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IV. A quelle époque devint-il le disciple de.Socrate

Au lieu de reproduire sur celte question des inductions vagues et contradictoires, nous en appellerons au seul témoignage irrécusable , le témoignage direct de l'histoire.

Antisthène est l'un des principaux personnages du Banquet de Xénophon qui , dans ce célèbre ouvrage , nous le présente comme un disciple de Socrate. A quelle époque eut donc lieu l'enlrelien dont Xénophon nous a conservé le souvenir?

Nous pourrions dire d'abord : il eut lieu plusieurs années avant la domination des Trente ; car, au jour du Banquet ,^Gharmide, Nicérate, Autolycus arrivaient à la vie, ils étaient encore dans l'adolescence , et la jeunesse', tandis que, au jour delà domination des Trente ^ ils furent appelés par la maturité de

1 JVtiè., V. 360.

2 Thucyd. , IV, 117. — 01. 89 , 1 ; le 14 Élaphébolion , c'est-à-dire les derniers jours de l'hiver au commencement de 423. — Athénée (V, p. 218), a déjà fait re. marquer que le séjour d'Hippias à Athènes ne peut être antérieur à cette trêve , xàç lvauor{aç Itti 'laapj^ou IXacpYiêoXiwvoç a7C0v$aç.

3 Sur Gharmide , voy. Conv, , c. 4 , p. 217, jGail. ; c. 8 , p. 255 ; sur Nicérate, c. 8 , p. 255 -, sur Autolycus (7rat8oç ^vtoç) , Conv, , init.

leur âge, par leurs opinions , leur influence et leur considération à jouer un rôFe parmi les tyrans ou parmi les victimes , et périrent violemment, les uns pour asservir, les autres pour affranchir leur patrie'/

Mais il est un moyen plus précis de déterminer la date du Banquet. Il a lieu aux grandes Panathénées, chez Caillas, qui fêle dans sa maison du Pirée la victoire remportée par Autolycus aux luttes du pancrace. • C'était, dit Athénée*, à l'époque ioù Aristion fut archonte; eh effet, sous cet archontat, Eupotlis fit représenter par Démostrate YAutolycus, dans lequel la c victoire d'Autolycus était tournée en dérision.» Ainsi, une pièce d'Eupolis, représentée' à la 4« année de la8*9« olympiade 3, avait pour sujet cette même victoire que fêtent Callias et ses convives. Mais s'en suit-il, comme le pense Athénée , comme on le répète d'après lui, que les grandes Panathénées , la victoire d'Autolycus , le Banquet de Callias aient eu lieu sous l'archonlat même d'Arislion, à la 4« année de la 89* olympiade? Il y a là une erreur qu'il importe de relever.

Les grandes Panathénées se célébraient après quatre années révolues, à la 3« année de l'olympiade, le 28 hécatombéon , c'est-à-dire au premier mois de l'année athénienne réformée par Méton *. Instituées à la 3» année de la 53« olympiade et célébrées

^ Channide était devenu l'un des dix tyrans du Pirée , et mourut aux premières tentatives de Trasybule (Xenoph., BelL, II, c 4, §19). Nicérate, que sa fortune et sa réputation mettaient au premier rang parmi les Athéniens , péril victime des Trente , regretté et pleuré par tous ses concitoyens (Diod. Sic, , XIV, c. 5. — Lysias, Contra Polyen., p. 602. — Xenoph., HelL, II, 3, 39). Enfin , les Trente firent mourir Âuiolycus , pour complaire à Gallybius , à qui U avait osé résister (Plut., Vit. Lys. — Diod. Sic. , XIV, 5).

'-' Lib., V, § 67, p. 216 : lati 8'oSto; ô xaipoç, xa6' 8v 'Apiortiwv ap^^wv 7)v lirl Toorou yàp EuttoXiç tov Auto'Xuxov SiSdtÇaç Sià A7)(xo<rTpdToû ^XeuaÇei t^jV vixtjv tou Auto^uxou.

3 L'archontat d'Âristion commença le !«' hécatombéon (14 Juillet 421) avec la 4« année de l'Olympiade. — Voy. Dodv^ell, Corsini, Clinton.

'» Scaliger, De emend. temp.^ éd. 1629, p. 3, 51, 53, 408. - Meursius,

Panath.^ passim. — Dodwell, Ann. Thuc, ol. 89, 4. — Corsini, Fast. a«.,

2« vol. , p. 259 : Panathenœa vero majora pentaeterica fuerunt et nonnisi

ertiis olympiadum ipsarum annis agebantur. Ib., p. 359, vol. 3, p. 92. —

régulièrement de quatre ans en quatre ans à partir .de cette époque , elles tombèrent , non pas sous Aristion qui fut archonte à la ¥ année de l'olympiade , mais sous son prédécesseur Alcée * . La victoire d'Autolycus doit donc être 4*apportée au 28 hécatombéon de la 3® année de la 89*" olympiade. Eupolis mit quelques mois à composer sa pièce et à en préparer la représentation qui n'eut lieu que sous Tarchontai suivant.

Dès lors il faut admettre qu'en 422 av. J. G., Antistbène était, déjà le disciple deSocrate.

On objectera peut-être qu'en composant le Banquet Xénophon n'a pas songé à décrire une scène réelle, à reproduire fidèlement ses propres souvenirs ou ceux de ses amis, qu'il a foii une œuvre d'imagination sans s'astreindre à la vérité historique , et qu'il a bien pu , comme Platon , se permettre un anachronisme nécessaire et d'ailleurs sans importance.

< Il me semble, dit Xénophon au début du Banquet^ quenon- • seulement les actions sérieuses des hommes vertueux , aiais fleurs amusements mêmes sont dignes de mémoire; aussi c ferai-je connaître l'entretien dont j'ai été témoin : oTç hï napa- « Y^voK-e^oç Tauta yiYvcoaxw 8r,Xw(iQti pouXofjiai. » Non , de telles paroles ne sont pas un vain artifice auquel il eut recours pour jeter plus d'intérêt sur sa composition ; elles rappellent l'immortel ouvrage où il a reproduit avec une scrupuleuse fidélité les entretiens de son maître. Le Banquet décrit une scène réelle, conserve le souvenir d'une conversation qui avait frappé l'esprit de Xéoophoti : il est un premier chapitre des Mémorables,

En supposant même que le Banquet soit une pure fiction, jamais Tauteur des Mémorables ^ l'exact historien de la Grèce, n'aurait, dans un ouvrage qui commence par de telles paroles, mis les vraisemblances, les faits même contre lui. Les plus sévères critiques ont remarqué qu'il ne se permet aucun anachronisme, et, s'il faut n'user qu'avec réserve des inductions

Clinton, Fast, kell., Krueg., p. 324. — *Bœckh, Staat. des ÀtKen., 2«vol., p. 165, 167, 3C6, 316.

' S'il faut ajouter une preuve plus directe , elles eurent lieu sous l'archontat de Glaucippe (olymp., 92, 3), qui fui le 12^ après celui d' Alcée. — Lysias, àîToXoYia SoupoSo)(iaç. Orat,, 20. — Meursius, Panath. — Corsini.

cbrooologiqaes tirées des ouvragées de Platon, tout nous autorise au contraire à prendre comme légitimes celles que fournit Xénophon.

Ântisthène était donc le disciple de Socrate lors des grandes Panathénées, le 28 hécatombéon, ol. 89, 3 (23 août 422), et il (aut admettre qu il était attaché à son maître depuis une année environ, c'est-à-dire depuis Tété de 423. Il n'a donc pas été le disciple de Gorgias pendant plus de quatre années et il quitta définitivement les Sophistes six mois envir(m après la trêve qui avait amené à Athènes Prodicus et Hippias.

Il fut le disciple de Socrate pendant vingt-quatre ans, c'està-dire depuis Tété de 423 jusqu'au moment où il le vit boire la cigué, aux premiers jours de juin 399 (à la fin du mois thargélion, ol. 95, i)^

n vivait encore au temps de la bataille de Leuctres , c*est-àdire en 371 av. J. C. ; car Pluiarque nous a conservé un mot de lui sur l'orgueil que la victoire avait inspiré aux Thébains. c Ils ressemblent , disait-il , à de petits enfants tout fiers d'avoir battu leur maître*. > 11 y a plus : Diodore de Sicile , en énumérant les hommes remarquables qui vivaient sous l'archoniat de Céphisodore, à la 3« année de la 103« olympiade (366, 365 av. J. C.)» nomme parmi eux Antisthène'.

D'autre part nous lisons dans le recueil d'Eudocia Macrembolitissa qu'il mourut septuagénaire *. Il n'atteignit pas la l'*

1 Sur cette date voy. Gorsini {Fatt. att. , 2« vol., p. 45, 320; 3« vol. p. 280), Clinton {Fatt, helL), qui s'appuient sur l'autorité des marbres d'Arundel (ep. 67), de Diodore de Sicile (XIV, c. 35 et 37), d'Aristide (vol. 2 , p. 286), de Diogène de Laërte (II, 44, 55), etc.

^Vit Lycurg , c. 30. àito tyjç èv AêuxTpoiç fxax^l? ôpSv Toliç BrjSaîouç fii^s 9povouvTaç , oO$sv auToliç ï^y\ $iaçépeiv 7:at$ap((ov lirt tÇ ou^xo^at Tov 'KOLiBa^t»r(h>t yaupicidVTcdv. Cette bataille eut lieu sous Tarchontat de PhrasicUde, ol. 102, 2. Voir Clinton.

3 XV, 76. ôirïjpSav xaxk toutouç Toi^ç XP^^^^ ^vSpcç xaxk inti$c(av

4 Ettdocia, p. 56 des Àneed, grœe. de Villoison, ixùiixy^n $1 'A6i{yY)9iv

178 NOTE m.

année de la 104^ olympiade, car il aurait eu alors quatre-vingts ans , et Ton doit rapporter sa mort à la 4^ année de la 103^ olympiade (archontat de Chion).

Il a donc vécu de Tannée 444 av. J.' C. jusqu'à l'année 365, et il est mort âgé de soixante-dix-neuf ans. Ainsi se trouvent conciliés tous les témoignages relatifs à Tépoque et à la durée de la vie d'Ânlislhène. Chacun d'eux, considéré à part , ne conduirait peut-élré qu'à des résultats incertains; mais il fout reconnaître que, lorsqu'on les prend dans leur ensemble pour les rapprocher les uns des autres , leur parfait accord leur donne une grande valeur.

NOTE IIÏ.

Platon a-t-îZ, dans le Philèbe et dans la République, fait aUusion aux idées d'Antisthène sur la nature du plaisir ?

Platon , dans le Philèbe et dans h République \ nous apprend qu'un philosophe de son temps ^ regardait le plaisir comme la privation de la douleur ^ ; sans adopter cette opinion , il se sert des arguments qu'elle lui fournit contre Philèbe et les autres partisans du plaisir.

Les critiques et les historiens de la philosophie voient dans ces passages du Philèbe et de la République une allusion à la doctrine d'Anlisthène ; ils reconnaissent en lui cet ennemi de Philèbe, comme dit Platon , cet homme qu'il faut écouter comme une espèce de devin, qui, au lipu de suivre méthodiquement les règles de son art, obéit au dépit d'un naturel généreux, et, plein d'aversion pour le plaisir, ne peut en parler sans mauvaise humeur \

ipSou,Y)xovTOUT7)ç ^fî^^oike^oç . Pour concilier ce texte avec les autres témoignages des anciens, je m'éloigne de la traduction vulgaire : Mortuus est Athenis annum LXX agens , et je donne au mot septuagénaire un sens plus large.

1 P/it'f., p. 43, sqq. , p. 51, a, p. 54, e, trad. de M. Cousin, vol. 2, p. 394, 418, 425. — Resp., p. 583, a, sqq.; trad. vol. 10, p. 211 suiv.

2 Phil., 44, a. — Resp., 583, b.

3 Phil,, p. 51, a. XuTtwv eïvat TcauXav Tcàffaç Tàç :^Sovaç. — Ib., 44, b. Xu77Ôt)v airo^UY^;. — Jlefp., p. 584, b. ^ Phil,, p. 44.

NOTE m. 179

Je regrette de ne pouvoir me ranger à cette opinion qui de* puis longtemps m pour elle les plus graves autorités; mais, quand j'essaie de voir dans ces passages une allusion à Antistbène » plusieurs difficultés se présentent à mon esprit.

D'abord, si Àntisthèue a pensé que le plaisir n'est que la négation de la douleur, qu'il n'a aucune réalité, il est étonnant qu'aucun des auteurs anciens qui ont parlé de sa doctrine mo» raie ne nous ait fait connaître une opinion aussi importante; ils ont recueilli avec soin plusieurs belles paroles d'Ântisthène au sujet du plaisir, et , omettant la plus remarquable de toutes, ils auraient oublié de nous dire qu'il allait jusqu'à l'appeler une négation, un non-étre! Comment se ferait-il qu'une pareille idée

n'eût laissé aucune trace dans Thistoire de l'école Cynique ; que les Sophistes, qui ont écrit sous les noms de Diogène et de Cratès, eussent négligé une donnée dont ils pouvaient tirer un si heureux parti? Sans insister sur ce témoignage indirect que fournit le silence des auteurs anciens, arrivons à la discussion des textes de Platon.

Remarquons tout d'abord que, s'il s'agit d'Ântiisthène, Platon le traite ici bien plus favorablement que lorsqu'il faisait allusion à ses opinions sur la logique. Il est heureux de l'avoir pour allié dans sa lutte contre Philèbe * ; il lui témoigne une sorte de reconnaissance d'avoir si fortement pensé au sujet du plaisir^ ; il lui fait grand honneur d'uue si belle inspiration , d'une si heureuse divmation, vante en lui ce dépit d'un naturel généreux', et enfin, dans la République ^ l'appelle un sage ^. 11 est étonnant que Platon parle en termes si flatteurs d'un voOoç qui philosophait au Cynosarge et avait écrit contre lui le Sathon l Mais admettons encore qu'il oubliait volontiers les querelles relatives à la théorie des idées et ne pouvait résister à une certaine admiration pour la morale d'Ântisthène.

Reste à savoir si les passages du Philèbe et de la République peuvent être conciliés avec la docUrine du philosophe cynique.

D'abord cette opinion , telle que la présente Platon, suppose chez son auteur des habitudes dialectiques et une profondeur

1 PAi/., U, d. 3pAt/., U,c.

2 Phil , 54, e. ^ Resp,, p. 588, b. twv a0f£iv tk.

comme métaphysicien que rien ne nous permet d'attribuer à Ântisthène. ^ *

Ainsi, nous voyous l'ennemi dePhilèbe, partant de principes élevés, établir que ^ pour bien connaître la nature de quelque essence , ôiououv ei$ou; x^^iv cpufftv S par exemple de la dureté , il faut considérer ce qu'il y a de plus dur, au lieu de s'arrêter à ce qui ii'a qu'un certain degré de dureté ; qu'il faudra faire de même pour le plaisir. Mais Ântisthène a-t-il jamais rien dit , jamais rien pensé de pareil? a-t-il jamais discuté sur le plus et le moins , sur le petit et le grand , pour arriver à connaître les essences, siSvi? Il a rejeté la théorie des idées de Platon, il a nié les eÏSy) ; voilà ce que nous apprend l'histoire.

Le philosophe dont parle Platon est très-habile , très-profond dans la connaissance de la nature ', et c'est ainsi qu'il a été conduit à reconnaître que le plaisir n'est pas une réalité , ouaict^ mais un simple devenir, yeveœiç^. Se peut-il que Platon loue chez Antisthène la profonde connaissance de la nature ; que celui-ci ait jamais pénétré les secrets d'une métaphysique tout éléatique, et discuté sur l'être et le devenir ?

C'est surtout avec les opinions morales d'Antisthène qu'il importe de comparer la doctrine de l'ennemi de Philèbe.

Celui qui regarde la cessation^ la privation de la douleur comme un plaisir, considère la douleur elle-même comme un mal, et il reconnaît deux choses, comme dit Platon, la douleur qui est le mal, la cessation de la douleur qui est le bien ^. Mais

ï PhiL, 44, e.

2 Phil., 44, b. [jidEXa Sstvoiç XeYOfxévouç xà Trepl <puaiv, ol th TrapctTuav ^$ov&ç ou cpocortv etvai. •

3 Phil., 54, e. xtj) [i.y)vuaavTi x^ç ^Sovîjç icepi xo y^veaiv [i.èv, oùciav

ôè fxif)S* :?)vxivouv aùxyjç sivat, yj^pi>f ^X^i^ ^^tv. Platon dit (ib.) que ce philosophe veut se moqtier de ceux qui soutiennent que le plaisir est un bien et mettent leur bonheur dans le devenir , Iv xatç YevÉasaiy. 11 s'agit évidemment d'un dialecticien qui a été conduit à parler du plaisir, et a attaqué en passant ses partisans ; et non pas d'Antisthène dont toute la doctrine , toute la vie n'étaient qu'une lutte contre le plaisir.

* PhiL, 44, a. Xuinjv [xiv xaxov, xijv 8à dTcaXXaY^^jv twv Xuicmv «ùxb Touxo aYaôov 8v .

jamais Ântisthène a-t-il pu admettre une semblable opinion, lui qui identifiait la peine, tcovoç, avec le bien? Et comment auraitil dit qu'être exempt de souffrance est une chose agréable % qu'il n*est rien de plus agréable que de passer sa vie sans douleur', lui qui faisait profession de mépriser la douleur et voulait atteindre à la vertu et au vrai bien par l'exercice et la peine ?

Antisthène n'a pas dit que le plaisir est une privation^ une négation, qu'il n'est rien , iiBoAq oOx elvat ; il a identifié le plaisir avec le mal ; ce qui établit une opposition formelle entre lui et l'ennemi de Philèbe.

• S'il avait regardé le plaisir comme une privation , un non-étre, concevrait-on qu'il l'eût présenté comme un si redoutable danger, qu'il l'eût combattu avec tant de violence ? Si celte lutte contre le plaisir est le fond même de sa philosophie, c'est que le plaisir est à ses yeux un JNen réel et positif auquel il faut t)pposer tous nos efforts, toute l'énergie de la vertu.

En résumé, il n'est aucune raison d'attribuer à Ântisthène une opinion fort importante sur laquelle les anciens ont gardé le silence; il est difficile de croire que Platon ait parlé de lui en termes si flatteurs ; enfin , l'opinion exposée par Platon est en contradiction d'une part avec le caractère général de la philosophie d'Antisthène, d'autre part avec les opinions fondamentales de sa morale.

Mais , dira-t-on , quel est alors ce contemporain de Platon qui regardait le plaisir comme la privation de la douleur? A la rigueur, il suffit d'avoir montré que cette opinion ne peut être d'Antisthène, et je n'ai pas à rechercher à qui elle appartient.

Cependant , s'il fallait l'attribuer à quelqu'un, je me tournerais volontiers vers Euclide , et je crois que les paroles de Platon s'appliqueraient assez bien au philosophe de Mégare.

Euclide , inspiré tout à la fois par les Éléates et par Socrate, identifie le bien avec l'être et les regarde comme uns, perma-

1 Phil., 43 . d. ifil» t^ (at) XuTreîaOat.

^ Phil,^ 43, d. -SS^ioTôv TravTuiv éatlv àXumoç ^laieXelv tov ^Cov

âiravta.

182 NOTE m.

nents, immuables *. Quanta l'opposé du bien^ il le supprime et nie qu'il ait de la réalité * ; et , de même , il soutient que ce qui est changeant, mobile, divers, n'existe pas*^.

De tels principes, dirais-je, n'ont-ils pas comme conséquence naturelle la doctrine qu'expose Platon? Au point de vue moral, Euclide, fidèle à la pensée de Spcrate, devait regarder' le plaisir comme un mal , c'est-à-dir.e comme un non-étre ; au point de vue métaphysique, héritier des Éléates, il voyait dans le plaisir le changement, le devenir ^ c'est-à-dire encore le nonétre. C'est l'opinion exposée dans le Philèbe où le plaisir est appelé Y&vEorK;, oux oÙ(t{(x. Si Euclide se demande quel est ce nonétre et comment il se fait que les hommes s'y attachent , il répondra avec l'ennemi de Philèbe : Le plaisir est la privation de la douleur ; la douleur est aux yeux des hommes un si grand mal que la privation de la douleur leur parait un bien *, Alors, pour exprimer son opinion métaphysique, il dira que le plaisir n'est qu'une apparence, une ombre, un vain fantôme^, alors iX recommandera cette vie moyenne qui n'est ni le plaisir ni la peine, fxsffoç pCoç®, et, évitant ces deux états, ces deux mouvements ^, tiendra son âme dans une tranquillité également éloignée de l'un et de l'autre, iiOMiioL^. Certes, celte doctrine de l'ennemi de Philèbe est aussi opposée à la pensée d'Antisthène qu'elle est conforme à celle d'Euclide.

1 Cic, Acad. , II, 4Î. Id bonum solum esse quod esset unum et simile et idem semper.

2 Laërt., II, 106. ?v to àya^ODt.., xi 8' àvTixe((i.eva tw àyaÔc^ *vy)pfiî, (Ai^j elvai cpàffxtov.

3 Aristoclcs ap. Euseb., PrtBp, evang., XIV, 17.

^ Phil.^ p. 44, a. — 51, a. — Resp,^ 585, a. — Voy. ib. , 583, c, ce qu'il dit de la cessation de la maladie et de la tristesse. Cf. Phil. , p. 45, c.

5 Phil., p. 44, a. eTraywYOV Y0i^T6U|jLa. Resp., p. 583, b. laxiocYp^^^f^VY} Tiç ^SovTi. — Ib. 584, b. YOT^TÊta, cpavxaafjia.

6 jPAi7. , p. 43 , sqq. — Resp, , p. 583 , c.

7 Resp., p. 583, e, et 584, a. xb i^Bh .xal to XuTCYjpov xtvYiff(ç tiç

8 Resp., p. 583, c. [/.CTa^ù Touxotv d^cpolv Iv \t.i(j(j^ ^aruj^iav Tivà itepi Tauxa x^; 'l'^X^i^' — ^^•' P* ^^^» ®' ®^ ^^*» ^' — Phil., p. 55, a.

Si nous l'attribuons à ce dernier, nous comprenons dès lors que Platon , accordant à Euclide une profonde connaissance de la nature , donne cette doctrine sur le plaisir comme la conséquence d'une savante dialectique, comme une application d'une métaphysique tout éléatique ; nous comprenons qu'il loue le généreux dépit et note l'humeur un peu difficile du philosophe de M^re'; nous comprenons que, dans la République, il le nomme un sage et que, dans. le Philèbe^ il regarde comme un devin heureusement inspiré sur les vérités morales ce penseur habile dont les entretiens avaient autrefois développé en son esprit les germes de la théorie des idées. Autant les paroles de Platon sont étranges lorsqu'on cherche à les appliquer au philosophe cynique, autant elles sont naturelles lorsqu'il s'agit du remarquable dialecticien chez lequel s'était retiré Platon après la mort de son maître.

L'examen attentif des textes du Philèbe et de la République nous conduit donc à affirmer que Platon n'y a pas fait allusion à Ântisthène.

' Phil,, p. 44, c. 5ua)(^6peia (fiatta^ oux àyevvouç. — Ib. ôoaj^spàa- (ASTa. — Ib., d. - Ib., e. Sooj^cpaivouffiv aTTOxpfveaôai.

iELiAMUS , Var, hisL , II , It i«y. l. 6

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