ANTISEPSIE A L" ARMÉE
qu'en cas de blessure il doit immédiatement l'appliquer ou le faire appliquer sur ses plaies.
Ce projet a faire naître, cela va sans dire, de nombreuses objections.
Ces pansements confiés au troupier se détériorent, a-t-on dit; ils se perdent et se gaspillent; en outre, où les mettre, quelle grandeur leur donner?
Toutes ces questions ont été, depuis quelques années, discutées danstouteslesarmées, et diversement résolues.
Adoptée en principe, la cartouche chirurgicale a été fortement attaquée en pratique; une des principales difficultés, c'est de faire un choix entre les divers antiseptiques, afin de donner la préférence à celui qui se conserve le mieux; c'est aussi de calculer les pièces de pansement de façon à ne pas embarrasser le soldat, tout en leur conservant des proportions suffisantes pour répondre à la plupart des cas.
L'acide salicylique a été chaudement soutenu; nous avons vu qu'il offre sur d'autres antiseptiques, l'immense avantage de ne pas se détériorer facilement.
L'iodoforme et l'acide phénique ont été aussi préconisés; mais, quel que soit l'antiseptique choisi, l'important c'est d'être certain de le trouver en bon état au moment de l'utiliser; c'est d'un bon enveloppement imperméable du pansement, qu'il faut donc s'assurer tout d'abord.
Quant au poids de la cartouche, il ne doit pas dépasser 25 à 30 grammes, et ses dimensions ne devront pas excéder 12 centimètres en longueur. Le paquet sera aplati et logé, soit dans une poche spéciale de l'uniforme, soit dans sa doublure.
Esmarch a conseillé de composer la cartouche antiseptique de la façon suivante : un triangle de bon
coton de grandeur moyenne, deux épingles de sûreté, une l)nnde de gaze de 2 mètres de longueur sur 11 centimètres de largeur et, enfin, deux petits paquets de jute salicylce enfermés dans de la gaze salicylée.
Le soldat devra être renseigné sur la manière de se servir de ce pansement, et sur l'importance qu'il y a pour lui à le conserver intact.
Je crois que la conviction ne sera pas trop difficile à obtenir, et, qu'après quelques essajs, doublés des punitions voulues, on arrivera très bien à obtenir du soldat qu'il se soucie du précieux secours qu'on lui offre en le pourvoyant d'un pansement d'urgence qui lui sauvera peut-être la vie et bien souvent quelque membre.
Dans son histoire chirurgicale de la guerre au Tonkin et à Formose, Henri Nimier dit que le pansement auquel on avait le plus souvent recours se composait de gaze iodoformée ouphéniquée, d'une couche de charpie, et de tours de bande. Les résultats ont été médiocres.
Redon propose des plaques de tourbe bichlorurées, feutrées et comprimées, mesurant 0'",123 de large sur 0^,15 de long et 0"',01 d'épaisseur. Sur l'une de leurs faces se trouve de la tarlatane bichlorurée et sur l'autre un carré de toile imperméable de dimensions un peu supérieures à celles de la plaque. Une épingle de sûreté, une compresse et une bande de gaze bichlorurée complètent le paquet.
Un papier imperméable entouré d'une armature et fermé à l'huile siccative protège le tout.
La tourbe a l'avantage, malgré la compression qu'elle a subie, de reprendre aisément son volume normal ; elle est très absorbante, et le bichlorure complète le pouvoir antiseptique qu'elle possède déjà par elle-
ANTISEPSIE A l'aEMÉE
mémo à lin certain degré. C'est donc un bon matériel de pansement, peu coûteux et léger.
Le prix de revient des diverses cartouches proposées est d'environ 30 à iO centimes.
Quoique les paquets individuels, même les mieux compris, soient passibles de certains reproches, il y a là une idée qui mérite d'être étudiée et perfectionnée. Elle était d'ailleurs mise en pratique spontanément par certains soldats plus prévoyants que les autres; pendant la guerre de 1870, on a trouvé un certain nombre d'Allemands munis de pièces de pansement.
D'autres se contentent de porter des scapulaires et des médailles : une bonne cartouche antiseptique mérite, sinon de les remplacer, tout au moins d'avoir l'honneur de leur voisinage!
Le transport des blessés et du matériel de pansement sera toujours la grosse difficulté de la chirurgie militaire ; mais il faut reconnaître qu'on a sensiblement amélioré les conditions qui lui sont faites, en perfectionnant le matériel roulant, les brancards, les tables d'opérations et, en général, tout ce qui constitue le matériel des ambulances fixes ou volantes, et qu'on a rendu possible dans une assez large mesure l'application des antiseptiques. Aussi pouvons-nous prévoir que les blessés de l'avenir n'auront plus, comme en 1870, la terrible perspective d'être pansés avec la hideuse charpie, résidu de vieux linges empestés, déplorable épave de la charité privée!
De belle et bonne ouate, la tourbe de Redon, de la gaze ou de la jute antiseptiques, sont venues la remplacer dans nos cantines ; et la conservation des membres atteints ne sera plus, comme jadis, le fait de quelque heureux hasard.
A MES CONFRÈRES DE LA GAMl'AGNE
Je ne saurais me taire, après ces trop longues observations concernant l'antisepsie et l'asepsie, sans adresser quelques mots encore à cette respectable phalange de médecins dévoués qui exercent loin des grands centres.
Les lignes qui précèdent ont dù leur arracher quelques soupirs. Eh! quoi donc? mais si tout ce qu'on nous raconte est vrai, nous sommes désarmés, impuissants, à peine oserons-nous piquer la peau amincie au devant d'un abcès mûr; d'intervention quelque peu importante, il ne saurait être question pour nous. Si les microbes menacent à tel point que les innombrables mesures qu'on nous dépeint sont réellement nécessaires, notre rôle est terminé! La lutte devient impossible; il ne nous reste plus, lorsque la santé de nos meilleurs clients l'exigera, qu'cà télégraphier aux grands maîtres de la capitale pour implorer leur aseptique intervention, et à nous laver les mains dès leur arrivée, voire même après leur départ!
C'est pour avoir prévu ces objections, parce que je vous connais de longue date, que je sais votre dévouement, votre attachement au malade et tous les efforts
A MES CONFRÈRES DE LA CAMPAGNE
quo vous faites sans récompense dans la voie du devoir ingrat, que je ne pouvais clore cette causerie chirurgicale sans dissiper les impressions décourageantes qui pourraient se dégager pour vous de ce que vous venez de lire. Au village, à la campagne, les conditions dans lesquelles vous évoluez sont si différentes de celles que nous rencontrons dans les villes, qu'il faudrait, pour bien faire, écrire un livre tout entier à votre intention.
Mais vous saurez bien, habitués comme vous l'êtes cl vous tirer des situations les plus difficiles, lire entre les lignes, et extraire des pages précédentes ce qui peut vous convenir. La légende, la tradition, et, mieux encore, les observations prises par vos devanciers, vous ont transmis une certaine confiance dans la pureté de l'air de vos campagnes. Tout vous a dit et prouvé que, chez vous, les blessures guérissaient ordinairement bien, à condition toutefois que leur marche vers la réparation ne soit pas entravée par des traitements inavouables.
Vous ne connaissez pas l'encombrement si funeste aux opérés; et vos pères, alors qu'on perdait 90 0/0 d'amputés de cuisse dans les hôpitaux, les guérissaient bien souvent.
Vous êtes donc privilégiés sous plus d'un rapport; mais ce doit être pour vous un encouragement, non un oreiller de paresse.
L'antisepsie, pour moins nécessaire qu'elle soit à la campagne, est cependant indispensable; la négliger serait vous exposer h bien des déboires.
Mais il est avec le ciel des accommodements ; et vous n'avez que faire, évidemment, de toute la mise en scène des grandes cliniques.
Quelques précautions simples, pratiques, accompao-nèes d'un arsenal instrumental bien choisi, vous mettront en mesure de faire beaucoup avec peu !
La désinfection des instruments à la maison est chose facile, à la portée de tous; avec du soin et de la patience, on arrive, même sans étuve, nous l'avons vu, à une propreté très convenable.
Munissez-vous pour le transport des instruments d'une de ces boîtes de métal composées de deux plateaux creux qui se servent réciproquement de couvercle, et qu'on trouve aujourd'hui chez tous les fabricants. Une plaque d'ouate placée sur les instruments et les débordant de toutes parts, assurera sa fermeture hermétique et protégera son contenu.
Arrivés a destination, vous nettoierez le malade suivant toutes les règles : la chose n'est guère plus difficile à la campagne qu'ailleurs. Puis vous vous ferez donner deux cuvettes ou grands plats, et deux assiettes creuses.
Dans l'une des cuvettes vous placerez des tampons de gaze hydrophile, dans l'autre une solution sublimée au 1/2000.
Dans une assiette, vous disposerez vos. ligatures de catgut et la bobine de verre sur laquelle la soie à suture est enroulée.
Vous ne déroulerez celle-ci qu'au moment de faire les • sutures, c'est-à-dire à la fin de l'opération, pour ne pas risquer d'embrouiller catgut et soie. — Le tout baignera dans une solution phéniquée à 3 0/0 ou de sublimé à 1/000.
Dans la seconde assiette, placez les instruments délicats : aiguilles, bistouris, etc.
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N'ous laisserez dans les couvercles de la boîte les autres instruments, en mettant de préférence toutes les pinces ensemble.
De l'opération elle-même je n'ai pas grand'cbose à vous dire : soignez rbémostase et le drainage; la bande d'Esmarcb vous tiendra souvent lieu d'un aide précieux, et reléguez à l'arrière-plan le fantôme hémorragie, qu'on a si complaisamment agité devant vos yeux durant vos études.
Cette tendance des maîtres en anatomie, de revenir k tout propos sur des anomalies rares et souvent peu intéressantes, fait en somme plus de mal que de bien. S'il était possible de compter le nombre d'individus morts de hernie étranglée, par exemple, faute d'avoir été opérés, ils regretteraient, ces maîtres diserts, de s'être si complaisamment étendus sur la trop célèbre anastomose de l'épigastrique et de l'obturatrice.
Que de bistouris n'ont-ils pas fait trembler, qui auraient été plus vaillants sans la connaissance de cette colle examen I Ne vous en souvenez donc que comme d'un cauchemar d'écolier, et n'hésitez pasà opérer séance tenante les hernies que vous ne pouvez réduire autrement. La seule chose importante au moment du débridement, c'est d'appuyer avec le bistouri et non de scier. De la sorte, si même votre tranchant porte sur une artère malencontreuse placée devant lui, il la repoussera sans la couper, tandis que l'agent d'étranglement, beaucoup plus dur, sera entamé avec la plus grande facilité.
A la suite de vos amputations, n'oubliez pas le pansement de Guérin, appliqué par-dessus quelque topique recommandable, tel que la poudre antiseptique de
ANTISKPSIK ET ASEPSIE CHIRURGICALES
(lhampionnièrc ou la gaze iodoformce; le malade reposera Iranquille, et vous aussi.
Vos visiUîspourronL ôlre rares ; et, lorsque vous ouvi'ircz le pansement au bout de cinq à six jours, pour enlever drains et sutures, vous trouverez le plus souvent un moignon en bel état, très capable de guérir sous un seul pansement.
Appelés très tard auprès de blessés ou de malheureux ayant subi les derniers outrages du pansement sale, vous avez souvent à lutter contre des suppurations diffuses, des phlegmons étendus.
Là encore la crainte de l'hémorragie ne doit pas vous arrêter; ouvrez largement, irriguez de même; n'ayez pas toujours présentes à l'esprit ces célèbres arcades profondes ou superficielles. La peau de la main une fois incisée, débridez avec un instrument mousse : le dilatateur de Tripier est parfait; il écarte les tissus, et permet de placer le plus simplement du monde un drain à travers les régions réputées dangereuses.
Pour les fractures compliquées, si vous n'avez pas de plâtre sous la main, vous vous trouverez bien encore d'une application iodoformée recouverte d'un fort pansement ouaté, soutenu par quelques attelles. Mais procédez à une désinfection soignée des moindres recoins du foyer de fi-acture.
N'oubliez pas tout ce que la terre de route ou de jardin recèle d'organismes particulièrement virulents, et n'hésitez pas à faire au moyen des écarteurs, ou même du bistouri, une place suffisante pour permettre à un courant de solution antiseptique de balayer jusqu'aux moindres parcelles de ces dangereux corps étrangers.
Je me souviens d'avoir été appelé auprès d'un
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homme atteint trune fracture exposée de la jambe : les os, après avoir percé la peau, avaient touché la terre; mais, chose plus grave, un rebouteur appelé avait r(Mliiit la fracture, sans débarrasser les fragmenls de la terre qui b^s recouvrait; mieux encore, il avait étalé avec soin sur ces mômes extrémités osseuses une pommade rouge;itr(\ destinée sans doute à hâter la formation du cal.
Le membre réduit était, lorsque j'arrivai, assez convenablement maintenu dans un appareil à attelles.
Mis au courant de ce qui venait de se passer, par une personne intelligente et peu confiante en la puissance des onguents à propriétés solidifiantes, je n'hésitai pas à endormir le blessé et à reproduire la fracture; je trouvai non seulement les os enduits de la fameuse pommade, mais encore du sable, du gravier en plein foyer de fracture.
Le nettoyage fut long, minutieux et difficile, mais le malade échappa à tous les accidents qui le menaçaient, et marche très bien aujourd'hui.
Cette observation est destinée à montrer jusqu'où doit aller le souci de la désinfection en pareil cas. Elle est faite pour encourager le chirurgien dans la voie de la conservation, alors même que les circonstances les plus défavorables paraîtraient s'être donné rendezvous pour amener une catastrophe.
Dans nombre de cas, l'important est de soustraire la plaie aux investigations de paysans inquiets et curieux, surtout aux redoutables baumes des commères et des mèges.
Dans la pratique des accouchements, ne laissez pas faire d'injections, même par des sages-femmes; tenez-
ANTISEPSIR ET ASEPSIE CHIRURGICALES
VOUS pour satisfaits si vous avez pu leur apprendre à se laver les mains, h changer les draps souillés, et à passer une ou deux fois par jour sur la vulve un tampon d'ouate trempé dans le sublimé à ] 0/00.
Ce lavage sommaire est agréable, utile et le plus souvent suffisant. Un bon paquet d'ouate antiseptique devant la vulve complétera les soins exigibles.
Si des températures élevées vous font prévoir une infection, n'hésitez pas à pratiquer le lavage intra-utérin avec un bon instrument.
Les sondes à double courant sont mauvaises : il faut que le retour des liquides soit absolument assuré; ce n'est qu'à cette condition que les intoxications qu'on signale trop souvent ne risquent guère de se produire.
Permettez-moi de vous signaler un instrument que j'ai fait construire, il y a quelques années déjà, dans le but de bien remplir les indications que je viens de rap- 1er. Ce qui m'encourage à le faire, c'est que plusieurs d'entre vous qui l'ont adopté m'en disent souvent les mérites, ce qui, amour-propre d'auteur à part, est bien fait pour m'engager à vous le présenter.
Cet instrument, qu'on désigne sous le nom de dilatateur-irrigateur utérin, se compose de deux branches, longues de 29 centimètres environ, réunies par une articulation à pivot. En arrière de cette articulation, les branches s'inclinent légèrement pour se terminer par deux anneaux.
Une crémaillère, située à quelques centimètres de ceux-ci, permet que l'instrument reste ouvert lorsque la pression des doigts l'a amené au point voulu.
La branche droite, percée d'une large fenêtre près de son extrémité, représente un cathéter de moyen volume,
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s'ahriUulans la l)ranche gauche creusée en goiitlii'M'(^ pour la recevoir.
L'emploi de rinslrunieni, est fort simple.
Facile à introduire dans l'utérus, vu sa forme conique, on 1'}' pousse doucement; puis on écarte les branches; la crémaillère maintient cet écartement. Pendant que Topérateur soutient de la main gauche l'instrument, il lui est facile d'}^ ajuster Textrémité d'un tube de caoutchouc, qui descend d'un récipient placé à un ou deux mètres au-dessus du champ opératoire.
Le liquide pénètre facilement dans la matrice, et en ressort d'autant plus aisément que les branches ont été plus écartées.
On peut de la sorte, sans le moindre danger, faire de copieux lavages de la cavité utérine, en étant parfaitement assuré du retour complet du liquide laveur. Ici on n'a pas à craindre, comme avec les sondes à double courant, qu'un caillot vienne obstruer les voies de retour, puisque celles-ci sont représentées par le large écartement des branches.
Une chose encore à laquelle on ne saurait trop prendre garde, c'est la propreté des mains et des ongles des accouchées.
Il faut y tenir rigoureusement, car la femme qui vient d'accoucher, et dont les seins gorgés de lait sont douloureux, y porte forcément les mains si quelque démangeaison l'incommode, ce qui est fréquent. Un coup d'ongle est bientôt donné; et, de ce mamelon écorché par des doigts de propreté douteuse, partira volontiers quelque lymphangite, bientôt suivie du développement d'abcès profonds.
Que d'ennuis on peut éviter à tout le monde en son-
ANTISKPSIE ET ASEPSIE CHIRURGICALES
gonnL à ces dél.;iils minimes en apparence, en W'nWlô, très inipoi'Lanls!
M.iis je ui';irr(He, t'n reconnaissant luiilerois (|ne malgré tout, la pratique de la chirui'gie à la campagne est chose laborieuse, et nécessite de votre part de sérieuses qualités etdes connaissances étendues. Je serais heureux si la lecture des lignes qui précèdent pouvait vous rendre quelque service.
CONCLUSION
L'infection doit être combattue, non seulement au voisinage immédiat des malades, dans les hôpitaux, mais partout oii elle se rencontre et où il est possible de l'atteindre.
Avant peu d'années sans doute, comme on a demandé s le tout h l'égout », on demandera « le tout à l'étuve », ce qui vaudra infiniment mieux, soit dit en passant.
On incinérera enfin les morts, et on désinfectera réellement les vivants.
Le grand danger de la diffusion de la plupart des maladies réside dans le contact avec les déjections et les expectorations des malades, comme aussi avec les habits qu'ils ont portés et les objets de literie qu'ils ont souillés.
Les exemples de contagion directe, lorsqu'on les cherche attentivement, s'affirment chaque jour davantage. Le laboratoire, la clinique, et les progrès de l'hygiène publique, en fournissent des preuves multiples, et cependant on tarde terriblement à mettre en usage les moyens reconnus les meilleurs.
La diphtérie sévit dans une école : on ferme l'école à condition qu'un certain nombre d'enfants aient été
fi-.ippés. On lave los murs, les bancs, le plancher; puis, lorsqu'un cahnc relatif est conslaU' flans la violence de l'épidémie, c'est-à-dire lorsque plusieurs sont morts et que quelques autres ont guéri, on rouvre l'école. Les habits des victimes ont passé de leurs épaules sur celles des vivants ; et tout ce petit monde grouille de nouveau, insouciant, mais porteur de nombreux microbes. La salle s'infecte et l'épidémie recommence.
Six mois d'interruption et les plus minutieux lavages des murs et des bancs ne parviendraient pas à arrêter le fléau qui vient d'ailleurs, des vêtements surtout, dont on n'a pas assuré la stérilisation avant de les remettre en circulation.
Et ce qui est vrai pour la diphtérie, l'est pour la rougeole, la scarlatine et tant d'autres affections qu'on pourrait enrayer, si les saines notions de la désinfection étaient mises en pratique.
De grands progrès ont été faits, nous dira-t-on. Oui certes! Les hommes de science se dépensent jour et nuit pour prouver, par des séries d'expériences conduites avec la plus persistante rigueur, que le mal existe, qu'il se cantonne dans tel endroit, et que telles sont les armes qu'il faut fourbir pour le déloger.., et on attend, on tarde, on laisse faire.
Quelques machines transportables ont été essayées ; on a proclamé leur valeur, mais on s'en sert peu ou pas. La routine et l'insouciance leur barrent la route.
Quand on aura compris, dit et répété que c'est sur place qu'il convient surtout de désinfecter ce qui a touché le malade, on imposera à tout propriétaire l'obligation d'installer dans sa maison une étuve à la disposition de tous les locataires, sous la surveillance
CONCLUSION
d'un homino auquel on en aura appris le maniement. Lorsque lapolice, avertie parle médecin, par les voisins intéressés, ou par la famille elle-même, qu'une épidémie a fait son apparition dans une maison, elle enverra des hommes spéciaux surveiller rexécution de règlements appropriés, concernant le bon fonctionnementdel'étuve.
Et le public, qui flnira par comprendre que son véritable intérêt est Là, veillera lui-même à Texécution de ces ordres de salut commun.
Tant qu'il n'aura pas saisi l'utilité de ces mesures hygiéniques, il faudra se résoudre à les lui imposer.
L'homme qui vit en société n'est pas libre, bien qu'il le clame sur tous les tons; ou du moins sa liberté s'arrête \k où elle commence à compromettre celle des autres.
On vaccine de force, on enterre de force, on exhume de force; on arrivera, il faut l'espérer, à étuver et à crémer de force et... tout le monde y gagnera... sauf les médecins, mais qu'importe !
En somme, la chirurgie actuelle a bien mérité de l'humanité.
Longtemps reléguée au second plan, elle n'avait, pour la représenter, que des barbiers parfois adroits, mais toujours ignorants, et sa thérapeutique consistait en quelques moyens empiriques, fruits du hasard; nous l'avons vue sortir peu à peu de cette situation inférieure, pour s'élever au rang de science, rattrapant ainsi la médecine, qui la tenait d'ailleurs en médiocre estime.
Une fois entrée dans le rang comme science définitive et acceptée, elle commença à progresser; mais, nous l'avons constaté, elle était, il n'y a pas bien longtemps encore, fort pauvre en résultats présentables; aussi la révolu-
Lion produite par l'arrivée de l'antisepsie marque-t-elie de beaucoup le plus grand et le plus rapide progrès connu !
Il est même impossible que la chirurgie refasse jamais un saut pareil, tout au moins en ce qui concerne la conservation des malades ; l'arithmétique s'y oppose, car, alors qu'on perdait 80 0/0 d'amputés, on arriva bientôt à n'en perdre que 15 0/0 et moins encore; la différence est donc trop grande pour qu'on puisse, en aucun temps et par aucun moyen, remporter de nouveau semblable victoire.
Mais ce triomphe chirurgical eut une contre-partie regrettable; après avoir fait le siège d'une ville, il n'est pas très humain de la livrèr au pillage : c'est pourtant ce qui eut lieu !
Lorsque la chirurgie se sentit armée contre l'infection, elle fut prise d'un enthousiasme si exagéré, que l'étude de la médecine opératoire quitta pour ainsi dire l'amphithéâtre, pour se transporter dans les salles de malades.
On opéra à tort et à travers; ce furent de véritables hécatombes d'articulations; le ventre s'ouvrit pour satisfaire de puériles curiosités. Qui dira jamais combien la castration arbitraire supprima d'ovaires, et combien de matrices presque innocentes furent condamnées sans appel?
Chose plus grave, on opéra des malheureux, qu'une intervention aussi habile qu'antiseptique ne pouvait certainement pas avoir la prétention de sauver.
Bref, affolée par ses succès immédiats, la chirurgie perdit l'équilibre, et versa dans de coupables exagérations.
CONCLUSION
Lo bon sens clinique, qui nous l'ait peser le pour et le contre, et qui doit toujours plaider la cause du malade, sembla un instant disparu.
Et il ne fallut pas moins que des statistiques sérieusement faites, au bout de quelques années, pour remettre les cboses au point, en faisant toucher du doigt l'inanité de services soi-disant rendus.
On proscrivit alors certaines interventions trop hardies; on reconnut qu'il ne fallait pas les tenter avan tel âge, ou qu'il fallait y renoncer à partir de tel autre; et on prouva clairement que nombre de procédés opératoires, prématurément adoptés grâce à l'enthousiasme du moment, devaient retomber dans l'oubli.
Il est à espérer que la crise est passée, et que l'heure des derniers écarts a sonné.