez lui les qualités et les défauts d'un homme civilisé, en même temps que la belle conformation de sa race, justement admirée par les artistes.

« Les peuples chrétiens, au contraire, sortent à peine de la barbarie. Leur civilisation a commencé dans l'Europe centrale il y a trois siècles, et en Russie, sous Pierre le Grand. Ils n'ont pas cessé de lutter contre des habitudes antérieures de rapine, d'injustice et de violences, ou morales, ou physiques. Il y a encore dans le midi de notre continent des populations qui regardent la vengeance comme une vertu, même la vengeance qu'on poursuit sur les descendants d'une personne qui vous a insulté. Il y a sur les côtes occidentales de l'Europe d'autres populations qui se réjouissent d'un naufrage comme d'une occasion légitime de piller. Dans nos villes les plus civilisées, on brûlait les hérétiques il y a deux siècles, et de prétendus sorciers il y a cent ans. Au XYiii" siècle encore, les arrestations arbitraires étaient communes, et des gens haut placés n'avaient pas honte de faire bâtonner des inférieurs, sans le moindre respect pour les lois et les tribunaux. Dans le commencement du siècle actuel, on pendait un homme, en Angleterre, pour quelque vol insignifiant. La guerre a toujours été horrible, et la piraterie est à peme hors des usages. Ressembler à nos aïeux n'est donc pas sans danger parmi nous. Leur violence, en vertu de l'atavisme, doit reparaître de temps en temps. Elle était à l'état d'instinct, par l'effet d'une longue habitude ; il faut du temps pour créer d'autres instincts.

« Hier encore l'homme était barbare, dit M. Galton(l), par conséquent on ne doit pas s'attendre à ce que les aptitudes naturelles de sa race

(1) Hereditary Genius, p. 349.

aient été déjà façonnées, en raison des progrès réels qu'il a faits. Nous autres modernes, nous sommes comme des animaux transportés dans un pays où les conditions de climat et de nourriture sont nouvelles pour eux. Nos instincts font défaut dans des circonstances qui ont changé. »

« Telles sont les lois de l'histoire naturelle. »

Je ne sais pas comment on pourrait écaler mieux le noyau de toute la répugnante Treitschkerie et Stôckerie (1) qui fait on ce moment le tour de rAllemagne que n'y a réussi là le célèhre botaniste .Alphonse de Candolle, dans un livre puljlié à Genève en 1873, et où l'on ne se serait pas attendu sans doute à trouver le passage précité, car ce livre porte ce titre : Histoire des Sciences et des Savants depuis deux siècles. Mais comme précisément il se pourrait que môme des historiens, tels que Treitschke, n'eussent pas lu ce livre (qu'importent les sciences naturelles au don Quichotte de la science historique?), j'ai cru devoir reproduire littéralement tout ce passage caractéristique. Il émane d'un homme dont les ancêtres, protestants, avaient fui la France pour Genève, d'un homme qui a conquis dans la botanique la même place éminente qu'avant lui son père y avait occupée. Une vieille famille de naturalistes, — et c'est par suite avec des yeux de naturaliste, d'une façon tout objective, qu'Alphonse de Candolle a examiné la question.

« Enfin! » s'écrie, envoyant la protestation des Berlinois (2) contre la pétition des antisémites, mon proche, très proche compatriote, — car nous sommes tous deux nés à Giessen, — Karl Hillebrand (3). « Enfin ! L'avons-nous assez attendue 1 Vraiment, on avait lionte de lever les yeux devant un étranger! » — Cher concitoyen, aurais-je le droit de lui dire, et moi aussi je puis crier : Enfin! Combien longtemps j'ai attendu! Non la réplique, mais l'orage lui-même. Le baromètre était descendu de plus en plus bas, tous les signes précurseurs étaient réunis; les lois de la nature allaient-elles cette fois recevoir un accroc? Non ! Cette fois encore elles se sont vérifiées. L'orage est venu parce qu'il devait venir.

N'allez donc pas chercher des causes spéciales et particulières. Ce sont là causes ailjuvantes, comme la vermine dans le Pater Brey, de Gœthe :

(1) La ligne et l'agitation antisémitiques, à la tète desquelles s'étaient placés l'historien II. de Treitschke et le prédicateur de la cour, docteur Stocker.

(2) Il s'agit de l'appel à la tolérance et à la concorde dû à l'initiative du premier bourgmestre Forckenbeck, et que publia, le 13 novembre 1880, le Courrier de la Bourse, sous la signature de 74 notabilités de la bourgeoisie berlinoise, professeqrs, commerçants, hauts fonctionnaires, parmi lesquels Mommsen, Kirchhof, Rickert, Virchow.

(.3) Historien et publiciste, né à Giessen en 1829, mort à Florence en 1884 (voir Brockhaus' Conversations-Lexikon, t. ix, p. 237, et Suppléaient, p. 431).

« Rat et souris, puce et punaise.

Gontril)uent tous à la syntlièse. »

Si tort qu'ils veuillent s'en défendre, le fanatisme religieux, la pâle envie, la basse cupidité jouent tous leur rôle dans Taftaire ; mais le fondement et la ])ase, c'est la vieille barbarie, qui cherche un objet contre lequel elle puisse exercer sa brutalité débordante, et qui croit IHivoir trouvé dans le judaïsme, dont la supériorité l'offusque. Il faut que quelque chose soit assailli : après le Diippel du dehors, ça été le Diippel du dedans ; après la guerre avec la France, le Vatican; après le Vatican, le socialisme ; et maintenant qu'aucune autre guerre n'est en perspective et qu'on ne peut pas cependant garder la brutalité dans le corps, c'est au tour du juif.

Qu'on l'écorche !

Pourquoi ? Parce qu'il est plus intelligent que vous ?

Au fond de presque tous les reproches adressés aux juifs, je n'aperçois pas autre chose que la rage concentrée de l'intelligence arriérée contre une intelligence plus haute, contre une civilisation plus ancienne et dont la force de pénétration a été plus grande. « Le juif use de fourberie », disait un vers inscrit au pignon d'une vieille maison, à Klein-Linden, près de Giessen. Possil)le, mais pourquoi ètesvous assez bètes pour vous laisser duper ? — Les juifs se sont rendus maîtres de la presse tout entière ! — Possil)le encore, mais pourquoi fûtes- vous assez niais pour vous la laisser enlever? — Les juifs gouvernent le marché financier, et, avec lui, la Bourse, tout le commerce et le crédit. — Très possible, mais comment une petite minorité eût-elle pu en arriver là si elle n'eût pas été douée d'une force intellectuelle supérieure, et si elle n'eût pas apporté au travail une ténacité, une énergie plus grandes? — Les juifs occupent plus d'emplois, ils comptent plus d'avocats, de médecins, qu'ils n'en devraient avoir proportionnellement à leur nombre ! — D'accord ; mais n'est-ce pas en môme temps la preuve frappante, si l'on tient compte de l'aversion prononcée de maints gouvernements à leur égard, qu'ils sont les plus capables, ou du moins qu'ils savent concentrer leurs capacités sur le point qu'il faut ? — Toute la richesse du peuple passe peu à peu dans leurs mains ! — Assurément ; car ils ne boivent pas comme vous, ne dépensent pas plus d'argent qu'ils n'en possèdent, épargnent, sont économes, mènent pour la plupart une vie de famille irréprochable, travaillent matin et soir, sans se lasser, avec intelligence : comment ne réussiraient-ils pas ? Faites comme eux, et comme eux vous deviendrez riches. Mais non ! de Candolle a tout à fait raison: en vous s'agite encore le sombre esprit de vos barbares ancêtres, qui attaquaient et détroussaient, sur le grand chemin, le paisible marchand.

0 noble barbarie, conduite par les Junkers et les prêtres ! On Ta nourrie par la guerre, par les violences de tout genre, et maintenant qu elle a jeté bas les minces enveloppes sous lesquelles on la masquait, on s'étonne qu'elle se déploie, souffletant celui-ci parce qu'il a le nez crochu, empoignant celui-là à la gorge parce qu'il a la bourse bien garnie, donnant un croc-en-jambe à ce troisième parce qu'il occupe une situation élevée. Dût mon compatriote Hillebrand en rougir encore de honte à Florence, elle devait s'épanouir cette floraison de gourdins de la barbarie, delà brutalité rapace et querelleuse, et l'on se tromperait grandement si l'on croyait que le parti progressiste, que les sécessionistes (1) seront assez forts pour la secouer et pour l'abattre. Leur barbarie, mais ils s'en glorifient ! Et bien d'autres floraisons de cette même barbarie feront encore rougir de honte Hillebrand, car l'agitation anti-juive n'est pas la dernière. Les lois de la nature ne se laissent point éluder ; il faut qu'elles aient leur cours.

Si un ennemi de l'Allemagne avait mis au concours la question suivante : Comment s'y prendre pour faire au nom allemand le plus grand tort possible à l'étranger, sans qu'il en résulte aucun avantage à l'intérieur? MM. Treitschke, Stocker et consorts eussent infailliblement remporté le prix. Car l'ironie de leur agitation, c'est par-dessus tout qu'elle ne peut avoir pour conséquences que quelques discours injurieux, quelques rixes, quelques échanges de balles, mais que d'ailleurs elle est vide et dénuée de tout résultat pratique. L'égalité civile, en effet, ne peut être enlevée aux juifs, et il ne leur en faut pas davantage pour maintenir dans toutes les branches du travail humain cette supériorité qu'ils manifestaient déjà par leur ingéniosité et leur activité, alors que des lois d'exception de toute espèce restreignaient leur liberté de mouvement. 0 ignorants, ici'encore vous ne connaissez pas la loi statistique d'après laquelle, de toutes les classes d'hommes, les juifs sont ceux qui s'adaptent le plus facilement à tout changement dans les conditions extérieures ! Ils survivront à cette persécution comme à beaucoup d'autres : repoussés des fonctions publiques et des carrières libérales, ils se tourneront avec d'autant plus d'ardeur du coté du commerce, de l'industrie, de la finance et du journalisme ; ils se soutiendront entre eux avec d'autant plus d'énergie ; et bientôt il ne restera de tout cela, dans les consciences allemandes, que le souvenir d'une infamante barbarie digne du moyen âge, mais souvenir assez puissant assurément pour faire, après de longues années encore, monter le rouge de la honte au front de nos arrière-neveux .

{Frankfurter Zeiiung, 4 décembre 1880, n" 339).

(I) La frai-lioii ilissidcntc île gaiidic du parti ii.itiunal-libci'al.

Page 1