‹ Antoine WatteauChapitre 11 sur 61 · COLLECTION DE L'EMPEREUR D'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

COLLECTION DE L'EMPEREUR D'ALLEMAGNE

PALATS IMPERIAL DE BERLIN

(Photographie Braun, Clément et Ce)

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noient une musette et un corbillon, une cage d’osier et un agneau, le chapeau de la bergère et sa quenouille, — bien des choses à la vérité qui eussent couru grand'chance, avec un autre, de s'entre-choquer et de faire masse et qui sont devenues, sous la main de Watteau, la particulière, fraîche, raffinée et galante églogue que Boucher devait traduire d'une pointe si heureuse.

Cette petite merveille est signalée deux fois dans l’œuvre; chez M. de Julienne’ et lors d’une vente au commencement du dernier siècle*. Le succès de ce modèle fait par Jean-Antoine pour un décorateur de profession dut être vif; de là les deux versions malheureusement perdues.

Le Bas, Moyreau, Scotin, Huquier, Aveline, Caylus, d’autres nous ont transmis le souvenir des arabesques de Watteau, de la Grolle, du Berceau et des Oiseleurs, à la Danse autour d'un May, à la Voltigeuse, au Marchand d'Orviétan, et à Vénus blessée par l'Amour. Puis, il y a du Watteau décorateur des manifestations que nous retrouverons par la suite, les Saisons de Crozat et ces riens qu'il voulut bien rehausser, ces écrans, ces éventails, ce paravent, ce clavecin.

Mais le plus grand service que Claude Audran devait lui rendre fut assurément cette facilité qu'il lui apporta d'étudier intimement, et dans une de ses expressions les plus complètes, un homme dont, jusqu'ici, il connaissait peu d'œuvres : Rubens.

Dans la grande galerie la reine-mère a fait disposer son apothéose; elle est encore là, à la place même qu'elle lui a choisie... Audran, qui y a conduit Watteau par les chambres boisées de cèdre, par l’oratoire au parquet incrusté d'argent, Audran lui en conte l'histoire : les trois voyages à Paris, les esquisses soumises et remportées, les immenses compositions brossées, là-bas, à Anvers, dans la maison proche des Arquebusiers, œuvres édifiées dans l'ordonnance, l’accalmie d’une vie de grand seigneur, — et après les heures de fougue, d'inspiration, le long travail de retouche sur la besogne des élèves, vers la fin du jour, la chevauchée du maître au bord de l'Escaut, sa causerie avec Rockox ou Jean Breughel. Entre deux créations, quand la fatigue point, trop obsédante, la fugue dans la campagne de Malines, chez lui encore, au Steen… Audran sait tout cela. Car Rubens l'a finie ici même, cette suite; il a

1. 1767, vente de M. de Julienne, n° 255 (H. 14 p., L. 9 p., 6 1.) 175 livres. 2. Vente faite par Giroux (H. 9 p., L. 7 p.).

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vécu dans ce palais, — et les détails de l'existence d'un tel homme ne se perdent. Ici il a travaillé tandis que la Florentine venait passer des heures auprès de lui, jalouse peut-être de cette Guéménée dont la beauté resplendissante avait frappé son peintre; ces naïades du Débarquement au port de Marseille, ce sont les deux dames Capis de la rue du Vert-Bois et leur nièce Louise...

Mais Watteau n'écoute la chronique de Claude. Ce qu'il voit le subjugue, le tient tout entier. Pourtant voisinent Raphaël et le Vinci, et Rembrandt, et Véronèse... L'ambre des Vénitiens ne le préoccupera que plus tard. Rubens est un pôle qui l’attire. À Valenciennes, dès qu'il a senti sourdre le désir de peindre, c’est vers lui qu'il a couru. Il a peine à se remettre de la fulgurance qu'il découvre. Le vide, le compassé du sujet, cette mythologie qui obscurcit ces choses simples et ces événements, rien de cela ne trouble, n'amoiïndrit, n'altère les suprêmes et magistrales dominantes qui magnifient et font vivre l'œuvre. La raison lui importe peu de cette foule, de cette extraordinaire mêlée de dieux et de déesses, de guerriers, d’anges et de cardinaux, de courtisans, de néréides et de grandes dames, autour de cette femme-reine voilée de deuil ou ruisselante de gemmes, — de cette femme qui s'est encore voulue, une fois de plus, en Bellone, sur la cheminée du bout de la galerie, entre les portes conduisant à ses appartements. Au-dessus du mouvement, de la vigueur et de l’emportement, une seule chose le retient et le trouble : dans l’admirable limpidité de l'atmosphère, c'est la chaleur, le chatoiement, la distribution de la lumière de ces grandes fêtes fraîches et encore dans leur fleur, de ces fêtes non troublées par des rajeunissements sacrilèges, de ces larges pages nacrées, au chromatisme profond d'’irisations sur la fanfare et la rubescence des dessous audacieux. Cette œuvre rougeoyante de clartés, Watteau, l’effroi passé, se l’assimilera calmement : Ce Haut-Flamand va transmettre à ce Petit- Flamand du Hainaut un de ses plus merveilleux secrets, — celui qu'il a déjà donné à Antoine Van Dyck. Et la robe de la Finetle n'aura rien à envier à la robe blanche de Conclusion de la Paix, au satin de la

reine du Débarquement à Marseille, à cette autre robe que porte la Vierge de l’inoubliable Education d'Anvers.

Nous verrons ce que Watteau fera de cette robe-là, — et ce qu’elle signifie.

Rubens et Watteau ont cette commune technique des fonds chauds,

solides, puissamment harmonisés et recouverts d’un givre lumineux et transparent. Ici, ils communient sous les mêmes espèces, — comme, d'autre part, vivant cependant des vies bien dissemblables, ils vont entendre la même messe, le dimanche, avec la même régularité.

S'il trouve là cet enseignement, au dehors, le pittoresque et la vie qui animent les jardins lui apportent un non moins profitable sujet d'études, une non moins précieuse moisson d'observations. L'ordonnance du parc que la duchesse de Guise vient de laisser à Louis XIV est quelque peu sauvage. L'hiver de 1670 l’a ravagé si rudement que, seuls, ont résisté les très vieux arbres d’essences dures. Marie-Anne d'Orléans a négligé de le faire replanter, et les épaisses charmilles qui subsistent encore et ceignent le palais ont des robustesses et des indépendances de haute futaie. Au milieu d'elles éclate, devant les pavillons et la galerie de la façade, l’antithèse des parterres savamment compartis, dont la mosaïque fleurie ourle les lèvres de marbre du grand bassin. En contre-haut, une balustrade de même marbre dresse sa large rampe et ses vasques débordantes, avant les allées sombres du bois. Ce jardin est une des promenades favorites des Parisiens : ni celle des Tuileries avec son mail, ses cabinets de charpenterie et son labyrinthe de cyprès, ni les trois allées encloses de fossés après la Conférence, ni le jardin de l’Arsenal, ni le jardin du Roi, n’ont plus de vogue. C’est, le jour durant, dans le grouillement des mendiants qui gueusent impudemment, des nonnains et des moines qui implorent sans vergogne, des éclopès qui vacarment et jouent de l'instrument et des soldats qui chantent, une nuée de bourgeois. Ils se délassent quand même. Des monopoleurs et des philosophes déambulent en hallucinés; la crieuse d’eau-de-vie va de l’un à l’autre, son panier au bras et son verre à la main; un carrosse entraîne dans son remous une chaise en écrevisse, un vis-à-vis où persifle et minaude un couple du bel-air, et de la balustrade, un peu loin de la poussière, du bourdonnement de cette foule qui tourne et se complaît en ce cirque, « l’homme du monde attentif » examine, loue, critique, s'amuse des modes nouvelles, des parures, des agréments et des défauts qui viennent s'offrir.

Watteau s'est accoudé près de lui.

Il l'a croqué, saisi dans ses attitudes changeantes; le voici, sous l'ampleur de sa perruque, dans son habit à larges manches et à boutons, un seul nœud à l'épaule, un seul brin de dentelle aux manches et au

jabot : c'est l'Homme appuyé, le Promeneur vu de face, le Promeneur vu de profil, l'Homme accoudé. Puis, au hasard, notés dans l’imprévu de la rencontre, dans l’amusement de cette chasse à la silhouette, à l'attitude, surpris heureux et vrais, en pleine vie, ce sont ces personnages des FIGURES DE DIFFÉRENS CARACTÈRES qu'on sent détachés de cette cohue, vieillard à barbe blanche, petite fille en toquet, carme appuyé sur son bâton, artisan allant à son travail une selle au dos, — enfin, cette femme, là-bas, assise sur le banc de pierre, qui attend, impatiente et quelque peu triste, en mordillant le bout de son éventail...

Ah! les femmes ne manquent pas ici, et Watteau les notera promeneuses élégantes et prestes si elles passent au bras de l'aimé; résignées et distraites aux côtés d’un barbon; accotées à un marronnier, la jupe bouffante relevée jusqu'au mollet, ou bien couchées sur le tertre, près du bel orme de la Grotte, devisant et riant avec des galants.

S'il s’attarde en ce jardin, la foule absente et à l'heure ‘où les derniers rayons ensanglantent les fourrés, et s’il pose son regard sur la ville dont il est venu se garer ici, vers le clos des Carmes'et le Cherche- Midi, sous l'écran des ramures, l’ardoise fine d’un grand comble ordonne ses lignes : c'est la maison où s'est réfugiée l’adorable comtesse .de Verrue, qui vient oublier dans cette retraite baignée de verdure et .de silence, parmi ses manuscrits, ses livres, ses meubles rares, ses tableaux. Là, Watteau entrera avec l’'Amusement champêtre et le Joueur ‘de: musette. Si son regard revient vers le palais et qu'une fenêtre s'’éclaire dans la vigne folle et les jasmins, ce sera bientôt celle de la « toujours belle comme un ange », de l'amoureuse de Villeroy, de la « Piété » :du prologue d’ESTHER, de l’exilée enfin revenue, étoile du règne finissant, ce sera bientôt: la fenêtre de M" de Caylus qui a un fils à l’armée... S'il se retourne; il retrouve une petite Flandre : dans les champs les bâtières, le beffroi avec l'horloge à jour, le moulin des Chartreux; dans le brouillard qui monte de la Bièvre, les clochers de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, de Saint-Magloire, des Carmeélites, et le moulin des Prés, et la Folie- Gobelin, et les teintureries, celle de François Julienne, oncle de Jean... Il a, dans ce Luxembourg, autour de lui, la Fête Galante, Caylus, Julienne, toute sa vie.

L'existence chez Audran se scande de repos familiaux et bourgeois. Tous ces frères se fréquentent, se voient; aux dates indiquées ils:se réunissent, et aux événements : c'est Jean le graveur qui baptise son

fils Pierre, qui célèbre son entrée à l'Académie, qui emmène Claude et son élève au bon souper de parrainage que lui offre Jacques Martin, le « peintre des Conquêtes du Roi »; c’est Gabriel qui a à leur montrer quelque carton de tapisserie et qui les retient tout le jour; c'est Benoît [* qui vient de terminer l’Accouchement et l'Echange des deux Reines de Rubens, et qui fête le dernier état des planches d'un pâté de macreuse et d'une débauche au vin mousseux à la Tour d'Argent. Ils sont cinq, les Audran, peintres, sculpteurs, graveurs qui entraînent dans leur orbe tout un petit monde artiste. Et ces gens-là reçoivent cet élève qui accepte si vite la modeste place qu'ils lui font, et ils ne se doutent pas que ce qui restera le plus sûrement d'eux, ce qui les préservera de l’oubli, sera d’avoir essayé de traduire Watteau.

Comme Gillot, ces gens ont un but : l’Académie. Elle s'impose de toutes parts à Jean—-Antoine. Il :se fait inscrire sur les registres. C'était pouvoir enfin travailler d’après le modèle vivant, obtenir peut-être, comme Spoëde, un prix de quartier, et qui sait? au grand concours annuel, battre ses rivaux, être classé premier et partir pour Rome, — la carrière libre enfin, le nom porté au roi par Louis-Antoine de Pardaïlhan d’Antin, qui vient de succéder à Mansard.

Donc, le 6 avril 1709, Vernansal l'aîné, Hutin, Parrocel, Grison et Watteau, ayant été jugés dignes, d’après l’esquisse « sur le champ », de concourir pour les « grands prix », entrent en loge'. On leur donne pour sujet! le’ Relour de David après la défaile de Goliath. A quelques exceptions près, ce sont les exposants du Salon de 1704 qui prononcent, le samedi 31 août suivant, après l'exposition des toiles à la Saint-Louis.

On peut imaginer la tonalité du tableau : Watteau ne s'est pas

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