ENCORE UN PEU DE BARBARIE
Le trait ilominantdc notre époque, disais-je il y a quelques semaines, c'est la réapparition soudaine de la barbarie, qui a trouvé dans Tantisémitisme un objet contre lequel elle peut donner libre cours à sa brutalité. Elle est, cette barbarie, rbéritage difficile à réduire que nous ont légué des milliers d'années, et qui subsiste, inébranlable airain, dans les races parvenues plus tard que les autres à une existence vraiment humaine.
Je maintiens, nono])stant toute contradiction, cette manière de voir parce qu'elle est vraie jusqu'au tréfonds.
De même que l'organisme se constitue sous l'action de deux tendances antagonistes, — l'bérédité des caractères transmis par les parents, et l'acquisition de nouveaux avantages, dans la lutte pour la vie, par adaptation aux conditions biologiques extérieures, — de môme aussi le génie d'un peuple se forme et de l'héritage que ses ancêtres lui ont laissé, et des conquêtes qu'il a su faire en combattant pour l'existence. Comme dans la vie de l'individu, il y a, dans celle des peuples, des périodes où soit l'une, soit l'autre de ces forces impulsives passe au premier plan et fait reculer la seconde. Le développement ne procède pas suivant un cours régulier, mais, au contraire, par saccades; souvent même il ressemble à la procession d'Echternach (1^, où trois sauts en avant sont suivis de deux sauts en arrière.
Nous sautons, en ce moment, mais en arrière, en plein moyen âge, dans ce moyen âge dont nous croyions avoir triomphé.
La caractéristique de notre temps, au regard du moyen âge, réside dans la science opposée a la foi; dans les méthodes exactes de recherche, opposées à l'arbitraire d'une autorité usurpée; dans le libre déploiement des énergies sur tout le globe, opposé à leur enchaînement en des espaces étroits et bornés; elle réside encore dans le concours pacifique des peuples pour des fins élevées et humaines, opposé à leurs inimitiés dons des vues d'asservissement et de spoliation; elle réside enfin dans la reconnaissance d'un droit commun de l'humanité,
(1) Chef-lieu de canton du grancl-duclié de Luxembourg. La curieuse procession de sauteurs à laquelle il est luit ici allusion, a lieu depuis le moyen âge, le mardi de la Pentecôte, pour conjurer la danse de Saint-Guy.
opposé au droit exclusif de telle caste ou classe particulière. Or, vers quelque côté du domaine politique que nous tournions les yeux, partout nous voyons la même tendance à se ressaisir de l'héritage du moyen âge.
Il n'y a pas à s'en étonner. Pour quiconque, en effet, ne s'étant pas laissé aveugler par les tourbillons de poussière de la gloire que soulève la puissance militaire, s'est rendu compte que tous les résultats obtenus lontété grâce audévcloppementet au perfectionnement systématiquesdc la force matérielle, uneconckisions'imposait en bonne logique : c'est que la plante cultivée avec tant de soin, et ainsi amenée à la » fructification la plus intensive, ne se dessécherait pas jusqu'à la racine immédiatement après cet effort. La victoire a toujours quelque chose d'enivrant, et, dans l'ivresse, les esprits se déchaînent que la sobriété maintenait dans les liens de la raison. On veut alors tirer profit de l'héritage tout entier, dont on n'avait employé qu'une partie.
On s'étonne que l'antisémitisme se soit implanté dans les universités, parmi la jeunesse studieuse ; que cette jeunesse allemande fasse ;^ au descendant de Slaves, Trcitschke, des ovations pour ses manifestations d'exclusivisme germanique ; que des maîtres préposés à l'éducation classique de cette jeunesse se soient exposés à se faire rappeler par elle aux bonnes mœurs par les mêmes moyens qu'ils avaient coutume de présenter à leurs disciples comme en marquant la véritable valeur ! Pourquoi donc le Junkerde science, portant collet de buffle et bottes à canons, à qui Ton a, dès sa plus tendre enfance, rebattu les oreilles des différences de classes, ne foncerait-il pas avec rage sur « les jeunes marchands de culottes » (pour parler le langage de Treitschke, « l'ennemi de la phrase retentissante ») qui ont la hardiesse de vouloir devenir ses égaux ? Comment peut-on lui demander d'être équitable envers les rejetons d'une autre souche, après qu'on lui a prêché et inculqué, depuis sa première petite robe d'enfant, que le salut du monde dépend uniquement de sa race, que seule sahgnée est appelée à dominer, et que toute la foule des autres nations n'est destinée qu'à lui servir de sujets et à se sacrifier pour sa plus grande gloire ?
Mais les racines de toutes ces choses sont plus profondes encore. Le monde antique, dont a été nourrie depuis le moyen âge et dont est encore nourrie aujourd'hui notre jeunesse studieuse, reposait sur l'institution de l'esclavage. Sans l'esclavage, toute son existence eût été aussi inconcevable que celle du monde germanique primitif sans le travail servile de la femme, assujettie à l'homme fainéant. Le Germain primitif de Tacite allait à la chasse et à la guerre : hors quoi il restait couché sur M une peau d'ours, buvant et jouant, tandis que les Thusneldas et les esclaves devaient travailler pour lui, labourer sa terre et le nourrir.
ANTISÉMITISME ET ByVIUJARIE 10
Toile élait la civilisation gornianiquc que cliantcnt nos lieds d'étudiants, et dont les restes s'étalent, tatoués en cicatrices sur les visages, balafres dont on est fier, bien qu'elles ne soient qu'une preuve de maladresse, et non de périls courus.
Toute la culture du moyen âge avait pour base les études dites classiques, auxquelles était liée, de la façon la plus étroite, la plus barbare brutalité. Les brodequins espagnols de la scolastique sont inséparables de la barbarie universitaire médiévale, et nous les avons recueillis dans les temps modernes avec rhéritage auquel vont tous les soins et qu'entretiennent jalousement encore les Universités.
Notre temps lutte et combat pour le triomphe des sciences exactes, qui ont pénétré notre vie tout entière, contre cette ombre, revenant du moyen âge, la culture soi-disant humaniste. La science exacte, avec ses méthodes, avec ses résultats, gagne sans cesse du terrain, d'une manière irrésistible. C'est elle qui nous nourrit et nous habille, elle qui assure nos communications, qui régit toute notre ét3onomie pultlique et domestique, qui domine notre « penser » et notre « sentir ^), et nous acquiert chaque jour de nouveaux avantages dans la lutte pour la vie. La science ne connaît point de différences de races, de castes et de nations ; point de prééminence territoriale ou dp sujétion géographique ; il n'y a, pour elle, ni force germanique de la vapeur, ni électricité sémitique, ni magnétisme roman : elle a pour agréable le peuple, quel qu'il soit, qui la fait progresser et lui rend des services.
Lorsqu'on réfléchit que ce n'est que depuis cent ans environ que les sciences naturelles ont commencé à se conquérir leur place dans l'Etat: qu'elles n'avaient été jusque-là qu'une occupation réservée à quelques esprits privilégiés ; qu'encore dans la première moitié de notre siècle elles ne jouaient absolument aucun rôle dans l'enseignement public, simples accessoires dans les universités, nullement cultivées dans les gymnases, dans les établissements particuliers d'instruction ; qu'au temps de ma jeunesse quelqu'un pouvait passer pour instruit qui n'avait pas la moindre notion d'aucune science naturelle, et que l'on reprochait à des hommes tels que Goethe l'intérêt que leur inspirait la science, et la part active qu'ils prenaient à ses progrès ; — lorsqu'on réfléchit à tout cela, le comparant au présent état de choses et à nos courants actuels d'idées, on comprend immédiatement pourquoi les pouvoirs qui veulent faire retour au passé préfèrent la culture dite classique et favorisent toutes les tendances qui s'y rattachent depuis le moyen âge, pourquoi ils s'efforcent de rendre aux mots l'autorité qu'aujourd'hui revendiquent les faits, et pourquoi enfin ceux qui piétinent encore des deux pieds dans la culture traditionnelle médiévale se raccrochent à tout lirin de paille qu'ils s'imaginent pouvoir devenir la planche de
salut. |Leur demi-instruction sent instinctivement que le sol vacille sous eux, qu'un temps est proche oîi ces connaissances, qu'ils donnent comme de nécessité générale pour tout homme prétendant à la culture, ne vaudront plus qu'à titre de spécialité ; un temps oii quelques-uns seuls se soucieront de savoirs! jamais un pâtre couronné, avec ses compagnons, s'est élevé par le pillage et^la chasse aux esclaves, ainsi qu'aux âges homériques, mais où passera au premier plan, comme base indispensable de toute culture, la connaissance de la nature et des lois qui la régissent. De même qu'il y a cent ans et plus on tenait pour tout à fait inculte et ignorant celui qui n'avait pas, sur les bancs de l'école, péniblement scandé des vers latins, de même, avant qu'il soit longtemps, on s'étonnera de l'inculture et de l'ignorance de l'homme qui ne se sera pas rendu familiers, dès avant son entrée à l'Université, le mécanisme du télégraphe ou les lois de la chaleur.
« Amé et féal sujet », écrivait au commencement du siècle dernier un landgrave de Hesseàson maître de poste, lequel avait bâtonnéun courrier impérial, « nous avons vu avec le plus vif déplaisir les façons que, dans votre impolitesse et grossièreté innées, vous avez osé vous permettre, etc. » Je ne sais si le landgrave mettait sur le mot « inné » l'accent tonique, mais il l'employait ici dans le sens exact, pour signifier une qualité héréditaire. Or, à cette époque, régnait sans conteste et sans partage la culture classique ; avait-elle donc refoulé l'hérédité en l'étouffant sous de plus nobles plants? Non, assurément. Et ce que la culture classique omnipotente n'a pu faire dans les siècles passés, elle le peut encore moins accornplir aujourd'luii ([u'une rivale lui est née dont jamais, plus jamais, elle ne parviendra à triompher.
Au moment même où j'écris ces lignes, m'arrive une brochure, envoi amical : « La Sécession » (Berlin, chez Julius Springer, 1881), brochure dans laquelle l'auteur anonyme, mais en tout cas très bien informé, discute à son point de vue la situation politique et financière actuelle. Extrêmement remarquable par le sujet qu'elle traite comme par la forme sous laquelle il esttraité, cette brochure est peut-être, à la vérité, plus remarquable encore par ce qu'elle indique seulement ou passe sous silence : elle essaie, à parler franc, de pallier la simplicité confiante avec laquelle nombre d'esprits éminents ont pu se persuader, durant une dizaine d'années, que la nature d'un homme s*était changée tout entière parce qu'il s le virent s'appuyer pendant un certain temps sur un jonc élégant au lieu d'un gourdin noueux. Je trouve là une adhésion à ma thèse qui me réjouit en quelque manière, mais qui, d'autre part, me contriste, en ce sens c[ue je ne comprends pas bien comment ce n'est qu'aujourd'hui que se dessillent les yeux de l'auteur, d'ailleurs si clairvoyant. « Aussi loin que porte le regard, dit-il, on ne voit qu'idées,
lois, institutions qui ont eu vie il y a cent ans, mais qui, depuis une ou plusieurs dizaines d'années, avaient été écartées par la marche de la civilisation et le progrès des lumières. Retour aux restrictions dans les rapports avec l'étranger, puis restrictions au dedans, voire même limitation de la lil)erté et de l'initiative personnelles, retour enfin à la dure justice pénale des temps passés, aux droits d'interdiction et de contrainte d'un monde patriarcal. On est allé chercher, pièce à pièce, tout l'appareil dans l'antique arsenal du hoii vieux temps. Et tout ce que l'on projette encore, doit de même et toujours être exhumé de plus en plus profondément de la poussière des siècles ».
Oui, c'est bien cela ! Mais peut-être oserai-je dire qu'avec un peu moins de culture classico-philosophique etun peu plus de connaissance des sciences naturelles, on eût vraisemljlablement reconnu plus tôt que, sans doute sans le vouloir, sans le savoir, on prenait une part active à cette exhumation de décombres recouverts par la poussière des siècles. Il est bon toutefois que la conviction maintenant se fasse jour ; on ne peut que souhaiter qu'elle s'affermisse encore chez ceux qui l'ont acquise, et qu'elle se répande dans une plus large sphère.
Si déplorables qu'elles puissent être dans le présent, ces choses cependant ne pèseront pas très lourd dans la balance de l'avenir. Qu'il soit fait quelques lois réactionnaires de plus ; que la force des sécessionistes diminue plus ou moins ; que les corps d'étudiants acclament ici d'une voix tonitruante Treitschke, leur héros de phrases, là se fassent les champions de rantisémitisme et se rossent en sa faveur, c'est, à la vérité, un fâcheux signe des temps, à peine compensé par l'indignation avec laquelle les villes jettent à la porte (1) l'hypocrite Stôckerie et ses roulements d'yeux, mais cela ne touche pas au cœur des choses, savoir à l'éducation de la jeunesse en vue d'un accroissement d'inutiles connaissances et d'un recul vers la barbarie. La génération actuelle n'est pas susceptible d'être beaucoup améliorée ; on peut refouler, retenir, si l'on veut, les manifestations de la brutalité qui demeure en elle, mais non point empêcher qu'au fond cette brutalité ne continue d'exister. Oui, et l'on se surprend soi-même bien souvent à réfléchir, et de très près, sur de tels mouvements! Mais que (juiconque veut sérieusement le progrès ne perde jamais de vue qu'à tout relèvement des études classiques aux dépens des autres connaissances correspond un retour à la barbarie ; à toute impulsion donnée aux sciences exactes dans l'instruction de la eunesse, un pas en avant dans la voie de la civilisation.
(1) Un grand nombre de municipalités, surtout de TAllemagne du Sud (Hildeslieim, Dresde, Giessen, Hanau, Otfenb.uh, Wiesbaden, Garlsruhe, etc.), avaient refusé de mettre en circniation la pétition Fœrster ou même protesté contre le mouvement antijuif.
Aussi est-ce avec une satisfaction particulière que j'appelle ici l'attention, en terminant, sur le discours d'inauguration de rTnstitut scientifique Mason, prononcé à Birmingham par lillustre naturaliste anglais ïh. Huxley, et publié dans le journal The Nature, du 7 octobre 1880.
Un Anglais, puissant nabab évidemment, sir Josiab Mason, a eu la pensée à coup sûr très singulière de consacrer, de son vivant encore, quelques milliers de livres sterling, non point à acheter des canons Krupp, mais à fonder, à Birmingham, un Institut pourvu de grandes ressources, oii des jeunes gens pussent acquérir « des connaissances scientifiques approfondies, étendues et pratiques ». Le fondateur laisse aux directeurs et aux professeurs de cet établissement toute la liberté possible quant aux moyens à employer pour atteindre le but ; il ne les lie que sur trois points, mais à tout jamais : « Exclusion complète de la politique ; élimination absolue de la théologie ; enfin défense expresse de faire servir l'Institut à l'éducation et à l'enseignement purement littéraires. «
Ce qui est ainsi venu à la pensée d'un Anglais enrichi par le commerce et l'industrie, et qui, à chaque pas de sa carrière, s'était vu arrêté par l'imperfection de ses connaissances dans les sciences exactes, ne saurait entrer dans les idées de tout le monde. « Il n'est pas impossible, dit Huxley, que cette exclusion formelle de l'enseignement littéraire, d'un Institut qui doit néanmoins donner une haute et suffisante instruction, soit vivement attaquée. Le temps est venu où les Lévites de la culture classique vont souffler de toutes leurs trompettes contre les murs de cet Institut, comme d'une Jéricho de l'éducation 1 »
Le temps est venu, en effet. Une tempête d'indignation, qui retentit encore dans les journaux, s'est déchaînée parmi les Lévites delà classique Vieille-Angleterre, non seulement cojitre l'Institut, mais aussi et surtout contre Huxley en personne, Huxley si haut placé dans la science, qui avait osé soutenir dans son discours des idées comme cellesci : « Pour tous ceux qui font delà science leur sérieuse occupation, ou qui veulent embrasser la carrière médicale, ou qui doivent de bonne heure commencer le combat de la vie et entreprendre les travaux qu'il comporte, pour tous ceux-là la culture classique est, à mon avis, une erreur, et c'est pourquoi je suis très heureux que « l'éducation et l'instruction pvu'ement littéraires >> aient été exclues du programme, parce que je considère que leur introduction aurait conduit à l'habituel bourrage de latin et de grec.
« Néanmoins, — ajoute Huxley, — je suis le dernier à contester l'importance de l'éducation littéraire, ou à vouloir soutenir qu'il puisse y avoir sanselle de culture intellectuelle complète. Une éducation exclusivement scientifique produira aussi sûrement un avortement intellec-
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tuel qu'une éducation exclusivement littéraire. La valeur du chargement ne compense pas pour le navire Tincapacité de gouverner, et je serais désolé de penser que l'InsUtut dût former des hommes qui ne seraient cultivés que dans une seule direction,
« Mais un tel malheur n'est certainement point h craindre. Il a été suffisamment pourvu à l'enseignement de l'anglais, du français et de l'allemand, et ainsi seront rendues accessibles à l'étudiant les trois plus grandes littératures du monde moderne ».
Et dos choses pareilles ont été dites sous le gouvernement de Gladstone, le classique commontatenr d'Homère! Un Anglais qui ne connaît que trois langues vivantes et les sciences exactes devant être tenu pour aussi cultivé qu'un Révérend qui ne sait que l'anglais et un peu de latin et de grec, mais a bravement manié la rame à Oxford ou à Cambridge !
Qu'on se figure un instant qu'il puisse venir à l'esprit d'un Sémite enrichi (car nulle pensée de ce genre ne naîtrait dans un cerveau de Germain et de chrétien) de fonder en Allemagne un semblable Institut, avec ce programme : pas d'enseignement religieux, pas do politique, pas de latin ni de grec. Horreur ! Quel bonheur que nous ayons un Stocker, un Treitschke et un Puttkamer pour empêcher la croissance, sur le sol allemand, de cette plante vénéneuse !
{Frankfurter Zei'ung, 31 décembre 1880, n° 366.'