‹ Antoine WatteauChapitre 40 sur 42 · LL D · texte numérisé non relu

LL D

Pur

entre deux baisers sont épars sur l'herbe verte, mais on voit bien que le repas a été léger, de si charmantes figures vivant de tendresse, d'esprit et de l'air du temps. Ce petit tableau est d’une coloration ravissante.

Mais il y a à Berlin un amateur, qui, grâce aux intelligentes acquisitions du grand Frédéric, est plus riche que le Musée. C’est l’empereur d'Allemagne. Il a douze tableaux de Watteau, si l’on compte pour deux la fameuse Enseione de Gersaint dont les deux moitiés n’ont pas encore été réunies dans le même cadre, Ces Watteau ne sont pas inconnus : neuf d’entre eux ont été vus par tous les amateurs de l’Europe, lors de la belle exposition rétrospective organisée en 1883, à Berlin, à l'occasion des noces d'argent du Kronprinz et de la future impératrice Frédéric. Notre ami M. Ephrussi a entretenu les lecteurs de la Gaxette des Beaux-Aris de cette exposition mémorable® et M. Braun a d’ailleurs rapporté les photographies des chefs-d'œuvre qui y étaient réunis. En outre, M. Bode et M. Dohme ont consacré à cette solennité une brochure qui en conservera le souvenir”.

Au premier rang des Watteau qui font partie de la collection particulière de la couronne, il faut citer l’exemplaire terminé et définitif de l'Embarquement pour Cythére, celui que Julienne a possédé et qui a été gravé par Tardieu, et les deux fragments de l’Enseigne conservés dans des cadres distincts comme au

moment où Frédéric IT les acheta. A ces trésors, on doit ajouter :

1 Gaxelle des Beaux-Arts, 2e période, t. XXIX, nos 273, 357 et XXX, p. 97. ? Dans la brochure des deux écrivains allemands, Die Ausstellung von Gemaælden œlterer Meister im Berliner Privatbesitz (Berlin, 1883), c’est M. R. Dohme qui s’est chargé du cha-

pitre sur l’école française; il y a montré une parfaite connaissance de la question et un goût éprouvé.

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un paysage avec une charrette sur les premiers plans, tableau qui suffirait à lui seul pour révéler les origines flamandes de Watteau ; le Plaisir pastoral, dont M. le duc d’Aumale possède une édition plus achevée, qui est peut-êtré celle qui a servi à Tardieu pour son estampe; l'Amour paisible ; la Leçon d'amour, gravée par Dupuis en 1734, peinture un peu craquelée, mais charmante encore; le Concert dont le groupe principal est une réminiscence de la Leçon de musique de la collection Richard Wallace, tableau noirci et en assez mauvais état ; l’Assemblée dans un parc qu'on est tenté de prendre pour une répétition modifiée de l’Assemblée galante, gravée par Lebas. Le tableau est inachevé et, en ce sens, 1] peut servir à l'étude des procédés de Watteau. Et la liste n’est pas finie: il y faut joindre les Comédiens français, qui ont appartenu à Julienne, et dont nous avons l’estampe par J.-M. Liotard; la Danse, gravée par un anonyme avec les vers : Iris, c'est de bonne heure avoir l'air à la danse. Enfin l’empereur d'Allemagne possède en outre à Sans-Souci la Mariée de village, gravée par Cochin : la peinture est en si méchante condition qu’elle n’a pu être exposée à Berlin en 1883, et c’est grand dommage, car le maître y a groupé une centaine de figurines. M. Dohme signale ce tableau envahi par les noirceurs comme un € véritable trésor ». Ainsi il demeure entendu que l’étudiant curieux d'apprendre Watteau ne devra pas négliger l'Allemagne. Le maître y est superbement représenté et le grand Frédéric a

remporté bien des victoires sur la France”.

l Sur la manière dont ces tableaux sont arrivés en Prusse, il faut lire l’intéressant travail de M. Emile Michel, les Arts à la cour de Frédéric II (Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1883).

EBS ŒUVRES DE WATEEAU 187

La Belgique n'a qu'un Watteau, la Signature du contrat, gravée par À. Cardon : c’est le célèbre tableau de la galerie du duc d’'Arenberg à Bruxelles. Bürger a consacré quelques lignes intéressantes à cette peinture, dont l’estampe, sans date, est dédiée a son Altesse M5 le duc d’Arenberg, chevalier de la Toison d'Or. Nous reproduisons la description qu’il donne de ce

tableau :

Une centaine de figurines dans une espèce de parc, avec fontaines, cottages, tentes, bouquets de grands arbres et un fond de feuillages azurés. Tous ces petits groupes sont fort occupés : on cause, on boit, on danse, on festoie, on fait la noce enfin. C'est très gai et très spirituel, mais un peu mince d'exécution. Je n’ai pas vu le reçu qui doit porter la date de la peinture (non signée, — Watteau ne signait point), mais elle est certainement de sa première jeunesse. On y trouve encore l’influence des improvisateurs de panneaux décoratifs, dans les femmelettes un peu poupées d’éventail, dans le dessin des extrémités et dans les traits du visage, à peine marqués

par quelque touche de vermillon ‘.

À Madrid, deux Watteau, qui proviennent de la collection d'Elisabeth Farnèse, mariée à Philippe V, en 1714. Ils sont parfaitement authentiques : le premier, qui représente les préparatifs d’une noce, rappelle la composition de l’Accordée de village, gravée par N. de Larmessin, et c’est peut-être, comme l'indique Edmond de Goncourt, la premiére pensée du tableau définitif. La jeune épouste y paraît une couronne de fleurs blanches sus-

pendue au-dessus de sa tête; elle est placée entre le fiancé et le

! W. Burger, Galerie d’Arenberg, 1869, p. 108. A la page précédente, Burger a dit que les archives de l’hôtel d’Arenberg conservent encore le reçu du peintre. Si ce document existe, le duc devrait autoriser un de nos amis à le publier. La vie de Watteau est plus mystérieuse que celle de Mantegna.

188 ANTOINE WATTIEAU

tabellion. Cette couronne, attachée à une draperie, devait être un usagé d’origine flamande, car, chez: Teniers, on né se marie pas sans ce décor fleuri. Le tableau, longtemps exposé dans les appartements du palais de Saint-Ildeffonse, est un peu noirci par endroits, mais charmant.

Le second Watteau du Musée dle Madrid, de la même dimension que le précédent, est intitullé au catalogue de 1882 : Vista tomada en los jardines de Saint-Cloud, con fuentes y boscaje. Ce titre, d'invention moderne, est un peu aventureux. Watteau n'avait pas besoin d’aller à Saint-Cloud pour voir des fontaines rustiques et des cascades jaillissantes. Ill a toujours aimé à introduire dans ses paysages des architecturres plus ou moins chimériques : le tableau de Madrid a un air «de famille avec le Bosquet de Bacchus, gravé par C.-N. Cochin. Les dames et les caballeros, étendus sur l’herbe, sont de l’exécutiion le plus délicatement spirituelle.

Reste l’Angleterre, et c’est ici que le catalogueur rencontre les plus redoutables broussailles. Lorsque, guidés par les estampes du xvine siècle, nous avons commence, il y a plus de trente ans, à chercher les Watteau disparus, on nous disait : « Ne perdez pas votre temps à des poursuites vaines : tous les Watteau sont en Angleterre. » Cette déclaration, incessamment répétée, avait pris l'autorité d’un dognme, et les Anglais s’en faisaient volontiers les propagateurs. On :retrouve un écho de cette pensée dans le livre de John W. Molllett qui écrit en 1883 : It is in England that the master is most fully represented. 1 y a, en

effet, chez nos voisins un certain nombre de Watteau, parmi

lesquels quelques chefs-d'œuvre. Je dois avouer cependant que

À Waeau pue

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gravure de Tard

après une

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nous avons éprouvé une œertaine surprise en arrivant à l’Exposition de Manchester en 1857. Sachant que les Anglais y avaient envoyé leurs meilleurs trésors, nous étions pleins d’espérance. Nous cherchions Watteaui : nous renconträmes M. Lacaze qui, de son côté, poursuivait le même rêve et qui, lui aussi, était en quête de son ami. Notre dléconvenue fut extrême de ne trouver au rendez-vous qu’un seull Watteau appartenant à lord Hertford et catalogué, sous le titre pplus ou moins exact, de Féle champétre, provenant de la galerie du cardinal Fesch. Bürger a bien parlé de ce tableau : le ton du paysage, dit-il, le ciel, avec un soleil couchant qui perce entre Îles grands arbres, le ton délicieux de la chair des femmes assises sur la verdure avec leurs robes aux couleurs chatoyantes, toutt cela est de la qualité de Rubens‘. En effet, l’œuvre est exquise ;; toutefois cette rareté des Watteau à l'Exposition de Manchester restait singulière et pouvait donner à penser que l’Angleterre n’est peut-être pas aussi riche qu’elle le dit. Mais c'eût été là wn raisonnement détestable. Dans la réalité des faits, l'Angleterre posséde un très beau choix de peintures de Watteau.

Comment en dresser la liste ? C’est une entreprise à laquelle il faut renoncer, bien que nous ayons entre les mains des éléments précieux. Nous avoins d’abord les indications fournies par Waagen dans son livre Trreasures of art in Great Britain, mais les tableaux changent de place et l’ouvrage a vieilli. Il n’est pas sûr d'ailleurs que Waagen soït impeccable, surtout à propos de

Watteau, et plus d’un de ses renseignements doit être contrôlé.

l Trésors d'art en Angleterre, 1865, po. 338.

Edmond de Goncourt est un guide plus sûr; on pourra consulter utilement la liste qu'il a établie dans son Catalogue raisonné. Cette liste est cependant incomplète, et, en effet, s’il est un pays où il soit impossible de tout savoir, c'est assurément l’Angleterre où tant de portes restent fermées. Les notes les plus exactes et les plus modernes nous sont données par John Mollett dont le livre sur Watteau est de 1883; encore l’auteur a-t-il ignoré bien des choses, car il n’a pas su qu’à l'heure où il écrivait, les Comédiens italiens, le tableau du D' Mead, était à Londres et la Diane au bain dans les environs de la ville. Notre dessein n’est pas de reproduire ce dénombrement dont il nous est impossible de garantir l'exactitude. M. Hannover, le plus récent des historiographes, a vu la plupart des Watteau de l'Angleterre et il propose certaines rectifications qui, çà et là, éveillent la défiance sur l’originalité des voisins. Ainsi, les deux Conversations du Musée Fitz-William à Cambridge, cataloguées comme authentiques par Goncourt, seraient absolument suspectes. L’Angleterre est, ainsi que l'Allemagne du reste, une région où Lancret est quelquefois confondu avec Watteau. Ces erreurs doivent nous rendre prudents. Nous ne citerons que quelques œuvres.

À Dulwich Gallery, près de Londres, une Féte champétre et le Bal champélre. Dans ses Criticisms on art, William Hazlitt les signale tous deux comme de brillants exemplaires de Watteau, qu'il appelle gracieusement « the Gainsborough of France ». Le cri est bien anglais, mais nous l’entendons sans déplaisir, car il prouve que nous ne sommes pas les seuls à trouver quelque

parenté entre les deux maîtres. Encore faudrait-il, si l’on voulait

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être tout à fait juste et obéir à la loi de l’histoire, reconnaître que c’est Watteau qui a commencé. Mollett fait remarquer que le Bal champétre n'est autre que les Plaisirs du bal (n° 155 du catalogue de Goncourt). Ces continuels changements de titres ont ajouté une difficulté de plus à celles qui emplissent d’inquiétude l’âme du catalogueur le plus vigilant.

Nous avons cité, à propos du voyage de Watteau à Londres, les quatre tableaux de Buckingham Palace, savoir : deux Féles champétres, Arlequin et Pierrot, composition de dix figures, et Pourceaugnac houspillé par ses femmes, peintures qui, d’après une légende que rien ne justifie, auraient été faites en Angleterre pour le roi Georges. Si cette origine était jamais établie, nous aurions un nouveau point de repère pour fixer la chronologie des diverses manières du maître, et rien ne serait plus utile, car ce que nous savons le moins, c’est l’histoire exacte de son changeant idéal.

Il y a en Angleterre une collection à bon droit fameuse qui en dit bien long sur Watteau : c’est celle de sir Richard Wallace : elle n’est point inconnue, elle a été exposée en 1882 à Bethnal Green et les Watteau, dont elle est justement fière, ont reparu à la Winter exhibition qui a eu lieu à Londres en février 1889. Toutes ces peintures sont loin d’être en bon état : l’œuvre capitale est le Rendez-vous de chasse, de l’ancienne collection du duc de Morny, le tableau dont Watteau dut faire agrandir la toile pour y ajouter des chevaux sous les arbres et qui, — nous l’avons dit, — nous semble daté par la lettre que le maître écrit à Julienne le 3 septembre 1720. C’est aussi dans cette collection

privilégiée que se trouvent, avec la Féle champétre, exposée à

Manchester, par lord Hertford, Arlequin et Colombine, assis sur un banc rustique près d’une statue, tableau fatigué mais charmant encore, et ce bijou qu’on ne se lasse pas d'admirer, la Leçon de

musique, gravée par Surrugue en 1719, par Lalauze en 1890,

composition délicieuse où Watteau à mis tout son esprit et

toutes les délicatesses de sa lumiëre. A É Vars L'œuvre de Watteau se double, elle É se décuple lorsqu'on ajoute aux peintures du maître l’innombrable quantité de dessins où se joua sa main savante.

Elles mériteraient tout un livre, ces feuilles légères où triomphe la souveraine

puissance de l'esprit. L'artiste a dessiné

dès sa période d'apprentissage, et, mêmé aux derniers temps, alors qu'il était malade et considéré comme perdu, il dessinait encore. Nous savons que c'était là l'emploi de ses matinées. Les copies d’après les maîtres anciens — Paul Véronèse, Titien, Domenico Campagnola, Rubens — correspondent presque toutes au séjour dans l’hôtel de Crozat; les études de paysage sont du moment où Watteau demeurait aux Porcherons, où il passait de si bonnes journées à Montmorency, et, plus tard, quand il travaillait à Nogent. Les croquis d’après la nature vivante, les costumes, les personnages de la comédie, les attitudes, les gestes, les recherches de compositions et de groupes, ce qu’il appelait ses « pensées », sont de toutes les époques de sa vie et de toutes les heures. Son zèle

n'ignora aucun procédé graphique, mais où il excelle, c’est dans le) O ?

le tnaniement des trois crayons, la pierre noire, la sanguine,

mêlées et relevées de touches blanches appliquées aux bons endroits avec un brio que personne n’a possédé autant que lui. Au Louvre, les dessins provenant de la vente d’Imécourt et qui réunissent en des fantaisies charmantes des têtes de femmes et de fillettes, sont d’incomparables merveilles, Ces têtes, crayonnées d’après nature, peuvent être citées comme des prodiges, non seulement à cause de leur grâce coquette et vivante, mais aussi en raison des limpidités de la fine lumitre qui les enveloppe de sa caresse. Watteau est ici le maître des transparences, et quoique le principe du travail procéde de Rubens, l'élève posthume du grand Flamand ne rencontre aucun rival.

Watteau dessinateur ne triomphe pas seulement au Louvre. Il est admirable au British Museum et chez quelques amateurs privilégiés, MM. Edmond de Goncourt, le duc d’Aumale, Malcolm, de Chennevières, Bonnat. Et, comme un dénombrement serait impossible à cette dernière page, il faut se borner à dire que le maître est partout, partout où l’on aime la grâce, l'esprit du crayon et aussi la scrupuleuse étude de la nature vivante, car alors même qu’il se borne à crayonner sur un bout de papier des mains isolées ou réunies, Watteau est superbe de probité et d’accent. Lorsqu'il a l'air d’improviser et de sourire, il est toujours demeuré le respectueux adorateur de la vérité.

Encore une fois, nous ne tenterons pas l'impossible, nous n'essayerons pas de dresser un catalogue des peintures et des dessins de Watteau. Cette partie de notre travail doit fatalement rester provisoire et conserver des limites mobiles, car les lignes

qui la circonscrivent se modifient toutes les semaines. Il faut

d’ailleurs réserver une place à l'inconnu, qui ici ressemble à

l'infini. La porte demeure toujours ouverte. Puisqu'on trouve encore des Rembrandt, on peut demain découvrir un. Watteau imprévu. Espérons-le, car elles ne seront jamais assez nombreuses pour la joie des yeux et de l'esprit les œuvres de cet enchanteur qui a connu, à l’égal des plus grands maîtres, le flottant caprice du rayon, la fête éternelle de la couleur, la vérité du geste élégant et qui, plus que tout autre, a su apprendre au

monde entier ce que vaut le sourire de la France.

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