CHAPITRE CINQUIÈME
Appréciation historique et philosophique de la doctrine
Les opinions d'Antisthène sont loin de former un système complet et régulier ; il a négligé la physique, resserré la logique dans des bornes étroites, méconnu les rapports qui unissent ces deux sciences à la morale ; et, sur certains points, il est difficile de concilier entre elles les différentes parties de sa doctrine. On peut dire qu'il a discuté des questions philosophiques et qu'il n'a pas une philosophie.
S'il n'a point approfondi les questions relatives à la nature et à Dieu , c'est qu'il était frappé surtout du mépris de Socrate pour les vaines hypothèses des physiciens et les témérités des Éléates. Il oublie que son maître rattachait sans cesse les choses humaines aux choses divines , comme à leur principe , et regardait les discussions relatives à l'ordre et à l'harmonie du monde, à la Providence de Dieu , comme une partie essentielle delà philosophie pratique; et, s'il affirme avec lui l'existence d'un Dieu spirituel , cette opinion , détachée du reste de sa doctrine , n'a aucune influence sur sa morale qui trouve dans l'homme seul son appui et son but.
On pourrait rapprocher de sa logique quelques opinions des philosophes de la même époque ; mais il n'est aucune doctrine qui, dans son ensemble, puisse lui être comparée *. Elle ne rappelle en rien les procédés
I Ainsi Cratyle pensait qu'il y a pour chaque chose un nom qui lui est
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suivis par Socrate qui, à l'aide de la dialectique et de rinduction , s'élevait à la définition et au général ; elle n'est pas moins opposée aux opinions des Sophistes.
Peut-^tre l'idée que ce qui n'est pas ne peut ni se penser ni s'exprimer est-elle chez Antisthène un souvenir des argumentations de Gorgias ; mais combien , sur les points les plus essentiels , est-il éloigné de ce Sophiste qui prétendait que rien n'existe , que , d'ailleurs, rien ne pourrait être connu, et qu'en tout cas rien ne saurait être exprimé ! Antisthène admet une vraie , une incontestable réalité, celle de l'objet perçu par les sens, et, pour chaque chose , une pensée et une expression propre lui correspondant si exactement que la contradiction et l'erreur deviennent impossibles. D'autres philosophes répondront aux Sophistes au nom de la métaphysique et avec 1^. secours de la dialectique; pour lui , il se contente de leur opposer l'évidence des faits, le témoignage du sens commun , le rapport direct et immédiat de l'esprit avec l'objet qu'il perçoit; il ne sort pas de ce cercle étroit où il s'est retranché et fortifié contre toutes les attaques des Sceptiques.
Prolagoras, au sein de l'être comme dans l'esprit luimême, admet la possibilité des contraires; il soutient que tout change sans cesse, que tout est également vrai et faux, et par là même que l'on ne peut ni définir, ni se tromper, ni contredire.
Antisthène, au contraire, pense que chaque être est lui-même , a une essence propre et déterminée ; il nie la possibilité des contradictions dans un même sujet;
propre et qu'on ne peut dire faux , car ce serait dire ce qui n'est pas (Plat. , Cratyl.^ p. 384, a. et 429, b. — Trad. de M. Cousin, t. XI, 1 et 125); mais sur les autres points ses idées diffèrent de celles d'AntisUiène.
s'il rejette la définition , c'est qu'il croit que ses éléments divers ne peuvent représenter la parfaite unité de l'essence ijidividuelle ; s'il nie l'erreur et la contradiction , c'est que , suivant lui , chaque chose ne peut êt(^ pensée que d'une seule manière, ne peut être représentée que par l'expression qui lui est propre.
Ainsi , pour l'un , la réalité se perd dans un changement incessant et la pensée dans une absolue indifférence ; pour l'autre , chaque chose a sa nature propre et demeure identique à elle-même, et l'esprit humain, qui la conçoit telle qu'elle est, est en possession de la vérité.
Pour bien marquer cette opposition , Antisthène accepte les expressions mêmes de Protagoras et donne un sens nouveau à ces formules consacrées : « Qn ne peut contredire , on ne peut se tromper, on ne peut définir.» Sans doute, dans ce défi jeté aux Sophistes, il faut reconnaître une singulièi^e recherche, quelque chose de bizarre et de sophistique ; mais , si l'on va au fond , sa logique ne rappelle ses premiers maîtres que par la ferme résolution de les combattre et le parti pris de s'opposer à eux sur tous les points.
Rappelons-nous d'ailleurs qu'Aristote et les autres auteurs qui nous ont fait connaître les opinions d' Antisthène , ne disent pas qu'elles aient été acceptées par lui et empruntées à quelque système antérieur; mais les lui attribuent en propre et lui adressent leurs critiques en le prenant comme seul responsable. Il faut donc reconnaître qu'il avait été conduit à sa logique par un effort personnel de son esprit, et qu'il serait injuste de contester à cette partie de sa philosophie le mérite de l'originalité.
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La logique d'Antisthène fut acceptée et présentée plus tard par un disciple de Diogène, Stilpon de Mégare. Après Euclide, l'école de Mégare se divise en deux branches ; tandis que Eubulide et ses disciples oublient les choses de la vie et se perdent dans les subtilités dialecliques, Stilpon enseigne et pratique la morale d'Antisthéne et accepte aussi sa logique ; il entend comme lui l'identité de l'essence et l'immutabilité du vrai, il pense que les choses dont les noms sont autres sont également autres entre elles , et que les choses qui sont autres entre elles sont séparées les unes des autres; il n'admet donc que des individus isolés, sans rapports entre eux, nie les etârj de Socrate et de Platon et se renferme dans le nominalisme ^
Ces mêmes opinions furent adoptées aussi par son disciple Ménédème d'Érétrie, qui, de ce principe que deux choses différentes ne sont pas les mêmes , conclut que le bien diffère de l'utile ; il rejette toutes les propositions négatives et, parmi les affirmatives, toutes celles qui ne sont pas simples, sous prétexte que toute autre proposition est un assemblage complexe de termes qui n'ont pas de rapport entre eux *.
Ainsi, la logique d' Antisthène , abandonnée par ses disciples, ne trouva de représentants que dans l'école de Mégare et celle d'Érétrie, et dut disparaître avec ces écoles qui ne tardèrent pas à tomber dans un discrédit complet.
Considérée en elle-même et au point de vue philosophique , cette logique ne manque pas de valeur. Ainsi
I Plut.. Adv., Col, §§ 22, 23. — Laërt., 11, 119.— Simplic, Ad Aritt, Phy». y f. 26. 8 Laërt. , 11, 134 , 135.
Antisthène a eu raison de soutenir que les contraires ne peuvent coexister dans un même sujet et. ne peuvent être affirmés simultanément par l'esprit; en reconnaissant ridentité comme caractère essentiel de l'être , en proclamant la rectitude naturelle de l'intelligence, il a cherché la certitude dans le rapport direct et immédiat de la pensée et de l'objet, et il a donné à la science une base inébranlable. Certes , c'est un honneur à l'ancien élève des Sophistes d'avoir soutenu et prouvé avec tant de force la légitimité d'un ordre important de nos connaissances, je veux dire de toutes les connaissances expérimentales. Malheureusement, l'insistance avec laquelle il développa cette opinion si vraie et en poursuivit les conséquences, l'entraîna au delà de la mesure et de la vérité même. Sans doute , cette intime union de l'esprit et de la réalité est une source de parfaite certitude , et l'on ne voit pas comment elle laisserait place à l'erreur. Mais ce n'est pas à dire, comme l'a cru Antisthène, qu'elle soit la seule origine de nos connaissances, que pour chaque chose il n'y ait qu'une idée , celle qu'elle produit directement et grave d'elle-même en l'esprit; que, d'autre part, chaque pensée corresponde à un objet dont elle est la représentation propre. Il fut conduit ainsi à nier d'une manière absolue l'erreur et la contradiction , et cette opinion , qui paraît d'abord un étrange paradoxe, est chez lui le résultat de la foi entière et de la confiance absolue avec laquelle il accepte toute idée déterminée dans l'esprit par la réalité même.
Il faut le blâmer de n'avoir pas reconnu le rôle et la légitimité de cette activité naturelle et réglée par la méthode , activité par laquelle l'esprit arrive aux connaissances générales et met en lumière les principes ration-
nels. Après s'être assuré une base solide, je veux dire ridée que l'objet individuel détermine en notre intelligence, Antisthène n'essaie pas d'élever l'édifice logique de la science. S'il avait comme Socrate recherché le général et admis la définition, il aurait pu constituer une* vaste philosophie expérimentale, telle que les Stoïciens l'essayèrent bientôt après. Peut-être pensait-il, qu'en accordant plus à l'activité de l'esprit, on provoquerait de nouveau et on autoriserait toutes les témérités, tous les excès des Physiciens, des Éléates et des Sophistes: mais n'était-ce pas, par une juste crainte d'erreur, réduire l'esprit à une insupportable stérilité , proscrire avec les hypothèses la science elle-même -, avec les faux systèmes les plus vraies et les plus nobles doctrines , celle de Socrate et celle de Platon? On peut louer la réserve et la prudence d' Antisthène , mais il faut reconnaître ce manque de pénétration philosophique accusé déjà par les meilleurs juges entre les anciens.
En supprimant les connaissances générales, il s'est renfermé dans une sorte de nominalisme. Dès lors l'examen du vrai sens des mots et la recherche de l'expression prenaient à ses yeux une importance extrême; on peut lui faire un mérite d'avoir présenté quelques vues assez justes sur ce sujet, de s'être appliqué aux études grammaticales et d'avoir contribué à les mettre en honneur. Mais l'intérêt qu'il peut y avoir à considérer ce. premier essai du nominalisme dans l'antiquité, l'originalité de la théorie d' Antisthène et les développements heureux auxquels elle peut l'avoir conduit, ne sauraient faire oublier combien un pareil système est éloigné de la vérité.
Cette logique d' Antisthène qui nie les connaissances
rationnelles et les idées générales , qui supprime toute définition, qui rejette la contradiction et Terreur, est donc essentiellement critique et négative: elle révèle en lui une disposition naturelle qui domine également dans sa physique et dans sa morale. Xénophon définit bien le génie du philosophe cynique, quand il dit qu'il est surtout habile à combattre et à réfuter, fidXa èleYxvvx6ç\ et, par une singulière rencontre . le nom même d'Antisthène exprime admirablement les deux traits caractéristiques de son esprit, la lutte et la force {avvl, ad-époç).
Arrivons maintenant à la morale d'Antisthène , et recherchons , au point de vue historique, quelle a été son origine et quelle a été son influence.
Antisthène n'est pas, comme Platon, comme Aristote, un de ces esprits qui portent dans la philosophie une profonde connaissance des systèmes antérieurs; il n'a pas étudié, comparé les opinions des autres , pour leur emprunter ce qu'elles ont de vrai; il a compris à sa manière les enseignements de Socrate et il a été lui-même. On pourrait sans doute trouver de curieuseg analogies entre sa morale et celle de Py thagore , celle de Démocrite: mais de tels rapprochements auraient quelque chose d'artificiel et de peu utile; car l'influence directe de Socrate a dominé et effacé toutes les autres: c'est dans sa doctrine qu'il faut chercher la source première de la morale d'Antisthène.
Rappelons- nous ce Socrate qui blâme les vaines spéculations et veut que toute science ait un but pratique et moral; ce Socrate qui tourne toutes ses pensées vers la vie active et définit la justice par ses ac-
* Conv. , c. 4. — Cf. ib. , c. 3 et 6.
tions ; ce Soçrate qui , par un continuel effort sur soimême, s'est endurci à toutes les fatigues, a dompté toutes ses passions , s'est rendu supérieur aux événements, voilà le maître qu'admire et qu'imite Antisthëne.
Mais cette vertu qu'enseigne Socrate est plus éclairée, elle est plus mesurée et plus humaine que celle des Cyniques.
C'est par l'esprit d'observation et d'analyse morale que Socrate a été surtout un grand réformateur: regardant l'étude de soi-même comnie le point de départ de toute science et de toute vertu, il passe sa vie à s'examiner et à interroger les autres ; grâce à cette parfaite connaissance de l'homme, il excelle à guider ses semblables dans la recherche du vrai , du beau et du bien. Il n'a pas créé une logique; mais il a trouvé une méthode qu'il enseigne par son exemple; et l'on reconnaît à son habile dialectique, à sa recherche des définitions et des vérités générales, le maître de Platon. Il a laissé de côté la science universelle de la nature , mais il a contemplé et admiré l'ordre et l'harmonie du monde , élevé sa pensée jusqu'à Dieu dont il a reconnu l'existence et les perfections; il trouve en Dieu même l'origine de la justice et de la vertu et se montre plein de foi en sa Providence.
On ne sent plus chez Antisthène cette inspiration divine , ce démon , ce génie de Socrate. Il blâme souvent pour le plaisir de blâmer et ses disciples sont animés de plus en plus par cet esprit critique et agressif; ils cher- "" chent moins à développer chez les autres l'amour du > bien , qu'à les intéresser et à les étonner par de vives ré- v parties , par de mordantes railleries. Antisthène parle peu de l'observation et de l'interrogation de soi-même ;
il regarde la réflexion comme une condition secondaire de la sagessjc; et ses successeurs prétendront arriver à la vertu sans le secours de l'intelligence. Sa morale semble s'être constituée d'elle-même; indépendante comme le sage, elle demeure isolée, sans rapport avec sa logique et sa physique; et Diogène va rejeter définitivement ces deux sciences qu'il regarde comme inutiles et même nuisibles. Socrate était allé jusqu'à identifier la sagesse avec la connaissance du bien , la vertu avec la science : l'école Cynique , après avoir mis la sagesse et la vertu dans l'action seule, finit par les confondre avec les pratiques extérieures et se perdre dans un ridicule formalisme.
Socrate enseignait à modérer les désirs , à maîtriser les passions; mais il n'a jamais pensé qu'il fallût les anéantir et détruire toute sensibilité. Ainsi il attache l'homme aux affections de famille, et, s'il préfère ne pas prendre part aux affaires publiques, s'il blâme les erreurs et les excès de la démocratie , il est plein de soumission et de respect pour les lois, plein d'amour et de dévouement pour sa patrie.
Ce qui caractérise l'école Cynique, c'est la guerre déclarée à la nature sensible. Antisthène ne laisse que l'amitié au cœur de l'homme; il ne respecte ni les sentiments de pudeur, ni les affections de la famille, ni l'amour de la patrie, ni la soumission aux lois; et, s'il a conservé encore quelque mesure, l'ardeur téméraire de ses successeurs n'en reconnaît aucune. Sous prétexte d'arriver à l'insensibilité et de témoigner de leur indépendance, ils bravent tout ce que les hommes vénèrent, et, pensant s'élever au-dessus du vulgaire, dépouillent tous les sentiments humains.
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Ainsi la philosophie de Socrate présente le germe de la morale des Cyniques; mais, plus intelligente et plus réfléchie, inspirée par la vraie science, elle a plus de dignité et de noblesse; toujours modérée, elle établit dans l'âme une parfaite subordination et une heureuse harmoille sous l'empire de la raison.
Pourquoi Antisthène s'est-il ainsi écarté de la doctrine de Socrate? C'est ce que l'on comprendra quand on se rendra compte des circonstances au milieu desquelles s'est constituée et développée sa philosophie.
Il cherchait à réagir contre les Sophistes, ses premiers maîtres, et contre Aristippe, son condisciple.
Les Sophistes présentaient la vertu comme facile ; elle était, disaientrils , une science, et cetle science ils l'enseignaient à prix d'argent. Antisthène place la sagesse dans la conduite, la vertu dans les actions et fait de l'exercice, du travail et de la peine la condition du bien. Plus les Sophistes ont abaissé l'homme, plus les Cyniques cherchent à ranimer ses forces morales , à relever son caractère et à rétablir sa dignité.
D'autre part, tandis que l'école de Cyrène confond le bien avec le plaisir, Antisthène l'identifie avec la vertu, et la vertu avec l'effort et la peine.
Ainsi deux philosophes rivaux, sortis de l'école Socratique, représentaient les deux conditions du bonheur parfait, d'un côté, le goût du bien-être, la satisfaction de toutes nos tendances, l'usage de tous les biens; de l'autre , le travail , la vertu, l'empire sur nous-mêmes , la parfaite indépendance. Il fallait, pour l'enseignement des âges suivants et pour les progrès de la philosophie , que ces deux grandes faces de la question du souverain
bien fussent fortement mises en lumière, par deux écoles que leur vive oppositioit rendrait également exagérées et exclusives. Si Antisthène n'avait été enti'aîné par cette lutte contre Aristippe , serait-il jamais allé jusqu'à dire que le plaisir est un mal , que la peine est le bien, que l'absolue indépendance est le but de l'ïlomme? La philosophie des Sophistes et celle des Cyrénaïques n'étaient que la plus haute expression de l'état des esprits et de l'état des mœurs; de là leur succès et leur malheureuse influence. Le peuple grec , au contact des nations qu'il avait vaincues ou que le commerce^mettait en rapport avec lui , avait vu s'altérer les coutumes et dégénérer les mœurs anciennes. Les richesses s'étaient accrues et avec elles le luxe, la mollesse, la corruption; en même temps que les lettres et les arts faisaient de rapides progrès , la simplicité , la mâle vertu des premiers âges avaient disparu. Le^moment était venu où devait s'élever une énergique protestation, et cette réaction était d'autant plus naturelle au sein d'Athènes que
certains esprits ne cessaient d'y rêver Sparte. Si Socrate , fortement attaché à sa patrie , n'a jamais donné l'exemple de ces sympathies peu réfléchies pour la rivale d'Athènes, sans doute, il n'en fut pas de même du philosophe duCynosarge. Son système moral présenta des rapports remarquables avec les institutions de Lycurgue et les coutumes de Sparte; et l'admiration qu'elles inspirèrent à Diogène, le conduisit à modifier profondément et à exagérer la doctrine de son maître.
Enfin , l'esprit de l'école Cynique tient à une cause plus directe et plus intime , à la condition sociale dans laquelle étaient placés ses représentants et à la nature particulière de leurs caractères.
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n ne faut pas oublier que cette école est fondée par un vod-oç, qu'elle se développe au Cynosarge et se recrute parmi les proscrits et les esclaves , sauf à faire plus tard quelques adeptes, quelques prosélytes dans des rangs plus élevés, à convertir et à fanatiser un Cratès. Du sein de ces classes méprisées et souffrantes s'élèvent ces belles pensées sur le travail qu'elles cherchent à réhabiliter, sur la vertu et 1^ vraie dignité, sur l'indépendance absolue et la parfaite liberté, sur l'égalité des hommes considérés tous comme membres d'une même cité.
Antisthène, Diogène, Cratèsse font remarquer par une grande énergie, par une étonnante austérité : leur philosophie, c'est leur conduite môme et je dirais la tension de leur âme. De là ce qu'il y a d'excessif dans cette morale qui , au lieu de prendre les hommes tels qu'ils sont et de songer à ce qu'ils peuvent , exige de tous les plus rares qualités et ne propose que luttes extraordinaires et remèdes violents.
Telle est, en résumé, la philosophie morale des Cy- ' niques; c'est une grande pensée socratique, recueillie et exagérée par des hommes pauvres et sévères qui l'opposent avec force à l'influence des Sophistes et des Cyrénaïques, et prétendent, par la violence de leurs critiques et le rigorisme de leurs principes, arrêter les progrès du luxe et la corruption des mœurs.
Si Diogène , Cratès et leurs successeurs firent rapidement tomber l'école Cynique dans un discrédit complet, la doctrine d' Antisthène eut cependant, par son influence sur les autres écoles , une action bien puissante
sur les destinées de la philosophie.
Tout d'abord , un disciple de Diogène , Stilpon , tente de régénérer l'école de Mégare , en acceptant et en tempérant les principes moraux des Cyniques , dont sa doctrine et sa vie rappellent Vavvdçxeva et Ydndd'ei.a. Oubliant les exagérations de son maître pour recueillir toutes ses nobles et généreuses idées , il montre ce que peut la philosophie cynique lorsqu'elle rencontre avec de grands caractères des esprits droits et cultivés.
Mais pourquoi s'arrêter à ces rapprochements secondaires? N'est-ce pas assez pour la gloire d'Antisthène d'avoir préparé le Stoïcisme qui n'est qu'un vaste et scientifique développement de sa morale ?
Zenon de Cittium est un disciple de Stilpon et de Cratès ; ce dernier l'a initié directement à la philosophie cynique et a eu sur son esprit la plus décisive influence. Aussi Zenon et ses successeurs parlent-ils d'Antisthène, de Diogène, de Cratès avec éloge, avec admiration, et regardent-ils la philosophie cynique comme un chemin abrégé pour arriver à la vertu, avvvofioç en açcrrjv odoç. Les anciens ont souvent marqué les rapports qui unissent ces deux écoles; ils ont toujours rattaché le Stoïcisme à la doctrine cynique comme à son principe et regardé Antisthène comme le premier auteur de ce grand mouvement philosophique*.
Zenon se sépare de Diogène et de Cratès en portant son esprit vers les sciences qu'ils ont méprisées; il s'élève au-dessus d'Antisthène en embrassant les questions philosophiques dans l'unité d'un vaste système.
Mais on ne saurait trop remarquer que l'idée générale qui domine toute sa philosophie et en lie entre elles les différentes parties , c'est l'idée même qui faisait le
1 Cic. , De Orat.y III, 17. — Laërt., Proœm., § 15. — VI, 14, 15, 19.
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fond de la morale des Cyniques , l'idée de la force qui s'exerce, de la cause qui lutte et se développe. Le principe général de la physique des Stoïciens est la tension de la force universelle partout répandue dans la matière; pour eux le critérium de la sensation , la source de la compréhension et de la science , c'est la tension de l'âme, et cette même tension est la condition indispensable de la vertu; suivant Cléanthe, elle est la vertu même.
Leur morale est, de même que celle des Cyniques, la morale de l'effort, et, en effet, ils considèrent aussi la vie comme la lutte de deux principes irréconciliables, la liberté et la passion , et réunissent toutes les forces de l'âme pour ce combat intérieur qui doit détruire avec les mauvais désirs les plus nobles et généreuses tendances.
La vertu , disent-ils , est le but unique de la vie ; elle est le souverain bien: mais ils ne se contentent pas de montrer avec Antisthène que le sage n'a plus rien à désirer, qu'il possède les vrais biens, les richesses de l'âme: ils vont jusqu'à dire qu'il réunittousles biens. D'autre part, regardant comme également mauvaises toutes les actions qui sont contraires au bien absolu, ils soutiennent que toutes les fautes sont égales. Enfin ils reconnaissent que cette orgueilleuse vertu est au-dessus des forces humaines. Diogène disait qu'il est difficile de trouver un homme vraiment digne de ce nom; les Stoïciens avouent que le sage n'a jamais existé et pensent qu'il n'existera jamais.
Cependant ils ont en général évité les excès des nouveaux Cyniques et imité la réserve et la modération d'Antisthène. Ainsi ils ne sont point allés jusqu'à ces rigueurs volontaires, jusqu'à ces privations imposées.
jusqu^à cette espèce d'ascétisme dont les Diogène et les Cratès ont donné l'exemple. Ils ont assez mal réglé les appétits de l'homme , mais ils ne l'ont pas autorisé à braver toute décence et à se faire une gloire de son impudeur.
Leur morale n'est pas une doctrine nouvelle et originale; tous les grands principes sur lesquels elle repose , toutes ses idées fécondes, toutes ses fières maximes, se trouvent déjà chez Àntisthène et chez Diogène. Mais ce qui fait la supériorité de la morale des Stoïciens sur celle de l'école Cynique, c'est qu'ils ont reconnu la nécessité de cultiver et d'éclairer l'intelligence pour bien régler la conduite, et regardé la réflexion et l'instruction comme indispensables pour arriver à la vertu et réaliser le bien. Aussi leur morale est-elle un ensemble systématique et rigoureux de principes nettement formulés et de conséquences habilement déduites ; ils la rattachent étroitementaux autres parties de leur philosophie, et l'exposent méthodiquement avec des définitions exactes et de nombreuses divisions qui marquent la précision des idées et une certaine profondeur dans l'analyse psychologique.
Du sein même de l'école de Zenon uiie protestation s'éleva en faveur de la doctrine plus simple et plus grossière de Diogène et de Cratès : Ariston de Chio s'éloigna du Portique et alla enseigner dans ce Gymnase qu' Antisthène avait rendu célèbre. Il rejeta toutes les sciences, même la logique et la physique , et après avoir réduit la philosophie à la morale, enleva à celle-ci le caractère scientifique que lui avait donné Zenon. .
Cette tentative d'Ariston n'eut pas de résultats durables ; c'est aux Stoïciens qu'il était réservé de repré-
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senter les grands principes développés avec originalité par Antisthène, accueillis avec tant d'ardeur par Diogène : ils eurent le mérite d'élever la doctrine Cynique à la hauteur d'une science et de la metttTe en harttiotiie avec l'état de la philosophie et les besoins des esprits : et, ainsi transformée par eux, elle se répandit comme une consolation et un soutien aux derniers jours du paganisme et de la civilisation ancienne. Si le fohdateur de l'école Cynique n'a pas eu sur les croyances et les destinées de l'humanité, une influence aussi générale et aussi définitive que celle de Platon , il faut reconnaître (Jue dans le monde grec et romain son action a été pldS immédiate et plus sensible.
Quelle est la valeur philosophique de la morale d'Antisthène ?
Elle ne se rattache pas, comme celle dé Socràté, à une doctrine religieuse et ne repose pas sur l'autorité supérieure de la raison éclairée par Dieu même. C'est dans l'homme, et en lui seul, qu'elle prétend trouver le principe et le but de notre activité. Aussi ne pourra-telle établir entre les diverses facultés de l'âme un juste équilibre et un concours harmonique. La prétention plus ou moins avouée de l'école Cynique, c'est de réaliser le bien sans le secours de l'intelligence , par la destruction de la sensibihté et par le seul effort de la volonté.
Mais qu'est-ce-que la morale sans la science? qu'estce que la sagesse sans la réflexion? prétendre que l'on est arrivé â la vertu et que l'on ne doit rien à Fintelligence, n'est-ce pas une éti*ange ignorance de soimême et une bizarre inconséquence? Nos actions
tiennent de la pensée même toute leur valeur; et cette activité dans laquelle les nouveaux Cyniques font consister la vertu, n'est qu'une activité irréfléchie et aveugle ; ils ont méprisé la raison cultivée de Socrate et admiré seulement sa force d'âme : et comme ils ont rejeté l'un des deux éléments essentiels de la perfection morale, rien ne dirige leurs efforts, rien ne tempère leur énergie , et leur vaine sagesse se perd dans l'extravagance de pratiques tout extérieures.
Ils ont fort bien montré le danger des passions , la nécessité de s'affranchir de leur servitude , l'utilité du travail et de la peine pour nous perfectionner et nous améliorer ; mais ils n'ont pas vu que la vraie morale doit développer notre nature tout entière en la réglant, et non pas en anéantir une partie, guider l'homme et non pas le mutiler. Ils ont engagé coàtre eux-mêmes une lutte inutile et ils se sont consumés en vains efforts pour arriver à cette sublime impassibilité, à cette idéale insensibilité.
Reste enfin la volonté dont le développement prédominant et exclusif est le fond même de la philosophie cynique. L'exercice de la volonté , c'est-à-dire l'effort et la tension, est, il est vrai, une des conditions indispensables de la vertu; mais ce n'est pas la seule : la volonté elle-même a besoin d'être éclairée par l'intelligence, d'être excitée et soutenue par toutes les nobles et généreuses tendances. Chercher en elle la règle de notre conduite, c'est s'égarer et supprimer en réalité toute loi morale ; en même temps que cette liberté , cette indépendance que vantent les Cyniques , affranchissent le sage des séductions du plaisir et de l'attachement aux biens extérieurs, elles lui apprennent à se regarder
comme seul juge du mérite de ses actions, à mépriser les coutumes , les institutions et les lois , à braver les plus respectables sentiments et les devoirs les plus sacrés.
Telle est la philosophie cynique , mélange étonnant de grandes vérités morales et d'exagérations malheureuses. Quand elle a considéré la vertu comme une insensibilité absolue et une parfaite indépendance , et cette vertu surhumaine comme le but unique de la vie, elle s'est perdue dans une tentative chimérique et impuissante. Aussi né trouvera-t-elle qu'un petit nombre d'adeptes; mais qui s'attacheront à elle avec cette passion , avec ce fanatisme qu'inspirera toujours une doctrine pour laquelle il faut beaucoup sacrifier et beaucoup souffrir.