Ibid
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loterie, où chaque seigneur obtint un lot approprié à son importance. Elisabeth prenait part à ces jeux avec l'empressement d'une enfant de quatorze ans. Le sire de Noailles, absent, mais représenté par sa devise, In te. Domine, speravi, gagna deux lots, le premier de 15 écus et demi et le second de 1500 grains d'or. Lansac s'attribua le premier et proposa de réserver le second à Mademoiselle de Noailles ^ . Cette proposition était une flatterie à l'adresse de la reine d'Espagne, qui, aux fêtes de Bordeaux, avait été frappée de sa beauté. Elisabeth applaudit et fit l'éloge des Noailles et de leur fille. Chacun voulut renchérir pour lui plaire. On parla des absents, et, contrairement à l'usage des cours, on n'en dit que du bien^.
Le lendemain des fêtes de Noël, la reine d'Espagne reprit sa route, accompagnée du roi de Navarre, du cardinal de Bourbon, de la Roche-sur^ Yon et du jeune prince Henri de Béarn. Jeanne d'Albret était restée à Pau^. Philippe II, par une sage prévoyance, avait envoyé en Béarn un relai de 300 mulets de bat et de 50 haquenées^ Le 30 ou le 31 décembre, le cortège royal atteignit Saint-Jean-Pied-de-Port, la dernière
1. Marie de Noailles qui épousa Jean de Ferrières (Note de M. Tamizey de Larroque).
2. Lettre du s. Duran au s. de Noailles, en date du 26 déc. 1559. Cest par erreur que, dans l'analyse de Gaignières, la lettre est datée du 26 octobre (f. fr., vol. 6911, f. 325).
3. Palma Gayet a écrit que Jeanne d'Albret et le prince de B^rn avaient suivi le roi de Navarre à Roncevaux. Il est contredit par un témoin oculaire anonyme dont le récit est imprimé dan? les Négociations sotis le règne de François II, p. 187.
4. Lettre de Duran au s. de Noailles, en date du 26 déc. 1559 (f. fr., vol. 6911, f. 325).
ville du Béarn. La température diangea subitement à rapproche de la mer ; le froid devint très vif et les montagnes se couvrirent de neige. La reine trouva à SaintrJean un nouveau renfort de 350 mulets de diarrois, des mules de litière et des haquenées, conduits par le lieutenant de Lazunilera, major du roi, par son frère, Lope de Guzman, maistre sale (maître des cérémonies) de la nouvelle reine, et par le propre greffier de la maison de Philippe II, porteur d*une somme de 12,000 ducats ^ La princesse et les dames de sa suite quittèrent le deuil et s'habillèrent à l'espagnole, de velours noir garni de jais ; la coiffure était c de voilant c à la Lorraine > .
Philippe avait envoyé au-devant de sa femme l'élite de la noblesse de son royaume. A la tète de cette ambassade il avait placé don Inigo Lopez de Mendoza, duc de rinfantado, et François de Mendoza, son frère, cardinal de Burgos. Le duc et le cardinal attendaient à Pampelune, l'un depuis le 6, l'autre depuis le \ 1 décembre. A la nouvelle de l'approche de la reine, ils étaient venus camper dans un village de l'extrême frontière, nommé l'Espinal, avec une suite de gentilshommes, qui rivalisaient entre eux de magnificence. Le duc amenait quarante pages vêtus c de toile d'or, c bandée de velours cramoisi et doublée de satin c blanc », dix autres pages de même parure avec chaîne d'or et 25 laquais. Trente gentilshommes des plus nobles maisons d'Espagne étaient attachés à son
i. Négociations sous François //, p. 187. — Relation anonyme du voyage d'Elisabeth. — L'ônormité de la somme de 12,000 ducats nous inspire quelques doutes sur la véracité de Tannaliste.
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service. Sa dépense s'élevait à mille écus par jour ^ Plusieurs grands seigneurs Tescortaient avec pareil nombre de pages et de valets. Le cortège comptait quatre mille chevaux, non compris les bêtes de somme. La suite du cardinal de Burgos se composait de prélats, de prêtres, de moines de tous les ordres, de capitaines, de chevaliers de toutes les provinces ^. Cette foule fastueuse, bigarrée d'ornements, se préparait à renouveler les magnificences du camp du Drap d'or dans un petit hameau, au milieu des montagnes, par un froid glacial, tandis que la neige, chaque jour plus pressée, s'élevait à la hauteur des chaumières qui lui tenaient lieu de palais.
Le traité de Gateau-Gambrésis portait que la princesse serait remise aux ambassadeurs de son époux à la frontière des deux royaumes. A cette clause générale , le roi d'Espagne avait ajouté , depuis le retour du comte de Buendia, de minutieuses instructions, où toutes les difficultés, surtout les difficultés d'étiquette, étaient résolues^. Dans ces ordres, contrairement à ce qu'on pouvait attendre de l'esprit étroit de la cour d'Espagne, le roi s'était montré plein de condes-
1. Les chroniques et les lettres du temps sont d'accord pour témoigner de la magnificence des ambassadeurs espagnols. Voyez, outre les documents publiés dans les Négociations sous François II, le récit contenu dans les Vc de Golbert, vol. 140, f. 519, et la chronique anonyme du vol. 4815 du f. fr., f. 11 et suiv.
2. Négociations sous François II, p. 166 et 168. — Énumération des seigneurs de l'ambassade espagnole.
3. Mémoires et lettres de Philippe H, du 23 novembre et du 8 décembre 1559, copies du temps (Arch. nat., K. 1643, u?* 31, 32 et 33). L*Académie d'histoire de Madrid a publié (Colleccion de documentos mediios para la historia de Espana^ por don Martin
pénétrer de Tautre. L*auteiir ancoyine de la relation de ce voyage observe que rimporlunité célèbre des courtisans français fut dépassée par rindiaonétioD des seigneurs espagnols * .
Aussitôt après Tarrivée de la reine, le mardi au soir 2 janvier, Antoine fit prévenir le cardinal de Bui*gos et le duc de l'Infantado. On pensait que, dès le lendemain matin, ils tiendraient à honneur de paraître à la porte du logis de leur maîtresse ; mais ils se gardèrent de cet empressement et demandèrent que le cortège royal franchit la moitié de la distance qui sépare TEspinal de Roncevaux. Antoine refusa, alléguant la rigueur du climat, qui ne permettait pas de procéder à la remise de la princesse en plein diamp. Le jeudi, 4 janvier, arrivèrent don Lopez de Gusman et Raimônd de Taxis, de la part du cardinal de Burgos. Les députés espagnols consentaient à faire les premiers pas, mais ils élevaient des réserves sur la dignité du roi de Navarre et prétendaient lui enlever le droit de préséance dans les cérémonies futures ; Antoine devait se trouver sur le seuil de la porte pour recevoir le duc de rinfantado et le traiter en égal. Le prince eut de la peine à faire admettre que, soit comme souverain, soit comme premier prince du sang de France, il était fort au-dessus d*un simple grand d'Espagne^.
La journée du jeudi se passa en pourparlers. Cependant les chemins défoncés et couverts de neige arrêtaient les approvisionnements ; les vivres com-
i. Négociations sous François II, p. 188. — Relation anonyme (lu voyage d'Elisabeth.
•2. Chronique sur le règne de François II (f. fr., vol. 4815, f. 12).
mençaient à manquer à Ronce vaux. Antoine envoya dire à Tarchevêque de Burgos que, s'il refusait d*obéir, la reine et sa cour iraient loger à TEspinal et occuper sa maison ^ Suivant un autre historien, le secrétaire Lhuillier, Elisabeth, craignant de déplaire à son époux, avait pris le parti de subir les exigences des Espagnols. Déjà les ordres étaient donnés ; princes, pages et valets se préparaient à monter à cheval, quand une troupe de cavaliers annonça que l'ambassade espagnole allait paraître ^.
Dans cette circonstance importante, le roi de Navarre ne laissa pas prescrire ses droits. Il avait délégué ses firère et cousin, le cardinal de Bourbon et le prince de La Roche-sur- Yon, les évèques de Séez et d'Oléron, le sire de Burie, escortés de 300 gentilshommes, pour recevoir les députés à la porte du monastère. Li'échange des pouvoirs se fit, à la lueur des flambeaux, dans une salle basse, peu éclairée, tendue d'une tapisserie aux armes du roi de Navarre. Puis, les plénipotentiaires espagnols lurent conduits dans la ^raDde salle du monastère, oii les officiers du roi de IVavarre avaient improvisé un trône. Antoine, en sa qualité de souverain, occupait la place d'honneur, à la droite de la princesse, et il demeura assis quand les sonbassadeurs entrèrent^. Le duc de l'Infantado et le cardinal de Burgos prononcèrent des discours. Ces deux grands d'Espagne étaient divisés par une rivalité
i. Archives curieuses de l'hist, de France, t. IV, p. 8. Chronique sar le voyage de la reine Elisabeth.
2. Négociations sous François II, p. 179. Relation de Lhuillier.
3. Chronique sur le règne de François II (f. fr., vol. 4815, f. 12).
ardente ; leur jalousie éclata même dans leur serviKté. Aussitôt après les discours, le duc, gagnant de vitesse le cardinal, malgré les ordres de Philippe IP et les ix)nventions arrêtées entre eux deux, se jeta le premier aux genoux de sa maîtresse et lui prit la main. Le cardinal ne put que le suivre. Elisabeth leur répondit avec grâce et releva le cardinal. Le roi de Navarre, prenant la parole à son tour, en roi, déclara que s'il consentait à remettre la jeune reine avant d'arriver à la frontière de la Navarre, il n'obéissait qu'à ses propres convenances. Cette réserve inattendue interdit les ambassadeurs qui ne trouvèrent à répondre que Buen es, Buen es. Antoine fit dresser par le car^ dinal de Bourbon le procès- verbal de la remise de la princesse et prit dans cet acte les titres officiels qu'il revendiquait pour sa dignité royale. Son aisance, l'autorité de son maintien, une sorte d'intimidation naturelle avaient glacé les ministres espagnols. Un incident leur rendit l'avantage. Au moment où le duc de rinfantado salua le roi de Navarre, le prince s'approcha de lui et l'accola familièrement sur l'épaule, marque de la plus haute faveur, mais qu'un roi seul pouvait se permettre vis-à-vis d'un grand d'Espagne. L'orgueilleux hidalgo riposta en accolant le prince à son tour et se hâta de se couvrir le premier. Antoine, mécontent, se pencha du côté de la reine et feignit de lui parler pour se dispenser de se couvrir, mais son dépit ne put échapper aux regards des courtisans, qui se
1. Instruction de IMiilippe II au cardinal de Burgos (Copie en espagnol ; Arch. nat., K. 1043, n^ 31).
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hâtèrent de faire savoir aux Guises la nouvelle déconvenue de leur rival ^ .
Après cet échange de courtoisies, les présentations commencèrent. Les seigneurs, qui depuis la veille encombraient les salles du monastère, vinrent baiser la main de leur souveraine. Bientôt Tempressement devint si grand que les barrières se rompirent. Pour arriver jusqu'au trône, les moindres pages voulaient se frayer un passage au milieu des seigneurs les plus qualifiés. Les filles d'honneur furent refoulées. Aussitôt cpie Tordre fut rétabli, Elisabeth donna congé au roi de Navarre et l'embrassa en lui disant adieu. Cette faveur excita les murmures des ambassadeurs espagnols; mais la fille des Valois s'excusa de le traiter comme prince de son sang, dernier honunage aux coutumes de son pays. Ces adieux, ces cérémonies d'une gravité presque iunèbre avaient ému la jeune princesse. Au moment où le roi de Navarre se sépara d'elle, elle tomba dans ses bras en versant un torrent de larmes. Le cardinal de Burgos lui dit d'une voix sévère : c Obliviscere populum tuum et domum patris tui. > Le cardinal prit sa main droite, le duc de l'Infantado sa main gauche, et elle monta dans sa litière aux acclamations de tous les seigneurs espagnols ^.
Le roi de Navarre resta dans la grande salle de Roncevaux € fort mélancolique^ ». Mais d'autres
i. Chronique sur le règne de François II (f. fr., vol. 4815, f. 12). Presque tous ces détails se retrouvent dans la relation de Lhuillier {Négociations sous François II, p. 181 et suiv.).
2. Palma Cayet, Chronologie novenaire, édit. du Panth. litt., p. 176.
3. Négociations sous François II, p. 190. Relation anonyme du voyage d'Elisabeth.
soticis, mêlés d'espérances, s'étaient déjà emparés de son esprit. Dans les derniers jours de la vie de Henri II, il avait envoyé à Bruxelles un de ses agents, don Pedro d'Albret, avec une lettre de créance (|ui ne portait que sur les demandes personnelles du député béarnais, mais qui avait pour objet réel les éternelles revendications de la maison d'Albret ^ Philippe II avait ajourné sa réponse jusqu'à son retour en Espagne sous prétexte de communiquer celte aiTaire aux États de Tolède ; et, depuis son débarquement à Laredo, depuis la clôture des États, il laissait rinfortuné don Pedro se morfondre à la suite de la cour. Le roi de Navarre se méprit sur la situation de son ivprésentant. En le voyant séjourner à Valladolid, il le crut déjà accrédité en Espagne. Dans cette illusion, il lui manda, le 18 décembre, de le rejoindre à Sainl-Jean-Piod-de-Port ou à Sainte-Palaye. Don Pedro tlWlbret arriva et fut chargé par le prince de porter au ix)i d^Espagne une lettre c fort honneste^ >. En même temps Antoine écrivit à Sébastien de L'Aubes^ pine« aml>as$adeur aupK^s de Philippe II. Sa lettre insinue qu'il est sage de no c point s'arrester à beau- « i\Hip de considérations présentes et que le temps
l Ui loiîn\ vÎAUv iliî *.>iuiii l."i5'^ osl exposée au Musée des AiYhi\«*$. KiU* os: tirw lîu oariou K. U9^, n* il. Don Pedro il \lhr\*i donnjiii jx^ur pr\*io\io à m«:i vovdiK» la rovendicatioQ du i»runm* tlo Kouiv\au\ qi:i lui euii déniée par la chancellerie t*sivA»:iu*U\ #v*;:s prv;e\so iju'il :: y r^^sidaii pas. .Lettre de L* Aubesj'ine AU vvu:i0MMt\ du 9 juùleî ISôr»; :". fr.. vol. 6^14, f. 30.1
:? Nous uAxous jvas v.v::e Ie:ir>\ mai>il y est fait allusion dans uue le;;rt* de l.\\ulH\<pi::e au rvi. au ,* juillet 1560 iOri«., f. fr., \ol l^^T^, :' t>,iV rhi*.r,;.v II \ re: •;::.::: V.y»:: si n-j-^'use à la ûr. .lu ohA'Oiîre
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c apporte bien des mutations, » allusion au retour possible de sa faveur^. Mais le cardinal de Lorraine avait conununiqué les projets d* Antoine à L*Aubespine sans lui donner la mission de les soutenir, prétention significative que Tambassadeur sut interpréter. Peutêtre même avait-il charge de les contrecarrer.
Le roi de Navarre croyait avoir bien disposé la cour d'Espagne par son empressement à accompagner la jeune reine et par les égards sans servilité qu'il avait prodigués à sa grandeur nouvelle. Philippe II ne parlait plus du voyage qu'il avait projeté au-devant de la reine d'Espagne. Antoine, désespérant de le rencontrer à la frontière, demanda l'autorisation de s'avancer lui-même en Espagne. Il envoya chercher Descurra et le chargea d'obtenir un laissez-passer ^. Les agents espagnols, sans doute pour lui tendre un piège, entretenaient sa confiance. Don Alonzo de la Gueva, duc d'Albuquerque , vice-roi de la Navarre espagnole, successeur de son père, l'encourageait et lui avait persuadé par un agent béarnais, son serviteur, nonuné Lescure, que Philippe II était prêt à lui accorder satis^ faction et qu'il obtiendrait en un jour, dans une conférence avec le roi, ce que les ambassadeurs béarnais réclamaient en vain depuis 1512. Le lendemain de son arrivée à Pau, Antoine avait envoyé à Philippe II Jcan-Glaude de Levis, seigneur d'Odoz en Bigorre ; il demandait humblement au roi c la permission d'aller luy baiser c la main > avec Jeanne d'Albret^. Il pria