SUR LA QUESTION JUIVE
Il y a quinze ans, le 19 octobre 1865, la Société d'anthropologie de Paris discutait, ainsi qu'elle l'avait déjà fait et qu'elle devait le faire encore, la question juive considérée au point de vue ethnologique. Elle discutait les faits, dont certains très frappants, très remarquables, comme les hommes éclairés ont coutume de les discuter en tous pays, sauf dans l'Allemagne du Nord. A la fm de la discussion, le D'" Daily (1), aujourd'hui professeur à l'Ecole d'anthropologie de Paris, s'exprimait en ces termes : « Cette discussion sur les juifs pourrait être intéressante et môme fructueuse, si ceux de nos collègues qui y prennent part voulaient bien tout d'abord nous dire ce quils comprennent par juifs. J'entends parler de juifs blonds, de juifs bruns, de blancs, de foncés, de juifs aux yeux bleus et aux yeux noirs, de grands, de petits, et je me demande si dans tous les cas il est question du menie objet. Les juifs de nos jours ne constituent point une race, pas plus que les chrétiens ou les musulmans ; mais comme avant notre ère il pouvait en être autrement, il serait peut-être utile de faire pour les juifs ce que nous avons fait pour les Celtes, en portant cette question à l'ordre du jour. On saura peut-être ainsi quel est le type juif, s'il se retrouve avec ses anciens caractères, et si les différences anatomiques signalées entre ceux qui professent le judaïsme peuvent se rapporter à des modifications de milieu ou de croisement. Il est évident, au surplus, que par suite des mélanges il pourrait se faire que quelques-uns de ceux qui, parmi nous, perpétuent la religion des Israélites, n'eussent plus dans les veines une goutte de sang sémitique... »
Ces paroles de Daily, et avec elles les discussions auxquelles elles se rattachent, me revenaient à l'esprit en lisant dernièrement que, d'après les relevés statistiques sur la couleur des cheveux et des yeux en Allemagne, et particulièrement dans le nord de l'Allemagne, il y a dans les écoles à peu près autant d'enfants blonds aux yeux bleus parmi les juifs
(1) Le D' Eugène Daily, président de la Société d'anthropologie (1875), professeur d'ethnologie à l'Ecole d'anthropologie (1876), décédé en 1887. Voy. Bull. Soc. cVAnthr., 1888, pp. 12-16.
que parmi les chrétiens. Ne serait-ce point, medisais-je, une singulière ironie du sort que toute Tagitation antisémitique (qui vient de recevoir du Kronprinz un si rude coup de pied, mais si mérité) (I) n'eût aucunement atteint des rejetons de Sémites, et eût été ainsi, à proprement parler, sans objet? On fait rage contre les Sémites et les Sémites n'existent pas. Exactement comme on s'est déchaîné contre l'immigration sémitique venue de l'est, laquelle n'existe en aucune façon d'après les statistiques. Les « jeunes marchands de culottes », contre lesquels s'est élevé « l'ennemi de la phrase retentissante (2) », lui seraient unis par une communauté de race, tout comme est innée en lui la phrase creuse ; ils seraient, eux, de par leur souche ethnique, des Slaves convertis au judaïsme, de même qne ses ancêtres à lui étaient des Slaves (3) convertis au christianisme. L'unique difTérence entre l'agresseur, ennemi des phrases, et les marchands do culottes qu'il attaque, consisterait donc, non pas dans la qualité d'Allemand, car eux et lui sont Allemands depuis des séries de générations, mais seulement en ceci que les aïeux des uns ont fidèlement gardé leur foi judaïque, tandis que ceux de l'autre ont changé de confession au temps de la Réforme.
Folies ! dira-t-on. Peut-être. Mais la Commune elle-même, à ce qu'affirme le prince Bismarck, contenait bien un germe de vérité ; pourquoi ces réflexions, au premier coup d'oeil si aventurées, ne pourraient-elles pas cacher aussi sous la balle un petit grain de probabilité, sinon de certitude ?
Il existe présentement à Paris un certain docteur G. Lagneau (4), membre très zélé de la Société d'anthropologie, charmant homme, affable et aimable, qui s'occupe peu ou point de pratique médicale, mais ne s'en consacre que plus à l'étude de la science. Dans ce Paris soi-disant pourri et qui ne vivrait que pour le plaisir, (m trouve encore de pareilles gens, véritables puits de science et d'érudition, géants de travail avec lesquels il est permis de s'entretenir agréablement, sans devoir, en prenant congé, leur tirer son chapeau et leur dire : « Merci
(1) Le 15 janvier 1881, le prince impérial d'Allemagne, depuis lYédéric III, avait condamné en termes sévères, dans une conversation avec le conseiller municipal Magnus. membre delà Chambre de commerce de Berlin, conversation rendue publique, l'agitation antisomiti(|ue, déclarant <> qu'il réprouvait maintenant comme autrefois cette agitation déplorable ; qu'il trouvait surtout fâcheuse l'extension de ces tendances dans les écoles et les universités... Il est incompréhensible, ajoutait-il, que des hommes qiii sont ou prétendent être des somniités intellectuelles, puissent s'abaisser à devenir les fauteurs d'une agitation méprisable dans ses moyens comme dans son but. »
(2) Allusion à des paroles de l'historien H. de Treitschke.
(8) Treitschke, né à Dresde en 1834, était en effet de famille saxonne.
(4) Sur le D' Gustave Lagneau, membre de l'Académie de médecine, ancien présidenl de la Société d'anlhropologie (1872), mort en 1896, voy. Bull, de la Soc. d'anlhrop., 1896, p, 518.
pour la grâce qiio vous m'avez l'aile eu m'instriiisant ! » Lliommc dont je parle est une vraie mine d'or pour ses connaissances prolbndes, tant en ethnologie qu'en histoire envisagée dans ses rapporls avec l'ethnologie ; et lorsque Lagneau vous dit: tel ou tel fait se trouve dans tel ou tel auteur original, on peut être tout aussi sûr de la vérité de son affirmation qu'on peut être sûr du contraire devant les affirmations de riiistorien de Treitschke.
Or, il y a six mois environ, le !7 juin 1880, la Société d'anthropologie de Paris discutait les mesures relatives au dénomhrement de la population qui allait avoir lieu en France. Quelques membres ne voulaient pas qu'il fût fait mention de la religion des recensés. Lagneau s'opposait à cette manière de voir et appuyait son opposition par des arguments. « D'après de nombreux statisticiens, disait-il, entre autres d'après Neufville, Boudin, Hohmann, Lombroso, Legoyt, Stockton Hough, Finkelnburg, Zaleski, Lubelski, les juifs ou Israélites de France, d'Algérie, d'Allemagne, de Prusse, de Pologne, d'Amérique et de maints autres pays, ditréreraient des autres habitants de diverses religions par une mortalité, principalement infantile, beaucoup moindre, par une vie moyenne et par une longévité notablement plus élevées, par une morbidité épidémique bien inférieure, par un accroissement de population beaucoup plus rapide, etc. Ces différences démographiques, soit physiologiques, soit pathologiques, méritent d'être constatées...
« Maintenant, à quelle cause peuvent tenir ces conditions démographiques présentées par les juifs ou israélites?
0 Est-ce à la race ? comme parait le penser M. le D"" Jules Worms (de Paris). Non. Car ces conditions démographiques s'observent aussi bien en France, en Algérie, qu'en Allemagne, en Prusse, en Pologne et aux Etats-Unis. Or l'on sait que, si les juifs portugais et espagnols, les juifs de Bayonne et d'Avignon sont de race sémitique plus ou moins mêlée, les juifs allemands, les juifs de Prusse, de Pologne, de Hongrie et autres pays de l'Europe orientale et centrale, sont pour la plupart des descendants de Slaves, de Germains, ayant embrassé le judaïsme du vi° au IX* siècle de notre ère, ainsi que l'ont rappelé ici MM. Broca, Pruner- Bey et Duchinski ».
Ciel I Ainsi les prétendus Sémites, persécutés par les antisémites, sont des frères slaves du Slave Treitschke, des frères germaniques du Germain Fœrster (1) ! Et trois autorités telles que le Français Broca, le
(1) Le D"" Bernhard Fœrster, professeur de collège à Berlin. II fut le principal promoteur de la fameuse pétition (novembre 1880) adressée au prince de Bismarck pour lui demander de saisir les corps législatifs de l'Empire alleij;iand et du royaume de Prusse des mesures suivantes"": 1° mettre obstacle l'immigration en masse des juifs, surtout
Bavarois Primer et le Polonais Duchinski sont d'accord sur ce point. Mais avant d'examiner de plus près les faits allégués par Lagneau, il nous faut lui laisser encore quelque temps la parole.
« Puisque, ajoutait-il, les mêmes conditions démographiques se montrent chez des juifs ou Israélites de races aussi différentes, elles ne peuvent être attribuées à une influence ethnique; elles ne peuvent être regardées conime spéciales à telle ou telle race, aux juifs de race sémitique en particulier.
« Jadis M. Duchinski a cru que j'admettais la possibilité du changement des Slaves en juifs par suite de leur conversion au judaïsme. Notre collègue se méprenait. Je n'ai jamais admis qu'une religion quelconque pût modifier le moindre caractère ethnique.
« Actuellement comme alors, pensant que la science, qui n'a d'autre base que la vérité démontrable, doit repousser toute croyance au surnaturel, je ne suis certes nullement disposé à chercher dans l'intervention plus ou moins favorable de Jéhovah, ou de toute autre divinité unique ou multiple, l'exphcation de différences démographiques; mais, ainsi que je le disais jadis dans une discussion sur la religiosité, les créateurs ou vulgarisateurs des diverses religions ont généralement associé aux dogmes prétendus révélés des préceptes moraux, des règles de conduite, des prescriptions hygiéniques. Or, ces préceptes, règles, prescriptions, peuvent avoir une influence sur les mœurs et les coutumes. Aussi, avec Christophe Bernouilli, Neufville, Glatter, Mayer, Dieterich et Legoyt, je serais assez porté à attribuer la faible morbidité, la faible mortalité, la longévité des juifs, ainsi que leur accroissement considérable par l'excédent des naissances sur les décès, à la régularité habituelle de leur vie, à leur sobriété parfois parcimonieuse, qui leur fait éviter bien des excès, aux soins donnés aux enfants, aux malades, aux vieillards, par suite du grand développement chez eux des sentiments afl'ectueux et des devoirs de famille (1). »
Lagneau, comme on voit, ne signera pas encore de sitôt la pétition Fœrster. Mais, au surplus, qu'est-ce que cela peut bien nous laire? Il est Français; il appartient, par conséquent, d'après Bismarck, à un peuple de sauvages, et la pétition Fœrster n'est destinée qu'à des Germains apprivoisés.
Ce qui cependant m'intéresse, c'estl'assurance aveclaquelle Lagneau, enlevant à la race sémitique la grande masse des juifs de l'Europe
du côté de l'est ; 2" contrôler et autant que possible imposer les branches d'affaires (bourses, banques, journaux) pouvant être pour les juifs des moyens d'exploiter le peuple allemand; 3° exclure complètement les juifs de toutes les charges de magistrature, et leur enlever les droits attachés à, l'exercice de l'autorité publique. — Le texte de la pétition est reproduit dans Scliullhess Europœischer Geschichtskalende)\1880, pp. 208-210. (1) Bull. Soc. danihrop., 1880, pp. 476-478.
orientale et centrale, la rattache aux souches slave et germanique. Je crois que si l'on discutait les choses plus à fond avec lui, il accorderait volontiers que les juifs espagnols et portugais, qu'il déclare Sémites authentiques, tendirent la main par delà la Hollande, après leur expulsion d'Espagne et de Portugal, à leurs coreligionnaires de l'Europe orientale. Il ne s'agirait là, en tout cas, que d'une très petite fraction de ces derniers ; mais que faites-vous de la grande masse... ?
Je ne suis point historien et ne veux pas le devenir. Le métier pourrait profondément dégoûter, avoir à l'ouvrage M. de Treitschkc, et quand force est de reconnaître avec quelle approbation a été et est accueillie la fausseté intime de l'histoire .tendancieuse que débite au détail cet ennemi de la phrase retentissante. Pourtant, sur -cette expression précisément, objet des sourires et des railleries de tant de gens, je dois lui donner raison : pour une fois, il a dit sur luimême la vérité. Oui, il est des phrases retentissantes, des phrases qui remplissent le monde, et dont le son grave et pur réjouit l'humanité comme la vue d'une source limpide à laquelle on ne saurait assez étancher sa soif. Oh oui! de ces phrases retentissantes, M. de Treitschke est l'ennemi déclaré, l'ennemi féroce. Pourquoi ne s'est-il pas dit l'ennemi de la phrase creuse ?
Mais revenons à nos juifs slaves. Je dois résumer ici — car il s'y est glissé trop de choses étrangères à la question — les discussions qui ont eu lieu devant la Sociélé d'anthropologie de Paris pendant les années 1861 et 1865, et qui se trouvent reproduites dans le deuxième et le sixième volume des Bulletins de cette société.
Il résulte de ces discussions que des peuples entiers, entre le sixième et le neuvième siècle de notre ère, s'étaient convertis au judaïsme, comme les Chasares qui du Volga étaient arrivés vers la mer Noire et finalement jusqu'en Transylvanie, oii il se fondirent en partie dans les Magyars. Pruner-Bey laisse indécis le point de savoir s'ils furent convertis par des missionnaires juifs venus de Hongrie, oii depuis longtemps déjà les juifs s'étaient établis, ou bien s'ils le furent par des missionnaires karaïtes venus de Crimée, mais ce qui est certain, c'est qu'ils avaient embrassé le judaïsme. Cette judaïsation se propagea tout autour d'elle : au ix« siècle, une partie des peuples slaves habitant la Pologne et la Russie méridionale avait passé au judaïsme ; et môme après la victoire du christianisme, au x'^ siècle, ces Slaves judaïsés continuèrent de prospérer par toute la Pologne et dans les pays slaves, dont la population est aujourd'hui formée de leurs descendants devenus chrétiens et germanisés, car on sait que les pays en question s'étendaient fort loin à l'intérieur de ce qui est présentement l'Allemagne. Si fréquents étaient encore au xi'^ siècle les mariages entre juifs et chrétiennes, que le roi chrétien Ladislas
rendit un édit, en l'an 1092, pour interdire ces alliances. Mais Tinterdiction n'empêcha pas que jusqu'au xiii'' siècle de telles unions ne fussent contractées, les chrétiennes qui voulaient épouser des juifs se convertissant au judaïsme.
Et maintenant que reste-t-il deForigine sémitique des juifs allemands de Test, des juifs de Russie et de Pologne?
Des recherches ultérieures seront nécessaires pour éclaircir nombre de points restés obscurs; un fait tout au moins sem])le dès aujourd'hui hors de doute : c'est qu'une grande ])artic des juifs, qui, malgré les persécutions dirigées contre eux par les chrétiens, conservèrent leur foi religieuse, no sont pas d'origine sémitique.
Mais, avant tout, puisque c'est l'origine sémitique qui est en cause et qui importe, oii se place la limite jusqu'à laquelle on devra reculer? Où existe en Allemagne une race germanique pure, et oii trouver l'individu qui pourrait se targuer dune telle origine? En Prusse moins que partout ailleurs, assurément, en Prusse d'où est partie la « chasse au juif » et où elle dure encore, malgré la résistance qu'heureusement elle a rencontrée. Combien de gouttes de sang vraiment germanique roulent donc dans les veines de ces Wiltzes et de ces Obotrites, de ces Vindes et de ces Prussiens, qui tous étaient Slaves et le sont restés pour la plupart, comme le prouvent leurs caractères physiques? Si ces anciens Slaves qui, pour com])le, se sont amalgamés en maints endroits avec des éléments mongolo-finnois, ont réellement le droit de se regarder comme de bons Allemands parce qu'ils sont établis depuis des siècles sur le sol qui est aujourd'hui l'Allemagne, parce qu'ils parlent la langue allemande et se sont appropriés la culture allemande, pourquoi les Slaves appartenant à la religion juive, peut-être étal)hs dans le pays depuis plus longtemps encore et qui possèdent également toutes ces qualités, ne doivent-ils pas être considérés comme Allemands, et pourquoi ne jouiraient-ils pas desn^êmes droits, là où pourtant leur sont imposés les mêmes devoirs?
En vérité, la tète vous tourne quand on regarde d'un peu près toutes ces menées. Nulle part de base positive; partout la lutte contre des moulins à vent. Agitation antisémitique contre des concitoyens qui ne sont point Sémites ; cafarde et répugnante dénégation des véritables motifs pour lesquels on poursuit l'agitation et du t)ut que l'on s'efforce d'atteindre; et lorsque, indigné de tant de brutalité, d'hypocrisie, on élève la voix pour prolester, on reçoit lettres sur lettres qui vous accusent de tendre sciemment à déprécier aux yeux des autres nations le Ijon renom de la nation allemande. Comme si ceux-là ne se chargeaient pas de se déprécier eux-mêmes qui ont provoqué l'agitation et l'entretiennent !
{Frankfurter Zeitung, 6 février 1881, n°37.)