LISTER KT SON ŒUVRE
Ses réunions par première intention étaient pain quotidien ; l'ouverture des articulations, qu'on redoutait si fort, se comportait comme la plus simple des interventions, et les fractures compliquées échappaient enfin à l'amputation !
Malgré tout, on résistait, et la nouvelle méthode resta longtemps lettre morte.
On alla même jusqu'à flétrir son auteur, le traitant sans examen de rêveur et de charlatan.
Mais la vérité entrevue devait rayonner malgré tout, et la logique du fait vaincre les résistances.
La voix partie de Glasgow invitait tous les curieux de la chirurgie à venir contrôler les résultats annoncés.
Quelques-uns répondant à l'appel se rendirent en Ecosse. Charmés par l'accueil du maître, ils furent bientôt gagnés par ses démonstrations écrasantes, et, pèlerins sceptiques hier encore, ils revinrent chez eux convaincus, annoncer la bonne nouvelle.
Mais ce qu'ils racontèrent semblait trop merveilleux pour être vrai.
A beau mentir qui vient de loin, avait-on l'air de leur dire.
Enthousiasme passager, coïncidences favorables ou faits mal observés... tels étaient les arguments qu'on opposait à leurs affirmations.
Il fallut à ceux qui prêchèrent alors la croisade antiseptique, une foi robuste pour résister aux assauts d'ironie dont ils furent l'objet.
Lucas Ghampionnicre écrivit son livre, véi^i table guide du chirurgien antiseptique. 11 prit, on peut le dire, par la main ceux qui voulurent le suivre, et sut les conduire au port.
Bientôt toute une jeune école se saisit de la méthode de Lister et la répandit autour d'elle. Cette courageuse phalange gagna peu à peu du terrain, et ramena rapidement la chirurgie française au rang élevé qu'elle occupe aujourd'hui.
DE l'infection DES PLAIES
Rôle de l'air (Spray). - Rôle de l'eau. - Germes inoaens.fs et germes nuisibles. - Gangrène gazeuse. - letanos. - Tuberculose. - Diphtérie. - La suppuration - Action des microbes sur l'organisme. - Accoutumance de 1 organisme. - Atténuation. - Le laboratoire et la clinique. - Défense de l'organisme vivant. - Lutte contre l'infection.
Si j'ai jugé utile de rappeler les travaux des savants du siècle passé pour accorder ensuite une place spéciale à Pasteur et à Lister, c'est qu'il m'a paru intéressant et équitable de mettre en relief les véritables créateurs de l'antisepsie et de l'asepsie dont nous apprécions aujourd'hui les bienfaits.
Maintenant que nous savons en qui placer notre reconnaissance, voyons quelle idée nous sommes arrivés à nous faire de l'infection.
Après avoir, sinon épuisé le sujet, du moins effleuré les points qui confinent plus spécialement à la chirurgie, nous étudierons les moyens dont nous disposons pour mettre nos opérés à l'abri des accidents qui les décimaient jadis.
Alphonse Guérin attribuait surtout ces accidents, qui venaient trop souvent troubler la réparation des plaies,
aux corpuscules vivants que contient l'air et qui souillent leur surface.
Cette opinion le poussa à s'adresser à un agent de filtralion de l'air, capable de neutraliser ces principes septiques.
Le coton ayant déjà fait ses preuves à cet égard, ce fut lui qu'il choisit.
L'expérience réussit et les résultats s'améliorèrent rapidemement. J'en dirai les i-aisons à l'article Pansements, mais nous verrons aussi que les succès obtenus ne dépendent pas seulement de l'action filtrante du coton, mais encore de la salutaire influence que ceproduit exerce sur les plaies en constituant un excellent moyen d'immobilisation, de compression et de soutien, lorsqu'il est maintenu par un bandage exactement appliqué.
Lister était aussi très préoccupé de l'influence de l'air comme véhicule des germes.
Nous le voyons prudemment opérer sous une compresse, qu'il soulève à peine pendant le temps nécessaire au passage du bistouri, et dont il recouvre vivement la plaie dès qu'elle est ouverte.
Dans l'application de ses pansements, même souci de préservation des tissus malades contre les atteintes des ferments qui pourraient tomber à leur surface. 11 multiplie les couches de gaze, les recouvre d'un mac-intosch et, dès qu'une humidité venue de la plaie se fait jour à la surface du pansement, il la désinfecte par des applications antiseptiques et l'entoure de nouvelles couches de tissus secs et protecteurs.
Faisant plus encore, c'est, comme je l'ai dit, dans 'air lui-môme qu'il poursuit l'ennemi et s'ellbrce de le pulvériser 1
DE l'infection DE« PLAIES
Nous avons vu pendant quelques années fonctionner cette artillerie braquée contre l'atmosphère dans le but de détruire ses hôtes septiques. Peu à peu cependant des expériences de contrôle vinrent infirmer des conclusions trop hâtivement prises, et prouver que l'action du spray était moins efficace en pratique qu'en théorie.
On bouleversa môme de fond en comble les idées du maître, en prouvant que le meilleur moyen de faire tomber des germes sur les plaies, c'est précisément de les alourdir par des gouttelettes aqueuses qui les précipitent vers les parties inférieures.
Si encore les projectiles, plus ou moins phéniqués qu'on leur décoche, avaient assez de puissance pour tuer, au vol pour ainsi dire, les germes qu'ils atteignent, on pourrait conserver quelque espoir en leur efficacité; mais il n'en est rien. Les germes tombent uniquement en raison de la surcharge de poids dont ils sont affligés, mais non point parce qu'ils sont mortellement frappés par l'antiseptique. Ils tombent sur les plaies, vivants et septiques s'ils l'étaient, et les infectent peutêtre.
La pulvérisation, telle qu'elle fut comprise à l'origine, est donc moins qu'une sauvegarde, elle est un danger d'autant plus réel qu'elle donne une apparente sécurité.
Grâce à ces constatations enregistrées par plusieurs expérimentateurs, la pulvérisation fut peu à peu abandonnée au cours de l'opération.
Mais puisque nous avons reconnu tout à l'heure son action mécanique sur les poussières, il est parfaitement logique de l'utiliser encore dans certaines circonstances, afin d'assainir l'air de la salle d'opérations et de précipiter sur le sol les germes qui voltigent.
On fera donc foncLionner l'appareil dans la pièce pendant une ou deux heures avant d'y entrer, en ayant soin de diriger son jet vers le plafond, de façon à ce que l'eau pulvérisée retombe comme un voile humide entraînant vers le sol tout ce qu'il rencontre sur sa route.
Les parois de l'appartement, atteintes à leur tour par la buée bienfaisante, conserveront les poussières qui les recouvrent et l'opération se fera dans un milieu dépourvu d'impuretés.
Inutile d'ajouter un antiseptique à l'eau qu'on pulvérise puisque l'action mécanique, seule, a quelque valeur.
Envisagée de la sorte, la pulvérisation de Lister trouve encore quelque raison d'être et c'est à ce moyen, revu et corrigé, que nous avons recours lorsque nous devons intervenir dans des conditions spécialement longues et périlleuses; à lui que nous nous adressons quand il faut porter à petites doses, mais à jet continu, des agents microbicides sur des surfaces infectées.
Quelques mots relatifs à la virulence de l'air sont nécessaires pour faire ressortir combien elle a été exagérée, et ce qu'il faut conserver des idées préconçues qui avaient cours à son sujet.
De tout temps la composition de l'air intéressa les chercheurs ; mais si, au point de vue purement chimique, elle était parfaitement connue, il en était autrement en ce qui concerne les germes dont on ne faisait que soupçonner la présence. Tyndall avait, il est vrai, doté la science de son expérience du rayon rendu lumineux à son passage au travers de la chambre obscure par le fait des particules en suspension. Pasteur, après
DE l'infection DES PLAIES
avoir retenu ces mêmes particules sur du fulmicoton , qu'il dissolvait ensuite dans l'éther, avait quelque peu précisé la question ; mais ce ne fut qu'à la longue, grâce à ses patientes recherches et à celles des bactériologistes, que l'on acquit des notions exactes sur les éléments figurés qui flottent sans cesse dans les miheux où nous évoluons. On reconnut bientôt que l'air est d'autant plus pollué qu'on le récolte dans la sphère des endroits habités. Loin des terres, au large, sur l'océan, plus haut, sur les glaciers, il augmente en pureté pour acquérir au contraire un cachet d'insalubrité troublante dans les salles d'écoles, les églises, les hôpitaux, les casernes I
Ces résultats, faciles à prévoir, demandaient cependant une série de démonstrations sans réplique. Tous ces travaux sont faits aujourd'hui, et ont donné la mesure exacte des craintes qu'il faut conserver, comme aussi des précautions qu'il faut prendre.
Une chose importante à savoir était encore que les germes ne pénètrent dans l'atmosphère qu'à l'état sec, et que, bien qu'ils y puissent encore garder vie un certain temps, ils ne sauraient guère s'y reproduire, privés qu'ils sont des conditions qui assurent leur fécondité. Pour vivre et prospérer, ils ont leurs exigences: L'humidité et la chaleur leur sont nécessaires au même titre que certains produits nutritifs.
Tel micro-organisme, qui se développe aussitôt qu'il se trouve dans un milieu tempéré, obscur et pauvre en oxygène, devient promptement inerte et infécond lorsqu'on l'expose à la lumière et à la sécheresse.
Le nombre de microbes anaérobies, c'est-à-dire vivant mal au contact de l'oxygène, est assez considérable
pour que nous puissions nous rassurer quelque peu relativement au danger que présente l'air.
On trouve d'ailleurs, môme dans les milieux très insalubres en apparence, fort peu d'agents d'infection des plaies; on y rencontre en revanche de nombreux germes tout à fait insignifiants, et dont la présence ne trouble nullement la bonne marche de la réparation des tissus. Les données exactes que nous possédons ne nous permettent donc pas de considérer le contact de l'air comme aussi redoutable que le jugeaient nos prédécesseurs, et nous engagent à chercher ailleurs les véritables causes d'infection.
Après ce que nous avons dit de l'air atmosphérique, il nous reste à voir ce qu'on doit penser de l'air expiré par le malade et le chirurgien, au point de vue de l'infection des plaies et de la transmission des maladies.
Comme chirurgien et malades respirent forcément et constamment le môme air, il est fort intéressant pour tous de savoir quelle action ces produits de l'expiration peuvent exercer sur leurs organismes respectifs.
A priori, en ne faisant juge de la question que nos facultés olfactives, nous serions très enclins à admettre que l'impureté de certaines haleines et leur pouvoir infectieux ne font qu'un.
Cette fâcheuse impression, qui n'est dictée que par le dégoût que provoque toute mauvaise odeur, n'a rien de scientifique et doit disparaître devant les faits. Des expériences nombreuses sont venues décerner un laissez passer absolu aux haleines les plus déplorables, qu'elles doivent leur fumet atroce à la gangrène pulmonaire ou à la vulgaire gousse d'ail !
Le poumon semble même agir à la manière d'un
DE l'infection DES PLAIES
filtre car, ainsi que l'a démontré Straus, l'air qui en sort est dépouillé de tout germe. Il va sans dire que je parle de l'air seul et que la proposition cesse d'être vraie du moment qu'avec lui seraient entraînés par la toux des fragments de tissus, de crachats; l'examen microscopique de ces sécrétions montre assez journellement ce qu'elles contiennent pour qu'il ne puisse subsister la moindre équivoque à cet égard.
Je rappellerai l'expérience de Cadéac et Malet qui, prenant des moutons sains et des moutons infectés de charbon et de variole, leur ont fait respirer, pendant fort longtemps, le même air à travers des tuyaux d'un mètre de long, sans réussir à déterminer l'infection des uns par les autres.
Ces expériences sont intéressantes et leur conclusion n'était guère à prévoir. Il en découle néanmoins cette tranquillisante certitude que la respiration des malades n'augmente pas le nombre des microbes contenus dans une salle d'hôpital, et que l'haleine du chirurgien ne compromet en rien l'asepsie des plaies.
Tous ces faits, instructifs au premier chef, nous montrent que l'air est en définitive un intermédiaire de contagion beaucoup moins direct qu'on ne le croyait à l'époque où l'on y pressentit l'existence de microorganismes. L'œil de l'observateur vit alors avec un verre grossissant les dangers qui menacent les opérés, et il fallut toute la précision des recherches modernes pour ramener le praticien à une plus saine appréciation des choses.
Voyons maintenant ce qu'il faut penser de l'eau relativement à sa part d'influence dans le domaine de l'infection.
La question est pleine d'intérôt, puisque nous sommes sans cesse appelés <à nous servir d'eaux de diverses provenances, et en quelque sorte obligés de les porter au contact des plaies.
Grâce à la filtration due aux couches de terrain qu'elles traversent, les eaux de source peuvent être considérées comme d'une pureté à peu près parfaite; et, si le chirurgien n'avait affaire qu'à ces eaux-là, il pourrait presque se tenir pour satisfait.
Malheureusement il n'en est rien ; et le plus souvent les eaux dont il dispose renferment des germes nombreux, qu'il est obligé de détruire.
Lors même que l'eau d'un lac ou d'un fleuve présente à l'endroit de sa prise une pureté relative, on sait, pour l'avoir souvent contrôlé, combien, en cheminant le long des conduites, et surtout en séjournant dans les réservoirs, cette eau presque acceptable au départ devient impropre à l'usage chirurgical.
Les micro-organismes pullulent avec une effroyable rapidité dansles eaux qui séjournent, et telle d'entre elles, qui ne contenait qu'une centaine de germes par centimètre cube, en renferme des milliers vingt-quatre heures après. La chirurgie ne pouvait fermer les yeux sur des dangers aussi sérieux, elle devait s'efforcer de les conjurer.
Là encore nous retrouvons Pasteur, s'attachant à purifier l'indispensable liquide ; aidé de Chamberlan, il fit un filtre qu'on crut irréprochable au début. On ne tarda guère cependant à reconnaître que ses bougies s'encrassent rapidement et laissent peu à peu passer les organismes inférieurs.
Le nettoyage des filtres est donc chose minutieuse, et