GILBERT GAULMIN
quand il avait découvert un ouvrage de valeur, il se regardait coname amplement payé de tous ses sacrifices. Presque toutes ses publications eurent pour objet des auteurs peu connus, dont il donnait pour la première fois les œuvres au public, joignant au texte, pour le rendre plus intelligible, une traduction latine claire et élégiinle, et des noies explicatives en latin, en grec et mêmeen hébreu. Aussi n-l-il soin d'avertir qu'il n'écrit point pour le vulgaire, mais pour les érudils. (i) Ceux-ci lui en surent gré et le lui témoignèrent, à I exception toutefois deSaumaise, qui, malgré son mérite, ne pouvait souffrir de rivaux, et crut à tort rehausser sa gloire en cherchant à rabaisser celle de Gaulmin. Ces critiques injustes froissèrent le savant Moulinois ; il lui semblait qu'on devait mieux l'apprécier si on le lisait bien atlentivemenl, si l'on avait les connaissances suffisantes pour le comprendre, et, sans nommer Saumaise, il se plaignit dans une épîlre au cardinal de Bérulle d'élre surtout attaqué par les ignorants. (2)
(1) Dans une de ses notes sur le roman d'Eustalhe, il cite un passage de sa tragédie grecque, Jp/iigénie, dans lequel il paraphrase ce vers de Pacuvius :
Flexa non falsa aufumare dictio Delphis solet. (L'Oracle d'Apollon est voilé, non menteur.)
et ajoute : Est-ce là du grec, je le demande au petit nombre de ceux qui l'entendent, car: odi profanum vulgus et arcco.
(2) C'est, dit-il, le mauvais côté de l'érudition de savoir ce que beaucoup Ignorent ; c'est de p'us un danger de savoir ce que personne ne sait: l'homme supérieur est, en eOet, exposé à lenvie de ceux qui, atteignant à peine au médiocre, s'élèvent contre tout ce qui eit îïrand.
Au resle Gaulmin ne craignait pns la lulle ; il avait pour se défendre la parole vive et la plume acérée. Pendant la Fronde, alors que l'ingralilude h l'égard de Mazarin semblait une vertu, il resta fidèle à la cause du Ministre^ et répondit vertement aux Mazarinades, en attaquant les ennemis de la cour, et surtout le Parle- 1 ment qu'il accusait de manquer de tact et d'esprit politique, (ij Celte atlilude courageuse, cette constance dans des conjonctures critiques pour la monarchie eut sa récompense après l'apaisement des troubles: déjà, en 1649, Gaulmin avait reçu l'intendance du Nivernais ;
(1) Le parlement fait-il vendre la bibliothèque de Mazarin? Gaulmin lui dit crûment que ceux qui vendent la justice peuvent bien vendre des livres :
Vendidit hic libres, vendere jura solel !
Ses Conseillers s'érigent- ils en chefs d'armée? Il les accuse de tomber dans le ridicule et de faire preuve de démence. Les Parlementaires, de leur côté, ne recevaient pas ses coups sans les rendre, et plus d'une fois le fils de Broussel lui rétorqua ses épigrammes presque sans y rien changer. Cette lutte dura longtemps encore après la Bn de la guerre civile; on en trouve la preuve dans cette anecdote racontée par Guy Patin (octobre 10.58) : « Monsieur Gausain, maître des requêtes, irrité j contre l'arrêt du parlement qui fit enicver du lorl TEvèque un prison- | nier auquel les maîtres des requêtes prétendaient faire le procès pour des faux sceaux, fit, il y a quelques jours, les quatre vers suivants:
Curia Concilium pellit, Regem expulit oiim,
Prœsulibus pulsis, pellit ab urbe Deum, 0 sine Concilie, sine Rege Deoque senatum !
0 sine lege viros : 0 sine mente senes !
Broussel répondit sur le champ ;
Curia Concilium freenat, Regemque rcduxit:
Prœsulibus missis, plaçât ubique Deum.
Dum sine Concilio hanc, sine Rego Deoque nolasli.
Tu sine fronle vir es, tu sine mente scnex !
Guy Patin, l. p. 320.— (Ed. de 1725.)
GILBERT GACLMIN. 244
il fut plus lard nommé maître des requêtes, et enfin conseiller d'Etat.
Très-lié, par suite de ses éludes, avec les érudils et les Beaux-Esprits de son temps, Gaulrain avniten outre un talent qui lui valut l'engouement des salons : nul ne contait avec plus de finesse et d'esprit, et ne réussissait mieux à intéresser, à piquer la curiosité de ses auditeurs. Plus d'une fois même il eut lieu de faire avec les valets l'expérience que Molière fit plus lard avec sa servante^ sa parole n'étant pas moins attachante pour les ignorants que pour la bonne compagnie. D'une grande indépendance d'esprit, il combattit partout, même dans l'Eglise, les prétentions non justifiées : mais si le « mariage à la Gaulmine » put servir d'argument à ceux qui désiraient qu'on déposât entre les mains des municipalités les registres de l'élat civil, il paraît prouvé aujourd'hui que le différend qui s'éleva entre Gaulmin et son curé finit pas un accommodement, et que les époux reçurent la bénédiction nuptiale, (i)
Gaulmin mourut à Paris, en i665, à l'âge de quatrevingts ans. Outre un grand nombre d'épigrammes, d'élégies, d'odes, etc., en latin et en grec, ses princi-
(1) D'après les renseignements assez peu précis que nous avons pu recueillir à ce sujst, il paraîtrait que le curé, lorsque les futurs s'étaient i)résentés devant lui, aurait souîové des difficultés que Gaulmin n'aurait pas admises : la discussion s'animanî, le savant aurait déclaré au curé qu'il prenait sa future pour femme, et que celte déclaration suffisait pour rendre le mariage valable. Quoi qu'il en soit de l'étymologie du mot, les mariatîes à la Gaulmine, ou à la Gomine, comme on écrivait encore au dii-h-iitième siècle, furent condamnés par les assemblées du clergé de 1670 et 1675, et prohibés par un arrêt du Parlement de 1680.
paux ouvrages sonl : une tragédie, Tphigénie, <( écrite dans la langue d'Eschyle » ; la Iraduclion latine des romans de Théodore Prodromus, Blwdanle et Dosiclès, el d'Eustaihe, Isménias ef /.vmèîïe ; l'édition d'un traité en hébreu sur /a Vie et la mort de Moïse, avec traduction latine et éclaircissements; des /?e?na7'^Me5 sur le faux Callisthène, auteur d'une histoire, ou mieux d'un roman> sur Alexandre-le-Grand, qu'on attribua longtemps, mais à tort, au philosophe Callisthène, petit-neveu d'Arislote; la traduction du Livre des lumières de Pilpay, etc. Dans la préface du roman d'Eustathe, il annonce un ouvrage sur la République de Carlhage, dont un chapitre doit traiter de l'infanticide chez ce peuple, « afin de combattre l'extension chaque jour plus grande en France de ce crime abominable. » Que dirait Gaulmin s'il avait été témoin des scandales douloureux causés par la barbarie de notre siècle et l'horrible industrie de certains êtres indignes de porter figure humaine ! Si son livre avait pu arrêter les progrès de ce fléau, nous ne saurions trop en déplorer la perte, car tout fait supposer que, s'il a été mené à bonne fin, le manuscrit a péri.
A propos des romans qu'il éditait, Gaulmin écrivit une dissertation poétique sur l'amour et ses suites ; il composa aussi un assez long traité sur les auteurs erotiques de l'antiquité, commentant l'opinion des anciens philosophes qui considéraient comme une marque de sagesse l'amour, regardé plus lard, par une série d'abus successifs, comme un signe de folie. C'était une manière
GILBERT GAILMIN. 215
d'expliquer pourquoi son choix d'édileurs'était porté sur deux de ces écrivains, dont l'un, Euslalhe, a été sévèrement jugé par les gens de goûl. ( i ) Pour donner une idée du savoir immense dont il fait preuve dans ses annotalions et commentaires, il nous suffira de dire que, dans le roman d'Isménias et Ismène, il rapproche du texte des passages de cent soixante-six auteurs, dont plusieurs inédits, qu'Euslalhe paraît avoir imités ; et que, dans la Vie et la mort de Moise, « ouvrage dont on ignore Tauleur, mais qui remonte à la plus haute antiquité », il fournil des explications sur une foule de questions obscures, mais très-intéressantes, comme les premiers monumentsde la philosophie hébraïque, lesloiset usages de l'ancienne Egypte, le baptême des enfants, l'élymologie du mol Moïse, les magiciens, les miracles et les prodiges, les serpents et la verge de .\îoïse, la circon-
(!) « Après avoir parlé de Longus, nous pouvons descendre, sans nous arrêter, dans les derniers abînvjs de la décadence littéraire des Grecs, il n'y a plus rien sur notre passage qui mérite attention. Les Jmours d' Ismène et cZ'/*mé/i/as réunissent tout ce qu'il y a de vulgaire et de mauvais dans les ouvrages précédents. On peut remarquer seulement que dans ce roman le personnage principal raconte lui-même son histoire; forme dont les modernes ont l'ait iieaucoup usage, mais qui ne se retrouve gucMv parmi les anciens que dans la Métamorphose de Lucius et dans le trop fâfncux Satyrlcon de Pétrone. Cet ouvrage est iîiiitiilé, dans l'original, Drame d' Eustatlie sur I s mé nias et Ismène. Eustathc est déiij^né par Ducange comim protonobilissime et grandnrchiviste. Son ouvrage est bien digne de ce misérable Bas-Empire, suas lequel ces dénominations di* la cour de Bjzance avertissent qu'il f:!iit placer l'auteur. On y sent l'épuisement d'idées, l'espèce d'appauvrissement intellectuel qui caractérise celte époque de l'histoire. Il peut être lu avec curiosité sous ce rapport ; ce sont les médailles d'un siècle de décadence, mais précieuses et véridiques par leur imperfection même ». (Villemain : Essai sur les Romans grecs, p. 335.)
cision, les livres sacrés des Egyptiens, le culte du Nil, les diverses plaies d'Egypte (celle des Grenouilles devant ôlre appelée plaie des Crocodiles), l'assomplion de Moïse, la coutume hébraïque d'emporter les cendres des moris, les prières adressées par les Israélites à ceux qui étaient morts en état de sainteté, le différend de Daton, Cora et Abiron avec Aaron, les prières des anges, les dixhuit raille mondes créés par Dieu, le proverbe « la mesure dont vous mesurez autrui servira pour vous », la protection de saint Michel passant du peuple juif au peuple français, le pardon que demanda Moïse avant de mourir, la géhenne, le char des Séraphins, les anges placés à la droite et à la gauche de Dieu, les anges qui pleurent, les cornes de Moïse, l'usage de la lapidation cl de la flagellation, les six mille ans de durée assignés au monde, les habits déchirés en signe de deuil, l'observation de la virginité, le purgatoire, la théologie des Chaldéens, etc. Remarquons, cependant, que pour tirer tout le parti possible de ces notes, il faut connaître l'hébreu, le srec et le latin, car elles sont écrites indifféremment dans ces trois langues. Gaulmin a donc quelque raison de dire, dans sa préface au lecteur : « Si tu aimes les Belles-Lettres », c'est-à-dire si lu me comprends, car il se plaint que ses contemporains aient le travers de dédaigner ce qu'ils ne comprennent pas, u tu es peutêtre le seul, ou tout au moins tu fais partie du petit nombre; mais seul tu vaux mieux que tout le public ensemble. » Contre l'ignorance ou l'indifférence de son siècle, il en appelle à la postérité, et l'hommage rendu
par la critique (i) à son mérite éminent prouve que ce n'a pas élé en vain.
Jeune encore, Gaulmin avait annoncé ce qu'il serait un jour ; Jodocus Sincerus ne se contenta pas d'inscrire son nom dans son Ilinéraire, il fil de lui un Eloge particulier qu'il publia en Allemagne et qui fit connaître au-delà du Rhin le nom et les travaux déjà importants du savant magistrat de Moulins. « Le voir, l'approcher, lui pnrier était pour les amis des Relies-Lettres à la fois un plaisir et un honneur !» (2)
L'un des disciples les plus remarquables de Turnèbe et de Dorât, Raise de Vigenère, né à Saint- Pourçain en 1022, fut d'abord soldat, « suivant beaucoup de camps et armées, tant en ce royaume que dehors, ayant eu le maniement de plusieurs
(1) Voir l'Encyclopédie, X, p. 818.
(2) « Nec fugere te velim hic publico consiliarii regii et caiisarum criminalium judicis ofûcio fungi Gaulminum, viruin juvenem quidem adhuc, sed nulli in Gallià varia eruditione nunc secundum. Cui méritas sed nondum condignas laudes ceciniinus, quœ la Germaniâ eiciissaB legunlur. Huiic vidisse, adlisse, allocutum esse, gaudio libi, si litteras et îittcratos amas, erit et gloriae.» (Jodocus Sincerus : Voyage en France.)
O nom illustre sest conservé jusqu'à nos jours dans le Bonrbonnais : il existe en effet, dans cette province, plusieurs branches dirccles de la famille du conseiller d'Etat ; en outre l'un des honorables députés de I Allier, M. Desm\rou\ de Gaclmin, président du conseil {Général de ce dcparicment, sur la recommandation d'un oncle qui l'avait institué son héritier, a demandé au gouvernement et a obtenu l'autorisation de le porter.
affaires belliques, s'étant trouvé, comme dit le poêle, à coups donner et recevoir. » (i) Mais là n'élail pas sa vocation, et, comme Louis Courier, il se sentait attiré par une force invincible vers l'élude de l'antiquité. Abandonnant donc les armes pour les livres, il se consacra tout entier aux Lellres. Sa science précoce le fil bien venir à la cour de François I^"", oîi il fui présenté par le général Bayard^ « premier secrétaire d'Etat de ce grand roi », donl la famille possédait un domaine près de Saint-Pourçain el avec qui il avait été élevé. (2)
A la cour, Vigenère plut surtout au Dauphin, depuis Henri îï, qui en lit son compagnon de chasse, exercice que les derniers Valois ont tous beaucoup pratiqué. Les connaissances cynégétiques de Vigenère le mirent en faveur auprès de Louis de Gonzague, duc de Nevers, très-passionné pour cet art, qui le prit pour secrétaire, et, pendant vingt ans, l'associa à ses plaisirs comme à ses travaux (3). Vigenère conçut pour ce prince une sincère admiration ; il vante sa bravoure comme militaire, son talent comme administrateur, son zèle éclairé comme prolecteur des Lettres (/\), Il ne le
(1) Vigenère: Traduction de VArt militaire d'Onosander.
(2) Vigenère: Traité des Chiffres, p. 3î. B.
(3) Vigenère : Commentaires sur Philostrate-le- Jeune, ]>. 572.
(4) • Non content d'avoir Tonde un couvent de Minimes, aux faubourgs de Rethel, un collège de Jésuites à Nevers, un service quotidien en la cliapelle de l'hôtel de Nevers-Gonzague à Paris, et de marier chaque année soixante jeunes iilles pauvres, il songe à établir, dans l'hôtel de Nesle, une bibliothèque qui sera tenue par deux savants, stipendiés d'une bonne pension, l'un pour la langue grecque, l'autre pour la latine, et ouverte au public que ces savants devront guider dans ses
quilla que pour passer au service du roi, fut envoyé à Rome comme secrétaire d'ambassade en 1 566, et devint enfin, en i58/[, secrétaire de ia chambre, fondions qu'il remplit jusqu'à sa mort (i). Encore n'abandorma-l-il pas complètement Nevers : nous voyons dans Laval que, en 1 589, après la mort de Henri III, il était revenu habiter cette ville et reprendre sa place dans les conseils de son ancien maître (2).
Lorsque Henri d'Anjou devint roi de Pologne, il fallut faire connaître à la France cette contrée lointaine et les principaux faits de son histoire. Vigenère, qui avait beaucoup voyagé en Allemagne, fut chargé de ce soin, et c'est à lui qu'on doit la première description française de cette France du Nord, qu'une sympathie séculaire unit à noire patrie.
Les Chroniques cl annales de Pologne furent dédiées « à très-haut, très-puissant, trés-illuslre et invincible prince Henri, fils et frère de rois, duc d'Anjou, de Bourbonnais et d'Auvergne, comte de Forez, La Marche, Quercy, Rouergue et Montfort, par la grâce
recherclies. I! eût donc été impossible de trouver un prince qui, par sa naissance et son mérite, fût plus digne d'avoir la dédidace de cet viwsv&ry^ç t.— {Traduction de VHbloire des Turcs de Clialcondyle,
piéfac.'.j
(I) La date de celte mort que hâta, dit-on, une conduite peu régulière, quoique nous n'ayons rien remarqué dans les ouvrages de Vijçenère qui indique des mœurs honteuses, n'est pas bien Qxée : certains diclionnaires le font mourir en 159'2; mais, en parlant de I.oiiis de Gonzague, mon en 1595, il dit » le feu Duc » Vigenère vivait doncafrè» 1595. La date véritable paraît être 1697.
Ci) Antoine de Laval : Professions nobles, p. 154 B.
de Dieu élu roi de Pologne, grand-duc de Lilhuanie, Russie, Prusse, Masovie, Samogilhie, Chiovie, Volhinie, Podiachie et Livonie ». Ces litres montrent combien était étendu ce royaume, alors parvenu à l'apogée de sa puissance. Le nouveau roi n'avait pas moins besoin que les seigneurs de sa suite d'être édifié « sur les mœurs, conditions et façons de faire » des nations sur lesquelles il allait régner, « sur les fleuves et rivières les plus notables, les villes et cités, évêchés, magistratures, charges et dignités » du pays qui l'avait élu pour souverain, grâce à l'éloquence de notre ambassadeur, Jean de Monlluc, évêque de Valence ()). L'ouvrage de Vigenère n'est, comme il le dit lui-môme, qu'une imitation de l'abrégé de Martin Cromer fait par Herburlh de Fulstein (2). Le peu de temps qu'il mit à l'écrire ne lui aurait guère permis, en effet, de produire une œuvre originale : l'élection eut lieu au mois de mai 1675, et le livre parut au mois de juillet suivant. C'est qu'il devait se hâter de renseigner le nouveau roi sur l'étendue de ses Etats, et de tracer aux Français l'itinéraire à suivre pour gagner ces pays si peu connus. (5)
(1) L'habileté et le talent oratoire de Montluc firent triompher la candidature de Henri d Anjou aus Etats de Varsovie. Vigenère fait l'historique de cette candidature qui avait été éventuellement posée dès l'annéee 1566.
(2) Les Polonais écrivent ainsi son nom : Herburt de Felsztyn. Il était • castellan de Sanok, et staroste de Przemjls », et fit partie de la députation venue en France en 1573 pour offrir le trône de Pologne à Henri d'Anjou. (Léonard Chodsko : Histoire de Pologne.)
(3) • Ce qui ne sera pas hors de propos, ni pour enfler le livre inconsidérément et sans nécessité, puisque cette route doit être dorénavant si fréquentée et battue » !
BLÀISE DE VIGE.NÈRE. 219
Vigenère indique deux roules de France en Pologne; l'une par Metz, Strasbourg, Augsbourg, Vienne, Olmulz et Cracovie ; l'autre par Metz, Mayence, Francforl-surle-Meyn, Erfurl, Lepsick, Francfort-sur-l'Oder et Cracovie. Un simple délai! montre combien étaient peu faciles alors les relalioiis entre les deux rives du Rhin : de Bâie à Dordrecht, il n'y avait qu'un seul pont sur le fleuve, celui de Strasbourg-Kehl, et encore c'était un pont de bois, (i)
On sait combien fut court le séjour de Henri de Valois en Pologne, et combien fut accidenté son voyage pour revenir en France, où l'altendail une couronne qu'il croyaitmoins lourde à porter que celle qu'il abandonnait. Vigenère a fait la relation de certains épisodes de ce voyage, notamment de l'entrée du prince à Mantoue. La pompe déployée à Venise avait été plus magniOque; les événements qui se passèrent à Turin furent plus importants: si Vigenère insiste sur l'entrée du roi à Mantoue, c'est que celte ville appartenait au frère de Louis de Nevers, à qui il voulait témoigner ainsi sa reconnaissance.
Quoique Blaisede Vigenère n'ait pas écrit avant l'âge de cinquante ans, comme il eut une assez longue vieillesse, il a laissé une suite considérable d'ouvrages qu'on
(1) Dans un des chapitres de ce livre intéressant sous bien des rapports, l'auteur donne l'ordre de préséance des souverains d'après le cérémonial secret de la chambre apostolique: La France occupe le premier rang après l'Empereur et le roi des Romains; l'Angleterre vient après le Portugal, la Pologne n'a après elle que le Danemark.
peut diviser en trois parties : travaux d'érudition ou d'histoire (i); travaux de piélé(2) ; travaux sur les sciences occultes (5). De ces différents ouvrages, les plus remarquables sont : les traductions du Tasse, des deux Philostrale, d'Onosander, de J. César, de Chalcondyle; les Traités des Chiffres, du Feu et du Sel, et des Comètes. Nous allons rapidement les passer en revue.
(1) Les Chroniques et annales de Pologne jusqu'à Henri de Valois. — Descriplion du royaume de Pologne et p;j\3 adjacents.— Entrée du roi Henri 1 II à Manloue. — Les Commentaires de J. César — Histoire de la décadence de l'Empire grec et de l'établissement de celui dos Turcs, ( emprise en dix livres par Laonic Chakondyle, athénien. — Trois dialogues de l'amitié, ie Lysis de Platon, le Lélius de Cicéron, et le Toxaris de Lucien.— Les cinq premiers livres de Tite-Live.— Les Images ou tableaux de plate peinture de Philostrate Lemnien, sophiste s^'^c. avec arguments et annotations — La suite de Philostrate contenant les Images du jeune Philostrute, les Héroïques, et les Statues de Callistrale. — L'Histoire de Geoffroy de Fillehardoin, d'un côté en son vieux langage et de l'autre en un plus moderne. — Traité de Cicéron : De la meilleure forme d'orateur, avec le sixième livre des Commentaires de César et la Germanie de Tacite. — Discours sur l'histoire de Charles VII ^ jadis écrite par Alain Chartier — La Jérusalem de T. Tasso, avec notes. — L'art militaire d'Onosander, avec notes.— La vie d'Apollonius de Tyane avec les commentaires d'Artns Thomas, sieur d'Embry.— Traitéld'j^gapet sur les devoirs d'in bon prince.
(2) De la pénitence et de ses parties. — Les psaumes de David traduits en vers blancs. — Prières et oraisons.— Le livre de Job. — les Proverbes de Salomon. — l'Ecclésiaste, le Cantique des cantiques. — L'Ecclésiastique et les Lamentations de Jérémie, en vers français avec notes tirées de la Cabale, du Zoar et du Talmud. L'Aiguillon de l'amour divin de saint Bonavenlure. — Plusieurs manuscrits sur les Livres Saints.
(3) Traité des comètes ou étoiles chevelues, apparaissant extraordinairement au ciel, avec leurs courses et effets.— Traité des chiffres. ou secrète manière d'écrire.— Traité du feu et du set.
Ce qui fail la valeur de la Iraduclion de la Jérusalem délivrée, c'est qu'elle fui la première qui parut dans notre langue. Le poëte italien venait à peine de mourir et ses malheurs, non moins que son génie, avaient alliré sur lui l'altenlion de I Europe. Le Tasse n'était pas un inconnu pour les Beaux-Esprits français : à l'âge de vingt-six ans, ayant déjà fait paraître son Rinaldo, il suivit le cardinal d'Esté envoyé par le pape auprès de Charles ÏX pour défendre les intérêts catholiques compromis par les concessions faites aux Réformés (iSyo). Pendant ce voyage, Torqualo travaillait à son poëme de la Jérusalem sur les roules et dans les hôtelleries. Il fut présentée Charles IX comme le chantre de Godefroy et des héros français de la croisade, et il suivit la cour ù Blois, à Tours, à Chenonceaux. ('Là, d'après une tradition ingénieuse, il put prendre l'idée des enchantements d'Armide au milieu Je l'escadron volant de la reine, jj Le Tasse reçut aussi un brillant accueil de la part de Ronsard et de la Pléiade, (i) La version française de son poëme fut dédiée à Louise-Marguerite de Lorraine, dont les ancêtres, France, Bourbon, Bouillon, Lorraine, Clèves, Ferrare, sont mentionnés avec éloge dans ce récit poétique de la première croisade. (2) Les critiques ont blâmé Vigenère de n'avoir pas suivi fidèlement le texte italien ; il est allé au-
(1) Ralheiy ; Influence de l'Italie sur les Lettres françaises, p. 97-99.
(2) Cette dédicace est une dissertation sur les romans de Chevalerie et sur l'amour chevaleresque.
devant de ce reproche en prévenant le lecteur que sa traduction sera non littérale, mais libre; son seul but étant de faire connaître et goûter le Tasse à ceux qui n'entendent pas sa langue. L'Ecole française de peinture, sous Henri IV, y puisa l'inspiration de plusieurs chefsd'œuvre ; une partie du poëme fut traduite en splendides illustrations par Ambroise Dubois^ Aiiversois naturalisé Français: (( c'étaient, dans le grand cabinet de la Reine, au Louvre, et dans le cabinet de Clorinde, à Fontainebleau,en seize toiles peintes à l'huile, les enchantements du magicien Ismène, l'épisode d'Olinde et Sophronie, l'histoire de Clorinde et de Tancrède »• (i)
Malgré son estime pour le poêle, Vigenère n'accepte pas sans contrôle toutes ses conceptions; plusieurs de ses caractères ne lui paraissent pas suffisamme/it compris; par exemple, il trouve à reprendre aux amours de Tancrède, d'Herminie et d'Armide. Le premier il fait ressortir les rapports frappants qui existent entre la Jérusalem et les œuvres d'Homère : Godefroy rappelant Agamemmon ; Raymond de Toulouse Nestor; Renaud Achille; Tancrède, Ajax etDiomède; Guelfe Ulysse; Pierre l'Hermite Chalcas, Armide Circé; ou bien entre la Jérusalem et les poëmes de l'Arioste : Argant faisant songer à Mandricard, Soliman à Rodomont, Clorinde à Marphise, etc. Il trouve aussi dans ce livre des allégories morales analogues à celles qu'on remarque dans les productions du moyen-âge : l'armée des
(1) Poirson : Histoire du règne de Henri IF, II, p. 820, d'aprè» le Père Dan et Félibien.
BLAISE DE VIGENÈKE, :2ri5
Croisés composée de troupes diverses et tumultueuses, représentant les passions de Tàme; Renaud, Tancrède el les autres chefs, ses facultés; les soldats, le corps qui doit obéir à l'âme; les forces d'Afrique el d'Asie, les contrariétés qui nous viennent troubler ; les magiciens et leurs sortilèges le Démon el ses œuvres, etc. Ces notes se complètent par un résumé historique de la première croisade, des détails géographiques el biographiques sur les villes el les guerriers noinmés dans le poëme, la cilalion des passages d' Homère, de Virgile el d'autres poêles, plus particulièrement imités par le Tasse. Malgré ses imperfections, celle traduction ne nous a donc pas paru mériler le dédain qu'ont montré pour elle certains critiques trop prompts à déverser le blâme sur un travail qui, à défaut d'autres litres, devrait être loué pour avoir révélé à la France la grandeur de lun des plus beaux génies de l'ilaiie moderne.
Les Images ou tableaux de plaie peinture des deux Pliilostrate, sophistes grecs, les Héroïques, les Statues de Callistrale parurent en 1079, mais uno nouvelle édition, de beaucoup plus riche, en fut publiée en i65o, parla maison Langelier, qui Fil illustrer la première partie de planches remarquables dues au burin d'Antoine Caron et de Jaspar Isac. (i)
(1) Le frontispice aniioncj tout d'abord ce qu2 sera l'oeavre, il représente deux galeries couvertes conduisant a un Temple de Mémoire qui, pour le dessin, rappelle le ùôaie de Saint-Pierre, SLinnonté du soleil radieux de la Renaissance dissipant les ténèbres du moyen âge. Les galeries partent Tune d'Athènes, l'autre de Paris (un plan et une légende indiquent ces d;ux villes); elles sont surmontées de Minerve.
Voici en deux mots le cadre de l'ouvrage : Philos- Irale s'est rendu à Naples où se célèbrent des Jeux à rimilalioM de ceux de la Grèce : pressé de déclamer en publie, il refuse modestement, mais, attirée par sa réputation, la jeunesse de la ville vient spontanément le trouver chez son hôte. Cet hôte a un fils, encore adolescent, fort désireux de s'instruire et qui joint son admiration à celle de ses compagnons. Pour plaire à celle jeunesse avide de l'entendre, et reconnaître l'hospitalité qu'il reçoit, Philostrale conduit tous ces jeunes gens sous un porlique qui lui sert de promenade habituelle, et leur explique le sujet des différents tableaux qui s'y trouvent exposés. ;i)
de l'Histoire et de deux Génies ailés, tenant une Iroinpelle d\.ù s'écliappent ces mots:
— Usque ad fines orbis tenarum!
— In aeternum !
Au pied du temple est le Parnasse avec Apollon, les Muses et Pégase, le tout dominé par le buste de Vigenéie, qui semiile présidera la docte assemblée. Les autres illustrations sont sur ce modèle, ce qui montre quels sacrilices s'imposaient les éditeurs d'autrefois pour des livres savants, dont la vente devait être forcément limitée.
(1) Essayons de faire comprendre par un exemple le procédé général de Vigenére. La traduction de la préface occupe une pajje et demie ; je commentaire de cette préface, en caraclèrcs beaucoup plus petits, remplit sept pages. Vigenére donne d'abord, d'après Suidas dont il discute le jug< ment, des renseignements biograpliiques sur les trois Philostrate, sophistes célèbres, le premier né sous Néron, auteur de nombreux traités sur la rhétorique, le théâtre, la gymnastique, etc., de quarante-trois tragédies cl de quatorze comédies; le second, son lils, dit Philostrate le Lemnien, qui fut contemporain de Sepiimc-Sévère, enseigna à Athènes et à Rome et écrivit des déclamations, des lettres amoureuses, des Images ou tableaux de plate-peinture, des descrip-
BIAISE DE VIGE.NÈIIE. 2:>5
Dans les Héroïfjues, Philoslrale raconte autrement qu'Homère la biographie des héros qui prirent part à la guerre de Troie ; il s'applique surtout à rabaisser la gloire et le mérite d'Ulysse, le favori de l'auteur de l'Odyssée. Ilsuppose qu'un de ces héros, Prolésilas, qui le premier des Grecs aborda en Asie^ mais fut tué presque aussitôt, revient à la vie et raconte tous les événe-
lions, des discours, les Chèvres ou le jeu de flûtes, la vie d'Apoilonius de Tyaiio en Imit livres, un traité de la peinture, des Héroïques, la vie des sophistes en quatre livres, des épi[;rimmes, «et quelques autres choses encore'; le troisième, fil» de la fille de ce dernier, dit PliilustratcleJeune, né aussi à Lemnos, qui composa des Imiiijes a l'iinitation de Son aïeul, dont il reçut les leçons, et plusieurs traités sur des sujeîs divers. Vigenere décrit à ce propos l'île de Lemnos et r;ip()ell..> tout ce qui s'y est passé de mémorable ; il interprète ensuite le mot sophiste, et montre par des citations d'Hérodote, d'Athénée, d'Aristophane, de Plutarqne, et par le témoignage de Quintilien, de Platon, de Lucien, que ce mot était pris tantôt en bonne, tantôt en mauvaise part. La préface grecque étant intitulée «Heîladia,» le commentateur est amené à passer en revue les dillerentes sortes de Jeux qui furent ajoutés aux grands Jeuï de la GrèiC, et qui se célébraient partout o;i s'étaient filées les colonies de la mère-patrie. D'après Plutarque, il établit un rapprochement entre la peinture et la p.:)ésie ; d'après les fçrecs et les latins, Lucien et Fulgence, Pylliagore et saint Augustin, Lactance et Homère, Diogène Laerce et Macrobe, il trace la nunographie des héros, constate qu'on leur dédiait un dragon, et discute l'opinion qui fait nairre des serpents de leur moelle, ce qui le conduit à citer un passage de Plutarcpie (rie de CtéoméneJ. et les vers de Virgile relatifs au tombeau dAnchise. Deu\ fragments, l'un de la vie d'Apjllonius de Tyane par Philostrate, l'autre de Pline, lui fournissent l'occasion de donner l'historique sommaire de la peinture et de la sta'uaire. Il raconte avec Strabon la fondation de Napies, et, à propos de certains portiques oexposés au vent de Zéphyre » que les anciens appelaient « des œufs» il examine les assertions d'Atbénée,de Cléarque et d'Hérodote sur la fécondation des œufs et la fable de Léda. To'.it le livre étant sur ce modèle, on peut dire avec justice que ces conjiueulairos de Vigonère forment un véritable cours d'antiquités grecques et romaiiics, et ne sont pas moins utile- à co.Tsulter que le Voyags du jeune Anacharsis.
menls de ce siège mémorable ii un vigneron de la Cliersotièse de Thrace qu'il a pris sous sa protection. A son lour le vigneron redil toutes ces histoires à un Phénicien qui vient d'aborder en ces lieux, et avec qui il se lie promplement d'amitié.
Le style des deux Philoslrale est obscur et laisse beaucoup à faire au commentateur. Il faut cependant leur tenir compte de l'ardeur qu'ils apportaient au travail et de la noble émulation dont ils se sentaient saisis en songeatit aux chefs-d'œuvre de l'antiquité. Loin de nous décourager, dit Philoslratele-Jeune, « nous devor)S plutôt insister à les devancer eux-mêmes, car en obtenant ce but de notre intention nous ferons une chose recommandable ; que s'il nous advient d'y commettre quelque défaut, au moins cela apparaîtra-l-il être louable que nous nous soyons proposé une imitation glorieuse. » C'est en prose un peu trop traînante la belle pensée de La Fontaine:
Jaurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.
Quant à Callislrate, on n'a sur lui aucun renseignement biographique positif. Il n'a pas fait précéder ses Statues d'une préface explicative : Vigenère croit, cependarii, pouvoir conjecturer, d'après son style el le sujet de son ouvrage, qu'il fut aussi un rhéteur, contemporain des Philostrate, et probablement de leur école. Comme eux, Callistrate décrit les œuvres de quelques maîtres célèbres et y joint les conceptions de sa propre
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imagination, faisant généralement preuve de talent et de goût.
Parm4 les Grecs modernes qui, chassés de leur patrie par les progrès des Turcs Ollomans, firent connaître à rOccident la langue mélodieuse de Sophocle et de Démoslhènes, et les chefs-d'œuvre d'une civilisation en tant de points accomplie, parmi les promoteurs de la Renaissance, les Chrysoloras, les Bessarion, les Argyro* pvie, les Théodore Gaza, les Hermolime, les Lascaris, dont un prince de la critique a rendu le nom immortel, r Athénien Laonic Chalcondyle mérite une mention particulière.C'est luiquia retracé les souffrances et la ruinede la mère-patrie (i), et rappelé ainsi vers l'Orient l'attention de l'Europe oublieuse et indifférente. Celte indifférence fait craindre à Chalcondyle que la Grèce ne puisse devoir jamais qu'à elle-même sa délivrance;, hélas ! lointaine ; il l'exhorte à mettre sous les pieds toutes les misérables querelles intestines qui ont causé son agoîiie, et à s'unir dans un même élan, dans une même pensée : « par ce moyen les Grecs donneraient la loi et
(1) Histoire delà décadence de l'Empire grec et établissement de celui des Turcs, par Chalcondyle, Athénien, de la traduction de B. de Vigenère, Bourbonnais, et illustrée par lui de curieuses recherches trouvées depuis son décès; avec la continuation de la même histoire depuis la ïu\ni du Péloponèse jusqu'à présent, 1632, et des considérations sur icelle : à laquelle ont été ajoutés les éloges des seigneurs ottomans, plusieurs descriptions et ûgurcs représentant au naturel les accoutrements des officiers de l'Empereur turc, et des tableaux prophétiques prédisant la ruine de la même monarchie^ par Artus Thomas sieur d Embry, Parisien.— A Paris, chez la veuve Mathieu Guillemot, au Palais, et Mathieu Guillemot, rue Saint-Jacques, 1632.— Edition illustrée par .laspar Isac.
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commanderaienl bravement aux autres peuples el nations qui maintenant leur liennenl le pied sur la gorge. » La douleur qu'il ressent d'êlre exilé ne le rend pas injuste ; il fait preuve dune grande impartialité à l'égard des Ottomans ; il vante leurs brillantes qualités, la savante organisation de leur empire, et n'attribue la chute de Conslatitinople qu'aux discordes el aux vices de ses concitoyens. A la manière d'Hérodote, il se permet volontiers de longues digressions sur l'hisioire des peuples avec qui les princes grecs entrent en relation. Malgré l'inaclion de l'Europe, il montre une sincère estime pour les Etals qui témoignent du moins quelque sympathie à la cause grecque, surtout pour la Fraiice qui tant de fois prit l'initiative des croisades. C'est avec admiration qu'il parle de noire patrie : u Je dirai des Français que c'est une nation très-noble el fort ancienne, riche, opulente et de grand pouvoir. El d'autant que de toutes ces choses ils surmontent et passent de bien loin tous les autres peuples de l'Occident, aussi ont- ils bien opinion que c'est à eu\ à qui de droit lautorilé souveraine et l'adminislralion de l'Empire Romain doit appartenir. La très-grande ville el cité de Paris, auîremenl dite Luièce, qui est le siège capital de (oui le royaume, soil en beauté d'assiette, multitude de peuple, civilité et courtoisie des habitants, soil en richesses, commodités el abondance de toutes les choses qu on saurait souhaiter, laisse bien loin derrière elle toutes les autres habitations dont jusques ici on ait eu connais-
sance « (i). Ces éloges adressés à la France, malgré les désastres de la Guerre de Cent ans, malgré les calamilés du règne de Charles VI, nous font voir quel était le prestige du nom français à Tétranger. Ce n'est pas, en effet, d'aujourd'hui que les grandeurs déchues demandent à notre pays asile et protection ; les souverains, les papes dont on contestait le pouvoir, venaient y chercher du repos, des consolations et des secours; les peuples malheureux tournaient vers lui leurs prières et leurs espérances, sachant bien que la générosité française ne saurait rester sourde à l'infortune suppliante. En étant égossje, la France eût pu économiser son sang et son argent ; à être généreuse, elle a gagné ce renom de justice qui en fait aux yeux de ceux qui souffrent la nation-Providence, et comme Tinslrument visible de Dieu sur la terre.
L'histoire de Chalcondyle, qui fait suite à celle de Nicéphore Grégoras, va du règne d'Ândronic II, époque de l'apparition des Turcs, vers i5oo, jusqu'au milieu du règne de Mahomet II, L'éditeur y a ajouté un supplément jusqu'en i652, avec une série de dessins représentant les principaux costumes de l'empire turc. Ces dessins sont empruntés à Nicolas de Nicolaï qui avait longtemps résidé en Orient. L'un d'eux, au frontispice, nous montre le Grand Seigneur s'avançant dans tout l'appareil d'un triomphateur, foulant sous les pieds de son cheval les
(2) Histoire des Turcs, p. 43.
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peuples prosternés dans ia poussière ; mais au-dessus de sa tôle, dans un nimbe, apparaît le Tout-Puissant, avec celte légende : « llerum ». C'est I expression des illusions que nourrissaient les continuateurs de Chalcondyle qui joignent à leur ouvrage un certain nombre de prédictions attribuées aux empereurs Sévère et Léon, et annonçant la destruction de ia puissance ottomane. Mais, malgré ia bataille de Lépante, l'empire turc sera longtenTips encore redoutable à l'Europe, et, quand il cessera d'être un danger, ce sera pour devenir une pomme de discorde entre de grandes ambitions.
C'est à Louis de Gonzague, son protecteur, que Vigenère dédie son travail. Ce prince, héritier du Montferral, et, par suite, des prétentions de celle maison sur Conslantinople et Jérusalem, dut avoir pour agréable la publication d'un ouvrage qui montrait les alliances de ses ancêtres avec les Paléologues et laissait entrevoir à sa race la couronne de Conslanlin.
Les notes qui accompagnent ia traduction sont marginales et courtes ; mais à ia fin du volume se trouvent, sous le nom d'illustrations, de véritables traités sur les institutions civiles, politiques, financières, administratives, militaires et religieuses de la Porte. Vigenère y décrit dans les plus grands détails la vie privée et ia vie publique des Turcs, les beautés de Constaril.'nople, les richesses de ses palais, I organisaliori du sérail, les allribulions du Divan, qu'il appelle Dinan, et le moyen pris par le sultan pour que sa présence y soit toujours
BLAISE DE VIGE.NÈRE. ^251
supposée (i). Il parle du goûl prononcé de celte nalion pour les chevaux,la fauconnerie Jes riches étoffes; il passe en revue les principales professions, s'éleiid longuement sur la composition des armées de terre et de mer, l'arlillerie, le gouvernement des provinces^ les ressources et les opérations du Trésor; il donne lanalvse raisonnée du Koran, et constate par de nombreux rapprochements combien sont fréquents et importants les emprunts faits aux Livres Saints. Ce n'est point en pur érudil que le commentateur pénètre ainsi dans la vie de ce peuple encore si peu connu de l'Europe, dont il éîait à la fois l'admiration et I épouvante ; il s'indigne comme chrétien qu'on ne prenne pas une mesure énergique pour détourner vers l'Orient le cours de ce torrent dévastateur, et que la chrétienté fournisse, par le recrutement des Janissaires, l'élément le plus redoutable de la puissance de ses ennemis. (( Voilà, s'écrie-t-il avec douleur, la source principale dont est ordinairement abreuvé et entretenu l'empire lurquesque en sa vigueur ! En quoi Dieu permet, pour nos oH'enses el démérites, que nous sovons battus de nos propres verges ; mais il serait bien aisé d'y remédier, si les deuï plus puissants monarques chrétiens seulement, sans jouer
(1) « Il y a d'autre part une petite fenêtre carrée qui sert d'écoute, au bout d'une secrète galerie, droit sur cette lo^je de l'audience, avec un treillis de clisse au-devant, j^arni de crêpe ou taffetas noir, qu on appelle \a jalousie ou fenêtre dangereuse, parce que le prince y pouvant être a toute heure que bon lui semble, et de la, sans être aperçu et qu'on sache s'il y est ou non, voir et ouïr tout ce qui s'y passe, ce serait chose fort périlleuse de lui en penser faire ou déijuiser rien ».
EIiri)ITIO.\.
au faux compagrjon, se voulaient bien entendre ensemble et s'unir contre le commun ennemi, et que leurs sujets les voulussent suivre ! « (i) Vigenère semble critiquer iciindireclement l'alliance qui avait été conclue entre François I"" et Solimin, à la grande stupéfaction du monde catholique ; mais les résultats immédiats de cette alliance, et l'itifluence exercée depuis lors en Orient par la France ont justifié le roi trèschrétien, et montré la sagesse et l'utilité de sa politique. \J Art militaire d Onosander, écrivain grec de mérite, contemporain de Claude, que I Empereur Léon et le maréchal de Saxe ont tenu en grande estime, fui publié en français, en i6o5, sur le manuscrit de Vigenère, et dédié à Sully par l'éditeur Langelier. Des aniiotalions accompagnent, ou, comme on disait alors, illustrent la traduction. « Elles consistent ici, dit le traducteur, à rapprocher du texte les passages analogues des auteurs grecs et latins, à citer les sources où a puisé Onosander, à rapporter le tout point par point pour les éclairer l'un par l.';iiiîre en lesconfrontant. » Elles sont souvent fort étendues; luné d'elles est lout un traité sur la guerre, considérée comme légitime ou illégitime, nécessaire ou facultative, étrangère ou intestine. A propos des qualités requises chez un chef de guerre, Vigenère examine successivement, d'après les philosophes, les historiens, et même les poètes de l'anliquité, quel rôle joue la Fortune à la guerre, favorisant,
(1) Histoire des Turcs, \^. 53.
BLAISE DE VIGE.NEKE. i2oo
quoique aveugle, ceux qui savent la mellre de leur côté; commefit el'e doit s'associer avec la vertu ; quels sont les vices les plus pernicieux aux gens de guerre ; comment le mérite finit par s'imposer ; quels sont les devoirs du chef; combien il importe qu'il connaisse ses soldats, qu'il allie la douceur à la sévérité, qu'il sache démasquer l'hvpocrisie, qu'il soit de facile accès et libéral, qu'il s'abstienne d'être moqueur et injurieux ; comment tout homme qui touche la solde d un prince cesse de s'apparleiiir ; ce que c'est que le serment militaire ; quelle importance a une bonne discipline ; ce que sont les duels ; pourquoi il ne faul qu'un chef à une armée; si le port des armes doit être permis, dans les rues, aux militaires, en dehors de leur service ; s'il vaut mieux une mauvaise armée avec un bon chef, qu'un mauvais chef avec une bonne armée ; s'il est plus facile à l'armée de former son chef qu'au chef de former son armée ; combien il est utile que le chef, sans négliger l'avi?- de son conseil, ait la libre disposition de ses inouvements ; quels inconvénients il peut y avoir à laisser trop longtemps une armée entre les m lins du même chef; s'il faut choisir les chefs parmi les indigènes ou parmi les étrangers; quelles doivent être les principales vertus d'un bon chef : la tempérance, la prudence, la force, la justice, la sobriété ; quels défauts il doit surtout éviter : l'ivrognerie, l'indiscrétion, la lésinerie ; quels doivent être sa hardiesse, sa vaillance, sa promptitude d'esprit, sa mémoire, sa diligence, son éloquence, ses soins à ne pas se faire haïr, « h fuir les concussions.
pilleries et rançonnemenls » ; quel âge il doil avoir ; quels appuis il trouve dans la réputation de ses ancêtres et dans sa propre renommée. L'auteur termine en discutant la question de la noblesse et des armoiries. Ainsi commenté, l'ouvrage d'Onosander est précieux à consulter pour tous les militaires, et principalement pour les o.Ticiers supérieurs; car, bien qu'il. y soit plus particulièrement question des armées de l'antiquité, les digressions dans notre propre histoire sont fréquentes, et les règles générales que pose Vigenère peuvent convenir à tous les temps.
La traduction des Commentaires de J. César est précédée des éloges de César et de Pompée tirés du soplième livre de Pline, du sommaire d'Eutrope sur les fnils et gestes de César, de l'abrégé de Florus sur les onzième et douzième décades de Tile-Live, d'une courte biographie de Jules César faite par Vigenère à lusagede ceux de ses lecteurs qui ne sont pas familiarisés avec l'antiquité, d'un avertissement sur l'emploi de noms modernes, comme Français pour Gaulois, Bourguignons pour Séquanais, Suisses pour Helvètes, etc. enfin d'une carie de la Gaule ancienne.
C'est dans un but patriotique que Vigenère entreprit la traduction des Commentaires de J- César ; il le dit formellement dans sa préface : il a fait ce livre pour ceux de ses concitoyens qui ne savent pas le latin; ils pourront y voir, « comme en un miroir fi'lèle, la grande et noble antiquité de leurs ancêtres; combien illustres et redoulés ils ont été de tout temps au fait
de la guerre el des armes, de l'aveu mt^me et témoignage de celui auquel jamais autre capitaine ni chef d'armée ne s'égala ; les maux en après el ruines qu'ont accoutumé d'apporter en toutes dominations et Etats les rancunes et partialités domestiques. >; Outre ses annotalions explicatives, Vigenère insère à la suite de chaque livre des chapitres entiers sur les points qui peuvent plus particulièrement nous intéresser : la langue des Gaulois, l'organisation des légions, la caslramétation et les fortifications des anciens, leurs machines de guerre ; les Alpes et les passages de France en Italie; la faune de nos anciennes forêts, etc.
Il est un problème historique concernant le Bourbonnais que nous aurions désiré voir résolu par. lui d'une manière satisfaisante : l'emplacement précis de la Gergovie des Boïens. On n'a sur cet oppidum que les renseignements un peu vagues donnés par César au vii^ livre de ses Commentaires, et qui permettent une interprétation si élastique que les savants oui cru pouvoir, chacun pour de bonnes raisons, le transporter en Bourgogne, en Nivernais, en Forez, en Bourbonnais ; les uns le mettant à Entrains, entre Cosne el Clamecv (i); d'autres à Verlaud, enlre Tonnerre et Châtillon, ou à Sainl- Révérien à l'est de la Charité; d'autres à Boen, près de Montbrison ; d'autres à Alonlluçon ou Néris; d'autres, enfin, à Chantenay, entre Villeneuve el Saint- Pierre, à Thiel^ enlre Toulon et Digoin, à Bourbon-
(1) C'est l'opinion de M. Walckenaër.
l'ArchambauIl, à Souvigny ou ù Moulins, (i) Dans sa Iraduclion» Vigeiière se prononce d'abord pour Moulins : a Silôl, dil-il, que Vercingétorix en a les nouvelles (de la marche de César), il emmène de rechef son armée en Berry, se délibérant d'assaillir Moulins en chemin, ville des Bourbonnais, lesquels César, après qu'ils les eut défaits à la bataille contre les Suisses, avail là envoyéshabiter,eliceux annexés au territoire d'Aulun. >> Mais dans ses notes il se ravise : « J'ai tourné Moulins selon la conjecture commune, parce que c'est la plus prochaine ville d'Autun et la capitale de toute la contrée, étant à croire que Vercingétorix s'adressa au chef, comme est le devoir de la guerre. Mais César ne dit rien de son assiette, et n'amène ici aucune remarque ni connaissance sur quoi on se pût fonder pour discerner ce que c'était. Quant à moi il me semble que ce n'est pas Moulins, parce que César n'eût pas lu qu'il était sur la rivière d'Allier, et davantage ce n'est pas le droit chemin pour aller de l'Auvergne à Bourges, car on laisse Moulins â plus de huit ou dix bonnes lieues à main droite foutre que c'est un pays effondré et malaisé au possible), pour prendre le haut Bourbonnais, vers Monlaigu en Combraille, et à Monlluçon; estimant que ce soit ledit Monlluçon, ou Néris qui est là auprès, où il y a de fort beaux bains d'eaux chaudes, et tant de
(1) Un membre compétent de la Sociélé d'Emulation, M. Clairefond, archiviste-paloographe, a montré par la discussion du texte de César, et par l'étude des limites des anciens diocèses, que cet oppidum ne pouvait élre placé qu'à Moulins ou aui environs de celte ville.
marques el enseignes de l'ariliquilé romaine qu'on n'y fouille guère encore sans y Irouver quelques médailles el pierres gravées», (i) Une opinion si flollanle ne peul servir qu'à monlrer combien se prêle à la variété des conjectures le passage assez vague du vu- livre de César, où il est question de cet oppidum. En présence de ces divergences d'inler|)rélations, le plus sage, en attendant quelque découverte archéologique décisive, n'est-il pas de réserver notre jugement?
Pour mener à bien tant de commentaires sur des sujets si variés, il ne faut pas être seulement un érudil, il faut avoir la clef de toutes les sciences. Vigenère est un savant universel; il donne des articles fort instructifs sur les questions scientifiques les plus diverses, et notamment sur un grand nombre de composés chimiques. Mais de la chimie â l'aichiraie il n'y a qu'un pas, ei il le franchit. Comme il serait impossible de donner une idée exacte de l'état des esprits à la lin du seizième siècle, si Ton n'entrait pas dans quelqiics détiiils sur les sciences occultes, la divination, la recherche du grand-œuvre, la cabale, les horoscopes, etc., nous allons rapidement analyser les principaux traités de Vigenère sur ces matières. Lorsqu'il était à Rome, Vigenère fut en relation avec de savants rabbins, el il apprit d'eux les secrets de la Cabale qu'il exposa dans des Irailés spéciaux el qu'il répandit dans ses autres ouvrages. Les liens mystérieux qui raltachenl la terre au ciel
(1) Traduction des Commentaires, p. 426.
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l'ont parloul frappé ; les démêler esl sa constaiile prôocciipalion. Dans sot» Traité des Cliiffres, ou secrète manière d'écrire, loul en se proposanl seulement d'expliquer les Chiffres, ou écritures symboliques, jusqu'alors connus, et d'en créer d'autres par diverses combitiaisons mathématiques^ il fait de fréquentes digressions dans le domaine des sciences occultes « qui sont aux autres sciences ce que les chiffres sont ù I écriture vulgaire »; il donne des formules mathématiques et géométriques pouvant servir à la Cabale, la Magie et l'Alchimie, « ces trois sciences mystiques appropriées à la connaissance des trois mondes, l'intelligible, le céleste et l'élémentaire, représentés par les trois lettres hébraïques du mol Adam, et par les trois parties de l'homme, ou petit monde : l'intellect, l'àme et le corps. » Il s'occupe au8si longuement des astres, des métaux, des mystères, de la vertu de certain nombres, etc. Revenant à la science des chiffres, il dit que son point de départ est la représentation de la loi apportée du Sinaï par Moïse : « elle était écrite tout d'une teneur, sans aucune séparation de syllabes, ni de dictions, les tables étant percées à jour, si bien que chacun, à ce que disent les rabbins, y lisait diversement à sa fantaisie, à la main droite et à la gauche, par le devant et à l'envers, de haut en bas, de bas en haut, Moïse s'en retenant devers lui la vraie intelligence occulte, selon que Dieu la lui avait révélée, dont le secret consistait partie en la forme des caractères, partie en la vraie et propre
(lislinclion des vocables » (i). Il fait ranlrer dans la catégorie des chiffres les formules abrévialives, comme S. P. Q. R., les parlers particuliers ou argots, les signes maçonniques, etc. Il représente, en terminant, les alphabets de tous les peuples connus, auxquels il joint ceux des astrologues et des maîtres ès-sciences occultes.
La transmutation des métaux et la médecine vont de pair dans ces études : Vigenère s'occupe beaucoup du sel et de son influence sur la fécondité ; du vitriol et du mercure qui, par leur combinaison, produisent une substance mixte, (f commencement de l'œuvre philosophique pour la transmutatoire » ; du vitriol philosophique », ou Vénus « autrement appelé Zéniar, en arabe, c'est-à-dire lumière de beauté, qui teint tous les autres métaux eu or, et est la souveraine médecine du corps humain ». (2) Il pose, avec les maîtres, les axiomes de l'art hermétique (3), et s'efforce d'expliquer d'après eux jas grands phénomènes de la nature.
Les problèmes cosmogoniques sont pour les cabalisles l'objet des solutions les plus empiriques. Veut-on savoir, par exemple, comment les astrologues expliquent le déluge? Vigenère nous apprend qu'à leur avis le déluge a eu lieu «par la grande conjonction des trois planètes supérieures qui se fit alors en la triplicilé aquatique » î
(1) Traité des Chiffres, p. 37 B.
(2) Les Images de Philostrate, p. 285.
(3) « Couverte elementa et quod quaeris inveiiic». — >isi corporca verlantiir in non corporea, niliil in hâo arte prorsus eflicis. Duo autem snnl éléments corporea : terra et aqua; iluo aulem non corporea : aer et ig'iis. [Les Images de Philosirate, p. 473.)
ii;
Nous voilà bien renseignés.sur celle question ! Veul-on avoir la connaissance approfondie de l'univers et de l'homme? Il faut la demander à l'élude de ces trois sels : sel commun^, salpêtre et sel ammoniac^ » le sel étant de rature terrestre représente le corps ; le salpêtre inflammable les esprits habitant principalement dans le sang, lesquels vivifient le corps et lui donnent le mouvement ; et le sel ammoniac qui ne se brûle pas, mais s'évapore et est volatil, l'âme toute divine, inconsumptibleetinexterminable^ laquelle vivifie l'esprit, tout ainsi que lui fait le corps. Ces trois sels^, outre plus, symbolisent aux trois substances de sel, soufre et mercure (i), car le verre qui est la quatrième est la privalion de tous sels. Et tout ainsi quece mondecommença par un sel en forme humide et coulante, car tout élail mer quand le grand Ouvrier mil la main à la séparation des substances et des espèces, aussi finira-t il en forme sèche, réduit en verre » (2). Nous voilà désormais fixés sur la fin du monde !
C'est par un raisonnement analogue qu'il explique les myslères de la théogonie égyptienne : Osiris^ le bon principe, représentant la chaleur moite, aérée, naturelle, accompagnée d'une humidité vivifiante; Typhon, le mauvais principe, « exterminateur d'icelle pour la conflagration, embrasement, ardeur étrange el extraordinaire, qui, à guise de fièvre, dessèche et tarit la substance du germe généralif dont tout individu est
(1) C'est la théorie de Raymond Lulle et de Paracelse.
(2) Les Images de Philostrate, p. 398.
prorréé el mainlenu; Osirisia pluie, ia substance douce (le leau de la mer, la lumière, la vie; Typhon le vent, lu saumure, l'-'S ténèbres et la mort » (i). Ce n'est pas seulement entre Osiris et Typhon qu'existe la guerre, elle règne partout au ciel : « entre les astres il y a certaines inimitiés particulières, comme de Mars et de Véims à Saturne; de Mars envers Tupiler ; de Mars tous sont ennemis, fors Vénus; du Soleil, Mars et .\ïercure ; de\ énus, Saturne; de Mercure, le Soleil el la Lune ; de la Lune, Mars el Vénus : leurs aspects aussi se contrarient, d'où proviennenlloulesles mutations del'air, auquel les influences des corps célestes selon leurs variétés différentes ont leur action ; et sur les corps des personnes pareillement, voire leurs inclinations encore, soit à bien, soit à mal » (2).
Si certaines substances sont hostiles et antipathiques les unes aux autres, il en est aussi qui s'attirent, se combinent et créent de nouveaux éléments : ainsi la terre el l'eau donnent le sel; l'eau el l'air le mercure; l'air el le feu le soufre ; le feu et la lerre « la vilritiation en laquelle se doivent finalement terminer toutes les substances, ni plus ni moins quelles commencent par le sel » (5). Trouver, saisir, maîtriser la force mystérieuse par (jui s'opèrent toutes ces métamorphoses, qui anime le monde el unit le ciel à la terre, c'est le rêve de tout adepte du grand œuvre : '< celui qai sait
fl) Les Images (le Philost rate. p. 430. (2} L'art militaire d'Oiwsander, p. 8 H. (i) Les Statues de Callislrafe, p. 201.
bien marier le ciel avec la lerre peut faire des œuvres admirables, surpassant tout l'ordre de nature. » Cette force mystérieuse est, en effet, « le moyen de joindre les vertus et propriétés occultes qui sont au ciel et aux étoiles à la matière d'ici-bas et aux corps des individus auxquels elle les imprime et scelle moyennant la due et proportionnée correspondance qu'ils ont avec les influxions célestes qu'ils reçoivent tout ainsi que la cire fait le caractère d un sceau ou cachet. » (•)
Est-il donc surprenant que les cabalistes n'aient vu que des allégories dans l'univers entier? Tout dans la Nature estpour eux le symbole de leur art : « les Naïades, dont les cheveux dégouttent, représentent l'argent vif coulant, lequel en ses sublimations produit une manière de chevelure; la sécheresse des Bouviers est l'esprit du Vitriol qui le congèle et mortifie, car il n'y a chose plus chaude que le vitriol qui est de nature de feu. Les fleurs d'Hyacinthe de couleur orangée seront l'or, lequel mêlé avec ces deus-là constitue le principal fondement et sujet de cet art. A quoi se rapporte cette amitiéd'Apollon envers Hyacinthe transmué en une fleur, c'est-à-dire l'or ramené en lialure végétale, car il est alors le commencement de toutes les grandes médecines et rectifications, tant des corps métalliques que dei humains » (2). Mais rien n'est plus ingénieux que le rap-
• (1) Les Images de Philoslrate, p. 909.
(2) Les Images de Philo strate ^\t. 376. Four eux les voiles de la mythologie cachent mal les mystères d'Hennés; ainsi Minerve, ou la science née à l'aide de Vulcain, c'est-à-dire du leu, porte une robe éinaillée
IJLAISE DE VIGENÈRE. 243
procheraenl qu'ils établissent entre le dieu Pan et le monde : k La partie de son corps qui est de forme humaine dénote le ciel et la raison dont tout ce monde est gouverné ; la face rouge-cramoisi la région élhérée qui est de nature de ff^u ; mais ce qu'elle est ainsi renfrognée, tenant de la chèvre, montre les soudains changements de l'air, à l'exemple de cet animal, le plus inquiet que tout autre. Les cheveux sont les rayons du soleil, et les cornes la lune, en laquelle se viennent recueillir et asseoir toutes les influences des corps célestes, pour, puis après, être de là transmises, épandues et communiquées ici-bas aux éléments etaui corps composés d'iceux — La partie d'en bas toute velue et couverte d'un poil rude, hérissé et épais, signifie la terre avec les forêts, les herbes cl plantes dont elle est revêtue. Les deux jambes sont les deux hémisphères ; le ventre est la mer, et les pieds de corne la solidité de la terre, fendus pour montrer les montagnes et les fondrières et vallons. La peau de panthère et de petits faons de biches qu'il porte sur ses épaules, mouchetée de taches rondes, représente le ciel semé d'étoiles ; les sept chalumeaux joints ensemble les sept planètes et leurs sphères, ensemble l'harmonie des sept tons. Le souffle dont il les entonne est l'esprit de vie qui anime ces astres,, et aussi les vents qui parcourent l'air de côté
(je trois couleurs brillantes: or, pourpre et azur, auxquelles correspondent: le ciel, le feu et l'air; le sel, le soufre, le mercure; la jacinihe, le corail et le saphir, et ainsi de suite en groupant les substances par trois, nombre qui, comme sept, a une vertu cabalistique.
244 ÉKUDITIOW.
el d'autre. En la main gauche il lient un bâton recourbé qui signifie l'année se révolvanl en soi-même. La couronne de pin qu'il a sur la tête sent son montagnard et sauvage, car il erre ordinairement parmi les profondes forêts, les rochers, montagnes et autres lieux solitaires, pour démontrer que le monde qui porte son nom a été créé seul »> etc. (i)
Le feu et le sel jouent le principal rôle dans leur système cosmogonique. Le traité qui porte ce titre (2) fut inspirée Vigenère par ce verset de saint Marc: «Tout homme (c'est-à-dire l'homme intelligence) sera salé de feu, el toute victime (c'est-à-dire l'homme animal) sera salée de sel. » C'est là le point de départd'une foule de considérations bizarres sur lacomposilion de l'univers, les qualités des éléments, leurs liaisons, leurs analogies avec les organes de notre corps et les facultés de notre âme. Vigenère nous apprend que dans l'Ecriture le feu désigne l'Esprit Soiiit a dont nous devons être intérieurement salés, c'esl-à-dire préservés de corruption ou péchés qui pulrélienl notre âme >j (5). Voilà pourquoi il y a du feu ou de la lumière dans les cérémonies de l'Eglise. Avec les cabalisles, il divise tout ce qui existe en trois parties: l'Eiémenlaire, ou monde d'ici-bas; le Célesle, ou monde au-dessus de la lune; el Tlnlelligible, ou monde complètement immatériel que l'apôtre appelle
(1) Les Images de Philostrate, p. 3? 3.
(2) Traité du feu et du sel^ excellent et rare opuscule du sieur Biaise de Viyonère, Bourbonnais, trouvé parmi ses papiers après son décès. — It318.
(3) Trailc (lu feu et du sel, p. 13.
BLAISE DE VlGEx^ÈRE. 2i5
le troisième ciel (i). Ces différents mondes nous sont révélés par des sciences différentes : le monde Intelligible par la Théologie et la Cabale; le monde Céleste par l'Astrologie et la Magie ; le monde Elémentaire par la Physiologie et l'Âlchimie. Il entre ensuite dans delonguesexplications sur les diverses sortes de sel et les moyensdelesobtenir, sur l'action du feu et les matières inflammables ; sur le feu grégeois et la poudre h canon ; sur le feu des Perses, le feu des Vestales et le cierge Pascal; sur la signification symbolique des métaux, les différentes couleurs de la (larame, la combinaison et la transmutation des métaux ; sur les rapports qui existent entre le soleil, notre cœur et Jésus, etc. Il prétend démontrer que Thomme, ou Microcosme (2), étant l'image de Tunivers, la connaissance de l'un conduit nécessairement à la connaissance de l'autre.
Son Traité des Comètes ne repose pas sur des données scientifiques plus sérieuses. C'est un ouvrage de circonstance écrit à l'occasion de l'apparition d'une comète qui eut lieu le 9 novembre lo'jj « dans la constellation del'Aigle, près du Serpentaire, delaFlèche et du Dauphin ». De celte situation céleste résulte sa signification que Vigenère traduit ainsi : Par l'Aigle à l'haleine empoisonnée, elle annonce la venue de la peste; par la Flèche la promptitude du fléau, parle Dauphin son extension sur le continent et les îles. C'est
(1) Traite du feu et du sel, [). 48.
(2) Ce mot est emprunté à Macrobe.
246 ÉRCDITION.
qu'en effet les comèles ne prédisent jamais, d'après lui, que des choses sinistres; ce sont des monstres célestes qui apparaissent «comme des avertissements de la clémence divine pour nous retirer de nos vices et iniquités à une pénitence et amendement de vie. » (i) D'où vient à ces météores une influence si désastreuse? C'est que « leur vapeur de nature minérale infecte l'air » ; c'est que les comètes sont formées de l'émanation de planètes nuisibles, surtout de Mars et de Mercure : « de celui-là leur provient l'ignéité qui échauffe le sang et émeut la colère ici-bas aux personnes, dont s'en suivent noises, débats, contentions, vindictes, guerres, meurtres, effusions de sang, voleries, calamités, etc. ; de Mercure elles prennent leur élancement et légèreté mouvante, qui cause émotion de sujets, révoltes, tumultes, séditions, changements de religion, de police, d'élat ». {2) Ce qui les rend plus dangereuses, c'est que l'astrologie judiciaire, qui peut prédire les éclipses, ne peut pas prévoir les comèles; et, pourtant, tout l'effet des comètes » émanation subtile des quatre éléments », dépend principalement « des éclipses et de la conjonction des trois planètes supérieures » !
A côté de ces rêveries philosophiques et scientifiques^ nous sommes surpris de trouver ces réllexions extrêmement sensées sur la crédulité des princes et des grands : a Si la mort des princes suit l'apparition des
1^ (1) Traité des Comètes, p. 7.
(2) Ibid. , p. 5(5.
«LAISE DK VIGENÈKE. 247
comètes, c'est que leur imaginalion a élé vivement frappée par ce phénomène ; la peur qu'ils s'en donnent n'est pas petite efficace, soit qu'ils aient plus grande crainte de mourir que les autres, ou qu'ils soient plus soupçonneux et appréhensifs, ce qui est le propre des grands seigneurs; ou pour quelque raison inconnue à nous petits compagnons» (i). C'est que la raison n'abdique jamais complètement ses droils. Comment Vigenère n'a-t-il pascomprisqu ilparlailpourlui-mêmo, quand il disait : « La plupart du temps nous tombons en d'absurdes impertinences pour nous vouloir opiniâlrer à trouver une raison naturelle sur une chose à nous inconnue. Car tout ainsi que c'est une grande ignorance et bêtise de ne savoir rendre raison de rien, aussi y at-il trop de présomption et de curiosité à la vouloir trouver de tout »! (2)
Scruter l'univers, iuiarrachei' le secret des lois qui le régissent, mélanger les substances, décomposer, reco mposer, combiner les éléments de toutes choses, ce n'était encore quelamoiliéde la science des cabalisles; la partie la plus curieuse et sans contredit la plus lucrative pour eux, était la divination, soit à l'aide des astres et des planètes (5), soit par le moyen des nombres, anagram-
(1) Traité des Comètes, p. 95. On remarquera que Vigenère fait annoncer aux comètes précisément le» événements qui avaient lieu en France au moment où apparut celle de 1577.
{'Ij Traité des Comètes, p. 95.
(3) Vigenère rapporte la divination par les animaux à Mercure; par les minéraux et les végétaux à la Lune; par les parfums à Vénus; pa*" 'es sons et chants de musique au Soleil ; par les 0 véhémentes affections,
248 ÉRUoiTroN.
mes et acrostiches, soit par d'autres pratiques mystérieuses (i). Comme il fallait éviter de tomber dans le fatalisme, les cabalistes reconnaissaient aux humains le pouvoir de corriger l'influence malfaisante des astres, moyennant certaines conjurations dont ils avaient le secret et qui faisaient leur pouvoir sur leur crédule clientèle. Mais on doit y apporter une extrême prudence et ne pas chercher à saisir le taureau par les cornes : (( les hommes peuvent avancer, changer, muer le sort fatal dont les astres les menaceraient, non de vrai en s'y opposant directement comme qui voudrait nager droit conlremont le fil d'une eau raide-courante et impétueuse, maisenbiaisantet ployantquelquepeu » (2). En d'autres termes, il faut remettre sa destinée entre les
iTiOuvcmcnls et conccplionsde l'àme », à Mars, par les raisoniioments à Jupiter; par les secrètes méditations et contemplations intéiieures à Saturne ; par l'observation des affres aux Etoiles Gxes; par le premier mobile aus nombres et ûjjures; par rillumiuation divine et les songes à l'Empyréc. Les songes viennent de la Lune, planète la plus rapprochée de nous: l'ange Gabriel, qui préside à la Lune, enseigna à Daniel à les interpréter.
(1) « Rabbi Moyse Cusain, en ses commenîaires ?ur le Lévitique, selon que l'allègue Rabbi Siméon dans le Talmud, parle de certain zoophyte, ou plante-animal , appelée iédiia, qui a face d'homme et le corsage d'agneau, attaché à la terre, d"où il suce partie de sa nourriture, par une forme de cordelette partant du nombril, et, autant que se peut étendre cette cordelette semblable aux rinceaux des courges ou coloquintes, il broute, paît et dévore tout ceciui est autour dt: lui, d'une si grande agilité continuelle qu'il se dérobe presque de la vue, si qu'il n'y a d'autre moyen do l'atteindre si ce n'est qu'à coups perdus d-; force traits ferrés, en forme de ciseau bien tranchant, décochés d'une arbalète, on arrive ;i couper celte cordelette ou boyau. Lors, en prenant um di ses os dedans la bouche avec certaines cérémonies, soudain Ton entre en fureur et prédit-on les choses futures.» {Les Images de Philo il rate, p. 582.)
("i) L'art militaire d'Onosander, p. d8.
mains des astrologues qui sauront bien utiliser cette confiance au profit de leur fortune et de leur ascendant sur les esprits faibles ou malades.
Il semble qu'il y ait en Vigenère deux hommes et que l'adepte crédule de la Cabale ne puisse pas totalement anéantir l'homme de sens et de jugement. Tout en donnant les règles de la divination, il condamne ceui qui veulent faire ainsi violence à la mystérieuse puissance de Dieu (i). Après tout ce qu il écrit sur ces pratiques supertitieuses, qui s'attendrait à trouver ces paroles dans sa bouche : « la vraie divination n'est que la prescience, fruit de l'instruction ; il faut que ceux qui veulent se mêler de prédire soient gens sages, avisés et prudents, versés en toute sortes d'arts, professions et sciences, entendus aux affaires d'Etal, afin qu'ils puissent régler et conformer le cours de leurs conjectures pour atteindre ce qui doit advenir sur la similitude des choses passées et la disposi'ion des présentes avec lesquelles cela peut avoir quelque convenance et affinité " (2)! Ce n'était pas ainsi' que l'entendait son siècle, âge d'or des astrologues et des devins, si nombreux et si puissants à cette époque de grandes passions et de profonde ignorance.
(1) 0 L'homme n'est pas parfait pour s'amuser après de vaines et inutiles ciiiiosités de deviner et pour striquérir de ce qui lui doit arriver de bien ou de mal; mais pour se connaître soi-mê.'ne, c'est-àdire élever sa pensée à Dieu, le craindre, aimer et honorer, s'humilier devant lui, le bénir et le remercier do tout ce qu'il lui plaît envoyer.» (Tr/xité des Comètes, p. 8.)
(2) Traite des Comètes, p. !57.
Il est vrai que ceux qui se livraient à la divination savaient d'ordinaire se ménager les moyens de faire réussir leurs prédictions ; ils ne reculaient pas même devant le crime^ el pendant longtemps, chez nous, les mots d'astrologue el d'empoisonneur furent synonymes. Celle foi aux sorciers élail si générale el pouvait avoir des conséquences si désastreuses pour la moralité publique, que l'Eglise s'en émut. Les curés eurent ordre de renouveler « tous les dimanches au prône des messes de paroisse » la défense de s'adonner aux sciences occultes, (( à peine de morl élernelle et de punition temporelle aussi » (i). Cet analhème de l'Eglise contre l'alchimie et l'astrologie devint une arme redoutable entre les mains des Ligueurs exaltés qui ne reculaient devant aucune calomnie pour déconsidérer Henri IlL En i58c) parut un pamphlet violent, imprimé «avec permission », portant ce litre : « Les sorcelleries de Henri de Valois et les oblations quil faisait au Diable dans le bois de Vincennes, avec la figure des démons d'argent doré auxquels il faisait offrande, el les- (juels se voient encore dans celle ville. » Ces prélendus Diables n'étaient, au dire des Politiques, que des satyres montés en chandeliers (2). Il était, on le voit, très-dangereux de donner prétexte ù une pareille accusation : aussi Vigenère, qui ne dissimule passa croyance à tous ces mystères, charmes et sortilèges, qui donne de temps
(1) Laval: Professions nobles, p. 11. B.
(2) AïKiuclil : Esprit de la Ligue; L'Estoile : Journal ijd février 1580).
à autre certaines recelles de médecine empirique, qui admet comme une vérité « qu'on peut enclouer un cheval en fichant un clou dedans la forme du pied qu'en passant il aura empreinte dans la terre; miliger la douleur des dents en plantant un poinçon qui y aura louché dans un ais; guérir une plaie en pansant le ferrement qui l'aura faite » (i), a bien soin d'affirmer qu'il ne pratique en aucune manière ces sciences occultes. La religion, dit-il, défend d'en faire usage même à bonrie intention, « à plus forte raison on s'en pourrait encore moins servir, sans une très-grande offense, pour nuire et endommager son prochain ni autre quelconque, ores qu'il fût hérétique, mécréant et en toutes autres sortes détestable. Dieu nous ayant donné d'autres voies » (2). Il distingue avec soin la vraie Magie de la fausse qu'il condamne et réprouve (5). Il ne veut pas qu'on puisse soupçonner son orthodoxie, et, sans parler de ses ouvrages de piété, il saisit toutes les occasions de la proclamer bien haut. Il respecte les mystères de la religion et honnit ceux qui cherchent à les percer. Parlant de Penthée, massacré sur le Cithéron au moment où il épiait les mystères des Bacchanales, il dit: « celle mort
(1) Les Images de Philostrate, p. 812.
(2) Les Images de Philostrate, p. 911.
(3) « Cette détestable, sale et orde Magie, qui a acquis le nom de Négromancie, esternànée a bon droit de l'Eglise, pour êlre sans aucun fondement ni vériié, mais abusive, déceptoire et pleine de blasphèmes, comme dépendant du premier rebelle de son créafeur, ennemi de la vérité et du genre humain, prince de ténèbres, d'erreur et de mensonge. » {Traité des Chiffres, p. 65, D.)
252 ÉRCDITIOX.
nous admoneste de fuir Timpiélé el irréligion comme la plus malheureuse chose qui puisse être en nous, el qui ne faut jamais à la parfin de recevoir son paiement ; de ne vouloir aussi êlre trop curieux de connaître sensiblement les mystères de la divinité qui ne se doivent comprendre que par la foi, car pour fuir el excéder la portée de noire esprit, si ne laissent-ils pas d'être certains pour cela» (i). Plus loin, à propos des cérémonies dans lesquelles on coupait les cheveux des jeunes gens, ou des jeunes filles, en l'honneur de certains dieux, il ajoute: « mais il ne faut pas en inférer que les mystères el cérémonies de l'Eglise de Dieu aient été empruntés des traditions des hommes ; au contraire les fils des hommes, c'esl-à-dire les païens el gentils ont pris les leurs de l'Eglise de Dieu, laquelle dès les premiers commencements du monde a été établie de sa propre bouche » (2). Toutefois, malgré son désir de vivre en paix avec le catholicisme, il' n'est pas inloléranl ; il rend justice à toutes les croyances sincères, même au mahométisme sur lequel on répandait alors tant de fables, el il soutient « qu'il n'y a point de pire religion que de n'en avoir point du tout » (3).
En Economie politique. Biaise de Vigenère est partisan d'une juste émancipation des femmes, Irouviinl « oulrageux par Irop, voire lyranniques envers la raison ceux qui ont voulu exclure les femmes du maniement
(1) Les Images de Philostrate, p. 155.
(2) Les Images de Philostrate, p. 312.
(3) Les Images de Philostrat<\ p. 379.
blAise de vigenère. 233
des affaires publiques, de la connaissance des bonnes lettres el de l'exercice des arts et sciences, comme sj elles n'étaient pas d'un même naturel avec nous, douées d'une même âme et eiitendemeiil, capables de tout discours et usage de raison » (ij; il proscrit l'exagération du luxe, mal dont il rejette la responsabilité sur le Prince et les Grands, donnant au peuple un exemple dangereux, qu'il est bien difficile de ne pas suivre (2) ; il ressent douloureusement el dévoile avec énergie les calamités causées à la France par tant d'années de désordre el d'anarchie (5). La guerre est surtout l'objet de sa réprobation : il est vrai qu elle avait dégénéré en un vaste brigandage (4), toutes les mauvaises passions se déchaînant à la fois, en l'absence d'une force publique bien organisée el respectée. Les bonnes traditions militaires sont perdues{5) ; les soldats, écume de la population, ne sont plus qu'une t< oisive el inutile vermine, perturbatrice du repos public >> (6); et il voudrait pou-
(1) Vigcnère : les Images de Philostrate, p. 315.
(2) « Régis ad exemplar totus componilur orbis. » (L'art militaire d'Onosander, p. 14.)
(3j « Nous sommes infestés d'ambitions, convoitises iiisatia!;les, rapines, massacres, calomnies, malveil'.arices, partialités et divisions, qui nous ont finalement amenés au dernier but de toute calamité et misère." (Les Images de Philosirate, p. 572.)
(4) « C'est pluiôt un vrai cbaos, un bideux gouffre de délestobies brigandages, voleries, ranronncments, assassinats, violences, sacrilèges, blasphèmes et autres telles impiétés qu'un exercice et occupation de cœurs généreux.» iL'art militaire d'Onosander, p. 5.)
ib} C'est pour les remettre en honneur qu'il traduit l'ouvrage d Onosaiider.
(6) L'art militaire d'Onosander, p. 12 8.
voir délivrer la pairie du tléau des armées permanente?. Cependant, en présence du caractère impétueux des Français, il se demande s'il serait possible de supprimer d'ores et déjà toute espèce de guerre, et se prononce pour la négative. S'appuyant sur l'autorité de Scipion, qui désirait conserver Carlhage pour donner satisfaction à la turbulence militaire des Romains, il admet la nécessité de guerres étrangères intermittentes, pour jeter hors des frontières les gens trop désireux d'aventures et de combats. C'était l'avis de Charles-Quint, et ce prince ne le cacha point à François {" lorsque, grâce à une réconciliation temporaire, il traversa la France en qualité d'ami du roi-chevalier. Le roi complimentant son hôte sur la cessation des hostilités, ce qui procurait un grand soulagement au monde chrétien :
— a Nous recommencerons bientôt, s'il plaît à Dieu, dit l'Empereur.
— « Comment? répliqua le roi, qui y allait tout bonnement à la française; de ma part je ne prétend;» plus recommencer.
— « Certes, poursuivit l'Empereur, nous commandons,vous et moi, à des peuples si belliqueux, si bouillants et lempeslalifs que, si nous ne nous faisons la guerre par intervalle pour les occuper et leur amortir une telle ardeur furieuse, nos sujets propres nous la feront, ce qui sera bien pis !» (i)
H) Vipfenère : L Art milUaire d'Onosander, \\. 5.
BLAISE DE VIGEXÈRE. 255
Quelle place assis^ner à Vigenère dans le grand mou* vemenl d'érudition qui acconnpagne et favorise le développement de la Renaissance? Faut-il, avec les uns, le mettre au-dessus d'Amyol? Faut-il, au contraire, avec d'autres, lui enlever tout mérite? Nous pensons que si Amyot, par la grâce dun style inimitable, doit rester comme un modèle achevé, sa gloire incontestée ne saurait nuire à celle deses émules, et que Vigenère est digne de prendre rang à ses côtés. Traduire est un travail ingrat, difficile et peu propre à donner cette éclatante renommée qui s'attache aux œuvres originales, (i) Rien ne prête plus le flanc à la critique, et cette critique est souvent minutieuse, Iracassière et injuste. Aussi Vigenère, faisant allusion au Spartiate qui ne se leva point devant un vieillard, parce que ce vieillard n'avait pas de ûls qui pût un jour lui rendre la pareille, voudrait-il qu'il se fît une ordonnance a de n'être loisible à aucun de reprendre les écrits d'un autre qu'il n'eût mis en lumière quelqu'un des siens, sur quoi l'on pût avoir droit de représailles. » (2) Pour nous, c'est moins dans les traductions
(I) « C'est un très-mauvais métier que de metlrc la main ;i la plume, mêmement en traductions, pénible, ennuyeux et dune servitude trop grande, avec peu de gloire, d honneur et de réputation; d autant que quelque diligence qu'on puisse mettre à bien représenter un auteur, ce n'est finalement qu'une traduction en laquelle, s'il y a rien de louable, c'est à l'inventeur uqui tout sera dû, que si l'on fourche tant soit peu, si l'on chancelle, ou que, pour adoucir ou améliorer quelque chose dont il se rencontre assez d'occasions dedans même les meilleurs livres, parce que les phrases de diverses langues ne se rapportent pas toujours, on se pense émanciper d'un seul mot. Dieu sait alors si l'on est bien redressé! quels aboiements là-dessus et quelles réprimandes et censures! • (Commentaires de J. César, p. 240.) (2) Vigonrre : Les Commentaires de J. César, p. 239.
que réside le mérite de Vigenère que dans ses commentaires. Dans les traductions, en effet, il a parfois le torl de trop sacritier à la diction moderne et d'oublier que le vernis d'archtiïsme naïf est un des charmes d'Amyot : parfois aussi le désir d'être ûdèle à l'excès le rend traînant el obscur. Au contraire, dans les notes et commentaires, il est plus lui-même et se montre tout à la fois savant, érudil, artiste et écrivain. Veut-on uf) exemple de so[i style lorsqu'il est libre d'entraves'':* Voici en quels termes il s excuse d'avoir traduit en prose certains [)assage3 d'Homère : u Qui est-ce qui me lavera maintenant ^ Qui est celui qui me voudra absoudre pour avoir ainsi té.mérairement rompu, brisé el démoli le saint temple des Muses? Les avoir délogées du haut mont Hélicon, de la sacrée croupe du Parnasse, pour les ravaler à une plaine champêtre, h une campagne rase, où ks cigales seraietil contraintes de chanter à terre? El encore, au lieu à loul le moins de les y promener dans quelque magnifique chariot, attelé de six ou huit grands coursiers richement harnachés, les faire trotter à pied en guise de chambrières, en leur surcot ou chemise, les ayant dépouillées de leurs belles jupes d'or, d'argent el de pourpre, ornées de pierreries! n (i) C'est qu'il est bien difficile, sinon impossible, « de transporter les poêlés d'une langue à une autre, avec contrainte de pieds et de cadence ! » Mieux vaut donc offrir au public la pensée d'un poète étranger, modestement
(1) Les Images de Philo -t rate, p. 4.
BLATSE 1»E VIGENÈKE, 257
rendue, « que des rimes lourdes, maussades, raboteuses, confuses, obscures, et aussi éloi<çnées du sens et intention de l'auleur que sont les glaces et froidures hyperborées des chaudes et bouillantes sources du Nil ».
Vigenère a les instincts et les goûts d'un artiste; il voyage avec intelligence, visitant tout ce qui mérite l'attention : ruines, musées, monuments profanes et religieux. Il est telles de ses annotations qui, par leur étendue et leur importance, sont de véritables ouvrages sur la musique, la peinture et la statuaire. Patriote zélé, il signale partout ce qui peut accroître le renom de la France. Dans son commentaire sur la statue d'un satyre, décrite par Callistrate, il fait l'historique de l'art français, et prend plaisir à raconter une victoire bien flatteuse pour notre amour-propre national : c'est par lui que Jacques d'Angoulêrae a été révélé, et désigné à notre admiration comme le glorieux vainqueur de Michel-Ange (i).
Erudit, Biaise de Vigenère contribua puissamment
(I) « Jean Goujon et Germain Pilon n'ont pas de rivaux. J'excepte pourtant un maître Jacques, natif d'An,^oulême, qui, l'an 1550, s'osa bien parangonner à Michel-Ange pour le modèle de l'image de saint Pierre à Rosne, et de fait l'emporta lors pardessus lui, au jugement de tous les maîtres, même Italiens. Et de lui encore sont ces trois grandes figures de cire noire au naturel, gardoes pour un très-excellent joyau en la librairie dri Vaiican dont l'une montre l'homme vif l'autre comme s'il était écorché, les muscles, nerfs, veines, artèr'jî et fibres, et la troisième est un sJœléios qui n'a que les ossements avec les tendons qui les lient et accouplent ense nble. Plus un Automne de marbre qu'on peut voir en la grotte de Sleudon, si au moins il y est encore, car j3 l'ai vu autrefois, ayant été fait à Rome, autant prisé que nulle autre stalue moderne. » {Les Statues de Callistrate, p. 855.)
;i faire connaître ranliquiléàla jeunesse studieuse; crilique, il lui inspira le goûl du beau ; savant, bien qu'adonné aux sciences occultes, il fit progresser la chimie, tes mathématiques et la physique, et nous n'avons pas été médiocrement étonné de trouver dans un de ses ouvrages la description très-claire du télégraphe électrique : (i Quelques-uns, dit-il, ont imaginé qu il y avait une espèce d'aimant dont les pièces choisies, ainsi qu'il faut, l'une à un bout et l'autre à l'autre, ont une telle sympathie et correspondance qu'on ne saurait ébranler et puis arrêter une aiguille frottée de l'une, que sa compagne ne fasse de même tout au propre instant. Par quoi, traçant un alphabet autour d'un cercle marqué de lettres, au lieu des heures, au milieu duquel soit assis un cadran avec l'une de ses aiguilles, l'effet s'en ensuivra tout pareil que celui que nous avons allégué ci-dessus pour lire à travers les murailles. » (i) Dans le Traité du feu et du sel, il donne, sans l'appeler par son nom, la recette du Punch, « liqueur la plus agréable au goût qui saurait être. » Il avait aussi composé une lampe-soleil : « Je puis dire être autrefois parvenu à faire une manièrede soleil étincelant à l'obscurité (c'était une lumière de lampe), si étincelant que toute une grande salle en pouvait être plutôt éblouie qu'éclairée, car cela faisait beaucoup plus d'effet que deux ou trois douzaines de gros flambeaux, et en vingt-quatre heures, elle n'eût pas usé autant d'huile,
(1) Vigenère: Traité des Chiffres, p. 17.
ANTOINE MIZAULT. 259
avec des mèches y correspondantes qu'il en tiendrait dans la coquille d'une noix >;.(i) C'était tout simplement une lampe de verre plongée dans une boule de cristal grosse comme la tête, pleine de vinaigre distillé trois ou quatre fois. Ecrivain, « il fil revivre en français nombre de belles pièces, non moins recommandable par ses exactes, fluides et élégantes traductions, que par ses doctes et néanmoins intelligibles commentaires » (2). N'est-ce pas assez pour justifier les éloges, peut-être exagérés, mais pourtant mérités, qui furent prodigués par ses contemporains à l'auteur de (ant d'œuvres remarquables que notre âge aurait tort de laisser tomber dans l'oubli ?
ANTOINE MIZAULT
Gaulmin n'écrivait que pour les savants ; son compatriote Mizault voulut, au contraire, être un auteur populaire. Né à Montiuçon vers i55o, Antoine Mizault fit ses premières études à Bourges (5); puis i* alla étudier la médecine à Paris. Il s'y lia d'amitié avec le savant Oronce Fine, professeur de mathématiques au Collège de France, qui lui enseigna les secrets de l'astrologie. i\lizault prit tant de goût à cette science et y fit de tels progrès, qu'il fut bientôt rangé parmi les miîtres. Mais chez lui l'astrologue fit tort au médecin
(1) Vigenère : lYailé du feu et du sel, p. 73.
(2) Préface de la traduction des Images de Philostrate^ par Thomas d'Embry.
(3) Mizault : Mystères de la Nature, p. 125.
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que des cures heureuses avaient mis en renom, qu'on surnommait le divin, l'EscuIape de la France : il abandonna la méthode expérimentale pour chercher dans la conjonction des astres les moyens de guérir, et c'est pour vulgariser ces données empiriques qu'il publia un grand nombre d'ouvrages dont il fournil lui-même la liste à la fin de son livre sur les Mystères de la Nature (i).
{\) Phœnomena, sive teaipcstalum signa (1546). — Iiiein liber {{aliice conversus facto nomine : Le Miroir du temps (1547). — Meteorologia, sive rerum aeiiarum cummcnlariolus (1557). — Idem gallice conversus facto nomine: Le Miroir de l'air ! 1548) — Cometographia, crinitarum stellaruin, quas inuiidus nunquam impune vidit, naluram et portenta iibris duobus philosopliice œque ac astroîiomice eipediens (1549). — Msciilapii et Uraniœ medicum simiil et astroiiomicum ex colloquio conjugiuin (1558). — Planetologia rébus astronomicis, medicis et pliilosophicis erudite referîa (1551). — De mimdi sphœrd, seu cosmographia.libri tresfiguriset demonstratioiiibus illu5trali(155'i). — Zodiacus sive duodecini s-ignorum cœli hortuiiis, Iibris tribus concinnatus (1553). — Planetœ, sive planefarurn collegiuni (1553). — Jsterisini, sive stellaruin cœli imaginum olTicina, cum encomio docti a^tronomi (1553). — Catalogi septein synipathia; et anlipathiae, seu cûiicordiae et discordiœ rerum aliquot mundi (1554). - Ephemerides aeris perpétuée s u popularis et rustica tempcstalum astrologi.i ubique terrarum cerla et vera 1554). — Le même en français (1554). — Memorabilium aliquot Naturœ arcanorutn sylvana, rerum variarum sympaihias et antipatbias libellis duobus compleclens (1555). — Harmonia cœlestiuin corporuin et liuinanorum dialogis undecini astronomice et inedice elaborata ac demonstrata (1555). — Ephemeris cœlestis anni labentis 1555, pra-ler allarum vulgarein calculunietiiim Solis et Planelarum cum inerrantibus stellis exortus, occasus, culminatioues, aspcctuj et radiationes arcuratà supputatione compleclens (1555). — Ephemeris cadcm gahice édita (155.5). — L'explicatioih usage et pratique des Ephéinérides célestes, avec fables ù ce nécessaires et utiles (1556). — Ephemeris anni 1556, — Eadem gallice édita. — Ephemeris anni 1557. — Eadem gallice édita. — De Arcanis Naturœ libeUi quatuor (1558). — E nchiridion secretorum agri (1558).
Il faut y joindre : Le jardinage et le Jardin médicinal (mis en françai.^ par Jean Lertoul, 1578). — Nouvelle invention pour
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Sa réputation de savoir et d'amabilité, et la proteclioo du président Minard dont il n'oublia j'amais les bienfaits (i), lui ouvrirent les salons des princes et des grands. La sœur de Henri II, .Marguerite de France, amie des Lettres, comme son père^ qui l'avait sans doute remarqué à cette Université de Bourges objet de sa prédilection, tant qu'elle fut duchesse de Berrv, Tadmeltaildans son intimité, en compagnie des premières illuslralions du temps, les L'Hôpital, les Ronsard, les Dorai. Nul ne jouit d'une plus grande popularité, et l'historien Jacques de Thou ne craignit pas d'écrire de lui : t< Il a publié plusieurs ouvrages d'une raredoclrine et d'un jugement profond, qui seront toujours eslimés des hommes versés dans les liantes matières qu'il a traitées ». Pour que cette prédiction, où se retlète l'engouement du siècle pour l'astrologie et ses adeptes, se fût réalisée, il aurait fallu que Descartes, Pascal et Newton ne vinssent pas démontrer combien étaient erronés les principes sur lesquels étaient assis les systèmes cosmogoniques et plijsiquesde leurs prédécesseurs. Les œuvres de Mizaull n'en méritent pas moins d'être étudiées comme le fidèle miroir des préoccupations
incontinent juger du naturel d'un ctianin par la seuie inspection du front et de ses linéaments (1566).— Les Secrets de la Lune, opuscule : on moins plaisant sur le parliciilier concert et manifeste accord de plusieurs cliosi's du monde avec la Lune '1570). — Les neuf Centuries mémorables.
(1) 11 dédia le deuïième et le troisième livre des Mystères de la -Valure à s;5 fils, Antoine Minard. clianoine à Paris, et Pierre Minard, conseiller au P;)rlcm?nt, et il composa un poome sur sa mort.
des esprits et de l'étal des sciences astronomiques et médicales à celle époque.
Plusieurs indiquent ce qu'elles sont par leur titre seul : ses Epliémérides ressemblent beaucoup à nos almanachs prophétiques; les Secrets de la Lune prétendent expliquer certaines relations mystérieuses existant entre la lune et le soleil, entre la lune et la terre, les substances humides et le tempérament des femmes el, par suite, leur caractère ; la Nouvelle invention pour incontinent juger du naturel d'un chacun parla simple inspection du front el de ses linéaments, imitation de la Métoposcopie de Cardan, ouvre la voie à la science physiognomonique dans laquelle Gall el Lavater obtiendront de si grands succès.
\J Harmonie des corps célestes et du corps humain est une série de onze dialogues écrits en un latin très-clair el très-élégant. Les personnages sont Tranie el Esculope, c'est-à-dire l'Astronomie el la Médecine. L'auteur imagine que Mercure réunit le conseil des dieux et raconte, avec l'éloquence qui lui est naturelle, que tout va mal dans le monde: le fer, le feu, le brigandage, la fraude, etc., désolent la terre, el, si l'on n'y porte remède, il est à craindre que la famine el la peste ne détruisent tous les humains. Grand émoi parmi les dieux : Jupiter demande à l'assemblée de lui indiquer les causesdu mal elles moyens de le guérir. Comme on ne s'accorde ni sur les uns ni sur les autres, on convient d'envoyer Uranie vers Esculape, el de les charger de faire de concert une enquête sur ce grave sujet. Ils
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devront à cet effet parcourir l'univers, mais comme le voyage sera long, Uranie proposée son compagnon d'en abréger l'ennui en s'entrelenanl de ce qui fait l'objet de leurs éludes spéciales et de leur mission. Esculape accepte et se fait fort de prouver que tout ce qui existe au ciel a son image dans l'homme. C'est là le fond des dix dialogues suivants dans lesquels l'auteur s'évertue à montrer qu'il y a une analogie frappante enlre le soleil et les astres d'un côlé, et de l'autre l'âme et le corps de l'homme, enlre les rayons du soleil et les esprits vilaux du corps humain, la chaleur innée du soleil et celle de notre corps, le soleil et le cœur, le cours du Soleil et de la Lune et le cours de la vie humaine, les planètes et l'œil humain^ etc. Uranie conclut en reconnaissant avec Esculape qu'en effet une singulière harmonie se manifeste enlre le Microcosme, c'est-à-dire l'homme, et le Macrocosme, ou le ciel, et que « dans l'un comme dans l'autre éclate la sagesse et la providence du Créateur ». Ce livre est plutôt un jeu d'esprit qu'une œuvre scientifique; mais les contemporains n'en jugèrent pas ainsi, et c'est avec enthousiasme qu'ils accueillirent les badinages comme les rêveries de l'auteur.
Les Mystères de la Nature n'eurent pas moins de succès. L'auteury développe celte pensée que tout dans l'Univers semble obéir à une double loi, la sympathie et l'anlipalhie. A l'appui de sa théorie, il cite une foule de particularités curieuses sur les plantes et les animaux, les bizarreries de la greffe, la marche singulière de certaines maladies épidémiques, l'horreur des hydropho-
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bes pour les corps transparents, etc. Mallieureusemenl il emprunte aux écrivains de l'antiquité, ou aux astrologues modernes, Cardan, Fracastor, etc., des fables ridicules (i) auxquelles il a le tort de prêter le concours de son approbation. C'est qu'il avait eu pour maître Jacques Holier « médecin excellent », mais crédule, qui lui avait appris à croire trop légèrement aux prodiges (2). Les Epliémérides perpétuelles de l'air ont un caractère plus pratique (3) : iVlizJult se propose d'enseigner aux agriculteurs à prévoir les changements du temps par la simple inspection de ce qui les entoure, l'air, j'eau^ le feu, les animaux, les plantes ; mais il les avertit que, pour (irer profil de ces signes, il faut tenir compte des saisons dans lesquelles il se produisent, et aussi des conditions climalériques du pays qu'on habite. Quoiqu'on y remarque une tendance à mieux étudier les phénomènes atmosphériques, le désir de jouer le rôle de prophète entraîne l'auteur loin du domaine de la science, soit qu'il veuille prédire le degré de fertilité de l'année d'après le mois et même le jour où le tonnerre se fnit entendre, soit qu'il prétende
(1) Ex. — n La corne du bélier mise en terre, quand elle se pourrit, se chan^je en asperges ; le cœur du sin^e guérit l'épilepsie, donne du courage et de l'esprit; l'éperon du pied droit d'un co(i rend victorieux celui qui le porti- dans une de ses poches, » etc.
(2) « C'est bien une chose merveilleuse et digne d ôlre remarquée ce que Jacques Holier, médecin excellent et qui a été mon maître, atteste avoir vu lui-iiiéme, à savoir qu un certain Italien, pour avoir souvent senti du basilic, s'engendra un scorpion dans le cerveau ». (Jardin médicinal, p. 135.)
(îi)'Mizault les dédia à Antoinette de Ccrisay, femme du rhanceli'T Olivier, successeur de G. l'oyct, et prédécesseur de L'Hôpital.
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annoncer les maladies el la morlalilé d'après le jour qui commence le mois de janvier (i), d'après l'apparition el le cours des comètes, etc. Il a su, pourtant, el ce n'est pas pour lui un faible mérite, résister bien des fois à la lenlalion d'expliquer ce qui lui paraissait inexplicable dans les œuvres de Dieu (2) ; il fiiil preuve de jugement et de bon sens, au milieu de ses rêveries, en indiquant aux paysans le travail comme le meilleur pronostic de la fertilité de la terre ; il a fait acte de patriotisme en signalant aux souverains, Irop amis de la guerre, le manque de bras comme un signe assuré de !a stérilité des campagnes (3). On ne pourrait trop le louer surtout d'avoir lenlé de mettre la médecine à la portée de tous, el d'affranchir les pauvres malades de la rapacité proverbiale des apolhicaires. C'est spécialelemenl dans ce but qu'il publia les Secrets des jardins, prétendant montrer que, dans bien des cas, on va cher-
(1) Voici par exemple les prédictions pour les annéi's l'ont le premier our es' un vendredi : <■ L'hiver sera imporîun otsec avec fertilité de grains; maladies d'yeux régneront, mortalité d'enfants et danger de grêle.» On a pu constater, dans le Bourbonnais, que les prédictions de Mizault se sont reali-ées pendant l'année 1869, qui a commencé un vendredi. Gardons-nous toutefois de tomber à ce propcs dans lo pseudoraisonnement " cum fioc, ei'go propier hoc « 1 {Ephéinéndes,\).'m.}
(2) « Si vous me demandez pourquoi ces êtres animés et inanimés sont doués de pareilles propriétés je vous renverrai à celui en la main (Inqiiel les trésors de science, sagesse, et toutes bonnes choses sont cachés el compris ». (Ephémérides perpétuelles p. 10.)
(3) « Le principal signe et plus grand de stérilité, ou bien plutôt la cause, sont les guerres, par la licnce desquelles et fatale tyrannie le bestial de-tinéau labourage est ravi, gronierssont pillés, grains brûlés, semences détruites et laboureurs tués ou emprisonnés ». [Ephémérides perpétuelles, p 270.)
cher fort loin des remèdes qu'on peal trouver sous sa main dans un coin de son propre jardin, (i)
Sans doute Mizault indique une foule de secrets singuliers, soit pour éloigner la grêle, soit pour chasser les insectes; il donne I exemple aux partisans des petits
(I) L'exemple de Mizault fut suivi par plusieurs médecins du Bourbonnais. A la fin du dix-septième siècle (décembre 1699), le docteur Pierre Hutyer, qui devint, quelques années plus tard, Doyen du collège des médecins de Moulins, désireux d'être utile « principalement à la campagne cù ordinairement on est sans médecins >>, publia en français son Discours anatomique du corps humain, avec un abrégé de la pratique de médecine, suivant l'acide et l'amer. » .le l'ai extrait, dit-il, de deux tomes in-quarlo de la Théorie et delà Pratique de Médecine que j'ai composés en latin, et je l'ai mis en français pour vous épargner la dépense d'acheter les livres qui en parlent et la peine de les lire ». Cet ouvrage est surtout consacré a à la pleurésie et à l'inflammation de poitrine, terribles maladies qui, pour être communes, n'en sont pas moins funestes, puisqu'elles font des désordres et des ravages épouvantables dans celte province ». D'après les dernières lignes du livre, on peut croire que les médecins Moulinois de cette époque n'avaient pas une bien grande foi dans leur art. En effet, après avoir indiqué les remèdes de chaque maladie, Hutyer ajoute : « il est presque impossible de parvenir pleinement et entièrement à les guérir, à moins que Dieu (qui creavit de terra Medicinam, et vir prudens non abhorrebit illam. Ecclesiast., 38) ne fasse connaître à quelque personne sainte et pieuse ce remède universel ou panacée, comme il enseigna au jeune Tobie le remcde amer qui guérit les yeux de son père ; c'est pourquoi j'exhorte les malades à préférer les remèdes spirituels, comme Messes, Vœux, Prières, Aumônes, et autres actes dévots que la Sainte Eglise Catholique, Apostolique et Romuine approuve, et principalement les sacrements, à ceux des médecins auxquels on ne doit avoir qu'une légère conliance, par rapporta celle qu'il faut donner à ces remèdes chrétiens ». N'est ce pas là le langage d'un sermonnaire plutôt que d'un savant ? Ne se croirait-on pas transporté en plein Moyen-Age, alors que toutes les sciences, même la Médecine, n'étaient, comme la Philosophie, que les servantes de la Théologie? Ce qui n'est pas moins curieux à constater, comme signe du temps, c'est que celle doctrine fut approuvée par le collège des médecins de Moulins coniposé des docteurs : iMieliel, doyen, G. Kourdicr, Bardet, Lavenger, Charbonnier, Moreau, Le Mayre cl Durand, (|ui avaient trouvé le manusclt de leur collègue " conforme à la doctrine d'Hippocratc et des Modernes »!
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remèdes dils de bonne fename, il interdit l'usage de la menthe aux militaires, et prescrit celui de laitue aux prêtres et religieux ; il disserte longuement sur le fromage, se demandant s'il faut ou non l'admettre sur |a table, etc. ; mais au milieu de ces puérilités, il se révèle à nous comme un homme de cœur et de dévouement: il flétrit avec indignation ces médecins mercenaires, honte de^ leur corps, qui n'ayant en vue que le gain, exploitent indignement les gens que la maladie a déjà fort éprouvés et dont souvent leur ignorance a prolongé les souffrances, quand elle n'a pas plongé une famille entière dans le deuil. Pour lui, il se fait un devoir de divulguer gratuitement les secrets a qu'il avait refusé de vendre à plusieurs qui lui en auraient donné une bonne somme » (i). Qu'importe donc que la renommée d'Antoine Mizanlt comme savant ait été surfaite, si nous pouvons lui conserver la gloire d'avoir été l'apôtre désintéressé d un art dont tant d'autres furent l'opprobre, si nous pouvons le compter au nombre des bienfaiteurs de l'humanilé !