XVII I INTRODUCTION
Mais l'ig-norance de ces prédicants improvisés, l'épouvante g'énérale, la crainte des surprises, la menace des châtiments, tout cela, accru par les précautions à prendre et le mystère de la nuit, devait avoir une fâcheuse influence sur les esprits. Dans ces petits conciliabules, on « fanatisait » déjà, et les Inspirés étaient en honneur.
On se montrait surtout très-intolérant. On était disposé à s'attribuer toute vertu, tout courag-e, toute foi, on formait de petits groupes, et l'on méprisait les Nouveaux Convertis qui, moins téméraires, s'enfermaient dans leurs demeures. Ceux-là, c'étaient les apostats; nulle différence n'était établie entre ceux qui, soit faiblesse, soit intérêt, avaient abjuré, n'espérant plus voir le rétablissement du protestantisme, et ceux qui, plus prudents, vivaient à l'éctart, mais restaient fidèles à leur foi. Lorsqu'un pasteur, qui devait plus tard se rendre célèbre, vint en Dauphiné, il rencontra les plus grandes oppositions et dut renverser mille obstacles pour se faire accepter. « Il lui fallut non-seulement disputer avec eux, mais encore s'insinuer dans leur esprit, faisant semblant d'admirer que des gens sans lettres, pour la plupart, des femmes même, eussent eu le zèle et le courage de prêcher la repentance , en leur faisant toujours voir par des raisons très-convaincantes qu'on ne devait pas les reg'arder comme inspirés * . »
Il se passait alors ce qu'on avait déjà vu au seizième siècle, pendant la persécution.
<< De cf!ux-ci, les uns (mais en petit nombre) se tiennent cois
' N" 17, vol, B. Relation sur le Dauphiné, par Vouland.
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et couverts en leurs maisons, prient Dieu un chacun chez soi, bien secrètement toutefois, de peur d'être surpris, attendant qu'on les accommode. (C'es^t le mot dont usent des tueurs.)
« Les autres s'en vont à la messe, de gaieté de cœur et comme à l'envi l'un de l'autre, blasphèment, disputent et renient mille l'ois le jour, jjour montrer qu'ils n'en sont plus, faisant en tout le surj)lus des voleries et des maux, plus que je ne t'en saurai réciter : une grande partie de ceux-ci porte des armes contre les autres huguenots, mais le Roi ne s'y lie pas beaucoup.
" Et les autres vont aussi à la messe, mais contre leur gré et par force, comme il est aisé à juger à leur mine et contenance, tant ils sont abattus et contristés, et si n'osent bonnement parler l'un et l'autre, ni se laisser rencontrer par les rues ou en leurs maisons, deux à la fois »
Tout cela cepeudaut indiquait la vie. De haut et de loiu, on pouvait croire comme Louis XIV que la Réforme française n'existait plus ; de près, il était évident qu'elle vivait encore. Elle traversait une dernière crise. En sortirait-elle victorieuse ou vaincue ? La question était là.
Qui allait la sauver, et comment? Les intendants l'accablaient, les soldats la surveillaient, le clerg-é l'épiait. Une armée de convertisseurs préparait ses funérailles. Au moindre mouvement, tous allaient se précipiter sur elle. Un voyageur qui parcourut le Lang"uedoc, deux ans après la mort de Louis XIV, écrivait : « Permettez-moi de vous le dire, il serait nécessaire que les bons pasteurs fissent des efforts dans cette circonstance pour procurer des remèdes... et qu'on fit connaître à tous ces frères leurs oblig'ations par de bonnes
' Le Réveille-Matin des François et de leurs voisins, par Eusèbe l-'Liladelphe, p. 83. Edimbourg. (1574.)
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lettres pastorales ». » Des lettres pastorales et des pasteurs, c'est-à-dire, la parole vivante et la parole écrite, pour consoler, affermir, relever ! C'était bien en effet le secours nécessaire. Mais qui voudrait s'exposer à une mort imminente ? Qui comprendrait la situation, l'embrasserait d'un coup d'oeil, verrait le salut et le dang-er, et, après avoir fixé la route, aurait le courag-e d'y marcher résolûment ï
Il existe une vieille prière que les relig-ionnaires aimaient à cette date à répéter : elle marque dans un puissant lang-ag-e combien ils sentaient l'horreur de leur situation et les difficultés d'y échapper.
" Des ahimes profonds d'une noire tristesse
A toi seul. Dieu puissant, nous adressons nos vœux!
Que nos gémissements excitent ta tendresse,
Kt l'excès de nos maux un regard de tes yeux^ !... »
C'est à cette heure critique, qu'un jeune prédicant inconnu, Antoine Court, résolut de restaurer le protestantisme en France, et se consacra tout entier à cette g-rande entreprise.
' \" 17, vol. H. (1717.) V. Pièces et documents, ir 111, (1715.)