RP N E
mériterait un crayon. Si on la cernait sur le jeu de fond environnant, malgré ses tares cette figure se détacherait souvent à son avantage. Mais la digression serait un peu longue. Il suffit de savoir que certaines parties de son œuvre sont d’un neveu de Callot, d’un neveu venu de la frontière lorraine, du confin des deux Bourgognes, du pays où il vente si fort, du pays de Denis Diderot
La tête d'un Langrois est sur ses épaules comme un coq d'église au haut d'un clocher; elle n'est jamais fixée dans un point, et si elle revient à celui qu'elle a quitté, ce n'est point pour s’y arrêter.
Il a traversé l'atelier de J.-B. Corneille, et, dans sa mobilité fantasque, sans trop jamais s'appesantir, il a retrouvé un peu de la veine des grotesques qui précédèrent l'École de Fontainebleau. Gillot aime la farce d'Angelo Costantini, les tréteaux de la franche foire Saint-Laurent, il s'intéresse à la rue et au cabaret, au prélassement béat des bourgeois dans le lamentable carrosse de louage, aux ébats des garçons qui coursent les commis allumeurs de chandelles, à cette bande de Bohémiens chassés de Versailles par M. Blouin et réfugiée à ce carrefour, à la grasse églogue sous la tonnelle du Petit More, à la trépignée du Cormier Fleuri... 11 va dessiner et peindre un peu tout cela, mais assez lourdement, avec une gaucherie qui se révèle après coup, qui fait tort à son vouloir, qui, par sa maladresse, arrête brusquement la pensée. Dans le désordre de son imagination, il ira même plus loin : il s'attaquera à l'Antiquité, — et ce seront des Bacchanales, encombrées comme celle, un peu plus grande que la main, où il place vingt-huit figures. Après, voici venir la suite des Passions, les Ages de la Vie, et encore la Fête du Dieu Pan. Puis, il quitte tout à coup ces ébats sensuels pour esquisser une Veillée des armes de Don Quichotte que les Gobelins attendent, à moins qu'il ne se mette à la série que lui inspire le Tombeau de Maître André et l’Arlequin, empereur de la Lune; à moins qu'il ne finisse le portrait de Romagnési en « Giangargolo, entêté de noblesse » ou celui de la Thorillère en habit de ville.
Ceci donne un schéma intéressant, mais qui n'aboutit qu'à du pénible et à du malaisé, comme ce Livre D'ORNEMENTS fort ennuyeux à feuilleter tant l'arabesque est pesante et la volute étriquée, ou à ce LIVRE DE SCÈNES ComiQues où le Capitan, Narisin de Malabergo, Tartaglia le bègue, Beltramo de Milan et Mezetin défilent, très curieux assurément, au milieu de leurs accessoires, dans leur particulier harnois,
mais toujours pesants, massifs, maladroits, engoncés, sans air autour d'eux, gauches et le geste figé, — ainsi cette Pomone d’Opéra, cette Vertumne masquée, cette Jardinière en « robe ronde et en ballon », cet habit d'Heure du jour et cette Folie massive que Joulain grava.
Gersaint, qui a infiniment de respect pour la tâche accomplie, et que le spectacle de la légèreté vraie et de la grâce subjugue dans l'instant mais n'éduque pas, Gersaint définira Gillot : « Il a excellé par l'abondance de génie qui règne dans ses compositions. » Et il est arrivé à formuler cette vérité, sans en comprendre tout à fait lasignification : « Gillot a été le seul maître de Watteau. »
Watteau n’a pas de maître. Watteau ne pouvait rencontrer sur sa route l’homme providentiel. Mettez Watteau chez Rubens, et vous lui épargnez, d'un coup, tous les tâtonnements, toute la peine avec laquelle il arrache si difficilement les petits secrets à droite et à gauche, car ce révolutionnaire est peu de cette nature dont Delacroix disait qu’elle venait au monde toute prête et armée de toutes pièces. Il se méfiera longtemps de ses moyens; il hésitera de même avant que de démêler nettement ce qu'il veut peindre. Cependant, ses vouloirs confus n’attendent qu'une étincelle, qu'un contact, qu'un frôlement pour se reconnaître. Watteau n’a besoin que de « cette lumière mitoyenne à son propre Génie et au Génie d’un autre », ainsi que disait François Boucher, qui était en son art un admirable philosophe.
En Gillot, il a trouvé cette lumière-là.
Dans le désordre de l’incohérence de cet impulsif aux moyens bornés et à la verve lourde, Watteau a reconnu tout de même la Fantaisie : il sait, maintenant, quelles franchises, quelles indépendances la font naître. Son but se précise; seule, la liberté de main nécessaire et pas encore acquise, les difficultés de la route vont encore différer l’adorable et magique
éclosion. La vie va, à certains moments, dans sa cruauté, mettre en péril l’accomplissement de l'œuvre génial. Mais, en ces brèves années qui lui
restent avant sa fin, — il est, à vingt ans, plus d’à la moitié de son existence ! — en dépit des heurts, des misères et de la maladie, ül
amassera quand même et nous léguera un inappréciable et splendide patrimoine de Beauté et de Rêve.
À ce moment, il garde jalousement ces balbutiements dont il entend, maintenant, la signification. Il est tout au « métier ». Il aide son maître, l’imite sans essayer de se jeter seul en avant.
Dater de cette époque le Départ des Comédiens Italiens en s'appuyant sur les récits de Gillot à son élève, voilà une des nom-— breuses et inconsidérées imaginations, habituelles aux historiens du peintre.
Certes, ce bavard de Gillot a entretenu plus d’une fois Watteau de Ghérardi et de sa troupe. Pendant dix ans, au moins, il a fréquenté la salle de la rue Mauconseil. Cet homme est la chronigne vivante de ces acteurs qu'il a tant aimés, qu'il a si souvent dessinés et peints.
Mais, d'autre part, la montée de Watteau a été très lente : ici, il commence à peine à comprendre sa palette; ila presque tout à acquérir, car, ni Gérin, ni Mettayez, ni le barbouilleur ne comptent, n'est-ce pas? Et Watteau chez Gillot est absolument hors d'état de brosser cette toile que nous rencontrerons à son heure, vers 1716, alors que la troupe italienne revient en France sur le désir du Régent, — et que Jean-Antoine est en plein théâtre, qu'il dessine Poisson et Dumirail en habits de paysan et Charlotte Desmares en « pèlerine ». A défaut de la facture, puisque la toile est perdue, il y a l'invention, le groupement des personnages, les attitudes que la gravure de Jacob et, mieux, l’eau-forte même du maître nous transmettent, et qui eussent dû suffire pour assigner à ce Départ sa véritable place dans l’œuvre. Ceci est évidemment contemporain des études faites d’après le personnage vivant, surpris dans la vérité de son allure, Pantalon, Pierrot, Léandre ou Gilles, ou ce Mezetin qu'il croque ou une lanterne à la main, ou drapé dans sa cape, ou la cape aux oreilles, où appuyé contre un pilastre, ou de dos en petit manteau, ou dansant, ou assis, ou déclamant, notations retrouvées dans les FIGURES DE DIFFÉRENTS CaRACTÈRES, dans les sanguines magistrales des musées et des collections".
Gillot lui-même n'eût osé faire ce tableau à cette date. Il n’eût pas été absolument prudent à un peintre de rappeler l’aventure de la Fausse PRUDE et d'Angelo Costantini. L'heure n'est pas propice. M. d'Argenson
1. Je m’arrête ici pour rectifier une date, — non par amour du redressement : elle serait partout l’occasion facile! — cette date, ayant une importance capitale dans l’évolution du peintre. À propos de Mezetin, il y a le Portrait d'Angelo Costantini, cette merveilleuse improvisation où le comédien revit si bellement, la guitare sous le bras, la tête tournée, la jambe tendue et la main à la hanche. Cette chose superbe passe de collection en collection, de vente en vente, sous ce titre : Portrait d’Angelo Costantini. Or, le bouffe italien, qui fut si populaire chez nous, quitta Paris, avec ses camarades, le 4 mai 1697. Il se rendit à la cour de Saxe où il commit l'incroyable sottise, lui le maître en fourberies, de courtiser la favorite de l’Electeur. Cela devait lui coûter vingt ans de cachot dans le château de Kænigstein ; il ne reparaît à Paris qu’en 1729 dans la Foire SAINT-GErRMAIN. Or, Watteau était mort depuis huit ans...
Cette superbe improvisation devait se vendre, en mai 1900, 16.100 francs à la vente Defer-Dumesnil (n° 216 du Catalogue).
Embarquement pour Cylhère (Détail de droite)
CoLLEGTION DE L'EMPEREUR D'ALLEMAGNE
PABAIS@SIMPERIAL DE BERLIN
(Photographie Braun, Clement et C'e)
et ses exempts ont agi trop brutalement pour ne pas faire pressentir la colère dont on tremble. Dangeau n'ose épiloguer : on renvoie les bouffons « parce qu'ils n'ont pas été sages ». Saint-Simon sera un peu plus clair; mais, qui le censure? Et puis, qui serait bien venu à plaindre des baladins dans la grande ombre, le silence et la tristesse qui commencent à noyer les coins de Versailles où le roi se montre? Il ne s'habille plus que d'étoffes sombres, il vient de retrancher son grand coucher, autour de lui, lentement, l'isolement se prépare, le masque d’hypocrisie se fait plus épais; la Maintenon soupire après l'étamine du Lude qu’elle portait aux Ursulines du faubourg Saint-Jacques.
Il eût été bien dangereux, à cette heure-là, de peindre l'Exil des Comédiens.
Cependant, si la dureté des temps contraint le roi « à ne rien cacher de ses retranchements », à faire porter à la Monnaie ses tables, ses cabinets, ses torchères, ses girandoles, ses bas-reliefs de vermeil, ses statuettes et sa vaisselle, s’il supprime deux cents chevaux de ses écuries et ferme les Gobelins faute de pouvoir payer les ouvriers, — si enfin il vend des offices de briseurs de sel, de crieurs d’enterrements et de contrôleurs de perruques pendant qu’on envoie les pauvres aux galères, qu’on rase et qu'on fouette les mendiantes, cela n’altère qu'incidemment, dans certains quartiers et à certaines heures, la physionomie de Paris. De chez Gillot, qui demeurait rue de l'Échelle, dans la maison de la Botte-Royale, Watteau entr'aperçoit, chaque jour, les grands rencontrés si rarement jusqu'alors, et avec lesquels il prendra tout à fait contact chez le maître qu’il se choisira après le Champenois. Il leur empruntera tous ses accessoires, affiquets, étoffes rares, riens élégants et délicieux, pour les distribuer aux personnages de sa Féerie. Il n’a garde de laisser échapper les notations précieuses que lui fournit ce monde nouveau; pour la première fois, il peut tout au moins le surprendre blotti au fond d’une gondole, d’une chaise, ou, portant beau et superbe, posant sur le plus haut pavé de la chaussée, son talon rouge.
La guerre n’a rien changé, ni la famine, ni les désastres, à la vérité entremêlés de victoires ; la rue Saint-Honoré est restée le chemin de Saint Germain et de Versailles. Et ce chemin-là est toujours très fréquenté : ambassadeurs allant prendre audience, courtisans ponctuels à l’appartement, à la chapelle, au jardin, quémandeurs et rassasiés, amoureuses et intrigantes, ils passent tous, sans cesse, par tous les temps.
Lrepe page
ae
Ah! le bon quartier que voilà, et comme c’est bien le quartier de Gillot ! et comme Watteau y est heureusement loin des dames de la petite rue Taranne et des commères de la Grève.
Si les fibres flamandes de Watteau l'ont fait s'intéresser à ces types du peuple, c’est bien moins qu'on a voulu l’établir. Certes Watteau est un réaliste; mais ce n’est pas un réaliste que le pittoresque, la particulière allure du document qui passe subjuguent. À part, dans les FIGURES DE DIFFÉRENS CARACTÈRES ce Portle-balle, ce Frère mendiant, ce Rémouleur, ce Savoyard répêté plusieurs fois, notes peu nombreuses et qu’on peut facilement compter, Watteau n'a dû croquer, prendre beaucoup plus d'impressions en ce sens. Le réalisme, il le cherche autre part, il le cherche dans cette étude qu'il poursuit de l'individu non déguenillé, mais attifé et costumé, — ou alors dans ces notations de mouvement, de vie localisée dans les mains ou la tête, admirables et inégalables manifestations de son génie que nous retrouverons. Il s'emploie opiniâtrement à mettre d'accord ce réalisme et son rêve. Et, menant de front cette lutte, qu’il engage avec une volonté que seule la mort brisera, et, d'autre part, cette révolution qu'il accomplit, donnant à toute une école une autre esthétique et d’autres aspirations, apportant, à mesure qu'il acquiert les moyens de s'exprimer, une couleur et une lumière nouvelles et fécondes, Watteau novateur, et réaliste qu'il faut bien définir, Watteau édifiera son œuvre immortel.
La vie de Gillot s'agrémentait de deux compagnons assidus, M° Nicolas Viard, procureur au Parlement, Claude Noirot, simple bourgeois, siens cousins qui demeuraient sur Saint-Cosme, et dont l’humeur, les idées et les goûts étaient en parfaite harmonie avec le caractère du peintre. Dans sa joyeuseté, ce trio déplut-il à Jean-Antoine qui, nerveux, inquiet, s'accom-— mode si difficilement, ainsi que nous l’allons voir, des meilleurs compagnons alors même qu'ils ont de l'esprit et du cœur? Cela est fort probable. La rupture vint-elle, plus émotionnante, naturellement amenée par la montée devant le maître qui pressent subitement sa prochaine infériorité, sa prestesse dépassée, son invention en péril devant ce qu’il découvre chez son disciple 2... C’est ici, je crois, qu'il faut chercher le véritable motif. Le parallélisme des deux existences me donne raison : à mesure que Watteau grandit, Gillot perd son assurance, tâtonne, se met à hésiter, se trouble complètement, finit même par abandonner ses pinceaux et par se confiner dans le dessin et la gravure. Cet abandon n'est pas sans quelque tragique... Peut-être une femme a-t-elle passé entre les deux hommes,
l’un très bon, l’autre très tendre, — et alors y a-t-il eu un de ces inattendus et brusques chocs?
Watteau n’a jamais voulu rien dire.
Mais il s'est toujours souvenu que c'est chez Gillot qu'il s’est « débrouillé », qu'il lui devait au moins, outre d'excellents conseils, l’idée première des Féles au Dieu Pan, des Enfants de Silène, de l'Enlèvement d'Europe, de presque toutes ses mythologies et de l'ordonnance de plus d'un motif de décoration, qu’il lui devait au moins cette table de clavecin où il campe Mezetin jouant de la guitare à Pierrot qui, près de son amoureuse, l'écoute les bras croisés, — après le clavecin où Gillot fait chanter Pierrot lui-même.
Gersaint a dit
Jamais caractères et humeurs n’eurent plus de ressemblances ; mais comme ils avoient les mêmes défauts, jamais aussi il ne s’en trouva de plus incompatibles.
Et Caylus a ajouté :
Ils se quittèrent mal et toute la reconnoissance que Watteau ait pu témoigner à son maître pendant le reste de sa vie s’est bornée à un profond silence ; il n’aimoit pas même qu’on lui demandât des détails sur leur liaison et sur leur rupture, car, pour ses ouvrages, il les vantoit et ne laissoit point ignorer les obligations qu’il lui avoit.
Il y a là un petit point douloureux.
Watteau retraversa la Seine et porta ses hardes chez Claude Audran, « excellent peintre d'ornemens et, de plus, concierge du Luxembourg ».
Il ne faut pas, pour cela, l'assimiler au Suisse qui est, de tradition, le portier du palais, — comme le savetier est le portier-né du collège. Claude Audran est un galant homme, — c’est M. de Caylus qui l'écrit, — dont l'office consiste surtout à avoir l'œil au bon fonctionnement des divers services’, à ordonner la décoration lors des fêtes, comme de faire tendre les murs extérieurs, par exemple, les deux jours de la Fête-Dieu, d’édifier sur le dôme le reposoir*.
Il n’occupe la loge de la Porte Royale de la rue de Vaugirard, mais dans la Basse-Cour, partie comprise entre l'aile gauche et la rue d’Enfer, parmi
1. C'était une charge très recherchée et qui rapportait mille livres par an. Le bon du roi qui la lui accorde est du 20 juin 1704. Il venait de succéder à un sieur Barère, qui en avait été titulaire pendant quarante ans. Il l'avait emporté sur de nombreux rivaux. Dans les papiers des Bâtiments, il y a plus d’une note dans le goût de celle-ci : « Danbrunel, tapissier recommandé par Mm de Chamillard, demande la conciergerie du Luxembourg. Le Roi n’a pas voulu. »
2. « 3 mai 1705. — À Audran, concierge du palais du Luxembourg, pour les dépenses qu'il a fait tant pour avoir fait frotter les planchers que pour avoir fait faire du feu pour la conservation des peintures du dit palais ONE ONATNE MEN SEEN 559 liv. 7 sous. »
Comptes DES BATIMENTS pu Ror.
He Ë
la succession des petits bâtiments assez dissemblables, appartements, écuries, communs, il habite un pavillon à côté de l'orangerie, non loin du perruquier et de l’horloger. Il est là absolument chez lui; et s'il ny a ménagé une place à Watteau, il n'a dû être en peine pour lui en trouver une dans ce palais qui vient de revenir au roi. Les logis! ce n'est pas ce qui manque ici, et en ce petit Luxembourg, et en ses annexes. Toutefois, il semble n'y en avoir assez : est-ce que le roi, qui habille et nourrit tant de gens, ne loge pas un peu tout le monde?... En face du pavillon de Claude Audran, dans ce seul coin, ce sera la marquise de Clermont, un peu plus loin, M. de Villars, le duc de Mortemart; vers le Suisse, la marquise de Rivière, l'abbé Barette, prieur de Notre-Dame de Longpont, la marquise de Pons, et combien d’autres vers la « limonadière », casés sans trop de honte côte à côte des services de bouche, du garde-manger, de la rôtisserie et du gobelet, combien d'autres en plus du chevalier de Brassac, de M. de Maulevrier et de la vicomtesse de Rochechouart ?…
La vie, en ce palais grouillant de grands seigneurs et de grandes dames, dans l'intimité révélatrice des existences, avec ces riens de tous les jours, ces indiscrétions, ces hasards, ces habitudes qui laissent transsuder les secrets les mieux cachés, la vie en cette délation des choses à laquelle on ne prend garde, devait brusquement dévoiler à Watteau la hideur qui couvait sous les dehors roides, hautains, sous la morgue, parfois sous l'esprit des gens de cour. Après tant de rancœurs, après les choses lamentables de la gueuserie d'en bas, après l’immonde de la misère subie, non un moment, mais des années, après l’héroïque et long effort qu'il lui a fallu faire pour préserver son cerveau et son cœur des promiscuités tuantes, voilà que, dans cette retraite délicieuse et inespérée, il rencontre une vilenie nouvelle, plus effroyable et plus décevante que la première.
Claude IT Audran, chez qui Watteau va se procurer « une vie plus douce », est un Lyonnais, descendant d'Adam Audran, Parisien, maître paumier et louvetier de Henri IV, par un fils, Claude [*', qui fut graveur, et un petit-fils, Germain”, graveur également. Ce n’est pas le
1. Il eut un frère, Charles également graveur. Paris, 1594-1674.
2. Germain eut deux frères : Claude IT, qui fut peintre et membre de l’Académie (1639-1684), et Gérard, qui fut graveur (1640-1703) et également membre de l’Académie. Claude III Audran était né à Lyon, le 25 août 1658, et devait mourir, à Paris, le 28 mai 1734.
personnage le moins intéressant de cette curieuse lignée d'artistes. S'il n'est de l'Académie royale comme deux de ses oncles, Claude II et Gérard, et deux de ses frères, Benoît I" et Jean, c'est, à n’en pas douter, un remarquable dessinateur et un trouveur de choses neuves. Il ne s’est pas confiné seulement dans les arabesques et les grotesques; c’est un ingénieux chercheur. Germain Brice, dans sa DESCRIPTION DE PARIS, mentionne :
Il a aussi inventé une nouvelle fabrique de tapisserie dont le fond est une toile préparée sur laquelle on applique des laines hachées ou broiées de différentes nuances et couleurs, selon que le sujet le demande. Ces tapisseries ont été bien reçues; la beauté des desseins a beaucoup contribué à en relever le mérite.
Mais il excelle comme exécutant, à une époque où le goût dans l’ornementation des lambris, des plafonds, des portes était aux grands champs blancs ou dorés sur lesquels s’enlevaient, entre d'élégantes damasquinures, des entrelacs de guirlandes fleuries, d'agréables figures silhouettées et très étudiées, sur des pyramidions graciles, entre des colonnettes festonnées, sous des baldaquins de feuillages ou de soies claires.
La recrue qu'il vient de faire en Watteau lui est infiniment précieuse. La décoration des intérieurs se transforme. On est tout au camaïeu et à l’arabesque. Le colossal de Louis XIV s'entame. L'or, l'or partout et le marbre, l'épais meuble, la console massive, la pendule en marqueterie d'écaille et de cuivre, le bureau de marqueterie d’étain et de bois, la tapisserie entre les colonnes engagées, les tableaux en damier dont les bordures étroites se touchent, tout cela va faire place à ces intérieurs moins solennels que Coutant va ordonner au Palais-Royal, à l'hôtel de Toulouse, à l'hôtel de Biron, pour Bourette, pour d’Argenson à Neuilly. Ici le bronze s’affine, se cisèle, les piédouches se creusent, s'étirent, se peuplent d'amours rieurs qui s’harmonisent parfaitement avec les Saxes, les Frankenthals, les Sèvres, les brochés clairs, les toiles de Jouy, — les panneaux de Claude Audran. Watteau en peignait assez ordinairement la figure principale.
Nous avons des fragments de décorations qu'il imagina seul.
Il y a d’abord les quatre panneaux d’une chambre de cet hôtel Poulpry de la rue de Poitiers', qui devait passer à M. de la Bérau— dière : le Faune, la Folie, Momus et le Buveur.
1. Il ne reste de cette décoration que trois panneaux, dont un de fleurs, décoration que l’ancienne propriétaire a vendue entre douze et quinze cents francs.
EE
Fe Rene ar
Ici, Watteau se montre encore très hésitant, très élève; il n'ose jouer du camaïeu si tentant, mais si exceptionnellement difficile dans son apparente simplicité : sur un fond d’un blanc rompu, sourdement, il peint ce Faune dans l'encadrement d’une arabesque grêle et un peu nue. Est-ce bien un faune, cet homme quelque peu ennuyé que, prudemment, il place entre une chèvre et une amphore'?... Et cette femme, la jambe levée dans un mouvement assez lourd, est-ce une Foie, malgré son thyrse sommé d’un buste explicatif? Ceci est très jeune, je veux dire quelque peu indigent et malingre, — comme cette stèle qui supporte le Momus, comme ce Buveur qui se détache, un peu lourdaud, dans un enroulement ingénu et très maigre. C'est le premier âge de Watteau décorateur.
Il y a déjà un grand pas dans la suite pour M. de Chauvelin, dans la Fesle Bachique, dans la Partie de Chasse, dans le May et dans la Balanceuse*; déjà quelque chose du vrai Watteau se fait jour et annonce la Coquetle, l'Heureuse Rencontre, la Favorite de Flore, la Pécheuse et cette Pélerine altérée dont il y a un si joli dessin à la pierre noire à l’Albertina, et qu'il peignit pour le château de Meudon: c’est d’un tout autre âge, nous sommes loin du séjour au Luxembourg et cela est proche du chef-d'œuvre : le Dénicheur de Moineaux.
L'expression est complète et c'est un pur ravissement. Tout ce que la grâce exquise du maître peut rayonner d’attirances semble être là, dans cette adorable figure de femme qu'il a assise dans l'élégance suprême d'un petit abandonnement. La tête renversée sur l'épaule du dénicheur, une main sur son genou, elle plonge un regard un peu lassé dans le nid qu'avec précaution on lui montre. Autour, c'est le bruissement d'une feuillée légère de saules, un emmélement d'arbres jeunes, dont les branches et les panaches de feuilles laissent entr'apercevoir les lignes ondoyantes d’un imprécis vallon. Le chien fidéle est à leurs côtés. Sous les amoureux c’est le grand médaillon de France encadré de faunes de volutes, d'enroulements de pampres et de guirlandes de roses, où se
1. À la vente de Mme de la Béraudière (avril 1880), le Faune et un autre panneau, l’Enjôleur, plus corsé, ont été vendus (n* 86 et 87 du catalogue) 6.810 francs.
2. À rapprocher, cette indication du Cararocue de la vente de l'abbé de Gévigney (1779) : « N° 532. WATTEAU et Lasoue. Paysage pittoresque fait par Lajoue, où une immense balançoire est entre les arbres, une jeune fille est assise dessus, un jeune homme la fait voltiger, deux autres figures.
« Les figures par Watteau.
Enseigne de Gersaint (Partie gauche)