‹ Antoine WatteauChapitre 39 sur 42 · WATTEAU PINX · texte numérisé non relu

WATTEAU PINX

RAJON SCULI

cielle où une bougie invisible fait courir des reflets rougeitres sur les mains de l’instrumentiste et sur sa flûte. C’est aussi dans cette collection privilégiée qu’est le beau portrait de Julienne, le chef-d'œuvre que nous avons déjà célébré. Et ce n’est pas tout. À l'heure où nous signalions comme égaré, depuis la vente du docteur Mead en 1754, le tableau des Comédiens 1tahens que Watteau peignit pour son médecin lors de son voyage en Angleterre et que nous ne connaissions que par la gravure de Baron, voila que l’œuvre, heureusement retrouvée à Londres, arrive à Paris et vient prendre place à côté du Flüteur et du Julienne. C’est un Watteau de première importance. Les contemporains nous disent que, pendant son exil, l'artiste est triste et malade et qu’il a le cœur plein d’ennuis. Il n’y paraît pas à cette peinture dont la coloration est extrêmement brillante, où le pinceau est plus que jamais libre et spirituel. Watteau n’a plus sous les yeux ses amis de la Comédie italienne : il se console en faisant poser d’autres personnages, en utilisant les croquis dont il a, avant le départ, gonflé son portefeuille. Assises ou debout sur les marches d’un palais de fantaisie, les figures, colorées comme des pierreries, s’enlèvent, remuantes et vives, sur un fond d’un gris chaud. Le principal personnage, celui qui occupe le centre de la composition et qui domine de sa haute taille tous ses camarades, c’est Gilles, reconnaissable à son costume, à son attitude symétrique, et aussi à son sérieux, car il semble désormais démontré que le caractère essentiel de ce protagoniste de la Comédie, c’est qu'il conserve sa gravité au milieu des lazzi les plus fous. Ici encore, la tête, très soignée et très voulue, est un portrait; mais

le modéle n’est pas celui qui a post pour le tableau de la galerie

mere

Lacaze. La fière comédienne placée à côté de Gilles, et qui paraît regarder l’humanité d’un air dédaigneux, n’est pas non plus un type familier à Watteau : pendant son séjour à Londres, l'artiste n’avait pas sous la main son personnel accoutumé et il a été obligé de faire poser des voisins ou des amis : cette altière coquette est vraisemblablement une Anglaise. Et comme on voit bien, dans ce tableau, que Watteau avait besoin de la nature! Il a trouvé des modèles pour tous les rôles de la Comédie, il n'en a pas trouvé pour les deux enfants qui jouent au premier plan, et 1l'a été contraint de les inventer : de là une lésère faiblesse dans cette peinture où toutes les têtes sont des merveilles d'individualité et d'esprit. La rentrée à Paris de ce tableau, égaré depuis plus d’un siècle, doit ètre saluée comme une conquête faite sur l'Angleterre.

Presque au même moment, la France remportait une seconde victoire. Elle faisait revenir au bercail une autre peinture exilée dans les environs de Londres, la Diane au bain, dont nous avons parlé d’après la gravure de P. Aveline. Le tableau est aujourd’hui chez M. Stéphane Bourgeois. C’est un Watteau extraordinaire et digne du plus glorieux musée. L’estampe nous donnait une vague idée du modelé des chairs palpitantes, mais elle ne disait pas le charme de la couleur, la magie de la Jumière qui inonde le paysage et la baigneuse. Diane est assise sur une draperie blanche qui recouvre en partie une étoffe d’un rose assez vif. Cette note rose joue dans la peinture un rôle capital. Elle n’est pas complétement isolée, en ce sens qu’elle trouve un

écho dans les blancheurs rosées du corps de la déesse, carnations

souples et brillantes peintes par un adorateur de Rubens; elle a

une autre raison d’être, cette note rose ; elle fait chanter, par le contraste, les verdures dorées du paysage. Pour la coloration et pour la lumière, ce tableau touche au miracle.

D'après Bürger (Paris-Guide, 1867), Watteau serait reprcsenté par une grande Féfe champétre chez les héritiers de M. le baron James de Rothschild. Il est aussi dans la collection laissée par Eudoxe Marcille, et on le retrouve à Chantilly. En 1874, M. le duc d’Aumale exposait au Palais-Bourbon l’ Amour désarmé, toile ovale qui a fait partie du cabinet de Julienne et dont nous avons la gravure par B. Audran. À la même exposition, Mme Lyne Stephens montrait la Gamme d'amour, beau tableau connu par l’estampe de Lebas. Mais comment poursuivre cette liste en un temps où les collections se forment si vite et s’égrénent si rapidement?

Un nouveau Watteau, dont personne n'avait parlé, vient de se révéler à Paris. Un amateur, M. M. Bernstein, a acheté au mois de novembre 1889 un tableau qui avait échappé aux graveurs du xvrne siècle. Faute d’un titre meilleur, nous l’appellerons l’Heureuse rencontre. C’est un Watteau assagi et qui, tout d'abord, déconcerte un peu ceux qui, sous la conduite du maître, se sont embarqués pour Cythère. Deux personnages, un jeune homme et une jeune femme, sont debout dans un paysage chimérique et peu écrit. À droite et à gauche, des figures inventées pour meubler la composition. Peu de mouvement, peu de flamme. L'entretien de l’amoureux et de l’amoureuse semble froid et c’est en songeant à un tableau pareil que Caylus a pu dire que Watteau n’a jamais exprimé aucune passion. Les figures

accessoires et le paysage sont faits de pratique et n’ont pas

l’accent résolu que le peintre trouvait devant la nature. Les fonds sont d'une coloration légère et semblent avoir été tenus assez pâles pour faire valoir le groupe central qui s’enlève sur l'ensemble comme une tache très colorée et qui, à vrai dire, constitue tout le tableau. Ces deux figures, qui ont l'amour si tranquille et qu'aucune fièvre ne tourmente, sont délicieusement peintes. La tête du jeune homme, les chairs de la jeune femme présentent des surfaces douillettes sur des dessous résistants. La peinture est grasse, volontaire, savante. L’agilité de la touche, — celle d’un maître qui a étudié Teniers, — est visible dans les plis de la collerette de l’'amoureux, dans son costume et jusque dans son soulier galant. L’Heureuse rencontre est un tableau sans délire, mais très instructif : il nous montre le peintre, non pas timide, mais appliqué et pris d’un accès de sagesse.

En dehors de Paris, la France provinciale n’est pas très riche en Watteau. Tout d’abord, si l’on est tenté de chercher le maître au Musée de Valenciennes, on n'y trouvera, comme œuvre authentique et certaine, que le portrait du sculpteur Antoine Paier, mentionné au chapitre précédent. Le Musée de Nantes croit avoir un Watteau, fort curieux du reste, où l’on voit « Arlequin, dans une carriole traînée par un âne, et rencontrant Pantalon, Pierrot et Colombine ». Ce serait, d’après la tradition, une œuvre du temps où Watteau travaillait chez Gillot. Je connais ce panneau, mais il me laisse perplexe et je suis loin de le garantir. Les amateurs sont-ils plus riches que les musées ?

Pendant que j'ébauchais mon travail, M. Morel de Voleine n'a

fait l'honneur de m'écrire qu'il possédait à Lyon les deux

tableaux, les Fêtes au dieu Pan, gravées par Aubert, et les Enfants

de Bacchus, gravées par Fessard, qui lui viennent d’un aïeul,

François Morel, banquier à Paris vers 1720. La lettre des

Fans per Watau Grave par HS Thomasin fil.

eo .

Coquettes q LL POUN VO, .galans au rendez-vous , Quen tel cas,ne ferous qué Ce quon x faut en France . Toutes courir le bal, en dépit din Epour , « D abord crierois un Pat ; plis, prendrors patience. . 4 ruenne étiez, Dieu sçait sétroublerois La danse . Enfin,clorrois Les yeux , et les clorrois st bien, Gu£ bin pesé, pourtant, crous malgre mon courrout , Que cornes me viendrotent, Sans que jen DA PU

Sevad à Pari chez Thomasrin pere ei fils et che Duchenge graveur du Roy ruë S' Jacques

estampes indique, en effet, que les graveurs ont reproduit des peintures que possédait le banquier Morel. Le renseignement est précieux et je remercie l’aimable correspondant qui a bien voulu me le transmettre.

Si nous franchissions nos frontières, nous trouverions bien

des richesses. Il y a des Watteau partout où l’on a aimé la

France du xvuie siècle. La collection du tsar se compose, comme on sait, de tableaux qui sont au Musée de l’Ermitage et de peintures, moins accessibles, qui, considérées comme éléments de décoration, ornent les appartements privés de la cour, soit au Palais d'hiver, soit à Gatchina ou à Tsarkoë-Sélo. En 1883, nous avons pris des notes sur les Watteau de l’'Ermitage et notre récit nous a permis de citer les deux scènes militaires, les deux petits cuivres aux colorations rousses qui nous montrent le Watteau de 1710 : nous avons déjà parlé du Savoyard avec sa marmolle, œuvre curieuse du maître en quête du naturalisme, et nous avons également décrit et célébré le Mezzhin que M. L. Muller à gravé et qui demeure un monument de virtuosité et d'esprit.

Pour les tableaux conservés dans les résidences impériales, nous sommes sur un terrain moins solide ; mais nous attachons un grand prix aux communications que M. le baron Kochn a bien voulu adresser à Edmond de Goncourt quand il rédigeait son Catalogue raisonné. C’est grâce à lui que nous savons que le tableau gravé par Thomassin avec les vers : Coquetles, qui pour voir galants au rendez-vous. est aujourd’hui au Palais d'hiver à Saint-Pétersbourg. C’est un tout petit panneau, de sept pouces de hauteur sur une largeur de neuf pouces, qui groupe divers personnages semblant se préparer à aller au bal. Et lorsque M. Kochn ajoute que c’est un des plus beaux Watteau de la Russie, nous le croyons sans peine, car rien que dans l’estampe de Thomassin, on devine que le peintre, travaillant en petit, a

mis dans les figures comme dans les costumes un brillant

résumé de son esprit et de son caprice.

Il y aurait encore au Palais d'hiver deux Conversations champétres sur cuivre et deux Amusements champétres, un et l’autre, avec de nombreux personnages. Enfin à Gatchina, le baron Kochn signale Deux femmes causant avec deux hommes, peinture sur bois. C’est aussi dans cette résidence que se retrouve la Sainte Famille, gravée par Jeanne Renard du Bos. J'ajouterai que les Watteau de la Russie ont presque tous l’origine la plus pure : beaucoup viennent de la collection de Crozat, baron de Thiers, et nous en trouvons l'indication dans la description que Hébert a donnée, en 1766, du célèbre cabinet de la place Vendôme.

L'Allemagne est encore plus riche que la Russie. Watteau est d’abord dans les Musées. À Dresde, deux compositions délicieuses, Réunion en plein air et Amusement champétre. Dans la première de ces toiles, des jeunes gens et de belles dames sont groupés près d’un banc de pierre; d’un côté, une jeune fille tend son tablier pour recevoir les fleurs qu'une de ses compagnes cueille au buisson voisin; de l’autre côté, un gentleman, debout et plein de désinvolture, contemple une statue couchée et vue de dos, une Source appuyée sur l’urne accoutumée ; dans le fond, deux amoureux s’égarent sous de grands arbres. Le paysage est superbe et profond; pour les figures, Watteau a utilisé quelques-uns de ses croquis à la sanguine. La statue, appuyée sur son urne, présente cette particularité qu’elle cherche le charme au point d'oublier qu’elle est de marbre ou de pierre : ses carnations, grassouillettes et sédui-

santes, se modèlent comme celles d’une femme nue et cette

1 Dictionnaire pittoresque et historique, X, p. 86.

morbidesse est très visible dans la photographie de M. Braun. L’Amusement champétre est aussi un beau paysage habité par des gens heureux : à droite, sur un socle circulaire, un groupe formé d’une Vénus qui se dispute doucement avec l’Amour dont elle a pris le carquois : la tête, un peu chiffonnée, de la déesse, ressemble à celle de la Diane au bain récemment rentrée à Paris; la peinture pourrait être du même temps; au centre, une galante assemblée est assise ou étendue sur le gazon et paraît très occupée des choses de lPamour; au fond, de grands arbres d’une fantaisie élégamment décorative. Ces deux compositions paraissent avoir échappé aux graveurs du dernier siècle.

Il y a trois Watteau au Musée de Berlin : Ÿ Amour au théâtre français, l'Amour au théâtre italien, tous deux gravés par C.-N. Cochin, lorsqu'ils appartenaient à M. de Rosnel, et beaux l’un et autre ; le troisième, moins intéressant, est le petit tableau reproduit par Moyreau sous le titre 4 Colation. Je connais bien cette peinture, ayant eu le loisir de la décrocher et de l’étudier à mon aise, lorsqu'elle appartenait à M. Suermondt. C’est une œuvre parfaitement authentique, avec une particularité toutefois que nous avons signalée jadis, et qui aujourd’hui nous étonne encore. La tête d’une des deux femmes n'appartient pas au type dont Watteau s'inspire d'ordinaire. On dirait qu’une main profane a refait ce jeune visage, et cependant la peinture ne porte aucune trace de restauration. On se rappelle le motif, qui est le plus simple du monde. La Colation groupe deux femmes assises sur le gazon : chacune d'elles a son amoureux, l'isolement

n'étant pas de bon goût dans les campagnes cythéréennes de

Watteau. Un plat d'argent, quelques débris de choses grignotées

Page 1