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l'atelier qu’à l’heure des repas. Malgré cette dure contrainte, l’artiste ne permit à Lanière de contempler son œuvre que lorsqu'il fut lui-même complètement satisfait. Walpole ajoute : « Ce fut là le tableau qui fut montré à Charles 1er et qui donna lieu au voyage de Van Dyck en Angleterre. »
Ce récit indiquerait que si notre artiste parvint, sur la fin de sa carrière, à une rapidité d’exécution tenant du prodige, il n’avait acquis cette facilité que peu à peu, par un travail opiniâtre et une étude approfondie de la nature. Le portrait de Lanière eut-il sur les résolutions du roi l'influence décisive que lui prête Walpole ? C’est possible. Après les chaudes et pressantes recommandations de ses courtisans, Charles Ier devait se trouver bien disposé pour l’élève de Rubens.
Il paraît probable que, dès la fin de i6ji, des négociations actives furent entamées avec Van Dyck pour le décider à s’expatrier. Certains passages d’une pièce signalée par M. Carpenter donnent à penser que Marie de Médicis. mère de la reine d’Angleterre, s'était employée elle-même, pendant son séjour à Anvers, au succès des négociations. Toutefois, il plane sur toute cette affaire une demiobscurité qui nous oblige à résumer en quelques mots les incidents qui précédèrent et faillirent empêcher, au dernier moment, le départ de Van Dyck. M. Carpenter, à qui on doit la révélation de ces faits, a vainement tenté d’y apporter une lumière complète. Il finit renoncer, après scs investigations, à chercher de nouveaux éclaircissements.
Balthazar Gerbicr ', peintre et architecte, né à Anvers en 1592, avait su, par son talent de miniaturiste et aussi par les ressources de son esprit, gagner la confiance du duc de Buckingham et s’insinuer ainsi dans les bonnes grâces du roi d’Angleterre. 11 possédait à fond toutes les qualités d'un vrai courtisan, la finesse, la complaisance et l’instruction par-dessus le marché. Aussi fut-il chargé parfois de missions très délicates ; il eut notamment à négocier avec l’Espagne un traité de paix. En cette circonstance, il avait pour adversaire un de ses plus illustres compatriotes, Pierre-Paul Rubens. L’artiste n’était pas de force à lutter de finesse diplomatique avec un courtisan consommé ; aussi dut-il bientôt renoncer à cette joute inégale.
Toujours en quête d’expédients pouvant assurer ou accroître sa faveur, Gerbier se rappelait de temps en temps au souvenir de Charles 1er par l’hommage de quelque œuvre d’art. Dans les derniers jours de l’année 1631, il envoyait
1. M. Ldouard Fëtis a lu, en i Sss, à l'Académie royale de Belgique, une étude très développée sur Balthazar Gerbier. La Revue universelle des Arts t. II, p. 461) donne une analyse de ce travail. Voyez aussi la note communiquée à l'Académie de Belgique par M. Gachard et qui inspire une fort triste idée du personnage.
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en Angleterre un tableau de Van Dyck, représentant une Vierge avec sainte Catherine. Ce tableau était destiné au roi, comme nous l’apprend la lettre suivante écrite au Lord Trésorier :
« J’ay creu que Votre Excellence auroit pour agréable quelque rareté pour donner au Roy ou à la Reyne pour le nouvel an. J'ay acheté une fort belle Notre-Dame et Sainte Catherine Elite de la main de Van Dyck que j 'envoyé à Votre Excellence par ce porteur. C'est une des meilleures pièces que je croy Van Dyck a faict, et croy qu'elle plaira fort au Roy.
« Je supplie qu'il plaît à Votre Excellence de l’accepter de son très humble serviteur. — B. G. »
Une déception singulière attendait l'adroit négociateur. Le bruit se répand tout à coup que la toile n'est pas de Van Dyck. Si Balthazar Gerbier eût été un simple diplomate, il aurait pu se tromper sans trop de honte sur l'authenticité d’une peinture ; mais qu’un peintre se laissât prendre à une pareille supercherie, c'était une grave atteinte à sa réputation de connaisseur. Aussi défend-il de toutes ses forces la valeur de son présent, et - — chose étrange — c’est sur Van Dyck que retombe sa mauvaise humeur. Lisez plutôt la lettre adressée au Lord Trésorier, où il réunit les arguments qui plaident en faveur de son tableau; en terminant il s’exprime ainsi : « Tout le malentendu proccdde de la malice de Van Dyck qui, apprès m’aveoir tesmoigné de vouloir faire un voiage en Angleterre, m’aveoit porté à parler pour luy à la Reyne mère et à l’Infante, qu’il leur pleut y envoyer ledit Van Dyck avecq leurs portraits, s’étoit mis un soudaine caprice en teste de ne vouloir faire ledit voiage, comme appert de son changement par la lettre si-jointe de sa propre main. L’Infante même s’en trouva offencée et le fist tancer de son changement. 11 a esté doncq si malicieux que d’aveoir voulu faire passer pour bastard sa propre créature, croyant que je pouvois receveoir déplaisir en ce que mon présent seroit rendu désagréable. Quand ledit Van Dyck sera en Angleterre (comme dit signor Rubens), il le fault mettre à l’espreuve pour veoir s’il sçauroit faire mieulx, etc. » Cette bizarre affaire n'en resta pas là. Gerbier maintenait envers et contre tous, malgré la déclaration de Van Dyck lui-même, l’authenticité de son tableau. Comme sa vanité d’artiste était en jeu, il lui importait beaucoup qu’il ne subsistât aucun doute dans l'esprit du Lord Trésorier. A cet effet, il se fait délivrer par son vendeur une attestation notariée en bonne forme, certifiant que la peinture est bien de la main de Van Dyck. Que dire contre un pareil argument ? L’accusation lancée par Antoine n’était donc pas fondée. Mais dans quel but cette contestation? Quel mobile avait poussé
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l'artiste à une pareille incartade ! Quelque nuage avait donc pu s’élever entre lui et Balthazar Gerbier 1 Lui aurait-on fait des promesses dont la réalisation se faisait attendre ?
Certaines lettres, également découvertes par M. Carpenter, nous apprennent que le peintre Geldorp s’était fait à la cour de Charles Ier l’écho complaisant des bruits répandus par Van Dyck sur la valeur du présent de Balthazar Gerbier. Les choses en vinrent à ce point d’aigreur que l’artiste adressa au représentant du roi d'Angleterre le billet suivant :
-1 Monsieur, Monsieur l’Agent d’ Angleterre , etc.
Très Illustre Seigneur ,
T'o/rc‘ Excellence nie fera la grâce de suspendre le contrat arec la reine, mère du roi de France, ainsi qu'avec Votre Altesse, par rapport à mon voyage en Angleterre, jusqu'à ce que / aie pu parler arec Votre Excellence , sans intermédiaire. Je baise la main de Votre Seigneurie, et reste, etc.
A x t o x 1 o Va x D v < k .
Et Gerbier ajoute de sa main au bas de la lettre qu’il a reçue : « Depuis que Van Dyck m’eust escript ceste lettre, ne ce laissa plus veoir. »
C’était presque une rupture complète.
Après tant de pourparlers, malgré l’intervention de Marie de Médicis, le négociateur du roi d’Angleterre échouait au port. Quels expédients lui suggéra son imagination fertile en ressources pour ramener l’esprit de Van Dyck à des dispositions plus conciliantes ? Nous l’ignorons. L’intervention personnelle de Charles Ier lut peut-être nécessaire pour dissiper les nuages que des bruits de cour avaient amassés. C’est du moins ce qui semble résulter d’une lettre dans laquelle Gerbier cherche à s'excuser auprès du roi des difficultés qui ont tout à coup surgi. Il écrit de Bruxelles : « Van Dvck est ici et fait dire qu'il est résolu d’aller en Angleterre. Il prétend estre fort mal satisfait de moy parce qu’y cacquettcur de Gueldorp auroit cscript que j’avois ordre de parler audit Van Dyck de la part de V. M. et que je l'av cellé. V. M. me l'a ainsi prescrit, et pourtant n’en avois à rendre compte à personne, nv le prêtons aussy. »
Cette lettre porte la date du i} mars lôji. Or, au commencement du mois d avril suivant. Van Dyck était installé à Londres, ainsi que l’établit l’ordre du sceau privé, du 21 mai, qui enjoint de payer au sieur Édouard Norgate une somme de quinze shellings par jour, à dater du icr avril 1612, pour la nourriture d'Antoine Van Dyck.
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A peine avait-il le temps de s’installer que l'impatience du roi l’obligeait à se mettre immédiatement il l’ouvrage. Bien que les signes précurseurs de la
HÉRAUTS d'armes D'ANGLETERRE Dessin de la collection Albertina de Vienne.
révolution qui devait emporter le trône de Charles Ier et Etire tomber sa tête commençassent à se manifester, l’artiste arrivait en Angleterre dans un moment de calme relatif. Le roi avait pris le parti de dissoudre le Parlement et de
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braver ouvertement l’opinion publique. Pendant une période de dix années, de iô.)0 à 1640. en signant la paix avec la France et l’Espagne, il pourra se passer du contrôle incommode et de jour en jour plus tracassier des représentants de la nation. Des symptômes significatifs annonçaient aux yeux clairvoyants que, pour être retardée de quelque temps, l'explosion du sentiment populaire n en serait que plus terrible; mais le roi. plein d illusion sur l’avenir, profitait de ses dernières années de tranquillité et s'abandonnait tout entier à son inclination pour le luxe et les plaisirs délicats de l’esprit. Conseillé par des hommes d'intelligence et de goût, le comte d'Arundel, Endymion Porter, Kenelm Digby, il s’entourait d’artistes, de littérateurs, de savants, et cherchait dans leur compagnie et leurs entretiens l'oubli des soucis du pouvoir. Ceux que nous venons de nommer avaient usé de tout leur crédit pour assurer le succès des négociations entamées avec Van Dyck. L’artiste comptait donc de puissants appuis pour lutter contre les cabales que lui suscitaient ses envieux et scs rivaux. Parmi ces derniers se distinguait le Hollandais Daniel M viens. Décoré du titre de peintre du roi. il vivait depuis longtemps sans rival à la cour d’Angleterre. En vain Charles Tr chercha-t-il, par de bonnes paroles, à le consoler du chagrin que lui causait la présence de Van Dyck : en vain notre artiste usa-t-il des meilleurs procédés envers l'homme qu il privait d’une partie de ses attributions et voulut même dessiner son portrait pour sa galerie d'artistes célèbres, Mytens ne tarda pas à s'apercevoir que la vogue se retirait de lui et préféra laisser la place au nouveau favori. Il repartit pour la Haye où il vécut encore longtemps.
Le concurrent le plus redoutable se trouvant écarté, notre artiste n’avait rien à craindre des autres peintres de la cour d’Angleterre. Corneille Janscn Van Ceulen, que son talent plaçait immédiatement après Mytens, manifesta d'abord un profond dépit. 11 quitta Londres et se rendit dans une ville du comté de Kent ; mais, par la suite, à sa mauvaise humeur succédèrent des sentiments plus dignes d’un véritable artiste. 11 se rapprocha de Van Dvck et se mit à imiter sa manière. Les relations des deux rivaux devinrent même cordiales, car Van Dvck a laissé le portrait de Van Ceulen.
A son arrivée, Antoine fut provisoirement logé, comme nous l’avons vu, chez un des protégés du comte d'Arundel, Edouard Norgatc, chargé par le roi de pourvoir à tous les besoins de son hôte. Une semblable installation ne pouvait se prolonger. Le souverain lui-même se préoccupait de trouver à son peintre un établissement convenable. M. Carpcnter cite une note bien curieuse à ce sujet. Charles 1er avait écrit de sa main : « Parler à Inigo Jones d’une maison pour
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Van Dyck. » Cette maison exigeait la réunion de certaines conditions assez difficiles à rencontrer. Il fallait que l’artiste fût installé commodément; d’autre part, le roi voulait qu’il n’habitât pas trop loin de son palais. L'architecte parvint à satisfaire à toutes ces exigences. O11 trouva pour Van Dyck une résidence d’hiver dans le quartier de Blackfriars, sur la rive droite de la Tamise. De son
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Dessin de la collection Albertina, de Vienne.
palais de Whitehall, Charles 1", traversant la rivière en barque, se rendait commodément dans l’atelier de son peintre favori. Il prenait grand plaisir à le voir travailler et aimait à s’oublier pendant de longues heures, charmé de l'esprit et de la distinction innée de son interlocuteur. Pendant la saison d’été, Van Dyck séjournait à Eltham, dans le comté de Kent. Il occupait probablement un appartement ou quelque dépendance d un des palais de la couronne. Une pension annuelle de deux cents livres sterling qui lui fut tout d'abord assignée pour lui permettre de tenir le train de maison que lui imposait son titre de principal peintre
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ordinaire de Leurs Majestés. Les portraits commandés par le roi étaient payés à part. La rémunération de ses travaux permettait enfin à l'artiste cette vie brillante et fastueuse qu'il ambitionnait depuis si longtemps et qu’un travail acharné n avait pu lui procurer dans la Flandre. 11 n'avait pas moins de six domestiques à son service avec plusieurs chevaux ; de tout temps, on le sait, il avait apporté beaucoup de soin et de raffinement a sa toilette. La fréquentation d’une cour élégante et frivole ne pouvait que développer cette disposition naturelle pour toutes les recherches du luxe.
Trois mois après son arrivée, Van Dvck était compris dans une promotion de chevaliers faite le 5 juillet 16} 2. Charles 1" rehaussa encore cette faveur par le don d'une chaîne d’or portant un médaillon enrichi de brillants. Sur plusieurs de ses portraits, l'artiste s’est représenté avec ce témoignage de la munificence royale.
11 s'agissait pour lui maintenant de justifier la haute situation à laquelle il se trouvait si rapidement élevé. Un acte du sceau privé, signalé par M. Carpenter, nous apprend que Van Dvck n’avait pas perdu de temps pour donner satisfaction à l'impatience de son royal protecteur. Le 8 août 16} 2, une somme de deux cent quatre-vingts livres lui était allouée sur le trésor royal pour divers travaux de peinture. L’énumération de ces tableaux fournit de précieux détails sur le prix des œuvres de l'artiste. Il semble que, dès l'origine, une sorte de taril ait été adopté, d'un commun accord, d'après les dimensions de chaque portrait. Le prix des figures en pied était de vingt-cinq livres : d’autres toiles 11e sont payées que vingt livres; il s’agit probablement de personnages à mi-corps. Enfin un grand tableau de famille, réunissant le roi, la reine et leurs deux enfants, atteint la somme de cent livres. Par la suite, ces chiffres furent augmentés, et le prix d’un portrait en pied fut élevé à quarante livres.
En quatre mois, l’habile maître avait terminé neul toiles : les figures en pied du roi, de Gaston d’Orléans, frère du roi de France, de 1 archiduchesse, les portraits à mi-corps de la reine, du prince d Orange, de la princesse sa femme, et de leur fils. 11 avait peint, pour une suite des empereurs romains, un tableau représentant Vitellius, coté vingt livres. 11 restaurait en même temps une tête de Galba, moyennant cinq livres. Enfin il venait de terminer un tableau où se trouvent groupés le roi, la reine, leur fils et leur fille, et qu'on admire encore dans la galerie de Windsor. Cette belle toile, malheureusement exposée dans un faux jour, se trouve ainsi la première en date de ces admirables tableaux où Van Dvck a représenté la famille royale d’Angleterre. 11 retracera bien des lois,
Les portraits de Charles Ier, ceux d'Henriette-Marie et de ses enfants, soit seuls, soit réunis, se multiplient tellement par la suite qu’il est fort difficile, sinon impossible, d’établir la chronologie de ces diverses toiles. Encore pour les
TÈTE D'HOMME (CHARLES 1er?) Dessin du musée du Louvre.
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pendant les neuf années qui lui restent à vivre, les traits du roi et de la reine; jamais il ne surpassera ce premier effort de son génie.
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enfants existe-t-il un moyen assez sûr de fixer la date approximative de chaque tableau; c’est leur âge. Mais la figure de Charles et celle de sa femme ne changèrent pas tellement dans un espace de neuf années qu'on puisse, pour les classer, tirer quelque indice de la fatigue ou de l’altération de leurs traits.
11 y a plus. Si le roi et la reine accordèrent à l'origine toutes les séances demandées par l’artiste, celui-ci se contenta évidemment, par la suite, d'un premier tvpe d'après lequel il variait à l’infini le costume, l’attitude et l’expression de scs augustes modèles. On ne saurait admettre que le roi ait consenti à poser pour chaque répétition de son image. Ainsi, le grand tableau de Windsor serait le portrait le plus étudié, le portrait- type, en quelque sorte, de Charles 1 ' et de sa famille.
11 existe pourtant, dans la même galerie, d'autres toiles auxquelles Van Dvck a dû s’efforcer de donner la plus exacte ressemblance. Nous voulons parler des deux peintures représentant la reine de lace et de profil, et de ce panneau où le roi se montre sous trois aspects différents : de face, de trois quarts et de profil. Ce dernier tableau avait été peint pour fournir au Bcrnin le moyen d'exécuter le buste du roi qu’il n’avait jamais vu.
Le succès couronna cette tentative. Une lettre de la reine, en date du 2 6 juin i6}9, atteste que le buste de Bcrnin reçut l’approbation générale de la cour. Aussi Henriette-Marie songea-t-elle à user du même expédient. Le peintre reçut 1 ordre de retracer ses traits de lace et de profil. Cette fantaisie rovale nous a valu deux œuvres exquises, les deux portraits à mi-corps de Windsor. A en juger d’ailleurs par les innombrables répétitions du portrait de Charles 1“ et d Henriette-Marie, 1 artiste devait connaître à fond l’expression de leur physionomie. Aussi, à l’aide d une ébauche conservée dans l'atelier, pouvait-il reproduire indéfiniment leurs traits sans altérer la ressemblance.
Les galeries de l’Angleterre, en effet, ne comptent pas moins, à elles seules, de sept portraits équestres de Charles Tr et de dix-sept tableaux où le roi est représenté, soit en pied, soit à mi-corps, dans les toilettes et les attitudes les plus diverses. Quant à la reine Henriette-Marie, on connaît vingt-cinq répétitions de son portrait, en Angleterre seulement. Dans ce nombre ne figurent ni le Charles 1er du Louvre, ni les effigies à mi-corps de Dresde et de Vienne, ni le tableau de Florence dont nous donnons ici une reproduction, ni les toiles plus ou moins authentiques, disséminées dans les musées et les collections particulières. Ainsi on vit figurer à la vente de la galerie Pcrcire, il y a quelques années, une des nombreuses répétitions du portrait à mi-corps de la reine.
On conçoit aisément, d’après cette seule énumération, que ces nombreuses
répliques ont une valeur bien inégale. Beaucoup ne sont que de simples copies exécutées sous la direction de Van Dyck ou même dues à des artistes plus modernes. Aussi les toiles d une authenticité incontestable, d'une date certaine, présententelles un intérêt capital. Parmi celles-ci, le portrait de Charles 1er, de sa femme et de ses deux enfants mérite plus qu’aucun autre de nous arrêter quelques instants. Jamais artiste n'a mieux su réunir dans une même scène les grâces de la femme, l'élégance aristocratique du gentilhomme, le charme de l’enfance. La coloration sobre, aux tons chauds et soutenus, supporterait la comparaison avec les œuvres des plus grands maîtres. Dans ce tableau de famille figure le fils aîné du roi, le prince de Galles, qui devint par la suite Charles II. Né le 29 mai 1630, il avait alors un peu plus de deux ans. La reine porte sur ses genoux la princesse Henriette-Marie à peine âgée de six ou huit mois, puisqu’elle vint au monde le 4 novembre 1631. Retenons bien ces dates. On n’a pas d’autre guide pour établir l’ordre chronologique des nombreux portraits de la jeune famille de Charles Ier.
Le roi ne se lassait pas de voir peindre les traits de ses enfants. De son côté, Van Dyck mettait à cette tâche tout son art, on pourrait dire tout son cœur. Il tenait de Rubens sans doute, et de Van Balen aussi, cette intelligence si vive des grâces de l’enfance. Aussi, quand il s'agit de rendre ces délicieuses figures de babys roses et potelés, au milieu d’étoffes chatoyantes, trouve-t-il des colorations d’une fraîcheur incomparable.
Nous avons décrit le chef-d’œuvre sans rival du musée de Turin. Aux deux enfants du grand tableau de Windsor est venu s’ajouter le duc d’York, né le 16 octobre 1633. Tous trois sont encore en robe; mais déjà le plus jeune se tient debout. Il a donc au moins quinze ou dix-huit mois. Cette circonstance seule place l’exécution de la peinture au commencement de l’année 1635, conjecture qui se trouve confirmée par la signature et la date d’une répétition du tableau, conservée à Wilton House, chez le comte de Pembroke. Les trois jeunes enfants reparaissent, avec dix-huit mois de plus environ, sur un tableau de Windsor dont le musée de Dresde possède une excellente répétition et dont l’esquisse appartient au Louvre. Cette fois, le frère aîné a quitté la robe longue du premier âge pour un justaucorps et une culotte de soie à reflets dorés. Il s’appuie sur la base d’une colonne, le corps légèrement penché, les jambes croisées l’une devant l’autre, tandis que les deux plus jeunes, potelés et joufflus, posent gravement devant le spectateur. De chaque côté du groupe, un petit chien rappelle la passion du roi Charles pour la race qui a gardé son nom.
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L’orîginal est-il à Dresde? Appartient-il à la galerie de Windsor? Délicate question. Nous ne nous chargeons point de la résoudre. 11 faudrait voir les deux tableaux à côté l'un de l’autre et les comparer à loisir. Après avoir admiré d’abord la peinture de Dresde, nous avons constaté que celle de Windsor ne lui cédait en rien. Toutes deux viennent à coup sûr de l’atelier du maître, aussi bien que la charmante esquisse du Louvre.
Il n’en va pas de même de la composition qui réunit une dernière lois les enfants de Charles L . 11 en existe deux exemplaires : l’un à Windsor, le second au musée de Berlin. L’infériorité du tableau de Berlin frappe au premier abord. Ce n'est pas l'avis de Waagen ; mais il avait ses raisons de se prononcer dans ce sens. Pour nous, la collection de la reine possède bien cette fois le véritable original. L’autre toile offre toutes les apparences d’une répétition contemporaine, retouchée peut-être par Van Dyck, mais montrant en maint endroit des traces visibles de défaillance.
Aux trois petits princes, si bien groupés dans les premières compositions, sont venus se joindre par la suite deux autres enfants : la princesse Elisabeth, née le 28 décembre 16} j, et la princesse Henriette- Anne, venue au monde le 17 mars 1637, et qui épousa plus tard le duc d’Orléans. Cette dernière a six ou huit mois à peine. Le tableau qui réunit les cinq enfants de Charles 1er date donc de la lin de l’année 1637. Waagen affirme avoir vu la signature et la date1. Il nous a été impossible de distinguer l’une ou l'autre. Aux personnages principaux, l’artiste a joint un sixième figurant qui tient une très grande place par sa corpulence. C’est un énorme dogue à la grosse tête, à l’air bonasse. Campé sans vergogne au milieu de la toile, il semble chargé de la garde des enfants qui l’entourent; il se sent chez lui et ne s’émeut guère des familiarités du prince de Galles qui lui pose la main sur la tête. Bien intéressant par sa date et aussi par sa composition, ce tableau ne présente pas les mêmes qualités que les précédents. H manque d'ensemble et d’éclat. Les tons s’assourdissent. L’artiste approche de la période de décadence.
Nous n'entreprendrons pas d’examiner les répétitions de ces diverses toiles conservées dans les collections anglaises. Plus ou moins authentiques, elles se rapprochent toutes des trois types reproduits dans cet ouvrage. Evidemment
1. On cite une toile, signée et datée de i<>vj, représentant le- cinq enfants de Charles 1", avec une inscription latine indiquant le nom et le jour de la naissance de chacun des enfants. Ce tableau aurait été acquis par Georges IV du comte du Portmore. Il ne doit guère différer dans tous les cas des tableaux de Berlin et de Windsor. Très probablement les inscriptions comme la signature ont été ajoutées après coup. Peut-être est-ce tout simplement la grande composition aujourd'hui exposée dans la galerie de Windsor.
plusieurs répliques furent demandées à 1 artiste par le roi lui-même ou par les grands seigneurs qui voulaient faire leur cour au souverain. Pour satisfaire à toutes ces exigences, Van Dyck adopta l'expédient familier à Rubens. Les élèves préparaient la copie, mettaient les figures en place et couvraient la toile. Un
LES TROIS ENFANTS DE CHARLES l" D'après l'esquisse du musée du Louvre.
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travail de quelques heures suffisait au maître pour la terminer, y mettre la dernière main, donner à l’ensemble l’éclat, l’harmonie et la vie.
A part les tableaux où Van Dyck a réuni les enfants du roi d’Angleterre, il les a peints séparément à mainte reprise. Le musée de Berlin possède une de ces peintures. Les collections anglaises en gardent d’autres. Celle du musée
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d'Amsterdam, où l'on voit la jeune princesse Marie avec son époux le prince d'Orange, jouit d'une réputation méritée. Enfin la galerie de Windsor renferme un portrait du prince de Galles portant cuirasse et paraissant âgé de dix ou onze ans au moins. Celui-ci a été peint à coup sûr dans les derniers temps de la vie de Van Dyck. Le fils aîné de Charles I r n'aurait pu porter ce lourd attirail avant sa dixième année, et nous venons de dire qu'il était né en 1650.
Tous les moments du peintre furent d'abord consacrés aux différents membres de la famille royale. C'était assez naturel. Charles 1 ne se lassait pas de voir à l’œuvre son habile protégé, de venir passer ses moments de loisir dans cet atelier, rendez-vous habituel des jeunes gentilshommes et des beautés à la mode. L’installation de l’artiste lui permettait de recevoir convenablement de pareils hôtes. Des musiciens à gages étaient chargés de distraire ses aristocratiques modèles pendant les heures de travail. Il parvenait ainsi à attirer et à retenir chez lui la meilleure compagnie de Londres. A sa table s’asseyaient chaque jour de nombreux convives choisis dans l’élite des artistes et des littérateurs, confondus avec les plus grands personnages. Emporté dans le tourbillon de ce monde léger et avide de divertissements, Van Dyck s’empressait de jouir de tous les plaisirs, d'épuiser toutes les voluptés, sans consulter ses forces, sans ménager sa santé.
De pareilles fatigues devaient avoir rapidement raison d'une constitution naturellement frêle et délicate. On suit, sur les différents tableaux où Van Dyck a retracé sa propre image, l’altération successive de ses traits. Déjà, sur la toile du Louvre, sa figure montre des traces visibles de fatigue. Voyez surtout le portrait en buste conservé dans la galerie de Windsor. Il porte l'empreinte d'une profonde lassitude, d’un complet épuisement. Combien l'effigie de la Pinacothèque de Munich a plus de jeunesse, de fraîcheur et de vie !
Le musée de Madrid possède un cadre ovale où l'artiste s’est représenté à mi-corps avec un de ses grands amis, sir Endymion Porter. Sur cette peinture, exécutée à coup sûr en Angleterre, l’artiste sait, par les oppositions du costume comme par celles de sa figure maigre et fine avec la large face réjouie de son compère, produire un contraste des plus heureux. Aussi avons-nous choisi ce portrait peu connu pour le faire reproduire en tête de notre biographie. C'est a tort que le catalogue du musée de Madrid donne au gros personnage qui accompagne Antoine sur ce tableau le nom de George Digby, comte de Bristol. Smith ne s y est pas trompé, et la comparaison d’un portrait d'Endvmion Porter, peint par Dobson et gravé par W. Faithorne, avec la toile de Madrid, lève
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toute incertitude. Au surplus, le comte de Bristol n’est pas un être imaginaire. Il revit sur d'autres toiles de Van Dyck. Un grand tableau de la collection du comte Spencer, à Althorp, réunit les figures en pied du comte de Bristol et de William, premier duc de Bedford. Tous les connaisseurs qui ont admiré cette toile, soit chez son propriétaire, soit à l'Exposition de Manchester, s'accordent à la ranger parmi les chefs-d’œuvre du maître.
Avant de passer en revue les hauts personnages de l’aristocratie anglaise qui demandèrent leur image au peintre à la mode, il convient de parler d'abord des tableaux où sont représentés le roi Charles 1er et la reine Henriette-Marie.
M. Carpenter a soigneusement relevé, sur les registres du sceau privé, tous les articles de payements concernant Van Dyck, de 163 2 à la fin de sa vie. Quelques-uns offrent un médiocre intérêt, soit qu’il s’agisse de rembourser à un intermédiaire une avance faite à l’artiste, — tel est le payement d une somme de deux cents livres au sieur Burlamachi, en date du 4 février 163 ^ , — soit que l’article ne contienne aucun détail sur les peintures auxquelles il se rapporte. Nous citerons entre autres l’extrait du 2 j février 16^7, constatant la remise d’une somme de douze cents livres à Antoine Van Dyck « pour certains tableaux par lui exécutés pour notre usage », et le payement de trois cent cinq livres, ordonné le 25 février 1659, sans aucune explication. D’autres mentions, par bonheur, gardent moins de réserve. On a donné plus haut le détail des ouvrages pour lesquels une somme de deux cent quatre-vingts livres était due à l’artiste dès le 0 août 1632.
Les deux cents livres payées, en février 16^, par l’entremise du sieur Philippe Burlamachi, représentaient très probablement le montant de la pension de Van Dyck. Le 7 mai suivant, il reçoit quatre cent quarante-quatre livres « en notre pleine satisfaction, dit l’ordre du roi, pour neuf portraits de notre royale personne et de notre chère épouse la reine, faits récemment par lui ». Le total donne environ cinquante livres comme prix moyen de chaque portrait ; c’est presque le double de l’évaluation de l’année précédente. Il y avait probablement dans le nombre quelque grande toile réunissant toute la famille royale, ou bien un portrait équestre de Charles 1er. Un article du 21 octobre 1 ordonnant le payement d’une somme de quarante livres « pour le portrait de notre très chère épouse, remis à notre très fidèle et très bien aimé cousin et conseiller le lord vicomte Wentworth, député de notre royaume d'Irlande », fait savoir que le prix d'un portrait en pied restait fixé à quarante livres. La toile offerte à lord Strafiord existe encore à Wentworth House, dans la collection du comte
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Fitz-William. La reine est debout, en pied, habillée d'une de ces robes de satin bleu clair dont l'artiste affectionne tout particulièrement les pâles et changeants reflets. Elle porte un chapeau noir à larges bords, couvert de plumes, et caresse de la main droite un singe tenu par le nain Jeffrey Hudson. A part les peintures où la reine se présente avec ses enfants et son époux, le tableau de Wentworth House est considéré comme un des portraits les plus remarquables d’ Henriette-Marie.
Après le règlement du tableau destiné au comte de Strafford, plusieurs années s’écoulent sans que le nom de Van Dyck reparaisse sur les registres de l'Echiquier. Les embarras financiers du roi ont leur contre-coup dans les dépenses des beaux-arts. On remet à l’artiste, comme nous l'avons constaté, une somme de douze cents livres, au commencement de i6}~; mais ce n’est là qu’un faible acompte sur ce qui lui est dû. 11 n’a pas touché sa pension depuis 163 ^ , depuis le payement fait par l’entremise de Burlamachi : cinq années d’arrérages se trouvent ainsi en retard.
11 réclame en même temps une longue note de toiles livrées au roi ou à la reine longtemps auparavant, sans qu'il ait jamais pu en obtenir le règlement. Mais les temps sont durs ; l’économie s’impose comme une nécessité. Aussi le roi se trouve-t-il réduit à discuter les chiffres réclamés par l’artiste, à diminuer le prix de ses travaux. M. Carpenter a fait connaître un précieux mémoire, probablement écrit par l’artiste lui-même et révisé par le roi. Cette pièce capitale doit trouver place ici :
Mémoire pour sa .magiil le roi
Pour mollures du veu’contc .
Lue teste d’un veliant poete .