LES EXAGÉRÉS DE L ANTISEPSIE
je Tai déjà signalé, au lieu de voir dans la méthode de Lister une vraie méthode, on la confondit avec un simple pansement.
On se crut listérien parce qu'on se brûlait les mains avec des solutions d'acide phénique extra-fortes ; et il ne déplaisait pas à certains de faire même parade de ce sacrifice inutile, en étalant à tout propos des mains imprésentables.
Non content d'avoir pris toutes les précautions prescrites comme devant précéder l'opération (et ce sont souvent les plus importantes), n'a-t-on pas singulièrement exagéré la désinfection au cours de l'opération? Ârrosantsans mesuredesolutionphéniquée les moindres plaies, n'est-on pas trop souvent arrivé à produire une véritable cautérisation de tissus, d'ailleurs parfaitement sains, qu'il suffisait de respecter?
C'est à la suite de cette orthodoxie poussée jusqu'à ses dernières limites, que l'on constatait des accidents parfois fort graves.
La peau eut surtout à souffrir de ces excès: des érythèmes étendus, érythèmes huileux, véritables brûlures, succédaient souvent à ces orgies phéniquées, et réclamaient, pour guérir, plus de temps que la plaie à l'occasion de laquelle ils avaient été si inutilement produits.
Les muscles aussi eurent à subir ces atteintes funestes : après une simple amputation de cuisse, on les voyait blanchir en se crispant sous la morsure phéniquée.
Un mot spécial fut même créé à l'usage de cette mauvaise cause : Jambonner les tissus devint décidément par trop à la mode.
On ne se déclarait satisfait que lorsque la surface de
section avait troqué son apparence saine et vivante contre celle d'un jambon d'York!
Au lieu de réserver ces débordements antiseptiques aux cas ofi il y a réellement quelque chose à désinfecter, on les étendait avec ti'op de complaisance à tous les cas, oubliant que Pasteur avait démontré l'absence de germes dans les liquides et tissus sains de l'organisme.
Je me souviens encore du temps où la cure radicale de l'hydroccle vint remplacer les ponctions, suivies ou non d'injections irritantes. On demanda à l'acide phénique ce qu'on attendait auparavant de ces dernières et l'on versa largd manu de la solution forte (5 0/0) dans la vaginale. On obtint l'effet voulu. Pratique excellente lorsqu'elle se borne à irriter les parties qu'on a un réel intérêt à surchauffer, mais déplorable lorsqu'elle dépasse ces limites.
Des flots du liquide modificateur coulant sur le scrotum malmenaient parfois celui-ci de telle manière que ce n'était plus de la douleur très supportable résultant de la séreuse enflammée que se plaignait le malade les jours suivants, mais bien de son tégument externe inutilement corrodé.
Il fallait alors, pendant de longs jours, prodiguer ses soins à un scrotum qui n'avait en rien mérité de semblables épreuves.
La résultante la plus claire de ces pratiques était une réaction beaucoup plus vive qu'elle n'eût été si l'on avait agi avec une sage prudence.
L'abus dont je parle, fâcheux déjà lorsqu'il s'adresse à la peau, aux muscles, devient déplorable lorsqu'il porte sur certains tissus.
La glande thyroïde, par exemple, ne supporte pas
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volontiers les agents chimiques dont on l'abreuve trop généreusement. Elle réagit facilement, gonfle et sécrète.
Elle crache pour ainsi dire le caustique qu'on lui impose, et au lieu d'une réunion parfaite et rapide, silencieuse pour ainsi dire, on voit se produire du gonflement, non seulement des bords de la plaie, mais encore des tissus profonds. La région s'empâte; par les drains s'écoule une sanie roussàtre, inodore, plus ou moins abondante, entraînant parfois avec elle quelques flocons, produits de coagulation ou de mortification ; il peut même se faire qu'une véritable suppuration s'établisse et compromette pour quelques jours la guérison.
Avec ces procédés, il serait bien imprudent de négliger le drainage ou de le supprimer trop tôt; la rétention de ces produits de révolte conduirait rapidement au phlegmon, ou tout au moins à la désunion plus ou moins totale de la plaie.
Donc, que ceux qui sont encore tentés de forcer la dose antiseptique, surtout vis-à-vis de tissus comme ceux de la thyroïde, soignent leur drainage, et ne négligent rien pour assurer l'écoulement des produits auxquels leur thérapeutique à outrance aura donné naissance.
Certaines circonstances viennent parfois favoriser encore la production d'accidents du côté de la peau : une compression trop forte par un bandage, combiné avecl'action de l'acide phénique, amènera facilementune mortification. J'ai connu une infirmière qui ne pouvait appuyer son avant-bras sur le bord de la table d'opération lorsque celle-ci était mouillée de solution phéniquée, sans voir survenir une profonde escarre. Encore,
ANTISEPSIK KT ASEPSIE CÎHIIIURGICALES
si les accidents dus à l'acide phénique se bornaient à des lésions superficielles, on pourrait les lui pardonner en raison des bons services qu'il rend d'autre part; mais c'est qu'il est loin d'en être ainsi, et on n'en est plus à compter le nombre de morts survenues par l'intoxication phéniquce.
Il fut un temps où les vases contenant l'urine des malades étaient systématiquement placés sur la table de nuit, afin que le chirurgien pût, en faisant sa visite, constater l'aspect plus ou moins verdâtre du liquide.
Le nouvel agent colorant, acide phényl-sulfurique, offre par lui-même peu de danger; mais il indique au chirurgien que l'acide phénique a été absorbé en quantité déjà notable, et que son usage ultérieur mérite d'être surveillé.
Lorsque l'absorption est poussée trop loin, on voit survenir des accidents : nausées, vomissements, céphalalgie. Des sueurs visqueuses, de la gêne respiratoire, la faiblesse du pouls et l'abaissement de la température sont les précurseurs d'une syncope parfois fatale.
Le danger réside surtout dans le fait qu'on ne peut savoir au juste combien il reste encore d'acide phénique en voie d'être absorbé; aussi, faut-il se hâter d'arrêter dans la mesure du possible cette absorption, en enlevant le pansement, en lavant les plaies et surtout les cavités qui pourraient encore contenir le poison.
Dans l'espérance de favoriser la production de l'acide phényl-sulfurique, on a donné du sulfate de soude aux malades. L'acide sulfurique a également été proposé : tout cela sans bénéfice.
L'abus de l'acide phénique a été poussé si loin, qu'on
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a signalé des accidents parmi ses adorateurs, et que quelques-uns d'entre eux, paraît-il, ont soufï'ert d'albuminurie, attribuable peut-être à l'imprégnation phéniquée. On sait aussi, pour en avoir pâti, le danger d'intoxication qu'on fait courir aux malades en prescrivant des solutions phéniquées, même faibles, par la voie rectale.
Des morts par collapsus rapide ont été signalées.
L'exagération dans l'emploi des antiseptiques ne s'est point bornée à l'acide phénique : dès que le sublimé entra un peu profondément dans la pratique, on vit survenir des intoxications souvent fort sévères. Dernièrement encore, on publiait l'observation d'un chirurgien très connu, gravement atteint à la suite de l'usage journalier qu'il faisait du sublimé dans son service.
L'iodoforme, versé pour ainsi dire à la cuillère sur les plaies par certains enthousiastes, fit perdre la tête à des opérés qui avaient joui jusqu'alors de leur saine raison. Les uns guérirent, après quelques atteintes plus ou moins fortes de mélancolie; tandis que d'autres tombèrent dans une noire tristesse, et finirent par succomber en présentant un ensemble de symptômes vraiment lamentables.
Enfin, chose invraisemblable, on fit un tel abus du pansement au bismuth, qu'il en résulta des symptômes d'empoisonnement très inquiétants ou même mortels.
Tous ces accidents ne sont point regrettables seulement en ce sens qu'ils ont frappé des innocents, mais aussi et surtout par le fait du discrédit qu'ils ont répandu sur la chirurgie antiseptique, et des armes qu'ils ont fournies à ses adversaires.
Que répondre, en effet, à celui qui dirait : je préfère
ANTISKPSIK ET ASEPSIE CHIRURGICALES
perdi^e mes malades de septicémie que de les assassiner avec de l'iodoforme?
Heureusement que les temps dont nous parlons sont passés, et que la mania antiseplica a fini par se calmer.
Assagis par les revers, les chirurgiens mettent plus de réserve dans leur thérapeutique, et arrivent peu à peu à se passer, dans bien des cas, des redoutables poisons dont ils se servaient à tout propos il y a peu d'années encore.
Remarquons cependant, à la décharge du corps chirurgical dans son ensemble, que les accidents ont surtout été signalés dans la pratique de certains opérateurs, tandis qu'ils sont presque inconnus dans la statistique de leurs confrères.
Cela tend à prouver la vérité de ce que nous disions au début de ce chapitre, à savoir que certains esprits ne sont satisfaits qu'à la condition de dépasser la mesure! D'ailleurs, les insuccès ne condamnent pas la méthode elle-même, mais bien la manière dont elle est comprise et appliquée.
Pour clore ce chapitre, un mot encore sur les inconvénients d'un scrupule théorique excessif. On racontait dernièrement, dans un journal, qu'il est une clinique en Espagne où le chirurgien et ses aides opèrent dans une salle hermétiquement close par une cloison de verre, derrière laquelle se tiennent les élèves désireux de parfaire leur éducation chirurgicale. Il faut avouer que l'idée est assez originale, et que cette clinique vitrée doit ressembler étonnamment à un aquarium ou à la morgue de Paris.
Le jour viendra peut-être où les étudiants, jugés trop infectieux, seront invités à rester chez eux et à ne par-
LES EXAGÉRÉS DE l'aNTISEPSIE
ticiper à l'enseignement que par l'intermédiaire du téléphone !
A celte même époque, âge d'or de l'antisepsie, les opérateurs, le corps entièrement rasé et couvert d'un émail facile à désinfecter, les orifices naturels soigneusement obturés avec du coton stérilisé, respireront dans un masque de verre en communication directe avec des flacons laveurs placés dans la cour de l'hôpital !
Gardons-nous de ces écarts, faisons le nécessaire, mais ne discréditons pas la plus belle des conquêtes chirurgicales en la rendant irréalisable à force de complications.
l'antisepsie a l'armée
Un chapitre bien intéressant à ajoutera ceux qui précèdent, est celui qui traiterait la question de l'antisepsie dans les armées. Il ne manquerait pas, en tous cas, d'actualité, à une époque où les nations dites civilisées n'attendent que l'occasion d'essayer les unes sur les autres les redoutables engins qu'elles préparent depuis des années. Il importerait, en effet, de savoir si nous sommes aussi bien préparés à panser les soldats qu'à les écharper ; mais, malgré mon désir d'aborder un sujet aussi palpitant, je devrai, vu le cadre de cet ouvrage, me borner à en dire quelques mots.
Le progrès antiseptique ne pouvait rester l'apanage exclusif du civil, la chirurgie militaire devait à son tour en faire large profit.
Mais si, comme nous l'avons vu, les pratiques de la nouvelle méthode mirent de longs jours à pénétrer parmi nous, il était facile de prévoir que leur adoption dans les sphères administratives des armées, serait entourée de mille obstacles.
Avant de bouleverser l'ancien régime, il fallait que le nouveau offrît des garanties non seulement de supériorité, mais encore de stabilité exceptionnelles.
l'antisepsie a l'armée
Des bons résultats obtenus au civil devait-on conclure à ceux que fournirait la métbode transportée dans les régiments?
Grosse question pleine d'inconnu t
Les progrès fnrent lents.
Loin de moi la pensée d'accuser nos confrères de l'armée de rester sourds aux idées nouvelles; mais, enserrés comme ils le sont forcément dans un filet administratif à mailles parfois très étroites, ils ne pouvaient manquer de se heurter à des résistances de diverses natures.
On ne transforme pas du jour au lendemain une ori?anisation basée sur des considérations de tout ordre; on ne remplace pas à la légère un matériel combiné de longue date, catalogué, adapté aux nombreuses exigences de la vie des camps, et représentant, en définitive, un capital considérable de travail et d'économie.
Les gouvernements ont chargé de nombreuses commissions d'étudier la question; et de volumineux rapports se sont entassés, cela va sans dire, dans les cartons administratifs. Puis, à cette période de contrôle, a succédé celle d'application. Il a fallu chercher les voies et moyens les plus propres à acclimater l'antisepsie dans la troupe, les ambulances et les hôpitaux.
L'emballage du matériel de pansement, son groupement dans les caisses et les fourgons a été un vrai casse-tête chinois pour ceux qui en étaient chargés, car la place manque toujours en pareille occurence.
Les importants travaux de Reyer et von Bergmann sur la guerre turco-russe nous ont appris toute l'importance du premier pansement, et de la non intervention opératoire sur le champ de bataille.
Ils ont démontré par des statistiques saisissantes tout le désavantage qu'éprouve le blessé à subir des sondages de ses plaies, ou des tentatives d'extraction de projectiles sur la place du premier pansement. Et, en effet, le chirurgien ou ses aides qui perdent leur temps à faire ces opérations, le plus souvent incomplètes, sous le feu de l'ennemi, dans le premier endroit venu, derrière un buisson ou un épaulement de terrain, se trouvent dans des conditions si défavorables à toute intervention opératoire, qu'on ne comprend pas comment il peut leur venir à l'esprit de se laisser aller à ces inopportunes fantaisies.
La seule chose à faire dans ces endroits exposés, c'est d'appliquer un rapide pansement sur chaque plaie et d'expédier en toute hâte lesblessés à l'ambulance voisine.
Là encore, il y aura souvent bénéfice à ne rien déranger au pansement, on se bornera à le compléter ou à l'assujettir, et on évacuera sans cesse tous ceux qui sont transportables.
Nusbaum l'a dit il y a longtemps déjà : « Le sort d'un blessé dépend, ou peu s'en faut, du premier chirurgien qui le panse. » Rien n'est plus vrai; aussi, étant donnée l'impossibilité dans laquelle se trouve le chirurgien de première ligne, de se désinfecter à un pareil moment, on ne peut exiger de lui que de protéger les plaies jusqu'en des temps meilleurs, c'est-à-dire jusqu'au moment où le blessé trouvera loin du champ de bataille des installations convenables et des médecins ayant la tranquillité nécessaire pour l'opérer ou le panser à nouveau.
C'est en se rattachant à cette manière de voir qu'on a cherché s'il ne serait pas possible de munir chaque soldat d'un pansement sommaire, et de lui apprendre