SITUATION DU PROTESTANTISME EN
La g-uerre des Camisards était depuis long"temps terminée. Coste et Abraham Mazel avaient été tués en 1710, Claris était mort sur la roue, et les derniers prédicants effrayés n'osaient plus paraître aux assemblées du Désert. Un calme profond rég'uait dans le royaume. Nul bruit, nul cri, nulle protestation : tout avait été étouffé. C'est alors que parut en 1715 une Déclaration royale qui affirmait la disparition du protestantisme français, et condamnait à la peine des relaps tous ceux qui en feraient encore profession. Louis XIV était vainqueur de l'hérésie
Ce dénoùment était inévitable.
Au lendemain de la Révocation, les relig'ionnaires s'étaient partages en trois g"roupes : le premier, le plus riche, avait pris la route de l'exil ; le second, moins nombreux, mais plus ardent, s'était jeté dans l'insurrection; le troisième, le plus considérable, n'avait point adopté de parti et s'était résig'ué à attendre patiem-
' V. Pièces et documeats n" I et II.
INTRODUCTION
ment que la marche des événements vînt modifier sa cruelle position. — C'est à ce dernier que la cour s'était attaqué, depuis la défaite des Camisards. Et il était bien facile de prévoir qu'une persécution savante, continue, de cliaque jour et de chaque heure, finirait par le désagréger, le réduire en détail, et aurait certainement raison de sa constance ou de sa force d'inertie.
Un système complet d'ordonnances, d'édits et de déclarations, renfermait les protestants qui étaient restés en France comme dans un cercle d'oii ils ne pouvaient sortir, sans se heurter à la prison ou au gibet. La persécution les saisissait le jour de leur naissance ; elle ne les relâchait qu'à leur mort. Nouveau - nés, ils devaient être baptisés à l'église qui seule leur donnait l'état civil; enfants, ils devaient être envoyés à l'école catholique qui seule avait le droit de les instruire ; hommes faits, ils ne pouvaient devenir ni greffier, ni sergent, ni libraire, ni imprimeur, apothicaire, médecin, chirurgien, avocat, procureur, notaire, pas même domestique ; moribonds, ils étaient obligés de recevoir à leur chevet les moines et les curés ; et s'ils venaient à mourir relaps, leur cadavre, par un dernier châtiment, était traîné sur la claie et leur mémoire condamnée. Pour toutes les infractions, il y avait le couvent, l'amende, les galères ou la mort'.
On ne connaissait pas de moyen d'échapper. Chaque paroisse avait son curé et ses missionnaires ; les plus petites villes avaient une garnison.
Tl fallait fréquenter l'église et vivre eu catholique.
' Histoire des Eglises du. Désert, par Charles Coquerel. Pièces justificatives n" 1. Paris. (1841).
INTRODUCTION
» J'apprends que vos principaux habitants, Messieurs les Consuls, ni les l'enimes, ne paraissent point à l'église pour entendre le missionnaire que le Roi a bien voulu envoyer dans votre paroisse. Je vous déclare que l'intention du Roi est que, s'ils n'y vont, ceux qui nian(jueront au devoir s'en trouveront mal. Vous n'avez qu'à le leur dire de ma part.
« 11 faut qu'ils soient bien déraisonnables pour ne pas vouloir entendre ce qu'on a à leur dire; informez -moi bien exactement de ce qui se passera là-dessus*. »
Pour prévenir l'intendant, il y avaitl'espion. L'espion c'était tout le monde : les envieux, les méchants, les voisins, qui dénonçaient gratuitement et par plaisir, lorsqu'ils n'étaient pas soudoyés par les g-ouverneurs. Parmi mille faits semblables, en voici trois, pris à dessein dans une province éloig-née qui comptait peu de relig'ionnaires, et où les intendants pouvaient user de (juelque tolérance. En 1714, à Nantes, un nommé Royer, marchand rafïineur, et sa femme sont dénoncés. « Ils mangent de la viande, les jours défendus ; ils se renferment dans leurs maisons, les jours de fêtes, où ils n'ont d'autre commerce qu'avec d'autres négociants flamands qui sont infestés de pareilles erreurs. » Il serait bon, écrit-on à l'intendant Feydau de Brou, défaire arrêter la jeune fille de Eoyer et de l'enfermer au couvent des Ursulines; « lesdits Royer et sa femme pourront faire des réflexions utiles sur leur conduite par cet exemple.» — La même année, une jeune fille va voir son père qui est en prison, et prie avec lui. Phelypeaux ordonne aussitôt de la jeter dans la maison des Nouvelles-
' Histoire de VEglise n'furnu'f cVAnduce, par M. J.-P. Hugues, p. 75,3. Paris. (I8G4).
X [XTRonnCTIoX
Catholiques.— En 1715, nii nommé Richard Rousseau (le la Bouvetière est accusé de ne faire « aucunement son devoir ; » une ordonnance est aussitôt envoyée pour le faire arrêter. Sa fille, qui a quinze ans, mais .« qui est prévenue des raisons et des arguments ordinaires des calvinistes » est sollicitée vainement de se convertir ; comme elle résiste, on propose de la faire mettre au couvent des Bénédictines ' .
Les curés entraient à toute heure dans les maisons, et quand ils voulaient. Nulle possibilité de fermer sa porte. Il fallait écouter leurs exhortations, leurs menaces, faire des promesses et mentir, ou rompre en visière et s'exposer à la persécution. Enfin, si par hasard, dans quelque endroit retiré, une assemblée parvenait à se réunir , les bourgeois accouraient, et les soldats donnaient « la chasse. » Un jugement était sommairement dressé, et les hommes envoyés aux galères, les femmes emprisonnées.
Cette sombre vie n'était éclairée par nul rayon d'espoir. Depuis la paix d'Utrecht, les réfugiés et les personnages sympathiques de l'étranger désespéraient d'obtenir quelque adoucissement et se tenaient à l'écart. Les intendants étaient impitoyables, et les tracasseries de leurs officiers croissaient chaque jour. Les provinces étaient dans la terreur. Il faut lire les mémoires du temps, ceux de Bombonnoux, de Corteiz, de leurs compagnons '.ils sont efi'rayants. Et qu'on n'accusepas leurs
1 Essai S7<r l'Histoire des Eglises réformées de Bretagne, par M. VaurigauJ, t. III, p. 194 et suiv. Paris (1870). — Nous n'insistons pas. V. cependant pour la Normandie un « Etat des jeunes personnes envoyées par les ordres du Roi et l'intendant à la maison des Nouvelles-Converties de Rouen. » Archives nalionales, TT, 261. (1715)
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auteurs d'aller au delà de la vérité ; ils sont en deçà. Ils font soupçonner l'état des choses plutôt qu'ils ne le montrent. C'étaient de pauvres paysans, des ouvriers sans instruction , qui ne racontaient que ce qu'ils avaient vu avec luie simplicité et une candeur qui les peint tout entiers.
« Je fus (l'abord voir mon père et ma mère, qui me reprochèrent mon retour comme la dernière de toutes les imprudences, m'exliortant de m'en retourner au plus vite, si je no voulais être conduit à un cruel supplice. Cette voix nous consterna tout d'abord ; mais, un moment après, nous reprîmes courage, et, après avoir omlirassé mon père et ma mère, nous descendîmes à Anduze. \Â nous trouvâmes trois garçons qui savaient quebjues sermons par mémoire qu'ils avaient heureusement appris, l'un desquels a été papiste. Mais, hélas ! à peine trouvions-nous quelque maison de confiance, nous mangions dans le Désert, et nous couchions dans les montagnes, sous les arbres '. »
Un autre ajoute :
u La terreuravait tellement établi son empire chez l'esprit de ceux qui pouvaient nous accorder leur secours, qu'ils n'osaient pas même nous ouvrir la porte de leurs maisons pour nous remettre leurs petites libéralités, et, plus d'une fois, ils nous les ont remises précipitamment par la chaitière ou par d'autres ouvertures...
« Pour apaiser notre soif, nous avions notre ressource à des creux do rochers qui assemlilaient de l'eau pendant les pluies... J'étais si pou accoutumé à me déshabiller et à coucher mollement, que je me souviens qu'à Montpellier je ne pus pas dormir, parce qu'on m'avait placé sur un matelas, et qu'il me fallut, pour goûter les doux fruits du sommeil, le quitter et le changer pour le pavé de la maison -. »
' N° 17 vol. H, p. 493.
* Il dit eiu'Oi'e : « Les bois et les cavernes furent longtemps nos re-
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Tant (le souffrances avaient brisé les volontés. Les relig-ionnaires s'étaient résig-nés à fréquenter les assemblées, assister à la messe, faire bénir leurs mariag'es et baptiser leurs enfants par le curé, pour tout dire, à donner des sig'nes manifestes de leurs nouveaux sentiments. « Le diable, est-il dit quelque part, s'est prévalu tellement de leurs prêtres, de leur ignorance et de leurs vices, qu'aujourd'hui, dans les endroits, on n'y connaît que très peu le christianisme *. » Par christianisme, il faut entendre protestantisme.
Quelques-uns, il est vrai, résistaient dans leLang"uedoc. Au milieu de tant de ruines, ils levaient la tête et restaient debout. Tls narg'uaient le pouvoir, ces rudes montagnards, et la Bible à la main, ils osaient résister à cette triple menace : le curé, l'intendant, le bourreau. « Je sais bien qu'il y a parmi vous un grand nombre de belles âmes qui sont encore vierges, et qui ont gardé à Jésus-Christ la foi qu'elles lui avaient juré dans leur baptême, qui errent dans les bois et dans les montagnes pour ne pas se souiller d'idolâtrie, aimant mieux être dans la compagnie des bêtes sauvages qu'en celles des ennemis de la vérité, qui voudraient forcer leurs consciences. Que vous êtes heureux , dig-nes confesseurs du Seigneur - ! »
traites ordinaires. Les antres des rochers nous étaient aussi fort favorables; mais, pour nous y conserver, nous usions de beaucoup de ménagements et de prudence. La nuit était le seul temps que nous y entrions, et lorsque nous les aliandonnions, nous avions soin d'en boucher les ouvertures, afin que les bergers ni autres personnes n'y pussent apercevoir nos traces » Les Insurgés protestants sons Louis XIV, j)ar M. Frostérus. Pièces justificatives. Paris (1868)
IN" 17, vol. G, p. L
« N" 17, vol. H.
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Mais ces hommes étaient rares; on les comptait. Les reli^ionnaires passaient pour s'être convertis, et tous, à vrai dire, avaient réellement abjuré sous la pression des événements : les uns sans arrière-pensée, les autres conservant encore au fond du cœur l'amour de leur relig'ion, tous fatigués de soutîrir, brisés, désespérés. Louis XIV ne se trompait ni ne trompait. A voir la situation de haut et dans son ensemble, il disait vrai quand il affirmait, en 1715, la disparition du protestantisme français.
Il se faisait cependant un travail souterrain.
Dans les rangs du peuple, chez les paysans, les ouvriers, on commençait à rougir de cette apostasie. On était las de se faire marier par les prêtres, d'envoyer ses enfants à l'école catholique , d'assister à la messe, de plier les genoux à toutes les cérémonies d'une religion exécrée. On eût voulu jeter le masque, crier bien haut qu'on mentait, qu'on était et qu'on resterait protestant. La peur retenait la foule, mais non les hommes courageux. «Ne vous réjouissez pas, ennemis de la vérité, comme si vous aviez remporté la victoire. Il est vrai, vous avez triomphé de nos faiblesses en arrachant par violence une abjuration criminelle, mais à quoi servait-il de nous faire signer que nous renoncions à notre religion et que nous voulions désormais vivre et mourir dans celle de l'Eglise romaine ? La tristesse qui était peinte sur notre visage, les larmes qui coulèrent de nos yeux, et les soupirs qui partirent du profond de nos cœurs, n'étaient-ils pas des témoins plus fidèles de notre foi et de nos sentiments!... » I b
XIV INTRODUCTION
Les événements politiques favorisaient beaucoup ce travail. Si pesante que fût la main sous laquelle le protestantisme courbait, on sentait à mille symptômes qu'elle devenait moins lourde, et que les préoccupations de la cour se portaient ailleurs. Joly de Fleury, qui fut plus tard procureur général du parlement de Paris , indique ce point avec beaucoup de justesse. « La guerre de 1701 qui a duré jusqu'en 1713 et 1714, et les disgrâces que nos armées essuyèrent, releva le courage des religionnaires. Nos ennemis y envoyèrent des prédicants ' . »
Il y avait quelques hommes et quelques femmes qui, en grand secret, dans les villag'es et les fermes isolées, se mêlaient de prêcher. On les connaissait, on savait leur nom, et plus d'un, la nuit venue, allait les écouter. Lesautres moins imprudents restaient chez eux, et dans le silence de leurs demeures demandaient pardon à Dieu des impiétés qu'ils croyaient avoir commises, en assistant à lu célébration des cérémonies catholiques. « Ils tenaient d'une main l'Evangile et de l'autre l'idole. Pendant la nuit, ils rendaient à Dieu dans leurs maisons un culte secret, et pendant le jour, ils allaient publiquement à la messe. »
Cela, dans toutes les provinces protestantes. En Poitou, il y avait des prédicants, pauvres laboureurs, qui allaient prêcher de maison en maison. Ils poussaient l'audace jusqu'à convoquer de petites assemblées. Ils ranimaient le zèle, relevaient les courages, aidaient à supporter les maux de la persécution. Ils excitèrent
1 Bibliothèque nationale, Mss. u" 7040, \>. 212.
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même une telle ag-itation que la cour s'en effraya. On mit des détachements à leur poursuite et plusieurs furent pris ; l'un d'entre eux fut pendu
En Daupliiné, en Picardie, en Normandie, en Bretagne, les mêmes symptômes se manifestaient *.
Mais c'est dans le Languedoc surtout qu'ils étaient apparents. Les Monteil, les (înillot, les Bernard, les Brunei, lesVesson,lesMazel, lesBombonnoux, lesRouvière, essayaient chaque jour de réunir au Désert les religionnaires. Des prophétesses couraient le pays. Elles seréfuo-iaient,lesoir, dans des maisons amies et payaient leur hospitalité en récitant des psaumes et des passages de la Bihle. Un prédicant encore, qui devait jouer plus tard un grand rôle, Pierre Corteiz, s'efforçait en ce moment de relever les courages et de grouper autour de lui les quelques hommes qui frémissaient sous le joug. Il était arrivé en Languedoc, au mois de juin 1709,
' Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme, t. IV, p. 22!).
Voici quelques lignes, par exemple, qui regardent un petit village du Loir-et-Cher, et que nous trouvons dans une histoire inédite, dont M. A. de Kerpezdron a bien voulu nous communiquer le manuscrit.
« ... Après la Révocation, il ne resta que quelques familles pauvres, mais fidèles k la foi de leurs pères, et malgré la grande tribu lation-, ce petit troupeau n'a jamais cesse de se réunir toutes les fois que roccasion s'est présentée.
«Ils s'assemblaientnuitammentdànsdevieilles carrières que l'on voit encore aujourd'hui dans le terrain du presbytère protestant. Leur culte était souvent interrompu par l'arrivée des dragons qui ne se faisaient aucun scrupule d'en massacrer quelques-uns et traînaient ensuite ceux qu'ils croyaient Atre les conducteurs devant les magistrats qui leur infligeaient des peines sévères et souvent infamantes. Plusieurs ont été enfermés h Bicêti'e, pour avoir chanté des i)saumes, ou pour avoir chez eux le N. T., ou même quelque livre de piété composé par quelque pasteur protestant. »