‹ Antoine CourtChapitre 238 sur 251 · N» XX · texte numérisé non relu

N» XX

ni'LATION DU MARTYRE L)' ALICXA.N DRE ROUSSEL

Monsieur et très cher amy,

Je viens de receuoir une lettre ile M"" Court qui est un de? pasteurs que la Prouidence a suscitté depuis plusieurs années en Franco pour rallumer le chandelier de sa parole dans le Languedoc; il me fait un détail asses long et circonstantié de la prise et de la mort glorieuse de M"' Roussel. Quoy que le hruit de cette mort ait fait beaucoup d'éclat et qu'on en ait mesme rependù certaines relations, vous ne seres pas taché de receuoir celle icy qui ma parù la plus fidèle aussi bien que la plus longue.

Notre glorieux martyr sappelloit Alexandre Roussel. Il etoit natif d'Uzez en Languedoc. Ses Parens sont Protestans et il pouuoit auoir enuiron 26 a 27 ans, lorsqu'il a lini sa course. Son pere qui etoit boulenger n'auoit rien épargné au commencement pour lui donner une bonne éducation selon son état; Mais comme les Catholiques Romains se sont empares de touttes les écoles pour pouvoir inspirer leurs scntimens avec plus de facilité a la jeunesse Protestante, il se contenta de le faire bien apprendre à lire, à écrire, et a chiffrer. Son pere étant mort, sa mere l'enuoja à Nismes dens une boutique de marchand. Cest la quil apprit qu'on fesoit des assemblées de jiiété et quon lui procura le mojen d'y assister; c'est là que son zele pour Dieu et son amour pour la vérité s'alluma. Il sapjilica ensuitte à lire les Saintes Ecritures et dautresbons iiures de notre Religion qui avec la grâce de Dieu le mirent dans peu de temps en état dalcr dans plusieurs maisons de Protestans faire des prières aux malades et ensuite des exhortations aux assistans. Dieu bénissant de plus en plus son étude dans la piété et les

soins qu'il se ilonnoit en faveur de ?os tVèros malades, affligez et priuez de la liberté de conscience, il n'attendit, sinon que son temps fut fini pour quitter la boutique de marchand oiî sa mère l'auoit mis, pour aller joindre ceux qui prêchoient dans le désert et auec qui il auoit déjà fait connoissance. Comme on connoissoit ses lumières et sa piété, on l'aggrégea bientôt au nombre de ceux qu'on appelle proposans qui font des prédications et des prières, mais qui n'administrent pas les Sacremens. 11 s'aquitta exactement et fidèlement de son ministère pendant deux ans et demy. 11 étoit aimé et estimé de tous ses frères, et par tout où il passoit il repandoit la bonne odeur de l'Evangile; mais son heure de glorifier Dieu par sa mort étant veniie, il falut quil subit son destin. M'' Roussel venoit de quitter le quartier du^Vigan, petitte ville dans le Cevennes, on lui en auoit donné un autre, selon que cela se pratique dans tous les Sinodes de faire rouler les prédicateurs dans tous les lieux où on a formé des Eglises; il ne laissa pas que de vouloir encore aller faire une tournée dans le quartier qu'il auoit quitté. On s'y opposa, mais ce fut en vain. Il se sentoit comme lié et entraîné dans un lieu oîi Dieu auoit permis qu'il se rencontrât un autre Judas qui auoit promis pour un salaire d'iniquité de le liurer entre les mains des médians. 11 partit un samedy matin, le 9 octobre 1728, malgré les nouvelles oppositions de M"" Court. 11 arriua le Dimanche au Vigan et il conuoqua une assemblée pour le lundy. L'assemblée se forma à la campagne. Tous les fidèles s'y étoient déjà rendus sans trouble. M'' Roussel partit le dernier, accompagné d'un seul homme de confidence; a un quart de lietie du Vigan, il tomba dans une ambuscade qui étoit postée dans un lieu couvert, à coté du grand chemin. Il ne parut dabord que ([uatre cavaliers, mais il y en auoit plusieurs autres cachez a une certaine distance pour les soutenu" en cas de besoin. I^e traître qui l'auoit vendu étoit caché derrière un arbre; d'abord qu'il le reconnut, il cria : Le voilà! Un des (|uatre cavaliers (|ui étoil reHgionnaire, cria

aussi dans 1h nioniPiit ; A gaufhe, sauvp de cepotélù ou il nVst personne pour vous arrêter I Mais soit qu'on crui qun ces cris vinsent de mauvaise part, ou qu'on fut surpris de telle sorte qu'on ne fut pas en état d'en profitter, M' Roussel et celui qui l'accompagnoil se laissèrent arrêter par les trois caualiers. Il étoit déjà plus de huit heures du soir lorsqu'on les conduisit à Aulas, qui est un vilage de ces quartiers où on met louttes les années des cavaliers et des dragons en quartiers d'hiver à cause des pâturages. On enferma M"' Roussel dans une Elglise bien gardée par une grosse troupe de cavaliers, jusqu'à ce qu'il fut jour pour le conduire dans un autre lieu.

Cependant les fidèles qui étoient assemblez, ignoroient ce triste événement, et, après avoir longtemps et inutilement attendu le prédicateur, en lisant la parole de Dieu et en chantant des Pseaumes, comme c'est la coutume, quelqu'un étant venu les avertir qu'il y auoit un détachement en campagne, l'assemblée se dispersa, et chacun en usant de prudence regagna le plutôt qu'il put sa maison. M'' Roussel fut mené le lendemain au Vigan, où le S"' Baudé subdélégué de l'intendant de la Prouince linterogea juridiquement. Il sembloit que ce subdélégué auoit enuie de fauoriser M"" Roussel lui laissant une porte ouuerte pour cacher sa profession. Mais M' Roussel confessa hardiment tout ce qui le regardoit et ne garda d'autres mesures que celles qu'il conuenoit pour ne pas mettre en peine ses frères qui l'auoient logé et assisté. Le subdelegué ne put point sompecher dinformer l'intendent de la prise et des rejionses de M'' Roussel. M"" Diverny qui commandoit la Prouince en l'absence de M' le Marquis de la Farre, qui étoit alors en cour, en fut aussi informé. Ils ordonnèrent tous deux quil fut conduit a Montpeher. On assembla pour cela toutte la garnison de St-Hypolite, de Ganges, du Sumene, du Vigan et d' Aulas poui' preuenir un enleuement. M"" Roussel fut lié sur un cheval et conduit par cette puissante escorte à Montiielicr où on le mit dans un cul de basse fosse. Auant que cette escorte

partit, la nouvelle de la prise de M-" Roussel setoit répandue dans tout le pais. Les Papistes sen réjouirent et les Protestans son afiligerent beaucoup. Ces derniers consultèrent sil ni auroit pas de moyen pour arracher le prisonnier d'entre les mains de ses ennemis, plusieurs pretendoient que comme le Pasteur donne sa vie pour ses Ijrebis, les Brebis doiuent aussi donner la leur pour leur Pasteur, et par conséquent l'exposer pour l'enleuer par force de ceux qui le i;ardoient, ou qui douoient le conduire. Il y en eut plus de deux cens qui se trouuerent de ce sentiment et qui s'assemblèrent liien résolus dexecu ter leur dessein. Mais, comme il y a des reglemens qui ne permettent pas que des particuliers exécutent rien qui regarde la Religion, sans lapprobation des pasteurs et des Anciens, et qu'ils setoient flattez auec trop de facilité quon la leur accorderoit d'aliord, leur projet s'en alla en fumée. Ils eurent ordre de se retirer chacun dans leur maison, parce que les Pasteurs que Dieu a suscitté dans le pais aiment mieux donner des martyrs à l'Eglise que de causer des troubles dans les Prouinces et attirer des blâmes sur la Religion qui n'a d'autres armes que la foy, la prière et la patience. Il y eut d'autres Protestans qui, vojant que ce projet n'auoit pas été approuué, crurent en auoir decouuert un plus facile et moins dangereux. Ils auoient dessein de se saisir d'un Evèque qui se diuertissoit dans une campagne : rien n'etoit plus aisé que d'exécuter ce projet. 11 ni auoit pas la du sang a répandre. On ne vouloit pas faire du mal au prélat. On vouloir seulement lobliger d'écrire aux commandans de la Prouince ou a la Cour, sil le faloit, qu'on deiiurat au plutôt le prisonnier, car sans cela, il otoit lui mesme dans un extrême danger. Ceux qui auoient inuentece projet, disoint (|ue les soHicitations du prélat produiroint Icflet quon soubaittoit ou seroint inutiles si elles auoint produit lelTet quon soubaittoit. Voila un homme sauvé de la mort et un prédicateur redonné à l'église et a des troupeaux qui en auoint un si grand ])osoin ; ijue, si elles etoint inutiles, on nauroit pas répandu du sang pour cela : on auroit de-

liuré le prélat et on auroit ou la consolation dauoir fait des ilomarches pour deliurer M"" Roussel et de donner dos prouuos a nos ennemis que nous no sommes ni sanguinaires ni vaindicatifs. Ceux qui vouloint exécuter ce projet ne doutoint point que les pasteurs et les Anciens ne l'approuvassent. Ils se folicitoint deja de linuenlion et de l'exécution; mais ajant enuojé un exprès pour auoir lapprobation, ils furent bien surpris quon no la leur voulut pas donner; par conséquent leur projet son alla aussi en fumoe. Il ne restoit plus de ressource aux Protestans pour la deliurance de M'' Roussel, après la prière qu'on ne manque pas de faire à Dieu dans touttes les Eglises dans pareille occasion, que d'emplojer les sollicitations auprès des Grands ; ce moyen n'auoit rien d'odieux ni qui pût tirer à dos mauvaises conséquences; il auroit été mesme presque infaillilile, sil se fut agi do vol ou de quoique autre crime, parce que la famille de M'' le Duc d'Uzez s'intéressa beaucoup à l'élargissement de notre prisonnier, non seulement parce quil etoit natif d'Uzez, mais encore parce que ce jeune homme auoit écrit longtemps dans les Archives de cette maison, et qu'une do ses sœurs auoit sorui de nourrice a un flls de M"' le Duc, appellé le Comte Daché. La sœur de M"' Roussel seroit allée jetter aux pieds de Messieurs les Ducs D'Usez et de Crussol et deMad'n« la Duchesse pour les engagera s'intéresser plus viuement en faueur de son frère. M"" le Duc de Crussol ecriuit fortement a M"" Diverny qui commandoit alors dans la Prouinco et à M"' le Marquis de La Farre et à Mad'"»" son épouse qui étoit à la Cour; Mad""^ la Duchesse écriuit aussi à M'' l'intendant; mais tout cela fut en vain parce quil s'agissoit de déliurer un jeune homme qui auoit prêché le pur Evangile qui découvre les erreurs et les abus de l'Eglise Romaine qui ne se soutient que par les richesses et les dignitez d'un coté, par les violences ot les persécutions d'un autre.

Madame la Duchesse de Crussol donnoit cependant de grandes espérances, parce que jiar politesse ou jiar boimiMolé

on lui pronieUoit beaucoup, mais lexpérience a fait voir que tout cela netoit que des complimens de cour. M'' De la Farre et M'" Diverny, bien informez de tout ce qui deuoit arriver, parlèrent plus clairement à M'' le Duc de Crussol. Ils lui dirent quils auoient reçu les lettres quil leur auoit ecrittes au sujet du nommé Roussel, que linstruction de sonprocez ne les regardoit pas, que cetoit M'' l'intendant qui le deuoit juger, et que, suiuant ce qui leur en etoit revenù, jusqua présent il sen faloit bien que le S'' Roussel fut taxé d'aliénation desprit. (Il faut remarquer qu'un certain Genouillac qui auoit soin de faire passer en Languedoc quelques balots do liures de piété, ajant eu le malheur detre arrêté en Viuarais, contrefit si bien le fol, que cela joint a des sollicitations quon fit en sa faueur le garantit de la corde ou du moins de la galère. Cet homme se trouue a présent a Genève bien résolu de ne retourner jamais en France, portant encore des marques sur son corps de la cruauté de ses ennemis.) Pour revenir à M'' Roussel, Mess" les Ducs d'Usez et de Crussol setoint flattez de pouuoir obtenir la deliurance de ce jeune homme ne doutant pas quil ne contrefit le fol, selon le conseil quon lui auoit fait donner; mais M"" Roussel crut qu'il se feroit tort à lui-même et à la Religion sil contrefaisoit le fol. C'est pour([uoy, Ion dit que, lorsque le Duc d'Usez s'en fut k la prison pour le presser à cela, il repondit avec modestie et avec fermeté : « Monseigneur, je vous suis très obligé de vos bonnes intentions en ma faveur, mais permettez moy de dire a votre Grandeur que je n'ai jamais été de meilleur sens que je suis présentement et que ma conscience ne me permet pas de contrefaire le fol. » M'' Diverny écrivant à M"' le Duc d'Usez ajoutoit ijue laffaire du nommé Roussel lui paroissoit fort mauvaise, parce quil étoit reconnu pour un véritable prédicant et que la cour étoit informée de cette capture; pour engager M"" le Duc à ne sintéresser plus dans cette all'aire, il disoit encore qu'il seroit fort à souliaittor, pour liiiteret du Roy et jjour la tranquililé de la l-*rouiilce, que tous ceux qui font de pareilles mann'U-

vrps fussont arrêtés. II finissoil sa lettre en lassurani quil éioil Lien mortifié de ne pouvoir pas dans cette occasion lui faire connoitre lattention sincère pour tout ce qui venoit de sa part. Voila tout ce que des Ducs et i)remiers Pairs du Royaume peuvent, lorsqu'il s'agit de Religion! Le Clergé Romain a si bien seu ennyvrer les grands de la terre du vin empoisonné de ses sujjerslitions, (juils ne vojent point lesveritez les plus évidentes et ce qui seroit le plus utile pour le salut et pour la prospérité des Etats. Vous vous trompez, o Diverny, lorsque vous croyez quil seroit à souhaitter que tous ceux qui ])rechent notre Religion en France fussent arrêtez! Il conuiendroit infiniment mieux quon chassât ou quon fit trauailler un infinité d'ecclésiastiques ou de moines qui vivent dans le luxe ou dans la fénéantise et qui sous prétexte de Religion consument inutilement la meilleure partie du reuenû des Etats, ou ils ont établi leur empire sur les consciences. — Comme on se flatte toujours que ce quon désire avec ardeur arriuera , les parens de M' Roussel ne se lassèrent point de continuer leurs sollicitations, quoy quon leur eut déclaré quil ni auoit point desperance : Ils crurent que M"" le Marquis de la Farre, venant de la cour et deuant passer à Usez ou il deuoit prendre un rafraîchissement dans le Palais ducal, et M"' Lin tendant aussi bien que M'' Diverny sy deuant trouver, on pourroit par des prières réitérées toucher le cœur de ces Seigneurs pour obtenir la doliurance du prisonnier ou du moins un adoucissement à ses peines. Mais M"" l'intendant, qui sauoit parfaitement par quel acte deuoit finir la scène, pressoit toujours le procez, et, pour mieux joli er son rolle, il fut joindre M'' De la Farre au St. Esprit, ou ils délibérèrent sans doute que Mi'Dela Farre s'excusoroit toujours ^ur ce que cetoicà M"' l'intendantajuger cette affaire. Celui-cy sen retourna à MontpeUier, assembla quebjuesjuges vendus au Papisme et à laCourpreuenùe contre notre Religion, etquoy que M'' Roussel neut pas été dénoncé, quoy quil ni eut aucun témoignage qui déposât contre lui, sur la simple" confrontation des cavaliers

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([ui laiT('tt"'r('nt et sur sa déposition, il fui romlaniiiéà être pendu.

Et pourquoj y pour auoir prêché l'Euangile et pour auoir assisté a quelque synoile où on ne parle (jue de ce qui regarde lavancemcnt du règne de notre Seigneur J.-C. La sentence rendue, on ne pense plus (|u'a lexerution : mais le jour du jugement, le bourreau ne se trouvant pas en ville, on l'ut obligé dattendre au lendemain. L'heure de l'exécution étant venue, notre lidele martyr \it entrer dans sa prison le bourreau et un archer; ce dernier connoissant M'' Roussel l'embrassa et pleura; mais M"" Roussel ne paru pas émù ; il se contenta de témoigner sa reconnoissance a cet archer attendri et il se mit ensuite à genoux pour prier Dieu, il le lit à haute voix, et sa jirière fut accompagnée de tant d'onction et de zelo quelle ravit en admiration l'archer et le l)ourreau qui n'etoient pas accoutumez d'en entendre de pareilles. Après cela, on vit entrer trois ou quatre moines qui éteint venus a la ciladele, soit pour disposer M'' Roussel à la mort, soit pour le séduire à changer de Religion ]iarles motifs les plus capables d'eliranler un fidèle qui n'auroit pas posé sa foy sur un solide fondement. Mais ce fut en vain ([ue les moines deplojerent leur éloquence; M'' Roussel leur repondit toujours avec beaucoup de douceur, de sagesse, et de fermeté touchant sa Religion et son espérance. Il leur témoigna que, bien loing de craindre la mort, il la regardoit comme la fin de ses peines et son entrée dans le séjour des bienlieureux ; c'est pourquoy il les prioit instamment de le laisser en repos, n'ajant aucun besoin de leur ministère. M"" le Major de la place qui étoit près de là, ayant entendu ces dernières paroles, entra dans la prison, et dit à M"" Roussel quil ne faloit pas mépriser ces Révérends Pères, puis quilsetoint la pour le disposer à hien mourir. M"' Roussel lui repondit quil ne meprisoit ni navoit jamais méprisé personne; mais que n'ajant aucun besoin du secours de ces Reuerends Pères, il les prioit instamment de le laisser en repos. Ajjres ces paroles, notre Martyr tira en particulier M"" le Major, 111e chargea de quelijue

cliosp qui ivf^anloil sa famille, et après auoir re(;u la promesse qu'il souliailtoit, il le remercia, et ensuitte il se dépouilla et se remit entre les mains du bourreau. On sortit ensuitte de la citadele. On auoit eu soin de ranger depuis la porte de la place jusque au giltet di'ux fortes liayes de soldats, le fusil monté et la bajonnete au bout. Notre martyr étoit accompagné par le bourreau, une trouppe d'archers, une autre de soldats, et une autre de tambours qui battoint la caisse, et jiar les moynes qui nelevoulurent pas quitter, quoy qu'il les eut jiries instamment de le lais"ser en repos et (juil les rebuttat ensuitte auec les bras lorsqu'ils s'approchoint trop de ses oreilles dans un temps ou il étoit uniquement occupé de Dieu. Mais notre martyr, en allant offrir à Dieu le sacrifice de son corps, auoit affaire à des oiseaux plus opiniâtres et plus mauvais que le pati'iarche Abraam lorsqu'il offrit le sien, comme il est raconté en la Genèse. Malgré le bruit des tambours, il y eut dos personnes qui s'etant approchées, soit par faveur ou par quelque argent qu'on donne aux soldats pour pouvoir rendre témoignage de tout ce qui se passe dans les derniers momens de ceux qui scélent la vérité de leur sang, entendirent que notre martyr chanta une partie du Pseaume 51 et la fin du 34, qui finit le dernier acte de sa deuotion. On ne remarqua point dans sa route quil eut un visage triste ou effrajé, au contraire on remarqua un air tranquile, doux et modeste; il sembloit quil alloit plutôt à une feste qu'a un suplice; ses yeux etoint souvent fixez vers le Ciel qu'il regardoit comme sa patrie et le lieu de son repos, après auoir soutenù les combats et les épreuves qui sont attachées à la profession de L'Evangile. Il se mit à genoux où il lit encore une prière ; après quoy, il monta l'échelle auec beaucoup do courage et de fermeté. Le bourreau attendri, voulut encore le solliciter de sauver sa vie en changeant de Religion ; mais comme c'etoit une aveugle tendresse, ce furent aussi des paroles fort inutiles. Le bourreau ût son oflico. L'àmo de notre martyr l'ut liionlot s(''ijarée do son corps ; olli^ s'oiivola dans le

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Ciol accoiujia.miée des aiij^cs (jui sont les aclniinistrateurs de la miséricorde do Dieu. Le corps fut inhumé dans une fosse qui n'étoitpas éloignée du lieu du supplice. Quatre filles setoint jiresentées auec des suaires pour l'enueloper, pendant qu'on vojoit un très j^rand nombre de personnes fondre en larmes; plusieurs Catholiques Romains (jui n'ont ])as perdu les idées de l'équité naturelle et les sentimensde l'humanité furent attenilris aussi.

Touttesles Eglises de ce pais ont été édifiées du zèle, de la patience et de la fidélité de M"' Roussel, qui a glorifié Dieu jusqu'au dernier soupir de sa vie. Tous ses collègues dans l'œuvre du Seigneur, bien loing detre intimidez i>arce supplice, ont pris un nouveau courage et aspirent avec ardeur a la mesme couronne de martyr, si laDivine Providence les y appelle. Ce fut un mardy , le dernier de novembre de l'année 1728, que M'' Roussel finit ses glorieux combats pour entendre de la bouche de son Divin iMaitreces douces et ravissantes paroles: «Viens, bon et fidèle serviteur entre danslajoye de ton Seigneur; viens prendre part à la gloire que je possède et que je t'avois préparée avant la fondation du monde. » II faut notter que les ennemis de notre Religion, jusqu'aux moines, aux archers et au bourreau, ont rendù de fort bons témoignages à notre martyr; Dieu l'a permis ainsi pour confirmer notre foy, comme il voulut que le centenier et un brigand qui étoit attaché à une Croix auprès de notre Divin Sauveur lui rendissent un témoignage digne de lui.

Lors que la mère de M'' Roussel apprit la nouvelle comme on avoit exécuté son fils, et de quelle manière son fils avoit souflert la mort, bien loin d'être affiigée , elle témoigna de la joye de ce que Dieu lui avoit l'ait la grâce de triompher de tous ses ennemis visibles et invisibles. M'' Court fut la voir pour la consoler, mais elle lui répondit avec une fermeté chrétienne: « Si mon fils auoit témoigné quelque foiblesse : je ne m'en serois jamais consolée, mais puisqu'il est mort constamment, que de grâces n'ai-je pas à rendre à Dieu qui la fortifié. »

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11 ne sera pas hors de i)ro])Os de faire attention à une circonstance qui arriva le mcsme jour qu'on exécuta M'' Roussel. Le dessein de nos ennemis est d'abolir entièrement notre Religion. C'est pour cela qu'ils font mourir les pasteurs et prédicateurs qu'ils iieuvent attraper, el cju'ils ont mis encore leur teste à prix, mais cest en vain qu'ils font tous leurs ciforts. Comme cest ici une œuvre de Dieu, ils ne sauroint la détruire. On void accomplir dans notre ])aïs ce qu'un ancien Pere disait autrefois, que le sang des martyrs denenoit la semence de l'Eglise.

Le jour n^esme que les Ministres de la superstition immoloint une de ces innocentes victimes a leur zele aveugle ou a leurs passions criminelles, une autre do ces victimes, qui s'est dévoilée au service du Dieu de vérité et a ledification de ces Eglises, conuoijua une assemblée dans un lieu qui netoit pas loing de celui où on auoit faitlexeculion. Une de ces personnes qui aupit assisté a l'ensevelissement de M'' Roussel raconta a M'' Court, qui deuoit prêcher ce soir la, de quelle manière tout setoit passé; il en loiia le Seigneur, et au lieu detre intimidé il sentit que son courage et son zele sentlammoint, quoy que sa teste ait été mise au plus haut prix que celle des autres (on dit jusqu'à dix mille liures), parce qu'on croit quil a dressé et quil dresse tous les jours des esleves pour répandre à ce que disent nos ennemis une hérésie damnable. La dernière accusation est une calomnie, mais la première est assez bien fondée. C'est pour- (juoy on se donne des grands mouvemens pour attraper ce seruitcur de Dieu. La veille des Rois, cent soldats et cinq officiers a la teste se donnèrent la peine de partir à onze du soir (le Nisme et de laller chercher a une campagne ou l'on auoit dit sans doute quil etoit. L'avis étoit faux et bien lui en valut. Car on foiiilla fort exactement la maison. On y alla avec tant de fou que quelques officiers en ontelé malades ou du froid ou de la fatigue, et ceux de la maison en pensèrent mourir de frayeur. Ces recherches qui arriuent assez fréquemment donnent beaucoup ilinquietude aux Bjebis de ce l'asieur: elles naignent

toujours quelque catastrophe fâcheuse; ce qui redouble ces craintes, cest que les ennemis et les Protestans l'ont toujours à la bouche; les ennemis pour le dépeindre, et pour promettre huit à qui l'aura, ou pour dire à ([uelque Protestant: Nous l'aurons votre M'' Court; les Protestants jiour dire: il apassélà; il a risqué en tel endroit ; il a ecliapé un tel jieril ; un tel la voulu livrer, et la dessus il se débite quelquefois des fables qui passent pour les histoires les plus certaines. Celle d'ui> certain Minot qui a été soupçonné dauoir vendu autrefois un certain Moyse qui fesoit des assemblées, est de cette espèce. Je ne ferai point un détail de ce que M'' Court mecrit sur ce sujet et que l'on debitte comme vray. 11 sui'lit do dire (ju(! M"" Court justilie parfaitement le susdit Minot de la dernière accusation qu'on a dressée contre lui; mais la chose est si répandue dans le pays que ce misérable, qui est devenu en quelque manière l'horreur do tout le monde, aura bien de la peine à s'en lauer. Les hommes sont souvent injustes et téméraires dans leurs jugements. Mais Dieu qui connoît les cœurs rend à chacun selon ses œuvres ou selon ses dispositions intérieures ; c'est à nous a adorer les voyes incompréhensibles de la Providence. La maison de Minot a été autrefois une retraitte de prédicateurs; mais depuis qu'il a oié accuse d'avoir vendu Moyse, il a été fort suspect. C'est en vain qu'il a taché de rétablir sa réputation et d'attirer chez lui des prédicateurs, on la toujours craint, et la fausse histoire ([u'on a répandu nouvellement sur son sujet a achevé de le faire regarder comme un autre Judas. C'est (encore une fois) à Dieu qui seul connoit les cœurs à décider de linnocence ou de linhdélité de ce Minot dont Dieu n'a pas boni les affaires temporelles depuis plusieurs années. Ce que le commun peuple rc' garde à son csgard comme un jugement de Dieu et un signe de réprobation. Pour revenir à M. Court, la pluspart de ses amys, vojant les soins extraordinaires que nos ennemis se donnent pour latrapper, la grandeur de la recompense quon a promis à celui qui le livrera, et l'ecès de la misère qui règne dans le pais, ce

qui L'sl U1113 grande tentation pour des misérables en qui la vérité n'a pas jetté de proffondes racines dans le cœur, lui conseillent de s'absenter pour quelque temps et de sortir hors du Royaume, jusqu'à ce que l'orage, qui semble le menacer encore jilus que tous les autres, fut un peu passé. Qu'en pense-t-il Lui-mesme? Il croit qu'avec un peu plus de précaution, il n'eu doit rien faire. Il a reçu tant de marques de la protection Divine, il sent son Ministère si nécessaire à L'Eglise, il fait tant d'attention à ces paroles Evangéliques : Le Berger qui voit le loup et qui s'enfuit est un mercenaire, qu'il croiroit pécher et contre la bonté Divine qui la protégé si souvent et en tant d'occasions différentes et contre L'Eglise à laquelle son ministère paroit si utile, et se rendre coupable d'une extrême lâcheté, s'il abandonnoit aujourd'huy son troupeau. Il croit qu'un pasteur n'en doit venir là, que lorsque le danger est extrême et quil paroit moralement innévitable, sil ne prend ce parti; que lorsqu'il y a lieu de présumer que lorage ne sera pas long et que son absence le calmera ; que lorsque lexercice de son ministère feroit plus de mal à son troupeau, en lexposant au danger de perdre un pasteur utile, qu'il n'en recuilliroit davantage pour sa sanctification, et qu'en se conservant, il se réseruera pour déplus grands biens. Si les choses en viennent jamais la, ce qua Dieu ne plaise ! il est apparent quil se resoudroit a prendre ce parti. Mais il s'en faut encore quelque chose que les affaires sojent sur ce pied la quil faille déserter le pais. Depuis la prise et la mort de M'' Roussel, il a fait un tour dans touttes les Eglises de son département. Il a trouué par tout autant ou plus de zèle ; les assemblées ont été pour le moins aussi nombreuses qu'auparauant. Il a passé par tout avec la mesme tranquilité, la Providance ajant détourné les orages qui le menaçoint dans des heux ou il netoit pas, et ce qui fait encore plus de plaisir que tout. Dieu a beni son ministère par tout il a passé. Il s'est caché pendant quelque temps, a cause du grand froid plutôt que par la crainte de ses ennemis, et il se prépare pour le

beau temps, pendant lequel il espère de faire une abondante moisson pour son Divin Maître. Voila la situation des affaires de notre religion en Languedoc, selon la relation de M"" Court que jai copiée presque mot à mot. M' Cortez travaille dans les Gevennes avec le mesme succez, et ces Messieurs sont secondez par quelques proposants qui aspirent à la mesme gloire. Nous deuons prier pour leur conseruation et pour la bénédiction de leurs trauaux. J'aurai soin de vous informer de tout ce qui se passera de considérable dans ce pais.

Je suis cependant toujours, Monsieur et cher amy, votre F. H. N'XXI

COPIE d'une lettre de m. court, ministre en frange

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