S RS
décida, et nous en avons la preuve dans une quittance dont nous reproduisons le texte :
« Jay reçu de Monseigneur le duc d'Orléans 260 livres pour un petit tableau qui représente un jardin avec huit figures.
« Fayt à Paris, le 14 aoûst l'an 1710.
» Antoine VATEAU'. »
Ce tableau, le Régent ne le conserva pas. Il l'avait sans doute demandé à Watteau pour en faire cadeau à l’une de ses maitresses. Ce qui est certain, c’est qu’on ne le trouve plus mentionné dans la Description des tableaux du Palais- Royal, publiée en 1727 par Dubois de Saint-Gelais. Mais ce catalogue nous apprend que le duc d'Orléans possédait un autre Watteau, les Singes peintres. Ce tableau, peint sur cuivre, était une véritable miniature, car il avait 2 pouces 10 lignes de hauteur sur une largeur de 3 pouces 8 lignes. Il n’y a point d’erreur sur l'indication de cette mesure, car les Singes peintres formaient le pendant d’un autre petit cuivre attribué au vieux Breughel que Dubois de Saint-Gelais appelle une Musique de chats et dont les dimensions sont à peu près les mêmes. La singerie de Watteau était un intérieur d'atelier : on y voyait un gros singe, vêtu de vert, occupé à peindre un tableau posé sur un chevalet, tandis que derricre lui quatre autres singes, ses éléves sans doute, s’exerçaient aussi à la peinture et au dessin. Ce tableau est perdu, et c’est grand dommage, car il nous aurait dit quelle quantité d'esprit Watteau savait faire étinceler quand il consentait à enfermer
son caprice dans les proportions d’une miniature.
! Archives de l'art francais, IV, p. 112.
114 ANTOINE WAITEAU
Si les graveurs de Watteau avaient toujours mis des dates au bas de leurs estampes, nous trouverions dans ces indications l'instrument qui nous manque pour fixer approximativement la chronologie des œuvres du maître et de ses manières ; mais cette bonne fortune est tout à fait rare. L’un d’eux cependant, Louis Surugue, a eu la charitable pensée de dater de 1719 une planche d’après un charmant tableau que les Anglais appellent The music lesson, et qui appartient aux héritiers de sir Richard Wallace. Les vers, d’une parfaite platitude, que Surugue a fait écrire sous sa gravure ne donnent aucune idée du sujet. Il s’agit en effet d’une leçon de musique où se cache peut-être une leçon d'amour. À droite, une jeune femme est assise; vue jusqu'aux genoux, les cheveux relevés de façon à dégager le front et la nuque, elle tient à la main les feuillets d’une partition; derrière elle est un personnage qui, penché en avant, semble vouloir suivre sur le cahier de musique les notes de la chanson qu'elle étudie; devant la chanteuse, un galant instrumentiste joue d’une mandoline à long manche. L’intervalle qui sépare le maître de l’écolière est occupé par deux bustes d'enfants qui sont des merveilles d’espiéglerie. Ce petit panneau est délicieux et il est intéressant d'apprendre par la date de la gravure de Surugue (x719) qu'il est trés voisin de l’Embarquement pour Cythére; notons pourtant cette différence que le morceau de réception à l’Académie n’est qu’une esquisse et que dans la Leçon de musique, qui est un tout petit tableau, l'accent est plus écrit, la touche plus spirituellement victorieuse. Et quand on regarde le pro-
cédé de travail, surtout dans les plis du pourpoint de soie dont
le joueur de mandoline est vêtu, on s'aperçoit aisément que la
Leçon de musique de la collection de sir Richard Wallace, est du même temps que la Finetie de la galerie Lacaze. Ces deux tableaux auxquels on peut joindre l’Indifférent, appartiennent au même idéal, et nous sommes tentés de tirer de ce rapprochement que pendant les années qui suivirent son entrée à l'Académie, c’est-à-dire en 1718 et 1719, Watteau a eu une période particulièrement brillante. Il est plus que jamais spirituel et nerveux.
Les deux pièces que nous rappelions tout à l’heure — le reçu des 260 livres payées par le Régent le 14 août, la lettre de Vleughels du 20 septembre suivant — prouvent que Watteau passa à Paris l'été de cette année 1719. Ce point est important, caril peut servir à fixer approximativement l’époque à laquelle l’artiste est allé à Londres. On sait que ce voyage est un des problèmes de sa biographie. Néanmoins Caylus déclare en termes formels que Watteau partit en 1719. Nous croyons qu’il a raison. Et en effet, nous sommes presque certain que Watteau a passé loin de Paris les derniers mois de cette année et le commencement de 1720. Notre conviction est basée sur le journal de Rosalba. On se rappelle qu’au printemps de 1720, l'artiste vénitienne, cédant aux instances de Crozat, qui lui a préparé un logement dans son hôtel, consent à se mettre en route. Le 8 avril, elle est à Lyon : quelques jours aprés, elle arrive à Paris et elle s’installe chez le grand amateur qui l’a appelée. On sait qu'elle note exactement dans son Diario les visites qu’elle fait et celles qu’elle reçoit, les portraits qu’elle entreprend, les per-
sonnages de marque qu’elle entrevoit. Or, c’est seulement le
21 août 1720 quelle écrit sur son journal cette simple note :
« Vu M. Vateau et un Anglois 1». Cette rencontre est bien tardive, car Rosalba connaissait presque tous les amis de Watteau et particulièrement Vleughels, et il est étrange qu’on ne lui ait pas présenté plus tôt le peintre qui avait exprimé le désir de posséder une œuvre de sa main savante. Nous sommes autorisés à penser que si Rosalba n’a fait la connaissance de Watteau que le 21 août 1720, c’est parce que le maître était absent pendant le printemps de cette année. Nous croyons donc qu'il convient de fixer à la fin de 1719 le voyage de Watteau en Angleterre, voyage dont il est d’ailleurs impossible de déterminer la durée.
Cette excursion à Londres a préoccupé les historiens de Watteau et ils l'ont diversement expliquée. Caylus prétend qu'ayant quitté Vleughels avec lequel il logeait, «il ne faisait plus qu’errer de différents côtés » et que l'instabilité de son caprice le livrait tous les jours à des connaissances nouvelles. On lui aurait parlé de l’Angleterre, on lui en aurait exagéré les ressources, et, sa curiosité aidant, il se serait décidé à partir. Si cette hypothèse ctait admise, il n’y aurait pas à chercher longtemps pour trouver l’enthousiaste qui a pu devant Watteau célébrer l'hospitalité anglaise et le gracieux accueil que les artistes français recevaient à Londres. Ce beau parleur doit être le vieux Charles de La Fosse qui entre 1689 et 1692 était allé deux fois en Angleterre, où il avait décoré de somptueuses mythologies les appartements et les escaliers de l’hôtel de lord Montagu.
Le roi s'était montré enchanté de ces peintures et il voulait
1 Alfred Sensier. Journal de Rosalba Carriera, 1865, p. 119.
retenir La Fosse pour l’'employer à Hampton-Court. Il serait donc possible que ce fût le vieux peintre qui, dans une conversation chez Crozat, ait vanté à l’innocent Watteau les délices de l'Angleterre.
Une autre supposition a été faite. En 1719, Watteau état déja malade. Caylus nous dit qu’à cette époque, il « avait la poitrine attaquée ». Or, Londres possédait alors un praticien célèbre, le docteur Richard Mead, qui passait pour habile et qui fut plus tard médecin du roi. Mead s’occupait particulièrement des poisons, et il a même laissé un livre sur la matière, mais il est possible qu'il ne se soit pas renfermé dans cette spécialité. On a donc pu supposer que Watteau a passé le détroit, non dans un esprit de lucre, mais pour consulter ce sauveur. Telle était du moins l’opinion d'Horace Walpole. Nous savons en effet que Watteau a vu le docteur Mead et qu’il a travaillé pour lui, car ce médecin était un amateur des arts et il a laissé une collection dont le catalogue nous a été conservé.
Le docteur Mead avait des tableaux et il aimait à les faire graver. C’est probablement chez lui que Watteau rencontra Bernard Baron qui était en Angleterre depuis 1712. Il reste une trace de leur liaison : c’est un beau dessin à la sanguine que possède le British Museum et qui montre Baron occupé de son travail de gravure.
Malgré la joie qu'il éprouva en retrouvant un compatriote, Watteau, en arrivant à Londres, se sentit un peu dépaysé au milieu d’un peuple dont il n’entendait pas le langage et dont les
idées en peinture étaient faites pour le surprendre. S'il a pu, ce
que nous ignorons, pénétrer dans quelques-uns des somptueux
hôtels de la noblesse, il a eu la joie d’y reconnaître des visages amis, car les œuvres de Rubens et de Van Dyck brillaient en grand nombre dans les demeures seigneuriales comme dans les palais du roi. Mais quant aux artistes vivants que Watteau a dû rencontrer chez le docteur Mead ou ailleurs, il lui était moins facile de se montrer enthousiaste. Sous George Ier, la situation de l’École anglaise n’était nullement prospère. L'école était visiblement en retard. Elle vivait encore dans l'idéal Louis-quatorzien contre lequel Watteau avait dû s’insurger. Au moment de son voyage à Londres, le peintre à la mode était sir James Thornhill que la reine Anne avait nommé Historical painter to tbe Crown et que George I avait anobli en 1715. À ces titres, ce personnage considérable venait d'ajouter une qualité nouvelle, car c’est en 1719 qu'il devint membre du Parlement. Si Watteau est allé à Greenwich, il a pu voir Thornhill, entouré d’une légion de manœuvres et occupé à peindre l’immense plafond de l'hôpital, composition prétentieuse où les allégories se meuvent péniblement dans un océan de teintes brunes ou jaunissantes qui font du maître un imitateur de l’école de Versailles et un contemporain alourdi de Jouvenet. Chez Thornhil}, Watteau ne pouvait retrouver qu’une répétition très aggravée de l'idéal qu'il avait détesté et combattu chez les vieux académiciens de Paris.
Caylus assure que, malgré la triste vie qu’il menait à Londres et les ennuis que lui causait son isolement, Watteau, assez bien accueilli, « ne laissa pas de faire ses affaires du côté de lutile ». Gersaint tient le même langage; il ajoute que ses œuvres étaient
recherchées et bien payées. On n’a cependant pas de données
certaines sur les travaux que Watteau a pu exécuter en Angleterre. Horace Walpole est très bref sur ce point. On doit croire toutefois que c’est pendant son séjour à Londres que Watteau peignit pour le D' Mead les deux tableaux qui ont figuré à la vente du cabinet de l’illustre médecin. L'artiste avait apporté son idéal avec lui et il resta fidèle à son caprice habituel dans ces deux peintures, les Comédiens italiens et l'Amour paisible, qui, l’une et l’autre, ont été gravées par Baron. Nous savons combien ces œuvres furent payées à l’adjudication de 1754, mais depuis lors elles ont voyagt; l’Amour paisible est chez l’empereur d'Allemagne : quant aux Comédiens italiens, dont on avait perdu la trace, nous les retrouverons dans la collection de M. Groult.
Il existe à Buckingham-Palace quatre tableaux qui, d’après Mollett, auraient été demandés à Watteau par George If, car on croit à Londres que le D' Mead avait parlé de l'artiste français à son roi. Il est en effet de tradition que ces tableaux ont été peints en Angleterre, mais aucun document ne confirme cette croyance. Deux de ces peintures représentent des fêtes champêtres; la troisième, empruntée à Molière, met en scène M. de Pourceaugnac poursuivi par ses femmes et ses enfants; la quatrième groupe Arlequin et Pierrot dans une composition de dix figures’. Nous ajouterons qu'il n’est nullement certain que ces quatre tableaux aient été peints en Angleterre : on peut même douter que George If ait fait travailler Watteau,
Le roi croyait à Thornhill et aux faiseurs de grandes machines
{ John W. Mollet. Watteau, 1883, p. 77.
sus