‹ Antoine de Laval et les écrivains bourbonnais de son tempsChapitre 13 sur 50 · HÉLÉNUS · texte numérisé non relu

HÉLÉNUS

Elait-elle immortelle ?

Ce Irait n'approche-t-il pas du sublime, et si tout était écrit de ce style, la renaissance de notre théâtre n'aurait-elle pas eu lieu quarante ans avant l'apparition du Cid ?

Nous pourrions rencontrer ailleurs d'aussi grandes pensées non moirjs énergiquement exprimées : ainsi Panthée, qui aime avec passion son valeureux époux, est encore moins soucieuse de cet amour que de la gloire du guerrier illustre que charma sa beauté :

Je l'aime plus que moi, mais je l'aime invincible,

s'écrie-l-elle, quand elle peut craindre que pour accourir près d'elle il ait déserté son poste de combat. Ainsi dans Genèvie, lorsque la reine, ne voyant point de limite au pouvoir royal, dit :

N'êtes-vous pas le roi ?

le prince, oubliant la maxime du bon plaisir, lui répond sagement :

Je n'ai de majesté Que d'autant que les lois me donnent de puissance.

Ainsi Saill, au moment d'évoquer les esprits invisibles, se représerile en ces termes leur puissance mystérieuse :

Ces démons peuvent tout, leur substance étliérée Sait tout, discourt de tout, est de tout assurée ; Le futur est présent à l'immortalité !

Nous en convenons bien volontiers, tout briiianis qu'ils soient, des lambeaux de pourpre ne sauraient former un vêtement poétique;, un pallium digne de revêtir la Muse tragique, et Billard aurait quelque peine à sortir de la foule des auteurs aujourd'hui oubliés du seizième .siècle, s'il n'avait eu le mérite d'être un novateur; si, pendant que ses contemporains plus célèbres avaient le double tort de délaisser l'histoire de leur pays pour l'antiquité mnl comprise, et de donner aux graves citoyens de la Grèce et de Rome des idées romanesques dignes des héros de Cléiie, il n'avait traduit, un des premiers en France, les grands faits de notre histoire nationale sur la scène. C est là ce qui constitue à nos yeux son originalité : J'ai, dit-il,

Fait voir la Tragédie Brave sur le théâtre en son parler fr.mçois N'emprunter que le nom du cothurne yrégeois.

Sans tloule Ihisloire n'élait pas chez nous resiée étrangère au lliéûlre ; mais elle ny avait guère fail son a|)pariUoii que sous forme de pamphlets, servant lour à lour les rancunes des Armagnacs el des Bourguicnoiis, ou secondanl le roi dans sa luUe conUe la piipaulé. Pour trouver en ce genre ilm œuvres estimables, il faut aller jusqu'à Vollaire, du Relloy cl Ravnouard (i). L'idée d'emprunter le suj(!t de ses pièces ù nos chroniques, à nos ajmales, au^ grandes catastrophes contemporaines, fut peut-être ifispirée à Billard par la ledure l'orluile des ouvrages de Parasols, poêle provençal du quatoizième siècle, qui fil cinq tragédies sur la vie de Jeanne de Napics (2), ou, plus

{]) Une étude spécialo sur le tliéâlro national en France ne serait pas dépourvue (l'intérèl ; les éléments no feraient pas délaut, co'nmc on peut le voir par la liste suivante, qu'on pourrait sans aucun iloutc beaucoup jjrossir : la Conversion de C/oi'is, drame du moyen-àrje, imité des chroniques de Gré[;oirc de Tours, dont M. Monmerqué a donné l'ana lyse dans son Théâtre français du XI' an A7/^« siècle ; Saint- Clouaiid, par lleudon (1599), imité aussi de Grégoire de Tours; Montgomniery « trap.édie où sont contenus par brièves narrations tous les troubles de France depuis la mort de Ilonri II jusqu'en 1566, par Gerland (1573); la Guisiade, ou la mort du duc de Guise (1589y par Pierre Mathieu (depuis historiojîraphe de Henri IV); Anne de Bretagne (1678) par Louis Ferrier, protégé du grand Condé; Marie Stuart (1683) par Boursault, etc.

1,2) Parasols s'attacha à Clément \\, à qui il dédia ses œuvres ; il mourut en 13S3, peu de jours après avoir reçu le canonical à Sisteron. Ses cinq tragédies sont dirigées ci>rître Jeaime de Nnplcs : dans là première, VAndriasse, il raconte la mort d Andié de Hongrie; dans la secondt", la Taranta, la mort de Louis de Tarente, second mari de .leanuo ; dans la troisième, la Mulhorquina, celle de Jacques d'Ara!;on, infant de Majorque^ son troisième mûri ; dans la quatrième, V.-dllainanda, la mort d'Olhon de Brunswick, quatrième mari de Jeanne, el celle de Jeanne elle-même. La cinquième, Joftanella, est le résumé de rhistoire entière de cette princesse- fTahleites dramatiques du chevalier de Mouhy.)

sùremenl^ par son commerce avec Anloine de Lîiva! qui, conseillanl à Sully el t\ Henri IV de faire une large pari h la représentation de notre histoire dans la décoration des palais, dut certainement presser son compatriote de lui donner aussi une place dans ses œuvres. Que Billard ail emprunté à autrui ou qu'il n'ait dû qu'à lui-même la pensée d'être un poêle national, il nVn mérite pas moins à ce litre une mention particulière dans riiisloire du tiiéâlre français.

De ses trois tragédies natioiiales, lune, La MorL de Henri IV, eut rhonneur d'êlre représentée peu de lemp-5 après le crime de Ravaillac devant les princes elles grands de la cour, au milieu desquels on est quelque peu étonné devoir figurer, malgré son deuil récent, Marie de Médicis elle-même. Sans doute le désir d'imposer silence à de sourdes calomnies lui fit pour un moment oublier que les grandes douleurs sonl amies de l'ombre el du silence. Ce n'est qu'une ébauche de tragédie, mais plus d'un passage prouve que le théâtre de Corneille, pour la noblesse des pensées el l'élévation du langage, n a pas tout emprunté aux Espagnols. Au premier acte, l'auleur nous montre Satan sortant de l'enfer pour tramer la perte du roi. L'ange déchu s'étonne que Dieu l'ail perdu éternellement pour un seul péché, tandis qu'il pardoime sans cesse au peuple français qui recommence toujours ses fautes el ses crimes : après les sanglantes discordes des fils de Clovis, les massacres des Armagnacs el des Bourguignons ; après Louis X[, les derniers Valois,

Lorsque Charles neuvième, en sa tendre jeunesse, Vit contre soi bandés le peuple et la noblesse, Bataille sur bataille, et la Religion Servir de couverture à leur .inibition 1

Satan espérait (|ue Henri IV, chef des hérétiques, renverserait enfin le catholicisme ; mais la « finesse » de Henri a déjoué ses calculs; ce prince, dit-il a^ec amertume,

31 'a finement déçu ; tout à coup il me prive De mes prétentions, abjure son erreur, Se redonne à l'Eglise et me met en fureur.

Cependant la mort du roi peut faire renaître l'anarchie, elavec elle lout espoir est permis ; ii faut donc se hâter d'armer le bras du parricide.

Au deuxième acte, Henri et Suiiv s'entretiennent de la guerre qui va s engager entre la France et la maison d'Autriche. Henri IV^ expose ses projets et ses plans, et comme le ministre objecte les difficultés d'une pareille entreprise, il s écrie plein d'une noble ardeur :

Qui déf;ùl sans combattre il ne s'honore pas !

N'est-ce point, quoique sous une forme plus rude, le beau vers devenu proverbe :

A vaincre sans périt on triomphe sans gloire !

Au troisième acte, la reine en proie à de sombres pressentiments insiste pour que son époux ne sorte point de la journée :

Les Ides de César vous sont assez connues !

lui dil-elle, en le suppliant de rester au palais ; mais, nouveau César, Henri ne consent point h fairece sacrifice aux terreurs d'une femme. Au quatrième acte, le parricide, cédant aux reproches de sa conscience, est sur le point d'abandonner son sinistre dessein, lorsque Satan relève son courage en lui promettant l'impunité ; !o Fanatique fera donc encore une tentative pour frapper le roi, mais si elle échoue, il s'éloignera pour jamais de Paris. Au cinquième acte, l'ermile de Suresne oppose la tranquillité de son existence obscure aux mille dangers que les pompes de la cour parviennent mal à dissimuler ; et comme s'il était besoin d'une preuve frappante, on apporte le cadavre du roi. Le chœur fait un récit qui rajipelle celui de Théramène ; les grands officiers entourent la reine, protestant de leur dévoûmcnl, et Sully prononce I oraison funèbre de celui qui avait été à la fois son maître et son ami.

On remarquera que le poèie s'est attaché à faire ressortir l'affection de la reine pour son son illustre époux, ce qui la vengeait des insinuations calomnieuses de ses ennemis ; il donne aussi un certain relief au caractère un peu effacé du jeune souverain. Comme Alexandre, Louis craint que son père ne lui laisse plus rien à faire ; il s'écrie :

Ilconquestera tout ce monarque invaincu !

Il se plaint qu'on le Irouve trop jeune pour suivre le roi à la guerre; c'est dans l'intention, sinon dans l'expression, le beau mouvement du Ci^l :

S4 POÉSIE DKAMATIQUE.

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées La valeur n'alteiid pas le nombre des années!

Le princfi monlre du reste plus de goût pour les armes que pour l'élude :

Si je prends un livre, La mii;raine me tient ; n'en sais-je pas assez Pour l'aîné d'un grand roi ?

Billard nous a conservé un détail piquant de l'éducation du Dauphin : Trop instruit lui-même, grâce à la manière sévère dont il avait été élevé, pour vouloir que son fils fût un ignorant, Henri IV ne reculait pas devant les corrections manuelles afin de vaincre la paresse du futur roi de France (i), ^l il paraît que les jeunes seigneurs, amis et condisciples du Dauphin, n'étaient pas élevés moins rigoureusement que lui ; aussi durent-ils beaucoup applaudir certains vers un peu crus de notre poëte. (2)

Des deux autres tragédies dont le sujet est tiré de l'histoire de France, l'une, Gaston de Foix, est le récit de cette brillante journée de Ravenne où, comme un nouveau îMachabée, Gaston périt dans son triomphe, ayant, en tombant, la consolation de voir fuir les ennemis. Ces ennemis étaient dignes de notre héros, et la

(1) Conf. Journal de .leaii Héroard sur renfance et la jeunesse de Louis XUL

(2) Chœur des jeunes coirlisans ;

Je ne puis iojîcr dans ma téfe Ce méciiant latin étranfjcr Oui met mes fesses en danger !

houilianle ardeur de Pcscairc Irouve sous la plume de Billard des accenls vraiment Iragiqucs :

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