‹ AntisthèneChapitre 3 sur 21 · IE · texte numérisé non relu

IE

l'un et l'autre libres et Athéniens. Fils d'une mère étrangère, Antisthène fusait partie, comme les enfants illégitimes et les affranchis , de la classe méprisée des

Ainsi placé par sanaissance dans les rangs inférieurs de la société et dans une condition voisine de celle des esclaves , il apprenait à mépriser les biens que le sort lui avait refusés j si les Athéniens se vantaient d'être nés du sol même : « Les sauterelles, disait-il , et les limaçons partagent avec vous cet honneur ^ » Lui rappelait-on qu'il n'était pas l'enfant de deux personnes libres : «Un lutteur invincible est-il fils de deux lutteurs^?» Et si on lui parlait de l'origine de sa mère : « La mère des Dieux , reprenait-il, est une Phrygienne. ^jd

Comme il s'était distingué par sa valeur dans un combat livré sous les murs de Tanagre * : « Pensez-vous , disait Socrate, qu'on puisse montrer tant de courage et de force d'âme, quand on est né de deux Athéniens^?»

guerre du Péloponèse il suffisait , pour être citoyen , d'être Athénien par son père ou par sa mère. Mais après la domination des Trente (Arch. d'Euclide, 403 av. J. C), le rhéteur Aristophon fit porter une loi , en vertu de laquelle l'enfant né d'une mère étrangère n'était plus^qu'un enfant illégitime : Noôov eîvoti Tov (JL*^ il àaTr)ç ygyovOTa (Demosth. , in Eubulid. — Athen., lib. Xlll. — Sam. Petit, Leg. AU., p. 138. — Meursius, Them. Àtt., p. 73, 92. — Corsini, 'Fast. Att., p. 276). Antisthène vit donc rétablir deux fois l'ancienne loi de Solon contre les voôoi*

1 Laërt., VI, 1. 2 ib., 4.

3 Senec. , De Const. Sap^, c. 18. — Laërt. , VI, 1. — Plut., De Exil., c. 8. — De ce mot sans doute est venue l'erreur de Plutarque (ih.), qui dit que la mère d' Antisthène était Phrygienne , et l'erreur de Clément d'Alexandrie {Slrom. , 1, § 66), qui fait naître Antisthène lui-même en Phrygie.

* Ce combat eut lieu l'an 426 av. J. C. — Voy. à la fin du vol. la note II, § 2.

^ Laërt., II, 31, ab 8'wou, IcpT), oGtwç ûcv ysvvaîov Ix Sooîv 'Aô/jvotiwv Yevsaôoii; — Socrate emploie les termes mêmes du décret de Périclès! Cf. ib., VI, 1.

C'est au milieu des vod-oi que se formait le caractère d'Antisthènê , que se préparait sa doctrine et sa destinée, qu'il apprenait à aimer l'obscurité , la pauvreté et le travail*.

Dans sa jeunesse il suivit les leçons des Sophistes ^ et surtout celles de Gorgias ^. A l'école de cet homme qui avait séduit les Athéniens et la Grèce entière par son éloquence brillante et recherchée, Antisthène forma le style qu'on admirait dans ses ouvrages, particulièrement dans le dialogue sur la Vérité et dans les Exhortations^. Il s'exerçait, à l'exemple de son maître^, à exposer avec un égal avantage le pour et le contre ; et aux jeux Isthmiques il devait faire l'éloge et la censure des Athéniens , des Thébains et des Lacédémoniens ; mais , à la vue d'un si nombreux concours de ces différentes villes , il renonça à son projet®. Opposer le blâme à la louange, yjé^aL xai inaivéaaiy se faire admirer tout d'abord, puis se surpasser soi-même, voilà bien le fait d'un Sophiste : mais la timidité du jeune homme l'emporte, et on sent en lui une honnêteté, une droiture naturelle que Gorgias n'a pu entièrement détruire, et que saura développer un maître meilleur.

1 Laëri. , VI, 11, ^ à^o^ia dyadov. — Ib., c. 2, 6 icovoç iyaOcv.

• Suidas, 'AvTi96<v7)ç 'A07,vaîoç âico j^iqtopcov (piX^ao^oç ^mèxpaxixéç. — Sur répoque à laqueUe Antisthène connut les Sophistes , voy. à la fin du vol. note II, S 3.

3 Laëri., VI, 1. xax* à^yhiç piv ^(xou« Topytou tou ^i^topoç, x. t. X.

*Uërt. VI, 1.

^ Telle était, suivant Cicéron, la manière de Gorgias : « Quod idem fecisse Gorgiam , quum singulanim rerum laudes vituperationesque conscripsisset ; quod judicaret hoc oratoris esse maxime proprium , rem augere posse laudando, vituperandoque rursus affligere. » BrutuM^ § 47.

( Rerinippus ap. Laërt. VI , 2.

Antisthène connut également Prodicus de Céos et Hippias d'Élis; il estimait leur talent, puisqu'il leur amenait des élèves : «Je sais, lui dit Socrate dans le Banquet de Xénophon, que c'est vous qui avez conduit Callias, que voici, chez le sage Prodicus, voyant que l'un était amoureux de la philosophie et que l'autre avait besoin d'argent; je sais que vous l'avez aussi conduit chez Hippias d'Élis qui lui a donné des leçons de mémoire artificielle ^»

Ainsi Antisthène, disciple de Gorgias, dévoué à Prodicus et à Hippias, formait son esprit dans le commerce de ces célèbres Sophistes. Mais avait-il à leur exemple donné des leçons de sophistique^? C'est ce qu'il est permis de révoquer en doute, car les témoignages sur ce sujet sont peu satisfaisants , et Antisthène était fort jeune encore quand il se sépara de Gorgias^.

1 Xenoph. Conv. IV, § 61-64.

2 Diogène de Laërte dit seulement (VI , 2) : TrapijvEi xoîç [/.aOrjTaîç ysvsffôai œÙtw Tupo; 2o3xpaTr)v ffU[ji{/.a6yjTaç, c'est-à-dire il conseillait aux disciples (sans doute à ceux qui suivaient les leçons de Gorgias, d'Hippias, de Prodicus) de devenir avec lui les élèves de Socrate. — Saint Jérôme est plus explicite {adv. Jovin . II , c. 14) : Antisthenes quum gloriosè docuisset rhetoricam, audissetque Socratem, dixisse fertur ad discipulos suos : abite et magistrum quœrite, ego enim jam reperi. — Jean de Salisbury a reproduit ces paroles (Policr., V, c. 17). — Mais saint Jérôme est peu digne de foi, lui qui a prétendu dans ce même passage qu'Antisthène , comme Cratès , vendit ses biens et distribua à ses concitoyens l'argent qu'il en retira. «Venditis' quœ habebat et publiée distributis, nihil sibi amplius quam palliolum servavit.» On retrouve la même erreur dans les lettres 66 et 71 (éd. Venet. 1766)* «Aurum deponere, incipientium est, non perfectorum : fecit hoc Thebanus Crates, fecit Antisthenes. »

3 En tout cas , s'il était établi qu'Antisthène a donné des leçons , qu'il a tenu une école, on ne pourrait en conclure qu'il ait passé au milieu des Sophistes un grand noiïibre d'années et soit parvenu à la maturité de l'âge avant de devenir le disciple de Socrate. Parmi ces hommes qui regardaient toute chose comme vraie ou fausse indifféremment, qui se faisaient un jeu

Bientôt il devait apprendre à mépriser ces exercices des rhéteurs, et critiquer cette école où il avait fait ses premiers essais*.

Il ne passa pas plus de quatre années au milieu des Sophistes, et, vers l'an 423*, devint le disciple de So- , ^ crate. Il s'attacha à lui avec admiration, avec amour; aux ténèbres d'autrefois succédait dans son esprit une vive lumière , les régions de la philosophie semblaient s'ouvrir devant lui et il y suivait son guide avec ce zèle , avec cette joie que donnent l'amour de la vérité et les progrès dans la vertu.

Àntisthène , au moment où il connut Socrate , demeurait au Pirée, et chaque jour, pour venir l'entendre, il parcourait les quarante stades qui le séparaient de la . ville ^. Une irrésistible séduction l'attirait auprès de son maître*. «J'estime, disait-il, plus que tous les autres biens, cette liberté et ce loisir qui me permettent à tout instant de voir et d'entendre ce qui mérite le plus d'être vu et d'être entendu, et de passer mes journées

de discuter le pour et le contre , il devait suffire d'argumenter avec quelque subtilité et de parler avec une ardeur juvénile pour être dispensé d'un long noviciat et compter bientôt parmi les maîtres.

■ Athen., V, p. 220, d. 6 â' Ap^eXaoç Pop^tou tou ^i^Topoç (xaTOtSpop.'^v wpi^gi).

^Sur répoque à laquelle Antisthène a connu Socrate, voy. à la fin du vol. note II, §4.

3Laërt., VI, 2.

^ « Pourquoi pensez-vous , dit Socrate dans les Mémorables de Xénophon

• (111. 11 , 17), qu'ApoUodore et Antisthène ne me quittent jamais? Pourquoi

• croyez-vous que Cébès et Simmias viennent de Thèbes pour me voir? Sa- « chez qu'il me faut employer les philtres , les enchantements et l'iynx. » Le secret de ces enchantements est dans l'affection de Socrate pour ses disciples, dans cette science de l'amour où il se vante d'avoir pénétré plus avant que tous les hommes d'autrefois et tous les hommes de son temps.

tout entières auprès de Socrate. Moi qui n'ai pas une obole, qui ne pourrais donner à Autolycus la terre nécessaire pour se frotter le corps avant la lutte, je puis , grâce à Socrate , me glorifier de mon opulence. Sans calculer, sans compter jamais avec moi, il m'a donné des biens infinis, il m'a donné ces richesses de l'âme que je me plais maintenant à partager avec mes amis^»

Comment Socrate ne se serait-il pas attaché à celui qui recherchait avec tant d'ardeur ses entretiens^ et dont la vive affection lui faisait dire plaisamment qu'il ne savait plus si l'amour de son disciple était dû à la Vénus terrestre ou à cette Vénus céleste qui unit les âmes et leur inspire l'amitié et la vertu ^. Il remarquait d'ailleurs en lui une grande habileté à rapprocher les hommes qui pouvaient être utiles les uns aux autres et louait ce mérite du bon appareilleur, cette nqùayiayda^ . Il vantait la force d'âme , le courage de ce vod-oq ^ ; alors même

' Xenoph. Conv. . c. 3 et 4

'''Xénophon {Mem. Il, c. 5) nous a conserve le souvenir d'un entretien entre Socrate et Antîsthène sur Tamitié, et si nous en croyons Élien (Var. kist. II, c. 11. ^ Cf. Laërt., II, 34), au temps de la domination des Trente, à ce moment où les hommes les plus distingués étaient mis à mort et les riches exposés aux plus grands dangers , Socrate disait à Antisthène : « Eh bien , auriez-vous quelque regret de n'être point en ce monde un personnage éminent, tel que nous voyons les rois dans les tragédies, les Atrée, les Thyeste , les Agamemnon , les Ëgysthe ? ils ont péri misérablement , et leurs horribles festins sont devenus des sujets de tragédie. »

^Xenoph. Conv,, c. 8, § 4. — Philost., Vit. ApolL, IV, 25. Traôwv Trpbç 'AttoXXwviov oTTsp cpaoi Tov 'AvTia6Évr)v Trpo; ty)v too 2-wxpaTouç <ro©iav

" N'est-ce pas Antisthène qui a mis Callias en rapport avec Prodicus et Hippias , qui a conduit un de ses amis d'Héraclce et Eschyle le Phliasien auprès de Socrate (Conu. 4, sub fin.), qui engageait les disciples des Sophistes à suivre les leçons de son nouveau maître?

â Laërt., 11,31 et Vl,l.

d'antisthène. 7

qu'il se plaignait de voir la vanité percer à travers les trous du manteau d'Antisthène*, il ne pouvait méconnaître en lui de rares et grandes qualités que son exemple avait développées. La mâle résignation, l'inébranlable fermeté, voilà ce qu'Antisthène avait le plus admiré chez son maître^ ; mais , moins modéré que lui, il se laissait entraîner par son zèle et arrivait à une orgueilleuse sévérité.

Il y avait vingtrquatre ans qu'Antisthène était devenu le disciple de Socrate , lorsqu'il le vit accuser et condamner^. Il resta avec son maître jusqu'au moment suprême et assista à ces sublimes entretiens dont le Phédon nous a conservé le souvenir*.

A-t-il ensuite, comme Platon, comme les autres Socratiques, cherché un refuge auprès d'Euclide de Mégare? C'est ce que l'on ne saurait assurer. Si l'on en croyait Diogène de Laërte ^, il aurait été assez heureux pour venger son maître , faire bannir Anytus et condamner Mélitus à mort. Il ne nous est pas permis d'a-

>Uërt.,n, 36. — VI, 8. — iEHan., IX, 35.

^Cic, De Orat.j III, ,17. Patientiam et duritiam in Socratico sermone maxime adamarat. — Laërt., VI, 11. Scoxpotrix^ ^^^< — Il>*) c. 2. to xap- Tcpixov 9 TO airaôéç.

3 Sur les dates, voy. à la fin du vol., note II, § 4.

^Phœdo, p. 59, b.

^ Cette tradition sur les regrets éprouvés par les Athéniens et les châtiments infligés aux accusateurs de Socrate , apparaît pour la première fois dans les ouvrages de Diodore de Sicile et de Plutarque, c'est-à-dire quatre siècles après la mort de Socrate. Elle a contre elle le témoignage indirect de Xénophon {ÀpoLf sub fin.). Diogène de Laërte est le seul auteur qui ait dit qu'Antisthène vengea son maître en faisant condamner Mélitus à mort et chasser Anytus d'Athènes (VI, 9 et 10); mais dans la biographie de Socrate il parle de l'exil d'Anytus et de la mort de Mélitus , sans dire qu'Antisthène y ait eu la moindre part; et, par une infidélité plus grave encore, il fait bannir Anytus, non plus par les Athéniens, mais par les habitants d'Héraclée (II, 43).

jouter foi à cette tradition; mais elle devait trouver place ici , parce qu'elle marque combien était demeuré célèbre l'attachement d'Antisthène pour Socrate.

Nous n'avons qu'un petit nombre de renseignements sur les rapports d'Antisthène avec les autres disciples de Socrate. Il connut Alcibiade, et, plein de mépris pour sa conduite, il l'avait, dans ses ouvrages, attaqué avec une extrême violence*.

Il paraît avoir été l'ami de ce corroyeur dans la boutique duquel Socrate se plaisait à discourir, 'de ce Simon qui , le premier, recueillant les entretiens de leur maître commun, rédigea et publia des dialogues socratiques*.

Platon et Antisthène eurent toujours de l'éloignement l'un pour l'autre.: le citoyen d'Athènes aurait difficilement oublié ce que les privilèges et l'éclat de son origine mettaient de distance entre un vod-oç et lui ; et ses tendances aristocratiques suffisaient pour le séparer à jamais du philosophe du Cynosarge. Leurs doctrines marquèrent entre eux une opposition plus définitive et plus profonde encore ; l'un attaqua , au nom de l'expérience, les résultats de la dialectique platonicienne et nia l'existence des idées ; l'autre blâma l'opinion d'Antisthène sur l'impossibilité de contredire, et celui qui niait les contradictions , ne pouvant se résigner à les supporter, écrivit contre Platon , sous le titre cynique de Sathon, un ouvrage dont les anciens ont blâmé l'impertinence et la grossièreté^. Depuis ce moiïient, ajoute

^ Voy. le chapitre sur les ouvrages.

> Lettres du Ps. Aristippe à Eschine et à Simon. Epist, Soer., Orell., p. 17, 18.

3 Voy. le chap. sur les ouvrages et le chap. sur la logique d'Antisthène.

d'antisthène. 9

Diogène de Laërte, ces deux philosophes furent ennemis*. On comprend dès-lors que Platon se soit contenté dans ses dialogues de faire quelques rares allusions à la doctrine d'Antisthène et n'en ait jamais parlé qu'avec une extrême sévérité^.

Antisthène avait atteint la maturité de Tâge sans cesser d'être disciple, et on doit rapporter la fondation de l'école cynique aux premières années du quatrième siècle avant J. C.

Les Athéniens avaient élevé aux frais de l'État et ouvert à la jeunesse trois gymnases : l'Académie , le Lycée , le Cynosarge. C'étaient de vastes édifices situés hors des murs et environnés de jardins et de bois sacrés. D'abord spécialement consacrés, comme leur nom l'indique, aux exercices qui rendent l'homme vigoureux et préparent à l'État de vaillants défenseurs , les gymnases avaient bientôt laissé un libre accès aux maîtres qui cultivaient et ornaient l'intelligence. Plus les arts et les sciences avaient fait de progrès dans Athènes, plus l'enseignement s'était développé dans les gymnases f et ils furent témoins des plus nobles efforts et des plus sublimes conquêtes de l'esprit humain dans la philosophie. C'est là que , loin du tumulte de la ville , sous les ombrages des jardins ou des portiques , Platon , Antisthène

' i\ ou âuTsAouv àXXoTpuoç e^ovTE; Trpoç iXXi^Xou; , Laërt. , III , 35. 11 comparait Platon à un cheval fringant; et comme Platon était malade : Je vois bien, disaitr-il, cette bile que vous avez rendue, mais je ne vois pas encore votre orgueil. Ib. , VI , 7. — Ayant appris que Platon pariait mal de lui : C'est le propre des rois, diWil, d'être accusés pour le bien qu'ils ont fait. Ib., YI, 3. Cette dernière tradition est peu vraisemblable; car ce même mot est rapporté très-diversement.

^ Voir le chapitre sur la logique.

et, bientôt après, Aristote s'entretenaient avec leurs amis et leurs disciples; une nombreuse jeunesse, se pressant autour d'eux, passait ainsi des exercices qui fortifient et embellissent le corps aux études qui assouplissent l'esprit et purifient l'âme.

Mais nous devons en ce moment nous éloigner de l'Académie et du Lycée , de ces lieux célèbres et vénérés , et, choisissant une tâche modeste , nous pénétrons au Cynosarge pour nous y renfermer avec Antisthène.

Le Cynosarge était placé sur une colline , au dehors de la ville, près du chemin qui conduit à Marathon*; son nom vient de xvvoç àçyovy chien blanc; on rapporte qu'un certain Diomps faisant un sacrifice à Hercule, un chien blanc se précipite , saisit les cuisses de la victime et échappe par la fuite à ceux qui le poursuivent. Rempli de crainte, Diomos consulte l'oracle qui lui ordonne d'élever un temple à Hercule , dans l'endroit même où le chien avait déposé sa proie ^.

L'existence du temple du Cynosarge est attestée par les meilleures autorités ; on y voyait en outre des autels à Alcmène, mère d'Hercule; à Hébé, cette fille de Jupiter, devenue la compagne d'Hercule; à lolas, neveu d'Her-

' Plat., Axioch, init. et Schol. ad. h. 1 — Plutarc, Themitt.y init. — Laërt. , V, 13. — Ps. Diog. , ep. I, vol. X, p. 223, des Extr. des mss. — Stephan. Bys., KuvoaapyEç.

2 Telle est la tradition reproduite avec quelques variantes par Pausanias (in Attic), Ulpien (in Timocr.), Nonnus (ad Greg. Naz. contra Jul.)^ Etienne de Byzance, Hésychius, Suidas (KuvoaapYSç et Iç xuvdaapYEç) , Eustathe (ad II. B.), le Scoliaste de Platon (ad Axiochtim), Eudocia (eiç xuvdaapYEç). Ces deux derniers donnent comme étymologîe xuiov àpyoç, chien blanc, ou xuo)v (xp^dç; àepYOç, chien rapide; Nonnus, Suidas et Eudocia : xuvoç aapxsç.

d'antisthène. ii

cule et qui avait pris part à quelques-uns de ses travaux * .

Les vod-ov avaient cherché un asile dans ces lieux consacrés au fils de Jupiter et d'Alcmène, à un Dieu vod-oç lui-même*. Ils se réunissaient au Cynosarge dans un gymnase réservé pour eux seuls ^ ; ils y avaient leur culte particulier et leurs autels*; enfin, c'est là que siégeait le tribunal chargé de régler toutes les affaires qui les concernaient^.

Ce gymnase était le seul qui eût accueilli l'enfance d'Antisthène , et, au moment où il voulut ouvrir une école, c'était le seul où il lui fut permis de s'exercer et d'enseigner. Tout récemment, sous l'archontat d'Euclide (403, 402 av. J.-C), les- lois contre les v6&oiy tom-

' A Pausanias et Suidas, déjà cités, il faut joindre Hérodote (V, c. 63), Démosthène {ap. Harpocr. in 'HpdcxXsia), Tite-Live (1. 31, c. 24), Athénée d'après Hérodicus (lib. Vi, p. 234, e.), Photius (p. 157, 24).

- Plut., Vit. Them., init. — Schol. ad Plat, Axioch, — Suidas, KuvôaapYsç. — Eudocia, £tç xuvoaapY^^*

3 Ainsi le jour où Thémistocle , vodoç lui-même , eut assez d'influence sur quelques jeunes gens libres et Athéniens, pour les entraîner au Cynosarge où ils s'exercèrent avec lui , ce rapprochement fit oublier pour quelque temps les* préjugés, les coutumes et la rigueur des lois. Plut., Vit. Them.^ c. l.-* On connaît cette expression familière de dédain et de mépris : U xuvoaap ysc, va-t-en au Cynosarge. » — Schol. , ad Plat. Axioch. — Greg. Naz. , in Ju- Hun. Orat. I. — Suidsls, Eudocia, etc.

* Voy. dans Athénée, VI, p. 234, le décret gravé sur une colonne dans le temple d'Hercule, au Cynosarge. — Dans les grandes fêtes religieuses, aux Panathénées, par exemple, les vdOoi étaient séparés des citoyens et soumis à un règlement particulier. Meurs. Panalh.

^ Ce tribunal jugeant les questions de légitimité, et par rapport à l'État, et par rapport à la famille , recherchait si l'enfant était né libre et Athénien , ou bien s'il était réellement l'enfant d'un tel ; quant aux affranchis, il décidait s'ils seraient admis à jouir définitivement de la liberté. Demost. , Contr. Ariêt. — Suidas , art. Ku^oaapYCç et iç xvvoaapyeç, — Monnus, ad Greg. Nax, eontr. JuL — Eudocia.

bées en désuétude aux derniers temps de Périclès , oubliées pendant la guerre du Péloponèse , avaient été reprises dans toute leur rigueur ; on déclara de nouveau que l'enfant d'une mère étrangère n'était qu'un enfant illégitime , que les vo&ol étaient exclus des cérémonies religieuses et ne pouvaient participer au droit privé des Athéniens ^

Antisthène alla donc fonder son école loin des eWd-eçoL, loin des td-ayeveîç^ au milieu de la classe méprisée à laquelle il appartenait et sous la protection d'Hercule. Cette école s'appela Y école du Cynosarge , c'est-àdire Yécole du chien blanc , et bientôt après V école cynique, c'est-à-dire V école des chiens. Le nom de ce gymnase où enseignait Antisthène servit à désigner sa doctrine elle-même^ et lui valut le nom d'^ATiloxvoDv, véritable chien ^.

Dans la suite , Diogène et ses successeurs se firent une gloire de s'appeler les chiens , oixvveç^ et justifièrent ce nom parleur brutale et mordante franchise, par leur

^ J'ai déjà cité cette première loi : voOov eTvai xov \t.)\ l\ àffTyjç y^Y^^^** Il est probable que la seconde fut également portée à la demande du rhéteur Aristophon : \vt\^ï vo6(o, \t.-ffiï voOy) Etvai ay^iCTeCav [aYjO' Uptov \L-ffi* 6ai(i)v^ hz* EuxXeiSou. Isœ. ap. Meurs., Them. Att.y p. 91 et Sam. Petit., Leg. AU., p. 139.

2 Laërt. , VI, 13. AieX^Y^TO S'Iv KuvoaàpYei YUfxvaa^o) [Atxpov otTroÔev Twv 77uX(ov • éiôev Ttvèç xal x^v xuvix9jv IvTsuOev évofxaffÔYivai. — Hesych. Miles, init. oper. , dans le recueil de Meursius, vol. 7, p. 205 : Kuvtxi)) IxXt^Oy) cpiXojocpia Sià to Iv KovocapY^i T(j) YUHt-vaaicp.xaTap^aa- 6ori aÙTr)ç tbv XvTiffÔsvriv. — Suidas : OSto; oOv xai x^ç Kuvixy); xan^^- $axo (piXoffOîpiaç fjxiç o6to)ç IxX'sqÔTi Sià to Iv KuvoaapYet T(j) YotAvaaCcu SiSeé^ai aùrov.

3 Laërt., VI, 13 : AÛt<)ç T*èTC£xaXeÎTO 'AttXoxuwv. Brutus désigne par ce nom le cynique Favonius. Plut., Vit. Bru)., c. 34.

d'antisthène. 13

vie conforme à la nature, par leur impudeur enfin. Alors, on oublia gue l'école cynique était née au Cynosarge et l'on supposa volontiers qu'elle devait son nom au caractère moraUde ses représentants*.

Lorsque les nouveaux Cyniques furent arrivés à ces égarements qui ont rendu leur école si tristement célèbre, on les vit en quelque façon renier Antisthéne *. Ils

1 Diogène de Laërte, dans son préambule (§ 17), ne range pas l'école cynique parmi celles qui doivent leur nom au lieu où elles prirent naissance, et ajoute xai octco axbOfxfiiàTcov , a)ç ol Kuvtxo{. De même le Ps. Galien, De hist. phil. lib. , c. 3 , Si' eyaxaatv. — Parmi les Pères de l'Église il faut citer Lactance {De faUa Sop., III, c. 15) : Nam quid ego de Gynicis loquar? Quibus in propatulo coïre cum mulierihus mos fuit. Quid mirum si a canibus, quorum vitam imitantur, etiam vocabulum nomenque traxerunt? — Mais il faut voir surtout les commentateurs et les scoliastes d'Aristote : Ammonius {Àd Àrist. Cat., cité par Ménage a(i LaèW. , VI, 13), Philopon (p. 35, Brandis), le scoliaste (p. 23, ib.); suivant eux, les Cyniques durent leur nom à leur oubli des bienséances et de la pudeur (àvoiiSEta); à Thabile discernement (StaxpiTixdv) dont ils faisaient preuve comme gardiens de la philosophie (9poup7,Tixov) , à cet empressement avec lequel ils accueillaient ceux qui avaient de l'amour pour elle , à cette ardeur avec laquelle ils poursuivaient ses ennemis ; à leur brutale franchise , à la liberté avec laquelle ils

reprenaient les autres (uotppY)ffta9tixbv xai éXe^xTiKov, àvu^roaTaXTcoç îXeu- OcpiaCovTEc) ; à leur acharnement contre les passions, à leurs aboiements contre ceux qui en étaient les esclaves (Sixy)V xuvcov xai aÙTO)v GXqxtcuvte.; Toî; raO&at xai toÎ; xatà Ta ttckôt, Çwcri). — Voy. aussi VEtym. magn. éd. Sturtz , p. 354 ; et les mêmes pensées indiquées par Nonftus et Moschopulus dans les Adnot. Menag. ad Laërt. , VI, 13.

'^ Diogène se vante de modeler sa vie sur celle d'Hercule (Laërt. , VI, 71) ; il imite d'ailleurs les animaux eux-mêmes. — Cratès se dit citoyen de Diogène (ib. , 93). — Les Sophistes qui ont écrit des lettres sous les noms de ces deux philosophes, n'ont pas négligé un trait aussi caractéristique: «Ce n'est point Antisthéne qui le premier me donna ces enseignements , dit le Ps. Diogène (ep. 5, p. 240, Boiss.); je les dois aux dieux, aux héros et à ces poètes qui ont dirigé la Grèce vers la sagesse, à Homère et aux tragiques. * Le Pseudo-Cratès tlit que Diogène a achevé et accompli ce qu'An-

attribuèrent rinvention de la vie cynique soit à Hercule, le Dieu de la force et des durs travaux,, soit à Diogène, ce Socrate en délire ' .

Mais, s'il est curieux de recueillir^ cette tradition qui sépare Antisthène des autres Cyniques, l'élève au-dessus d'eux et le rapproche de Socrate , il faut cependant, avec les auteurs^ anciens , reconnaître en lui le véritable fondateur de l'école cynique^. Sa doctrine, en effet, plus

tisthène avait seulement commencé (ep. 6, p. 91, Gommel.)*, que la philosophie cynique n*a pas existé avant Diogène , que Diogène en est le père (ep. 2, p. 17; ep. 5, p. 21, 22, Boiss.). '— OEnomaiis soutenait, que la philosophie cynique n'est ni TAntisthénisme ni le Diogénisme , 6 Kuviff|xbç ouxe 'AvTia6fevicy[ji.oç içtv oute i^ioYEvifffxoç, et il ajoutait que les plus remarquables représentants de cette école pensaient que ce même Hercule, à qui nous sommes redevables de tai\t de biens , avait aussi donné l'exemple de la vie cynique. Julian. , Orat.y VI, p. 187. c. — On connaît enfin ces vers , qu'Ausone place dans la bouche d' Antisthène (ep. 27, c. 13, éd. Bip.) : Inventor primus Gynices ego : quse ratio isthœc ?

Alcides multo dicitur esse prior.

Alcida quondam fueram doctore secundus ;

Nunc ego sum Gynices primus, et ille Deus.

1 Laërt., VI , 54. Le texte fautif dans plusieurs éd. doit être rétabli d'après ce passage d'Êlien (XIV, 33): eîcoÔEi Sa, cpotatv^ 6 IlXàicov, Tcspi AïoYevout; ^Éyeiv ^Ti (/.atvofjLevoç oOto< 21(oxpdciy)ç saTiv

2 Aristote {Meta., VIll, 3) parle des 'AvridOéveioi. — Gicéron, De orat., III, 17 : Ab Antisthène qui patientiam et duritiam in Socratico sermone maxime

, adamarat, Gynici primum, deinde Stoici manaverunt. — Glément d'Alexandrie, jstrom.yl, c. 14, § 63 : Scoxpatouç 8s àxouaaç AvxiaOsvTiç (iiâv Ixuviae. — Théodoret, vol IV, éd. Paris, 1642, Disp. I, p. 477 : Scoxpàxouç (iiv cpoi- Tvjt^i^ T7)ç U ye Kuvix^ç alpeaew; ^yt\(sé,it.g)fO^, — Diogène de Laërte, 1, 19 : KuviXYJç TrposçYi 'AvTiaÔévYi; ô 'AOyivaïoç. — Gf. ib., 15. —VI, 2 : xaxîipSs I TTpwToç Toû KuvifffiLou. — VI, 19 ! vtîv IXxu90)fjLev Toî>; dlTc' 'AvTiffôsvouç Kuvtxou:; TE xa\ 2Th)txou(. — Gf. VI, 15. — Pollux : Kuveç oÎ aTc' 'Avxiaôsvouç, — Hésychius de Milet, déjà cité. — Suidas, art. 'AvTioÔsvr);. t9îç KuvixYÎç xaropSato çpiXoffocpiaç .... xoi Aioyevou; 8è xaTYi^tlT?!? yi*foi>/B TOÛ xuvoç xal T(ov Xoi77(ov. — Ps. Galien, De kist. phil lib., c. 2.

d'antisthène. 1 5

vaste et plus scientifique que celle de ses successeurs, renfermait toutes les idées qu'ils ont exposées et développées plus tard; s'ils ont eu le mérite de présenter, sous une forme piquante et neuve, quelques-unes de ses opinions, s'ils ont sur certains points donné à sa pensée plus de précision et de force, trop souvent ils ont eu le tort de l'exagérer et ils sont allés à des excès qu'Antisthène aurait réprouvés.

Si nous venons à considérer sa vie, il se fait remarquer par sa tranquille résignation , sa fermeté et sa sévérité pour soi-même ; on ne sait plus s'il est né pauvre ou s'il s'est réduit à une pauvreté volontaire pour mieux pratiquer la vertu , si sa naissance l'a renfermé au Cynosarge ou s'il est venu de son propre gré chercher de grands exemples et apporter des consolations au milieu de ceux qui souffrent ; il se plaît à célébrer les avantages de la pauvreté et d'une obscure condition. C'est grâce à elles qu'il a appris à se détacher de tous ces biens qu'ambitionnent la vanité et la folie des hommes, qu'il vit libre et indépendant, qu'il a connu tout le prix et goûté tous les plaisirs de la vertu. Ainsi , ce qui semble aux autres une dure nécessité, contre laquelle toute leur âme se révolte , il se fait un mérite et une gloire de le supporter ; ce qui leur paraît un mal , sa noble fierté l'accepte comme un bien.

Mais ce n'est pas assez pour lui d'être pauvre; il le veut paraître. Depuis longtemps le tribonium^ ce manteau d'une étoffe grossière et d'une couleur sombre, était abandonné pour des vêtements plus fins et plus somptueux dont les étrangers apportaient la mode à Athènes. Vainement quelques vieillards avaient essayé de résister à l'entraînement général ; les pauvres seuls

avaient conservé cet antique et simple vêtement*. Antisthène se revêtit du tribonium usé , à travers les trous duquel perçait sa vanité ; il renonça même à l'usage de la tunique^, et le premier rejeta sur l'épaule gauche un pan de ce manteau qui , ainsi redoublé et retombant en arrière , devait l'envelopper tout efitier et le mettre à l'abri du froid ^. Il cherche à attirer les regards , à étonner par sa mise et sa démarche , et dans sa simplicité même éclate son orgueil*. Ainsi se prépara le costume obligé , l'étrange accoutrement des Cyniques^.

^ Voy. sur le tribonium, Octav. Ferrari, Derevest,, 1. IV, c. 14, p. 176; c. 15, p. 178, 179 ; c. 16, p. 181, 184, etc. Les Pythagoriciens avaient porté le tribonium , et Socrate n'avait qu'un seul vêtement d'étoffe grossière pour l'hiver et pour l'été.

2 Ferrari, ib., 1. III, c. 2; 1. IV, c. 19, 20. Les Stoïciens conservèrent la tunique. Juven. XUI, v. 121 :

Qui nec Stoicos nec stoica dogmata legit

A Gynicis tunica distantia —

3 Rejeter la partie droite du manteau par dessus l'épaule gauche , c'est ce que l'on appela redoubler le manteau, SiTrXaxiQci to Tpijîcoviov, pallium duplicare, et, de là le mot diploïSy souvent employé pour désigner ce \êtement des Cyniques. Diogène de Laërte rapporte que.Diogène ayant demandé 'à Antisthène une tunique, celui-ci lui dit qu'il n'avait qu'à mettre son manteau en double (VI, 6); il affirme, d'après Dioclès et Néanthe (VI, 13), qu' Antisthène le premier redoubla son manteau ; mais ailleurs (VI , 22) il dit que Diogène passait pour avoir établi cet usage.,

^ Ce reproche d'orgueil qu'adressait Socrate à Antisthène , a été reproduit par Théodoret (p. 667, vol. IV, éd. Par.), Grégoire de Naziance {Orat,, 23), et Basile de Gésarée (ad h. loc). — Voy. la même accusation contre les autres Cyniques : Théodoret. , loc. cit. — Tertullian., in Apolog. , c. 46. — August. , Civ. Dei, XIV, 20. — Julian., Orat., VI, p. 180, e. — Laërt., VI, 26, 41. — ' Menag. , Àdnot. ad h. loc. — Marc Aurèle a dit (XII, 22): ô yap uTTO àTU(p(a xucpoç Tucpofjievoç iravrow yakeTZiaxoLToq.

^ Dioclès (ap. Laërt., VI, 13), Apulée (Apolog.^ p. 58, Panck.), Lucien (Dial., XI) disent qu' Antisthène portait le bâton et la besace. Toute cette partie des traditions est très-confuse, et l'on a trop souvent prêté à Antisthène les Idées et les usages des autres Cyniques. Rien ne prouve qu'il ait jamais mendié.

d'antisthène. 17

Par sa doctrine et par sa vie, il est donc le vrai chef de recelé cynique; une étude attentive de sa philosophie et de sa conduite donne le secret de toutes les idées grandes et de toutes les nobles actions que présente l'histoire de son école , et quand nous le voyons s'écarter de la vérité et dépasser la mesure , nous pouvons pressentir les excès , les égarements de ses successeurs.

Ne semble-t-il pas que les disciples devaient se presser en foule autour de cet homme qui avait vécu si longtemps avec Socrate, s'était si profondément pénétré de sa doctrine et parlait de la vertu et du vrai bien avec tant de force et d'originalité? Ne se faisait-il pas remarquer aussi par une rare facilité à disposer à son gré des esprits de ceux qui l'écoutaient , à les conduire par des entretiens pleins de charme au but qu'il se proposait? ainsi, à l'intérêt de sa doctrine se joignaient les ressources de l'esprit et le talent de la parole ^

Mais à qui s'adressait-il? A des vo^ot peu soucieux de la philosophie , peu portés à se résigner et à chercher une consolation dans le superbe dédain des biens et des plaisirs que leur avait refusés leur naissance. Les Athéniens ne fréquentaient point le Cynosarge , et si parfois ils venaient à entendre Antisthène , cette vertu qu'il enseignait et qu'il pratiquait n'était pour eux que l'orgueil d'un pauvre et d'un vo&oç; ces fières maximes venues du Cynosarge pouvaient éveiller leur curiosité , mais non les troubler au sein de leur vie voluptueuse, dans la douce possession de leur richesse et de leurs privilèges.

'LaërL, VI, !4 et 15. — Xenoph., Conv.j c« 4, § 61, sqq. — Plut., Symp» Quœst.., Il, c. 1. — Voir le chap. sur les ouvraj^^es.

48 YIE

Antisthène tente une grande réforme morale : il veut conduire l'homme à la vertu par Içs privations et le travail , en le détachant de tous les biens et de tous }es plaisirs. Il ne se compare pas au médecin qui, par des soins habijes, entretient la santé, mais à celui qui oppose à (}es maladies graves de violents remèdes * ; il emploie le fer et le feu. Plus il voit autour de lui de mollesse pt de relâchement, plus il exige d'énergie, d'effort, de lutte contre soi-même.

Enfm la sévérité de son caractère répond aux rigides principes de sa morale : il traite rudement ceux qui prétendent s'attacher à lui; et quand on lui demande pourquoi il a peu de disciples : c'est, dit-il, que je les chasse avec un fouet de Corcyre^.

Diogène est le seul disciple d' Antisthène dont l'histoire fasse mention^. C'est un homme à l'intelligencp peu

1 Laërt., VI, 4 et 6. — Stobae. éd. Gaisf., tit. 6 , n© 2 ; tit. 18, no 27.

2 Laërt., VI , 4. 'FlpwTwaevoç Siât ti éXtyouç eyei [xaOTjTa^ ; sçn, 8xi KepxupaCa aÙToùç Ix^èfXÀto ^de^^^u) , c'est-à-dire avec un fouet des plus durs , comme ceux dont faisaient usage les habitants de Corcyre. Telle est la leçon et tel est le sens qu'a proposés Winçkelmann (Antisth. fragm., p. 56), d'après Diogénianus (V« 50), Aristophane (Aves. , v. 1462-1463), et le Scoliaste (ad h. 1.); conjecture d'autant plus acceptable, que les critiques ont vainement tenté d'expliquer le texte apyupéa papotj) (v. Welcher., in Rhen. mus. PhiL 1832, I, p. 37), et que Diogène de Laërte parle aussitôt après de la sévérité d' Antisthène à l'égard de ses disciples.

.3§ur les rapports d' Antisthène et de Diogène, voir Laërt., VI, 21. — Dio Chrysost., VIII, p. 275. Reisk. — Arrian., Epict. Dits., III, 24. — iËlian., Var. hist.f X, 16. — Hieronym., Adv, Jcvin ,11, c. 14. — Joh. Saresb., Policr,f V, c. 17. — On rapporte qu' Antisthène , découragé de n'avoir pas de disciples , s'était promis de n'en plus recevoir, que Diogène , repoussé une première fois , voulut triompher de ses refus par sa persévérance , que les menaces et les mauvais traitements ne purent l'écarter : «Frappe, aurait-il dit, mais tant que tu parleras, tu ne trouveras aucun bâton as^ez dur pour m'^loigner de toi. » — Remarquons d'abord que cette tradition apparaît pour la première fois chez des écrivains postérieurs de six siècles à Antisthène;

d'antisthène. 49

cultivée, mais d'un esprit plein de finesse et de vivacjité, et que distingue une extrême énergie ; il est également étonnant et par ses piquantes railleries, ses violentes attaques contre tous les travers et tous les vices, et par l'austérité , le rigorisme* de sa conduite.

Ses qualités naturelles se développèrent sous de puissantes influences. Chassé de Sinope, sa patrie, pour avoir, avec son père, falsifié la monnaie , il est venu chercher un refuge en Grèce et vit dans l'extrême dénuement au sein de l'opulente Athènes. Saisi par des pirates , il est vendu par eux et finit ses Jours dans l'esclavage. Comme il le dit, toutes les imprécations des tragiques sont retombées sur lui : plus le sort l'a rudement frappé, plus il va se replier sur lui-même, s'enfermer dans l'orgueilleux mépris de ce qu'il n'a plus et l'indépendante possession des véritables biens.

Antisthëne était un vo&oç ; Diogène est un exilé , un

chez Diogène de Laërte et Élien, puis chez saint Jérôme, dont Jean de Salisbury a reproduit les paroles ; que Dion Chrysostôme et Arrien n*en ont pas parlé; remarquons surtout que le Pseudo-Diogène et le Pseudo-Cratès , qui paraissent avoir écrit vers l'an 190 avant Jésus-Christ, ne la connaissent pas, car ils n'y font pas allusion. Il y a plus, on peut invoquer contre elle le témoignage formel de la lettre par laquelle le Pseudo-Diogène apprend à son père comment il est devenu le disciple d'Antisthène (ep. 1 , p. 223. Boiss.). Il faut donc la regarder comme une fiction due à l'imagination bizarre de quelque Sophiste plus récent. — Considérée en elle-même , cette tradition présente deux invraisemblances: d'abord, un homme qui a du regret et du dépit de ne pouvoir rassembler des disciples, peut se promettre de ne plus renouveler une tentative inutile ; mais qu'il s'arme d'un bâton pour frapper ceux qui voudraient devenir ses disciples, cela n'est-il pas de toute invraisemblance, de toute absurdité? D'autre part, si Antisthène s'est promis de ne plus enseigner, comment se fait-il que Diogène Tentende discourir et lui dise : Vous ne trouverez aucun bâton assez dur pour m'éloigner de vous , tani que vous parlerez , ^oiç av ti cpotiVY} X^ycuv (Laërt.) ; pour m'écarter de vos entretiens t tmv âtarpipcov tmv acov (ifilian.)? 11 y a là une vraie contradiction.

mendiant, un esclave; Antisthène a exagéré la doctrine de Socrate ; Diogène va exagérer encore celle d'Antisthène. Il trouve son maître trop faible et trop indulgent pour soi-même et l'accuse de n'être point dans sa conduite à la hauteur de ses principes : « Vous êtes pareil, lui dit-il , à la trompette qui rend de beaux sons et ne les entend pas elle-même. »

Antisthène, étonné d'une si entière franchise et d'une si généreuse ardeur, se contente de lui répondre : «Et vous , ne ressemblez-vous pas aux guêpes dont les ailes font si peu de bruit et dont l'aiguillon est si perçant^?» Il ne pouvait s'empêcher 4'admirer le rigide caractère et la mâle vertu de Diogène; mais ce zèle qu'il avait luimême excité, il cherchait vainement à le tempérer et regrettait de n'en pouvoir modérer le§ excès. Un âge nouveau commençait pour la philosophie cynique , et Antisthène , avant de mourir, assistait à cette transformation de l'école qu'il venait de fonder. Il ne laissait aucun disciple qui fut vraiment fidèle à sa doctrine, et Diogène était le chef du Cynisme renouvelé et dégénéré.

'Dio Chrys., VIIÏ, p. 275. Reisk. 'AvTiffôevgt èyjprr^xo , oux auTOv outo)ç ÊTtaivwv d)ç Toùç Àoyouç, oôç IXe^ev, v)you{jl£voç [jlovouç eîvai àXYjOstç xoi aàXiara ôuvafxévouç avCpWTTOv cocpe^aai. Eirei aùxov ye tov Avriaôevr, ivapopàXXwv Tupbç Toî»ç Xoyouç Iviote ^Xe^-^ev wç ttoXI; ixocXaxbmpov xoti lîpv) auTov eïvai aah^iy'yoL , Xoiôopwv. aûxou yàp oùx i?jxoue (p6eyyo{jL£vou [xeyicTov* xai ô 'AvTiaôévTjç uTr^fJLSvev aÙTOV xauTa axouu)v. iravu yàp éôau[jiaÇÊ Tou àvOpWTTOu t^v <pu(jiv. ^eyev ouv ^[/.uvofievoç dvTi xr\q (JotXTciYYOç Toî; (jcpTjÇlv auTov ô'ixoiov sîvai. xai ykp Toiv (jcpY)Xb)v eîvoi tov [xlv ilo;pov Twv Ttxgpwv [Atxpov , TO 8â XÊVTpov ÔpifxuTocTOv. e/^aipsv oSv T7) Tua^^Yjaia TOU Aïoyévouç.... evioTe jxsv ouv i7rgt€iV6v auT^v, Iviotê Sa iTTEipSTO àvisvai... Stobée a reproduit ces paroles, sermolS, De fidticia dicendi. — Voy. un mot analogue de Diogène, Stobœ., sermo 23, De amore «ut, éd. Francf. — Anton, et Maxim., sermp 105, ib.

Antisthène mourut à Athènes , à la suite d'une longue maladie, vers l'année 365 av. J. C.^

Sans doute, le moment n'est pas venu pour nous de juger ce philosophe, mais des faits que nous avons exposés ressortent quelques réflexions qu'il importe de réunir.

Par la longue durée de sa vie , Antisthène a vu Athènes à des époques bien différentes, aux plus curieuses , aux plus instructives peut-être de son histoire.

Il a vu sa patrie aux plus beaux jours de sa gloire et il a été ensuite témoin de toutes les vicissitudes de la guerre du Péloponèse. Après avoir soutenu tant de luttes glorieuses , Athènes est tombée aux mains des Spartiates. Les Trente ont fait périr quinze cents citoyens ; ils ont frappé Théramène lui-même , trop juste et trop modéré pour s'associer à leurs violences.

Au gouvernement de Périclès ont succédé les malheurs d'une démocratie turbulente : les riches ont été

1 Sur la date de sa mort, voy. note II, § 5 à la fin du volume. — Sur sa mort, voy. Laert., VI, 18, ETSAEuryjaê $i àp^oioria, x t. X.; et Hésychius, dans le recueil de Meursius, vol. 7, p. 219. — Julian. , Orat,^ VI, p. 181 et Suidas art. 'AvTiffOsvYjç. — Eudocia, dans les Ànecd. de Villoison,

p. 56. It£Xeuty)9E Bl 'AÔT^vififfiv , ipôofJLTixovTOUTTjç YSVo[xevo<. — Ou rapporte qu'au moment où Antisthène allait succomber à l'épuisement de la vieillesse et de la maladie , Diogène lui demanda s'il avait besoin de la main d'un ami et lui présenta un poignard. — 11 ne faut voir dans cette tradition que les fictions de quelques Sophistes qui ont voulu marquer d'une manière piquante l'opposition des principes de Diogène et de ceux d' Antisthène. Aussi cette tradition est-elle très-diversement rapportée ; Julien , et d'après lui Suidas , rapprochent et confondent des faits que Diogène a distingués ; Suidas attribue la réponse d' Antisthène à sa mâle résignation et à son amour de la peine ; Diogène de Laërte (cf. Hésych.) le représente gémissant sur ses douleurs, et lui reproche trop d'attachement à la vie. D'ailleurs cette tradition suppose que Diogène ait admis et conseillé le suicide ; ce qui est fort douteux: voy. Laërt., VI, 55. — Stobse. , sermo 118. — i£lian. , X, c. 11.

poursuivis, les meilleurs citoyens proscrits, les accusations d'impiété injustement multipliées ; Anaxagore qui, le premier, avait parlé de Dieu et d'une Providence, a été obligé de s'enfuir d'Athènes; Socrate, le plus sage des hommes, est mort pour la plus sainte des causes, léguant à ses -disciples la tradition de son admirable doctrine.

Quand succombent ainsi les États les plus florissants, et quand pour les particuliers les richesses, le crédit, la vertu, sont des titres à l'exil et même à la mort , le plus sage n'êst-il pas celui qui, se repliant sur lui-même, méprise tous les biens extérieurs et s'élève par l'indifférence et l'insensibilité au-dessus des coups de la fortune?

Pendant la vie d'Antisthène, les lettres et les arts brillent du pltïs vif éclat; mais aussi Fambition , l'amour des richesses , le goût du luxe et de la mollesse , la soif du plâiiâir , la déprafvatiôn des mœurs , ont fait de rapides progrès. N'y avait-il pas là encore un enseignement pour le sage et ne devait-il pas être conduit à dédaigner ce (jpie le^ autres recherchaient avec tant d^ardeur , à se contenter du nécessaire, à aimer les privations mêmes?

Telle est la réaction violente que tenta l'école cynique et qui se continua dans l'école stoïcienne. Plus l'anôienrie civilisation et l'ancienne société approchent de leur dissolution et de leur ruine , plus sont fières les maximes de ces philosophes qui cherchent à réh-abi- Kter ïe travail' et Fa peine , proscrivent tous les plaisirs et tous les biens j et veulent que la vertu seule soit le but de nos actions': doctrine exagérée, effort impuissant de quelques âmes fortement trempées, consolation inaccessible au reste des mortels !

d'antisthène. 53

Page 1