S II. - POÉSIE DRAMATIQUE CLAUDE BILLARD DE COURGENAY
Trop stérile est ma Muse et ma voix trop petite
Pour dire rien qui soit égal à ton mériie ;
Je fais de même aussi que les Assyriens
Qui, soigneux de dresser à leurs dieux des idoles,
N'en dressent au soleil, d'autant que des deux pôles
Il est assez de soi bien reconnu des siens!
En adressant ces vers à son compatriote Billard, Bournier ne pouvait se dissimuler qu'ils élaienl empreints d'une flatteuse exagération ; ils n'en mon- Irenl pas moins de quelle réputation jouissait dans sa province le rival des Jodelle et des Garnier. Les étrangers eux mêmes rendaient hommage à son mérite, et Jodocus Sincerus le désigne comme un homme « Irès-érudit, excellent poêle en latin et en français. »
Né à Souvigny, en i55o, Claude Billard, seigneur de Corgenay, ou Courgenav, appartenait à une famille honorahlemenl connue dans le Bourbonnais, (i) Grâce à leurs relations, ses parents le firent entrer jeune encore dans la maison de la duchesse de Relz, où il reçut une instruction solide et une éducation soignée.
(Ij L'un de ses membres, Jean Billard, fut maire de Moulins(l562-64,'.
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Sa réputation naissante attira l'attention de la reine Marguerite de Valois qui le prit |)Our conseiller et secrétaire de ses commandements. Mais celte princesse, dont l'existence fut si agitée, ne paraît pas avoir porté bonheur à son entourage : ceux qui entrèrent le plus avant dans ses mobiles affections, quand ils n'eurent pas une triste fin, furent tenus en suspicion par la cour, où Marguerite avait dû céder son trône à Marie de Médicis, et vécurent dans la disgrâce et l'oubli. C'est à celte cause que l'abbé Goujet attribue l'exil demivolontaire que s'imposa H. d'Urfé.
Dans une sphère plus modeste, Billard connut lui aussi les mauvais jours et fut bien près de désespérer de l'avenir :« Dieu, dil-il au lecteur dans la préface de ses Tragédies imprimées en i6o8j te maintienne dans la belle el bonne humeur, si lu y es, el m'ôtede la mauvaise où je suis de présent, non de mon naturel qui est tout autre, mais pour mètre embarqué sans biscuit en ce fAcheux voyage qui ne finira que je ne dise tout bas à la Fortune que ses yeux aveugles ne m'ayanl oncques voulu ou pu reconnaître pour ce que je vaux, je me résous aussi la méconnaître du tout.»» Il ajoute ailleurs:
Chargé de neuf enfants sans pension aucune, Office, ni bienfaits, je dis à la Fortune Adieu pour jamais, el n'espère plus rien (').
Mais s'élanl rallié à la nouvelle duchesse de Bourbonnais, Marie de Médicis, à qui^ après la mort de son
(2) Poëme de Y Eglise triomphante
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époux, il dédia sa tragédie de Henri IF, il vil enfin la Fortune devenir moins rigoureuse. II succéda en effet à Antoine de Laval comme capitaine du château de Moulins, fonctions peu pénibles, qui lui laissaient du loisir pour l'étude, et pourtant assez relevées puisqu'il remplaçait, en cas d'absence, le gouverneur Saint-Geran dans l'administration du Bourboi!nais(i). Toutefois il ne conserva pas bien longtemps celle charge, car il mourut en i6ib, dans un âge encore peu avancé.
Quoiqu'il ait chanté en latin et même en grec la mort prématurée de Joveuse, tué à Coutras, et composé un poëme épique de i5,ooo vers sur \'E(jlise triomphante, Rillarj est surtout connu comme poêle tragi(|ut'.
Jodelle, la Péruse et Garnicr il surmonte, dit un de ses contemporains qui ne craint pas d'ajouter :
A Sophocle, Euripide et Sénèque il t'ait tionte ! (-) Le seigneur de Courgenay,à qui l'anliquité était pour-
(I) C'est en cette qualité qu'il protégea Zinzerling contre les tracasseries auxquelles les voyageurs d'alors étaient fréquemment en butte: • In extremo descriptionis hujus urLis addo : et urbis et provincial praefeclum illustrissimum domiimm Sanct. Géranium, Pali?sa? dominum, viruinintatità dignitate liumanissimuin, quem bis trans;'unti'in saivitaviinus, peregrinoruni amanteni praedico. Nos certe cominendarat Billardo, locum suum absenîis t -nenti, ad instar sanj^uinis necessitudinc sibi junctorum. Cujus etiam coiuniendationis fructuni tulimus erga obtrectanles et caUimniatores,qui tantùîn non capitis nos, individià et aemulatione stimulos subdente, si licuisset, accusassent. » (Foy. de ■lodocus) .
"l) Habert : sonnet à Billard.
tanl familière, et qui pouvait juger avec compétence de l'excellence de ces beaux génies, paraît accepter sans trop d'embarras une si écrasante comparaison. Ce n'est pas qu'il ail de la vanité ! Grâce au ciel, ce péché mignon de tout poêle lui est inconnu ! Il l'affirme du moins dans une préface qui semble un véritable manifeste : « La surabondance d'invention el de mots ne me manque, non plus que la promptitude et la longue patience à corriger ce que l'impétueuse fureur des Muses a tiré tout à coup de mes inventions ; mais cela soit dit sans vanité^ maladie la plus commune de ce temps, dont je n'ai jamais été affligé, ayant toujours plus désiré d'être que de paraître h. (i) Et pourtant ce n'est pas un excès de modeslie qui lui fait dire à Henri IV :
Le moindre de mes vers porte les teux, la foudre! C^)
et écrire ailleurs : (< les lauriers très-florissants, les déplorables cyprès du plus grand et victorieux monarque de l'univers ne devaient être chaulés d'une Muse moins relevée que la mienne qui peut parler des armes comme les ayant portées, el des rois les plus valeureux comme ayant l'âme royale >-. (5) Ne soyons pas cependant trop prompts à le condamner : un excès, môme choquant, d'amour-propre n'est pas toujours l'indice d'une suffi-
(1) Billard : Prélace des Tragédies.
(2) Sonnef-dédicacc au roi Henri IV.
(3) Préface de la Mort de Henri IV.
CLAUDE BILLARI». 75
sance oulrée; il peut émaner aussi d'un juste sentiment de fierté, et s'il est excusable, c'est assurément chez l'auteur tragique qui doit nourrir de grandes pensées pour l'aire dignement parler ses héros. C'est aussi parfois l'unique soutien du grand homme méconnu qui, ayant conscience de sa valeur, se demande à lui-môme la constatation d'un mérite que le public ne lui reconnaît souvent qu'après sa mort.
Les huit tragédies de Billard dédiées à d'illustres personnages ()), justifieront-elles aux jeux de la postérité la haute opinion qu'en avait conçue l'auteur, et les éloges qui ne lui furent pas ménagés de son vivant? Nous ne le peiisons point. Lorsqu il écrivit, le théâtre français moderne, né de l'arrôl de i5/^8 qui proscrivait les Moralités, était encore dans l'enfance, et il n'en devait sortir qu'avec Corneille. Les pièces de Billard sont mal charpentées et mal conduites, des actes entiers n'offrent qu'un long et fatigant monologue (2); l'unilô d'action fait presque toujours défaut ; lintérèt s'éveille à
(1) Polyxène à la princesse de Conti. — Gaston de Foix au duc de Nevers, [jouvcrneur de Champajîne. — MéroK'ée au duc de Rohan, pair de France, prince de Léon. — Panthée à la duchesse de Nevers. — Saïd au cardinal de Retz, oncle de Paul de Gondi. — Alboin au Duc de Retz, marquis de Belle- Isle, pair de France. — Genèvre, iragi-comédie à Mesdemoiselles de Rohan. — La iJ/cTt f/e Henri IF à Marie de Médicis.
(2) Je t'avouerai encore avoir rendu mes monologues un peu longs... parce qu'ils sont la naïve représentation de nos pensées, nos espérances et nos desseins qui bien souvent nous entretiennent plus longtemps qu'une simple tirade de cent ou deux cents vers. » (Billard : Préface des Tragédies.)
peine; levers, sonore el rimé richement (i), est déparé par des enjambements nombreux qui rendent la pensée lourde et Iraînanle ; le ton qui vise à la grandeur tombe dans la recherche et la déclamation (2) ; les personnages s'évertuent beaucoup plus à parler qu'à agir. Mais ces défauts sont ceux de tous les précurseurs de Corneille : s'ensuit-il qu'il faille les envelopper dans un commun dédain, et que I élude de celle période de l'art dramatique en France soil dénuée d'intérêt? Le théâtre lalin passa par Ennius pour arriver à Piaule et à Térence, et, pourtant, ceux qui ont le plus admiré Térence et Piaule n'ont pas craint d'aller chercher des perles dans le fatras d'Ennius.
Une rapide analyse de la première de ses tragédies montrera que nous pouvons, nous aussi, relever des beaulés d'un ordre supérieur dans les pièces encore informes de Billard. PoUjxène rappelle par* quelques points VHécube d'Euripide : C'est I histoire touchante du sacrifice de celte infortunée princesse qui fut immolée par Pyrrhus aux mânes d'Achille. Au début de l'action une ombre se présente et, prévenant le désir de Boileau, décline tout d'abord ses nom et qualité :
Je suis le grand Acliille et le Mars de la Grèce ;
(1) <i Pour mes rimes, je pense les avoir rendues assez riches, si ce n'est aux endroits où elles n'ont dû être préférées à quelque sentence, sans m'y rendre en ce cas autreniint esclave, ni me violenter à contretemps. » Billard : Préface des Tragédies.
(2) Ex : Le fils de Triptolême à la perruque blonde, (pour les blonds épis.)
r.'est par toi, c'est pour toi qu'une cendre est mon feu !
{^Iboin, acte IH.)
C'est moi
Qui sur lanl de cités fertiles en guerriers Ai fait courir le soc et planté mes lauriers.
Il réclame celle qui lui fut accordée pour épouse, et son fils ne quiuera point l'Asie avant d'avoir accompli celle funèbre union. En vain cherche-l-on à ébranler la résolulion de Pyrrhus, il resle inflexible : quand on lui demande quel motif lui dicte celle implacable détermination, il répond avec l'arrogance d'un soudard^ en frappant sur son épée :
Je porte la raison pendue à mon côté,
I!i n'ai d'autre raison qu'elle et ma volonté !
Tout l'inlérêt roule sur les efforts tenlés pour conjurer la mort d'une si lourhante victime, et sur la désolation d'Hécube qui a (oui perdu dans celte guerre funeste, son trône, son époux, sa liberté, et qu'on réduil encore à pleurer sur ses derniers enfants. Plaintes el prières tout est inutile ; la vierge est égorgée el Hélénas vient raconter à sa vieille mère les douloureux détails de cette cruelle cérémonie :
Pyrrhus prit d'une main le bel or de sa tresse,
Et lépée en sa droite a d'un coup abattu
Ce beau clief, ces beaux yeux, temple de la vertu !
Hécube se répand alors en imprécations contre le.s rigueurs de sa destinée el accable de ses anathèmes les
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v.iinqueurs sans pilié qui n'onl môme pas fail grâce i\ l'innocence d'une faible enfant. Hélénus comprenant le danger d'un pareil égarement, cherche à la rappeler à la résignation :
HÉLÉINDS.
Ah ! Madame, calmez ces ondes de colère !