‹ Antoine WatteauChapitre 14 sur 42 · LES ER · texte numérisé non relu

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point de départ de Watteau et l’état de son idéal aux environs dé 10:

Or, à cette époque, Watteau n’est nullement coloriste, ou du moins il ignore la théorie vénitienne qui consiste à obtenir l'harmonie avec les contrastes : il est presque monochrome, faisant passer les tons les uns dans les autres et cherchant l’unité dans la note brune ou marron. Pas un bleu, pas un rose, pas un point argentin, et s’il y a çà et là quelques traces de verdures, les feuillages sont ceux de l’automne. Ce coloris aux chaleurs rousses est celui d’un moment où Lemoyne, qui n’a pas beaucoup plus de vingt ans, hésite encore à commencer sa réforme et où Watteau n’y songe pas davantage. C’est la palette sobre, sinon indigente, d’un contemporain de Lafosse, de Bon Boullogne et des successeurs de l’école de Versailles. Et cette monochromie, cherchée dans les tons du bois, dans les tons du cure, explique ce que Gersaint a voulu dire, lorsque, parlant des tableaux peints pour Sirois, il écrit qu'ils « avoient un coloris vigoureux et un certain accord qui les faisoit croire de quelque ancien maître ». Nous sommes en effet au point initial. Il faut avoir vu les deux peintures de Saint-Pétersbourg pour savoir que Watteau est parti du brun pour aller au fleuri.

Cette caractéristique est intéressante à signaler. Je crois deviner qu’elle devait se retrouver dans un petit tableau qui ne nous est plus connu que par l’estampe que Moyreau a gravée sous le titre le Défilé (Decursus), car il est curieux que les chalcographes du temps de Louis XV aient eu la rage de traduire en

un latin quelquefois baroque les titres français des peintures de

Watteau. Le Défillé, qui a appartenu à Julienne, et plus tard

au prince de Conti (1777), à Ménageot (1778), à l’orfèvre Dubois (1784), est une composition animée.et charmante. A droite, des cavaliers cachés en partie par un pli du terrain descendent une pente; à gauche, des officiers, vus de dos, forment l’arriére-garde ; près d'eux une vivandière tenant un broc à la main : au fond, sur un monticule, une citadelle et dans le lointain, l'éclat fulgurant d’une poudrière qui fait explosion. Ce tableau est, sinon perdu, du moins égaré. Et c’est pourquoi il m'a paru intéressant d'acquérir en 1878, à la vente de M. de Saint-Remy, une réduction du Défillé, que le catalogue, ignorant la gravure de Moyreau et les uniformes de 1710, présentait sous le nom de Casanova. Je supplie le lecteur de croire que je ne m'imagine pas avoir un original de Watteau : ces glorieuses aventures n'arrivent qu'aux protégés des dieux. Mais ma petite copie est du temps et elle est instructive, puisque nous ne savons plus ce qu'est devenu l’exemplaire princeps. Sauf un coin du ciel où éclate une note bleue, de ce bleu flamand que nous connaissons par Huysmans de Malines, le tableau n’admet pas de tons clairs et se construit avec des tons bruns et un peu brouillés. Le sujet, qu’on ne peut rattacher à aucun fait précis, bien que l’armée de Villars ait dû voir sauter plus d’un magasin à poudre, appartient à cette série d’anecdotes militaires pour lesquelles Watteau a fait tant d’études pendant son séjour dans sa ville natale.

Quand revint-il de Valenciennes ? Nous ne le savons pas. Mariette l’a ignoré; mais c’est lui qui nous apprend qu'à son retour à Paris « après son voyage de Flandres », l'artiste alla

demeurer chez Sirois. Son intimité avec l’honnête marchand

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devint dés lors très étroite. Watteau, installé dans la maison, n'eut donc aucun effort à faire pour se lier avec Gersaint qui était déjà ou qui allait devenir le mari d’une des filles de Sirois. Et c’est même à ce propos que Mariette nous parle du portrait de femme en habit de chasseuse que Benoît Audran a gravé sous le titre Retour de chasse (Venationis reditus). D’après une tradition dont on ne connaît pas l’origine et dont on retrouve la trace dans l'inscription manuscrite consignée sur l'épreuve du Cabinet des Estampes, ce portrait serait celui de Me de Vermanton, nièce de Julienne. Mariette est d’un autre avis. Cette jeune victorieuse au justaucorps serré à la taille et coiffée d’un tricorne qu’agrémente un nœud de ruban, serait « une des filles du sieur Sirois ». Comment l’aurait-il dit, s’il ne le savait pas ?

Dans la biographie de Watteau, telle qu’on essaie de la reconstituer d’après les textes, l’année 1711 est remplacée par une page blanche. Il y a là une lacune que rien n’est venu combler. Mais pour 1712, nous sommes moins ignorant : un fait intellectuel d’une importance capitale se produit dans la vie du jeune maître : il entre en relation avec Pierre Crozat et il travaille pour lui. Desplaces, Renard du Bos, Fessard et Audran ont gravé d’après Watteau quatre planches représentant les Saisons. Ces tableaux de forme ovale et d’une dimension inusitée pour le maître (h. 4 pieds $ pouces, |. 3 pieds 9 pouces) ont été peints par Watteau pour la salle à manger de l'hôtel Crozat. On

n’en peut guère parler que d’après les gravures”. Sur ces quatre

1 Ainsi que le rappelle E. de Goncourt, deux de ces toiles, l’Été et l’Hiver, figuraient en 1786 à la vente du duc de Choiïseul, en 1791 à celle de Lebrun. Depuis lors, on les perd de vue. Nous devons dire cependant que, d’après Clément de Ris, l’Hiver (était-ce

peintures, Caylus est curieux à entendre. Les Saisons, dit-il, « sont presque demi-nature et quoique il les ait exécutées d’aprés les esquisses de M. de La Fosse, on y voit tant de manière et de sécheresse qu’on n’en sçauroit rien dire de bon ». On reconnaît là le langage d’un ami. Mais ce n’est pas seulement la bonne grâce qui manque aux paroles de Caylus : c’est aussi l'exactitude. En 1712, Watteau a vingt-huit ans; il a déjà fait preuve d’invention et d'esprit et il n'a nul besoin des esquisses de La Fosse pour peindre les Saisons de la salle à manger de Crozat. Il suffit d’ailleurs de regarder les estampes, et particulièrement celle du Printemps, où Flore, sans draperie et sans parure, apparaît couronnée par Zéphyre, pour reconnaître aux traits des visages, à l’accent des parties nues, que nous sommes en présence de Watteau et non de La Fosse. Un fait répond du reste aux insinuations de Caylus. E. de Goncourt possède les dessins originaux du Printemps et de l’Automne. « Ces académies, dit-il, sont du dessin le plus accentué et le plus caractérisé de Watteau. » Il ne reste donc rien de l’affirmation de Caylus : l’ancien mousquetaire s’est trompé.

Mais, au point de vue biographique et pour l’histoire du talent de Watteau, il est intéressant de voir le jeune peintre conquérir ses entrées chez le financier Crozat. Un monde nouveau va s'ouvrir pour lui. Il y avait, dans l'hôtel de la rue de Richelieu, un splendide entassement de merveilles. C’est là que Watteau vit pour la première fois les œuvres des Vénitiens,

c’est là qu’il apprit à peindre ces carnations chaudes et giorgio-

l'original ou une copie ?) se trouvait, avant 1858, « singulièrement détérioré » au château de Chenonceaux. (Les Amateurs d'autrefois, p. 190.)

nesques dont on ne se lasse pas d’admirer les colorations ambrées. En 1712, au moment où il travaillait aux Saïsons de la salle à manger, Watteau ne put prendre qu’un avant-goût des richesses que renfermait l’hôtel de Crozat; mais sa cohabitation avec les maîtres de Venise devint plus fraternelle et plus intime lorsque, comme on le verra tout à l'heure, il eut, quelque temps après, la bonne fortune de venir demeurer chez le grand amateur et de pouvoir étudier librement dans son musée.

Watteau rencontra d’ailleurs chez Crozat des personnages de marque, et parmi ceux-là il en est un qui eut une heureuse influence sur sa destinée. Charles de La Fosse habitait l'hôtel depuis 1707 : il y avait peint une galerie où l’on voyait la Naissance de Minerve, et l’on admettra difficilement que La Fosse, vieilli, mais valide encore, ne soit pas quelquefois descendu du logement qu'il occupait avec sa femme, pour voir les peintures que Watteau exécutait dans la salle à manger. Il aimait d’ailleurs la jeunesse et prenait plaisir à l’'encourager. À l’Académie royale, il était parvenu au grade de recteur et se montrait assidu aux séances du samedi. Si quelqu'un a pu, avec une autorité persuasive, faire comprendre à Watteau que sa situation dans l’art était irrégulière et qu’elle l’exposait à recevoir un jour la visite indiscrète des gardes de la corporation de Saint-Luc, c’est assurément Charles de La Fosse. Les observations du vieux praticien étaient la sagesse même. Pour avoir le droit de faire librement de la peinture, pour se soustraire aux possibilités d’une saisie, 1] fallait être afhilié soit à la jurande des maîtres, soit à

l’Académie royale. Cette nécessité, que démontraient des procès

fréquents, était reconnue par tous ceux qui tenaient le pinceau.

Gillot lui-même, si amoureux de lindépendance et si difficile à enrégimenter, l'avait comprise et il s'était fait agréer en 1710.

La rencontre de La Fosse et de Watteau chez Crozat nous paraît tellement vraisemblable que nous n’hésitons pas à proposer un amendement aux textes imprimés et une modification au récit de l’aventure légendaire qui en 1712 entr'ouvrit au jeune peintre les portes de l’Académie.

Le récit que nous voudrions discuter et corriger, c’est celui que Gersaint a introduit dans sa touchante notice sur Watteau. Il a personnellement connu le maître de Valenciennes; et, pour la période de jeunesse, il a reçu les confidences de son beau-père Sirois, l'acheteur du premier tableau. Gersaint est sérieux, il n’est pas accoutumé de parler au hasard. Mais comment n’être pas frappé des singularités que présente sa relation en ce qui concerne les préliminaires de l'entrée de Watteau à l’Académie ? On se souvient de quelle façon il raconte les choses. Watteau aurait eu depuis longtemps le désir de faire le voyage d'Italie, et ce voyage il aurait voulu le faire aux frais du roi. Il avait été battu au concours de 1709, puisqu'il n'avait obtenu que le second prix; mais le concours n’était pas le seul moyen qui permît de passer les Alpes. Watteau savait par divers exemples qu’une subvention exceptionnelle avait plus d’une fois été octroyée, soit à des vaincus du concours annuel, soit même à des artistes qui n'avaient pas osé affronter la lutte. La protection de l’Academie pouvait lui être d’un grand secours pour obtenir cette faveur. Qui dit royauté dit caprice, et même après l'échec de 1709, une vague espérance restait permise.

Watteau aurait donc imaginé de porter à l’Académie les

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deux petites scènes militaires qu’il avait vendues à Sirois. Chargé de ses tableaux, « il part, dit Gersaint, et les fait exposer dans la salle par où passent ordinairement messieurs de l'Académie. qui tous jettent les yeux dessus et en admirent le travail sans en connoître l’auteur. M. de La Fosse s’y arrête même plus que les autres et, étonné de voir deux morceaux si bien peints, il... s'informe par qui ils avoient été faits. On lui répondit que c’étoit l'ouvrage d’un jeune homme qui venoit supplier ces messieurs de vouloir bien intercèder pour lui, afin de lui faire obtenir la pension du roi pour aller étudier en Italie. M. de La Fosse, surpris, donne ordre qu’on fasse entrer ce jeune homme. Watteau paroît : sa figure n’étoit point imposante; il explique modestement le sujet de sa démarche... « Mon ami, lui répond « avec douceur M. de La Fosse, vous ignorez vos talens et vous « vous méfiez de vos forces : croyez-moi, vous en sçavez plus « que nous; nous vous trouvons capable d’honorer notre Aca- « démie; faites les démarches nécessaires, nous vous regardons « comme un des nôtres. » Il se retira, fit ses visites et fut

agréé aussitôt.

Ce récit piquant ne prouve qu’une chose, c’est que l’aimable Gersaint avait des aptitudes de journaliste. L’invraisemblance y éclate partout. Le recteur La Fosse disant à Watteau, au Watteau d'avant l'Embarquement pour Cythére, « vous en sçavez plus que nous », et tenant ce langage en présence de Jouvenet, de Largillière et des principaux officiers de la compagnie, c’est une invention digne d’un conte de fée. Les papiers de l'Académie sont muets sur cette histoire. Si l’on veut démêler la part de

vérité qui se cache peut-être sous l'enveloppe du roman, on doit

croire que Gersaint fait allusion à quelque conversation d’antichambre dont les registres académiques n’avaient pas à tenir compte et qui aurait eu lieu avant la séance officielle où Watteau fut agréé. Il est certain que, pendant l'été de 1712, l'Académie fut invitée par le duc d’Antin à choisir parmi les étudiants qu’elle avait couronnés, deux candidats qui lui paraîtraient « le plus en estat de profiter de l’estude de Rome, s’il playt à Monseigneur de les y envoyer ». La compagnie procèda à cette opération le 11 juillet : elle désigna deux de ses lauréats, le peintre Giral et le sculpteur Nourrisson, qui étaient d’ailleurs dans les conditions réglementaires, puisqu'ils avaient obtenu des premiers prix. Sur Watteau, qui ne pouvait solliciter qu’à titre exceptionnel un vote de faveur, le procès-verbal est muet. Si, par aventure, il a été question de lui, l'événement s’est passé dans la coulisse, entre deux portes, et le secrétaire n’a rien entendu. Du récit de Gersaint, il ne reste qu’une probabilité : c’est La Fosse qui a engagé Watteau à faire ses visites et à se mettre en mesure d'obtenir le titre d’agreé.

Nul doute que Watteau n’y eût déjà songé. L’Acadëmie, nous l'avons dit, c’est le refuge ambitionné par tous ceux qui veulent se soustraire à l’inquisition de la jurande, c’est la protection , du roi, c’est le droit de travailler librement. Watteau n’aspire point aux honneurs, mais il veut cesser d’être comme l'oiseau sur la branche qu’agite le moindre souffle. Il suit le conseil que La Fosse lui a donné; il fait ce qu’a fait Gillot, il se présente à l’Académie. Le procès-verbal de la séance du 30 juillet nous dira comment les choses se

sont passées :

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