JEAN ET CHARLES DE LORME
Ce fut l'honneur du Bourbonnais de ne pas laisser périr ces nobles traditions. Comme Mizault, les de Lormc y restèrent constamment fidèles, aussi, au dire de HenrilV, «gentilhommaient-ils la médecine». Jean
(1) Jardin médicinal, p. lOri.
LoRME, né à Moulins en i547, après avoir professé avec éclat à Montpellier, devint le médecin ordinaire de Louise de Lorraine, de Marie de Médicis,de Henri IV et de Louis XIV. Claude Durel son meilleur ami », qui en fait le plus grand éloge et le nomme le Galien du siècle^ nous apprend qu'il fut appelé au poste de médecin de l'artillerie, et que(sans doute à ce titre) sa maison était exemptée de loger des militaires, faveur importante à cette époque féconde en abus (i). Se sentant vieillir, et souffrant de la maladie qui devait l'emporter, il céda ses fonctions à son fils et se relira dans sa ville natale, où il mourut octogénaire en lôS'j. On lui doit un Traité de la l'aie ; mais de lui, comme de quelques pères privilégiés, on peut dire que son meilleur ouvrage fut l'éducation de son fils.
Charles de Lorme (1584-1678) naquit aussi à Moulins. Héritier de la science, du généreux caractère et de la considération de son père, il n'eut point de peine à se faire un nom honorable dans la médecine. Etant allé se perfectionner en Italie, il se vit recherché par les princes et les savants de la péninsule; et même, la république de Venise lui conféra la noblesse. A son retour il fut attaché à la maison de Gaston, et, après la
(I) « Cette exemption à mon bon seigneur et meilleur ami, 31onsieiir De Lormc, homme de singulière érudition, accompli aux langues grecque et latine, et par son travail se rendant la seconde âme de Galien ; aussi par ses mérites a-l-il été appelé pour être médecin de l'artillerie ». (Trésor des Langues, p. 1 18.)
CHARLES DE LOKMK. :2G9
relraile de sofi père, à celle de Louis XIII. Adrairaleur de Fuchelieu, il se-Pûonlra toujours son parlisan dévoué, et les foticlions qu'il remplissait auprès du roi lui permirent plus d'une fois de se rendre utile au grand ministre dont tant d'influences travaillaient à ruiner le crédit.
Dévoué aux malheureux, il se signala dans toutes les occasions où I humanité fut le plus éprouvée; lors de la pesle de 1619, il eut le bonheur de sauver un nombre considérable de malades. La conscience du bien accompli se reflétait sur sa phvsionornie, et rarement on vil plus aimable vieillard. Il mourut à quatrevingt-quatorze ans, pleuré des pauvres dofil il avait été la providence. Malgré sa propension à dénigrer ses contemporains, Gui Patin, qui attribue « les perfections de Charles de Lorme à Dieu et à la jNalure », ne peut s'empêcher de reconnaître « qu'à tout prendre il fut un grand homme ». Il existe de Charles de Lorme un ouvrage assez curieux qu'il publia à vingt-quatre ans, sous ce titre : Laurea apoflinaris. C'est plutôt un traité philoso|)hique qu'un livre de médecine ; il v discute en effet ces trois questions : la danse après le repas estelle salutaire ? La vie des rois et des princes est-elle plus douée de santé et plus longue que celle du peuple et des paysans .^ Les amoureux et les fous peuvent-ils être guéris par les mômes remèdes? A la première et à la dernière il répond arfirmalivement ; pour la seconde il ne donne pas de solulion el se contente d'adresser des vœux au ciel pour la conservation des jours du roi. Dans la préface d'un ouvrage que lui dédia son compatriote
Jaquelol, on voit qu'il avail aussi composé une Encyclopédie qui ne figure pas sur le calaloi^ue de ses œuvres, el qui, pourtant, devait être d'une grande importance.
DE FOUGEROLLES i;t JAQUELOT
Né dans le Bourbonnais vers i56o, François de FouGEROLLES éludia ia médecine à Vlonlpellier, et, après avoir parcouru pendant sept ou huit ans les principales universités d'Allemagne et d'Italie, il vint exercer son art h Lyon el à Grenoble, où il se fit une grande réputation comme praticien. Il mourut dans celte dernière ville en 1620.
A son titre de médecin, Fougerolles joignait celui de docleur ès-arls ; nous ne devons donc pas être surpris qu'il ait produil plusieurs ouvrages de littérature concurremment avec les travaux de sa profession. Ses œuvres compreiment, en effet, oulre deux traités de médecine (i), une élude pathologique de la vieillesse, un commentaire sur les aphorismesd'Hippocrale, etlrois traductions de livres importants; deux sont en français : le Théâtrede la Nature de J. Bodin et les Vies des Philosophes A& Diogène Laërce, la troisième est en latin, De l'abstinence de la chair des animaux de Porphyre. Dans la préface du Théâtre de la Nature, après avoir fai^ ressortir l'utilité de cet ouvrage qui est à la fois un
(\) De senutn affeciibus praecavendis nonnuUisque curandis ennarratio. (teOJ). — Methodus in septcm aphorismorum libros ab Hippocratcobservata omnibus saeculisinaudita. —Paris !tîr>.
FRANÇOIS DE FOLGEROLLES ET JAQLELOT. 271
exposé de syslème du monde et un cours d'histoire naturelle et de phdosophie, il réclame pour lui-même l'indulgence du lec'eur; il n'es!, dit-il, « ni Amyot, ni Vi{zenère ») ; et sn diffu-ullé d'élire a été accrue par son long séjour dans le Midi, « ou chaque ville a son dialecte à pari » , et par les sept ou huit ans qu il a consacrés à parcourir lEurope. Mais ces précautions oratoires ne sont que pour les lecteurs bienveillants : aux criliq.ues acerbes el injustes qui pourraient l'accuser d'impuissance en voyant qu il débute par une Ir.iduction el non par une œuvre originale, il dit fièrement : « combien que j'estime plus honnête de leur rien répondre que d'irriter par raison leur malice, je remets cela à un meilleur sujet auquel je leur montrerai que ma force s'étend plus loin qu'une traduction ». Il annonce, en effet, la prochaine publication de deux livres, l'un sur la physique, I autre sur les mathématiques ; mais, soit qu'il ait été détourné de ce travail par les soins de son élal, soit qu'il ail été attiré de préférence vers Diogène Laërce el Porphyre, il est probable que ces ouvrages sont restés en projet. Il a pourlatit teim à donner une idée de sa facilité à manier les deux langues : une pièce de versjlatins sert de préambule à sofi Théâtre, et chaque livre est précédé d'un sonnet français qui ne explique le sens. Mais si sa prose est facile et coulante, ses sonnets manquent de poésie, el ne valent pas ses vers latins élégants el harmonieux.
Le médecin Bourbonnais P. Jaquelot, né dans les premières années du dix-seplième siècle, publia en lôSa
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un ouvrage dont le lilre, VJrt de vivre longuement {\) dul promplemenl allirer sur lui l'aUenlion du public. Pour mieux en assurer le succès, il le mil sous la protection de celui qui, quoique jeune encore, était déjà regardé comme l'oracle de son siècle, son compatriote Charles de Lorrae, u conseiller du roi et médecin de Monsieur », dont ï Encyclopédie, « exemple à tout mortel de s'adonner aux sciences », l'avait enflammé d'une généreuse émulation. Son enthousiasme pour de Lorme euiprunle, alin de mieux s'exprimer, le langage de la poésie, el ses vers ne manquent pas de grâce: il s'y compare à l'astre des nuits qui n'a d'éclat que par les rayons du soleil, ou au l)uisson dont les roses empochent de voir les épines. Dans un acrostiche, il représente de Lorme sous la figure d Hercule destructeur des montres el termine ainsi :
Monstres, fuyez, qui épiez noire heure, Est ici-bas l'Hercule de la mort !
Pour n'être embarrassé de nulles entraves, Jaquelot fait approuver son livre par deux docteurs en théologie; par l'official de la Primatie de France, Meichalin La Faye, vicaire général de l'archevêché de Lyon, qui, au milieu de tous ses litres, prend celui de seigneur de Saint-Pourçain; par le procureur du roi et le lieutenantgénéral de Lyon; par deux docteurs du collège des méde-
(I) « l/art (le vivre longuement, sous le nom de Médée, laquelle enseigne les facultés des choses qui sont continuellement en notre usage et d'où naissent les maladies; ensemble la méthode de se comporter en icelles et le moyen de pourvoir à leurs offenses ».
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cins de Lyon qui « n'y onl rien connu qui ne lût conforme à la doctrine ralionrielle et dogmatique ». On voit par là qu(3 TEglise n'était pas seule à veiller sur l'orthodoxie de la médecine, et que c'était aussi l'une des préoccupations de la corporation des médecins représentés par les collèges ; mais que de schismes devaient se produire à une époque où les empiriques obtenaient tant de faveur I
Jaquelot commence par rechercher de quels éléments se compose l'homme (i). A l'âme, qui est immatérielle, « car l'activité, la pénétration, la subtilité, le sentiment et les autres perfections de l'âme raisonnable ne reconnaissent ni le feu, ni l'air, ni l'eau, ni le sang pour leur principe, mais une substance divine si relevée en dignité et si haute en puissance qu'Ovide en parle en ce respect : Est Deus in nobis », il donne trois sièges : le cerveau où se produit la pensée, le cœur où réside la vie, le foie où s'élabore la nourriture. Il consacre un chapitre à la mort pour qu'on ne l'accuse pas de donner » l'espérance de l'immortalité qui n'est due qu'au renom de la vertu et aux dons de l'esprit », et aussi pour que, nous souvenant que nous sommes mortels, nous prenions plus de souci de notre santé ; « ce sont ces souvenirs qui font hausser au malade le hanap où est la potion amère de rhubarbe et d'aloès ». La mort est violente quand elle provient de causes extérieures, les blessures, les
(1) Il trouve l'étymologie du mot homme, non pas, comme plusieurs l'ont cru, dans le limon (abhumo) qui fut pétri par Dieu, mais dans la ressemblance de la créature a.ec le créateur (Iiomo id est homoios).
naufrages, les incendies ; ou naturelle, « quand les causes sont inleslines » . C'est contre ces dernières qu'il donnera de salutaires conseils « pour amender la santé défectueuse, et pour conserver celle qui est parfaite.» Développant et commentant cet aphorisme d'Hippocrale, « labores, cibi, polus, somnus, etc., omnia mediocria », son livre est une école de tempérance et d'hygiène. Il recommande de respirer un air pur, et, « si celui qui nous environne ne se trouve tel, d'en chnnger à l'imitation des oiseaui voyageurs » ou, si I amour de la patrie nous retient au sol, de réclamer desmunicipalilés tous les travaux nécessaires à l'assainissement des villes. Les vents onl une grande influence sur la santé publique, à cause des émanations qu'ils transportent. Durel, ce médecin célèbre cité par Laval, c remarque, et Hollier avec lui, que la peste qui affligea Paris, en i552, était causée par un vent sulfureux naissant aux fossés de la porte Sainl-Antoine». Il faut donc habiter des lieux exposés aux vents salubres.
L'auteur passe ensuite en revue les maladies ordinaires à chaque saison, nous apprenant qu'au printemps les saigr)ées étaient alors générales; mais « quoiqu'on l'observe chez toutes les nations de l'Europe, il recommande à ceux qui jouissent d'une bonne santé de ne pas i« usurper témérairement cette coutume ». (i) Il rappelle aux vaniteux et aux vaniteuses que « l'usage
(Ij Lesage s'est spirituellement motiué de celte dangereuse manie, en créant son docteur Sangrado, l'un des types les plus remarquables de Gil Blas.
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des vêlemenls a été inventé pour parer aux incommodités, et non pour nourrir le luxe » . Il attribue au défaut de sobriété la plupart des maladies qui désolent son temps, (( ce sciècle qui n'a point encore trouvé d'assez vil mêlai pour emprunter le nom, et qui nourrit des pourceaux sectateurs delà créance, mais non des mœurs et de la frugalité d'Epicure ». La bonne qualité de la nourriture n'est pas moins importante, en vertu de cette maxime: « bon chyle fait bon sang, bofis aliments bon chyle h; il examine donc les principales qualités du paifi, des légumes, des fruits, de la chair des oiseaux, des animaux, des poissons, du miel, des œufs, du lait, des vins de différents crûs, » les plus excellents pour la santé étant le Bourbonnais et celui d'autour de Paris, l'un et l'autre aqueux et oligophore » ; des eaux de diverses provenances, des boissons qu'elles servent à composer et qui se vendaient alors dans de singuliers magasins (i). Le quatrième livre est consacré à l'exercice et au repos ; le cinquième aux veilles et au sommeil. Viennentensuite les perturbations de l'âme qui inflaenl sur le corps ; l'amour et ses ravages; la joie et la tristesse ; la colère et ses terribles effets.
Là se termine ce traité, empreint d'une douce et aimable philosophie, écrit d'un style coulant et agréable,
(1) Ex : la Ptisane • très-salubre en été pour ratrakhir et humecter le corps • (peut-être le coco d'à présent) « que les chandeliers vendent à Paris. ■<
nouiri de citations poétiques choisies avec bonheur. A ceux qui suivront ses conseils^ l'auteur ose dire :
Ecartant loin de vous le deuil, la maladie,
Je transforme en printemps l'hiver de votre vie (').
C'est donc avec justice que l'ouvrage emprunte le nom de Médée qui rajeunit le vieil Eson. (2).
AUBERY, PERREAU et BANC
La nature a beaucoup fait, au point de vue thérapeutique, pour la France en général, et pour le centre de la France en particulier : nulle contrée n'est plus riche que la nôtre en Eaux de toute espèce, et si quelquesunes de nos villes ont acquis, sous ce rapport, une réputation européenne, on peut assurer sans crainte que bon nombre d'autres mériteraient de ne pas rester dans l'ombre : les propriétés curatives sont presque les mêmes, quelques légers sacrifices d'argent suffiraient pour les mettre à la mode à leur tour.
(1) Avertens luctus et tristia daiiima vetabo, Teque nihil lesum viridi renovabo senectâ.
(2) L'exemplaire que nous avons «,u entre les mains appartient à la Société d'Emulation ; il porte cette note manuscrite extraite du catalogue de Rive^ célèbre bib'iopbile qui s'appilait modestement le Bibliognoste: « Ce livre est un des plus rares qu'on connaisse ; il était chez Falconet, mais il fut réservé pour la bibliothèque du roi. On ne connaissait pas la rareté de ce livre lors de la vente de la bibliothèque du maréchal d'Estrées ; il n'y fut vendu que "24 f. J'ai parcouru beaucoup de catalogues sans l'y avoir vu ; depuis vingt ans que je suis à Paris il n'est passé dans aucune vente ».
AlBERY ET PERREAU. 277
Pleins d'admiration pour la contrée qui les avait vu naître, les médecins Bourbonnais ne méconnurent point ces trésors naturels, et plusieurs de leurs ouvrages eurent pour but d'appeler sur ces bienfaisantes fontaines l'allenlion de la science, de montrer aux malades quelles ressources la Providence avait mises à leur portée, de célébrer les prodiges opérés par tant de sources de Jouvence. Jean Albery (i559- 1620), médecin du ducdeMonIpensier, donna, en 1604, un traité estimé des Bains de Bourbon- Lancy et de Bourbon- l'Arcliambault (1); Pierre Perreau, de Moulins, « très-grand personnage et merveilleusement recommandé en la réputation en laquelle il a fort longtemps vécu faisant la médecine » (2), composa un petit Traité sur les Eaux de Saint- Pardoux, ses propriétés et ses mérites (5); mais le plus zélé fui assurément le Moulinois Jean Banc, qui consacra son existence entière à l'étude de ces précieuses sources et à jla vulgarisation de leurs bienfaits. C'est dans ce but qu'il publia, en i6o5, « La mémoire renouvelée des merveilles des Eaux naturelles, en faveur de nos
(1) On doit encore à J. Aubery : L'apologie de la Médecine, en latin I \60S).— L'antidote de l'amour (\ 099} ouvrafîe dans lequel il soutient, conliairemenl à l'opinion d'Ovide, que l'amour peut être utilement combattu par la médecine. — Histoire de l'antique cité d'Autun ; — Antiquités du pays et duché de Bourbonnais e^i principalement de la ville de Bourbon-l'Archambault (1604. Ces deux derniers ouvrages paraisseut perdus.
(2) Jean Banc, p. 80.
(3) La singulière vertu de la fontaine de Saint-Pardoux i)ar Pierre Perreau {15'J7).
278 ÉRUDlTIOIf.
nymphes françaises el des malades qui onl recours à leurs emplois salutaires » .
Banc avail eu pour professeur, à Montpellier, Ortmann, médecin de Henri W , auteur d'un traité sur les Eaux de Balaruc, qui lui inspira sans doule le goût de pareilles éludes. En i586, comme il commençait à jouir d'un certain renom dans celte branche de la médecine, le duc d'Epernon l'emmena, en qualité de médecin consullant, à Bagnères dont il put ainsi apprécier par lui-môme l'heureuse position et les richesses thermales. Un peu plus lard, lecomle el la comtesse d'Auvergne le firent venir à Vic-le-Comte, pour les soigner el analyser les Eaux de leur petite capitale. Il visita de même la plupart de nos villes d'Eaux, aimant à juger par ses propres expériences, à bien se rendre compte, non-seulement de la valeur ihérapeutique des sources, mais ausf-i de leur facile accès et des soins que les malades pourraient y recevoir. Quand il n'a pas pu faire ces expériences, il le dit sans fard, ne voulant pas s'aventurer sur la foi d'aulrui.
Dans sa préface, il s'excuse d'avoir osé embrasser un si vaste sujet ; ce qui l'y a déterminé, c'est son désir d'être utile c tant en la satisfaction des curieux qu'au soulagement de la vie des honimes contre la tyratmiedes maladies ». Il fait remarquer avec une certaine satisfaction qu'il écrit en français, " afin d'être plus facilement compris de tout le monde », ce dont se souciaient peu la plupart de ses confières ; en cela il prétend imiter « la coutume des Anciens qui n'ont traité les disciplines el