JEUNE FEMME ASSISE, "PAR WATT E AU
(D'après une gravure d’Audran.)
Ce tableau, sans précédent dans l’histoire de l’art national, n’était qu’une esquisse intgalement poussée et, par endroits, un peu flottante. Mais l’Académie eût été bien difficile si elle n’eût
pas accueilli avec honneur cette composition amoureuse qui,
faisant succéder une fleur de poësie vivante à toutes les allégories surannées, allait devenir un événement dans l’histoire de la peinture. Watteau fut reçu académicien. Nous donnons, d’après le texte officiel, un extrait du procès-verbal de la séance
du 28 août 1717 :
Aujourd’huy samedy vingt-huit aoust mille sept cens dix-sept, l’Académie s’est assemblée généralle. Le sieur Antoine Watteau, peintre, né à Valenciennes et agréé le trente juillet mil sept cens douze, a fait apporter le tableau qui luy avoit été ordonné pour sa reception, représentant une feste galante. L'Académie, après avoir pris les suffrages à la manière accoutumée, elle a reçu ledit sieur Vatteau académicien, pour jouir des privilèges attachez à cette qualité, en observant par luy les règlements de la Compagnie, ce qu'il a promis, en prestant serment entre les mains de Monsieur Coypel, écuyer, premier peintre du Roy et de son A. R. Monseigneur le duc d'Orléans, présidant aujourd’hui à l’assemblée. Quand au présent
pécuniaire, il a été modéré à la somme de cent livres.
La réception de Watteau avait attiré à l’Académie un nombre de membres bien supérieur à celui des fidèles qui assistaient d'ordinaire aux séances. Peintres, sculpteurs, graveurs, tous ceux qui avaient une situation dans l’art étaient présents à la fête que présidait Antoine Coypel; parmi les signatures inscrites au bas du procès-verbal, il en est même une qui est touchante, celle de Gillot. Claude Gillot, toujours un peu indiscipliné, pouvait à bon droit passer pour un académicien intermittent ou, du moins, fort inexact : il était constamment occupé le samedi et on le voyait rarement aux réunions de l’assemblée. Mais le 28 août 1717, il a été informé de l’ordre du jour, il a voulu voter pour Watteau, et il est là, n'inscrivant son nom
qu'après celui de son ancien élève qui, prenant immédiatement
séance, signe pour la première fois le procès-verbal. Pourquoi nous dit-on que Gillot et Watteau s'étaient mal quittés? Une estime réciproque avait sans doute dissipé le nuage d’un moment, et on les retrouve l’un à côté de l’autre aux jours de bataille.
L'Embarquement pour Cythére fut placé dans les salles de l’'Académie pour faire suite à la série des morceaux de réception, et c'est en raison de cette circonstance que le Louvre a hérité de limmortel chef-d'œuvre.
Mais hâtons-nous de le dire : l’exemplaire du Louvre n’est pas, ainsi que le croyait Villot, celui qui a été gravé par N. H. Tardieu. Watteau ne voyait dans son morceau de réception qu'une esquisse insuffisante, une sorte de projet où sa pensée n'était pas complètement écrite. Le maître avait l'habitude de se juger sévérement. Et comme l’Embarquement pour Cythère était un motif qui plaisait à sa fantaisie, il le refit avec de nombreuses variantes, en meublant davantage sa composition, en y ajoutant de nouveaux détails. De là un tableau définitif, qui est aussi un chef-d'œuvre. La seconde édition de l’Embarquement fut acquise par Julienne qui la possédait encore lorsque Nicolas-Henri Tardieu en fit la belle estampe que mentionne le catalogue du Louvre, et dont la publication est annoncée dans le Mercure d'avril 1733.
Cette précieuse peinture, Julienne, plus fidèle à ses amis qu’à leurs œuvres, ne la conserva pas. À une date que nous ignorons, elle disparut de son cabinet, sans doute à la suite d'une vente à l'amiable. Mais la réplique augmentée et modifiée
de PEmbarquement pour Cythère, celle qui a servi de type à la
gravure de Tardieu, n’est pas perdue : elle est aujourd’hui au
vieux château de Berlin, et elle resplendit aux murailles de la résidence impériale avec tout le brillant éclat d’une fleur française dont nos rois auraient pu s'emparer s'ils avaient aimé et connu la peinture. Ce ne sont pas seulement nos colonies que Louis XV a perdues : il a montré la même nonchalance à l'endroit de quelques-uns de nos plus précieux chefs-d'œuvre. Exiler Watteau, quelle faute ! Il n’est pas vraisemblable que nous puissions jamais placer l’Embarquement de Berlin à côté de notre glorieuse esquisse du Louvre et nous rendre compte par un examen synoptique des différences qui existent entre le premier rêve du maître et l’expression définitive de sa pensée. Un mot encore : l’exemplaire du château de Berlin est admirablement conservé : c’est un des plus beaux Watteau du monde,
Néanmoins notre triomphante esquisse garde son prix. Tous les critiques en parlent et la description de l’Embarquement pour Cythère est un thème offert à ceux qui s’essaient à l’art d'écrire. Mais celui de nous tous qui a donné sur le charmant chefd'œuvre la note la plus juste, celle qui le rappelle le mieux au souvenir, c’est Théophile Gautier. Dans son Guide de l'amateur au Musée du Louvre. I] a laissé sur l’esquisse de Watteau une
page qu'il faut relire :
Au bord d’une mer dont l'azur vague se confond avec celui du ciel et des lointains, près d’un bouquet d'arbres aux branches légères comme des plumes, se dresse une statue de Vénus ou plutôt un buste de la déesse terminé en gaine à la façon des Termes et des Hermès. Des guirlandes de fleurs s’y suspendent. Un arc et un carquois y sont attachés. Non loin de la déesse, sur un banc, une jeune femme jouant de l’éventail semble hésiter à partir pour l’île de Cythère. Un pèlerin agenouillé près d'elle lui
chuchote à l'oreille de galantes raisons, et un petit Amour, le camail sur
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les épaules, la tire par le pan de sa robe. Il doit être du voyage sans doute. À côté de ce groupe, un cavalier prend par les mains, pour l’aider à se lever, une jeune beauté assise sur le gazon. Un autre emmène sa belle, qui ne résiste plus et dont il entoure du bras le fin corsage. Au second plan, trois groupes d’amoureux, le camail au dos, le bourdon à la main, se dirigent vers la barque où sont déjà arrivés deux groupes de pèlerins de la tournure la plus svelte et la plus coquette. Avec quelle élégance la femme qui va entrer dans l’esquif relève par derrière, d’un petit tour de main, la traîne de sa robe ! Il n’y a que Watteau pour saisir au vol ces mouvements féminins. La barque est sculptée, dorée et porte à sa proue une chimère ailée, cambrant son torse et renversant sa tête dans une coquille à cannelures. Des rameurs demi-nus la manœuvrent, et de petits Amours en déploient la tente. Au-dessus de l’esquif, dans des tourbillons de légères vapeurs, pareilles à des gazes d’argent, volent, se roulent et jouent des Cupidons enfants, dont l’un agite une torche. Voilà bien à peu près les principaux linéaments de la composition et la place des personnages. Mais quels mots pourraient exprimer ce coloris tendre, vaporeux, idéal, si bien choisi pour un rêve de jeunesse et de bonheur, noyé de frais azur et de brume lumineuse dans les lointains, réchauffé de blondes transparences sur les premiers plans, vrai comme la nature et brillant comme une apothéose d'opéra ! Rubens et Paul Véronèse reconnaîtraient volontiers Watteau pour un de leurs petits-fils.
Et, en effet, le soir du 28 août 1717, le nouvel académicien put s'endormir gaiement. À l’heure où la Hollande déchue se délectait aux peintures métalliques d’Adrien van der Werff, où la Flandre glissait dans une décadence qu’on pouvait croire sans remède, où l'Italie, elle-même, oubliait le sentiment et le métier, l’auteur de l’Embarquement pour Cythère était le premier peintre de l'Europe.
Watteau académicien! Ce nom et ce titre accolés sur un procès-verbal écclatent aux yeux et à l'esprit comme la proclamation d’une imvraisemblance. Nul moins que le triomphateur de l’'Embarquemesnt pour Cythère n’était académique, au sens que les modernes donnent à ce mot; même sous la Régence, la contradiction emtre la fonction et le titulaire était évidente. On ne se figure pas Watteau, toujours épris de son caprice et de son vagabondage dans l'azur, laborieux du reste et peut-être déjà maladif; on ne le voit pas assistant, comme un simple Barrois ou tout autre modéle d’exactitude, aux séances du samedi, écoutamt la lecture d’une conférence, épiloguant sur un règlement à muodifier ou distribuant des prix à des écoliers. Watteau avait bien d’autres soucis en tête. Dés le premier jour, son parti fut pris. L'artiste accepta l'honneur qu'il avait ambitionné ; il usa des libertés professionnelles qui lui étaient
désormais garamties, mais il fut académicien le moins possible.
Reçu le 28 août 1717, Watteau crut devoir faire preuve de courtoisie et 1l se rendit à la séance du samedi suivant (4 septembre). Il écouta d’une oreille un peu distraite la lecture d’un ancien discours retrouvé dans les archives où Sébastien Bourdon avait résumé ses idées sur la lumière; la question n’était pas sans intérêt, mais sur les lois du rayon lumineux, Watteau en savait aussi long que le vieux maître et il ne s’amusa pas. À partir de cette date, sa signature ne se retrouve qu’une fois au bas du procès-verbal. La dernière séance de l’année eut lieu le vendredi 31 décembre : ce jour-là, l’Académie était toujours fort nombreuse : on nommait la délégation chargée d'aller complimenter le protecteur de la compagnie et c'était une affaire, car on aimait à s'approcher du représentant du roi; on échangeait quelques souhaits au sujet du jour de l’an nouveau, on recevait ses étrennes sous la forme de compliments plus ou moins sincères. Watteau assista à cette dernière séance de 1717, — et il ne revint jamais. C’est vainement qu’il se passe à l’Académie royale des choses qui pourraient l’intéresser, la présentation de Lancret, par exemple, à laquelle l’inexact Gillot à voulu assister (1718), la réception définitive du nouvel agréé (1719), la glorieuse entrée de Rosalba Carriera qui, admise le 26 octobre 1720, prend séance le 9 novembre; tous ces événements le touchent peu. Gillot, attentif aux intérêts du groupe moderne, vient quelquefois : Watteau jamais.
L'Académie ne fut pas sans s’apercevoir de ces absences éternelles; mais le nouveau collègue n'avait aucun grade dans l'état-major; comme son inexactitude ne mettait en péril
aucun service, elle ne se plaignait point : elle se contenta
d'oublier celui qui loubliait. Watteau aurait été relégué dans une lointaine province qu'il n'aurait pas été plus indifférent au cœur de l’Académie. Les registres fournissent une preuve de cette insouciance. Lorsqu'un académicien tombait malade, il était d'usage d'envoyer chez lui deux commissaires pour le visiter, prendre des nouvelles de sa santé compromise et lui apporter les vœux que faisait la compagnie pour sa prompte guérison. Il ne se passa rien de pareil à l'égard de Watteau. Quatre ans après sa réception, le pauvre garçon fut décidément atteint d’un mal sans remède : l’Académie ne lui envoya aucun message amical. Elle le laissa mourir dans sa retraite; elle enregistra sa mort au procès-verbal et elle passa à l’ordre du jour.
Les manquements de Watteau aux réunions hebdomadaires peuvent s'expliquer par le médiocre souci que lui inspiraient les opérations académiques, et aussi par les exigences de son propre travail, par les complications de sa vie à la fois rêveuse et agitée. Et, en effet, au dire de Caylus, l’entrée de Watteau à l’Académie avait eu pour résultat d'augmenter le nombre des fâcheux qui venaient frapper à sa porte. L'hôtel de la rue de Richelieu où l’on recevait beaucoup de visites n’était pas d’ailleurs la maison tranquille qu'ambitionnait l'artiste; on y faisait trop de bruit autour de son labeur ou de son caprice. Watteau, devenu académicien, ne demeura pas longtemps chez Crozat.
Gersaint, qui malheureusement ne donne ici aucune date, nous fournit sur ce point un détail curieux : « L'amour de Îa
liberté et de l’indépendance le fit sortir de chez M. Crozat; il
vouloit vivre à sa fantaisie et même obscurément : il se retira
chez mon beau-père (Sirois) dans un petit logement, et défendit absolument de découvrir sa demeure à ceux qui la demanderoiïent. » La vie de Watteau est pleine de ces disparitions volontaires, et nul maître n’a été plus que lui amoureux du silence.
On ne sait trop ce qu'il a pu faire dans la retraite que lui avait ménagée Sirois. Pour l’année 1718, nous n'avons pas un détail. Le monde financier est en grande rumeur, car nous touchons au moment où le comptoir de Law va être déclaré banque royale (4 décembre). La fièvre de l’or agite" Paris & Watteau demeure tranquille. Mariette, qu'il avait connu chez Crozat et qui lui a toujours rendu justice, se promène en Allemagne ; mais Watteau a toujours les mêmes amitiés, Antoine de la Roque, Gersaint, Caylus, Hénin et peut-être aussi labbé Haranger, qui était chanoine de Saint-Germain l’Auxerrois et qui aimait beaucoup la peinture. Une lettre, malheureusement sans date, jette un faible trait de lumière sur la vie que devait mener Watteau à cette époque. Nous en empruntons le texte
aux anciennes Archives de l'art français.
À monsieur Gersaint, marchand sur le pont Notre-Dame, de la part de Watteau.
Du Samedi.
Mon ami Gersaint, oui, comme tu le désires, je me rendrai demain à diner avec Antoine de la Roque chez toi. Je compte aller à la messe à dix heures à Saint-Germain de l’Auxerrois ; et assurément je seroi rendu chez toi à midi, car je n’auroi avant qu’une seule visite à faire à l’ami Molinet qui a un peu de pourpre depuis quinze jours.
En attendant, tof amy,
Vers la même époque, Watteau compta un camarade de plus, Nicolas Vileughels, qu’il avait sans doute rencontré à l’Académie et qui, le 20 août 1717, avait en effet voté pour lui au jour de la fameuse élection. Vleughels, né en 1669, était parisien, mais 1l se rattachait à la Flandre par son père Philippe Vleughels, le peintre anversois venu en France à la fin du règne de Louis XII. Nicolas, académicien depuis 1716, n’avait alors dans Part qu'une situation médiocre, mais il prenait volontiers de grands airs et passait pour un personnage. Mariette, qui l’a connu, nous a laissé de Nicolas Vleughels un piquant portrait : « À peine savait-il dessiner, écrit-il; il ne peignait guère mieux : il avait pourtant le secret de faire des petits tableaux qui plaisaient ; c’est qu’il ne traitait que des sujets agréables, et que ses figures ainsi que ses compositions avaient quelque chose de flatteur. Tout le monde n'était pas obligé de savoir qu'il les avait pillés dans les œuvres des grands maîtres. Il ne faisait aucune difficulté d'en copier des morceaux entiers et de les reporter dans ses tableaux. On le trouvait constamment entouré d’estampes où il fourrageait, et personne ne lui en demandait aucun compte. Ses confrères le craignaient, les gens de lettres le considéraient ; un certain ton qu'il avait pris faisait imaginer qu'il avait de l’érudition, qui pourtant était des plus minces; mais que ne fait-on pas, armé d’un peu de charlatanerie ? »
Plus tard, à un moment que Watteau n’a pas connu, Nicolas Vleughels, dont les allures avaient séduit le duc d'Antin, fut nommé directeur de l’Académie de Rome. Il eut dans ce poste
une attitude trés convenable, « faisant parfaitement les hon-
neurs de la nation ». Le talent, du reste, ne lui vint jamais, et
ses deux petits tableaux du musée d'Angers sont une preuve de sa médiocrité persistante. Il est étrange que Watteau se soit lié avec un peintre d’une aussi faible valeur. Comme tant d’autres, il aura subi le charme de ce pseudo-gentilhomme. Le fait certain, c’est que vers la fin de 1718 ou au début de 1719, les deux artistes résolurent d’habiter ensemble et allèrent se loger, bien loin du Paris central, « dans la maison du neveu de M. Le Brun, sur les fossés de la Doctrine chrétienne », c’est-à-dire au faubourg Saint-Victor. Le quartier, plein de couvents et de jardins, était suffisamment retiré, et Watteau crut avoir trouvé le calme qu’il avait toujours pousuivi.
Ce n’est pas seulement Mariette qui nous parle de l’installation de Watteau aux environs de la Doctrine chrétienne. Le renseignement est confirmé par Nicolas Vleughels lui-même. Le 20 septembre 1719, le peintre empêché qui faisait des tableaux avec des estampes, écrit à Rosalba, alors à Venise : « Un excellent homme, M.Watteau, duquel vous avez sans doute entendu parler, désire ardemment vous connaître. Il voudrait avoir le plus petit ouvrage de votre main, et en échange il vous enverrait quelque chose de lui, car il lui serait impossible de vous en remettre la valeur... Il est mon ami ; nous demeurons ensemble et me prie de vous présenter ses plus humbles respects. »
Il est donc probable que c’est pendant qu’il cohabitait avec Vleughels que Watteau a travaillé pour le Régent. On s’étonnerait que le prince ami des arts, le collaborateur d’Antoine Coypel, n’eût jamais rien demandé au peintre de l'Embarquement pour Cythére. I est vrai que le Régent ne se hâta pas
d'employer le pinceau du maître enchanteur; mais enfin il se