‹ Antoine WatteauChapitre 6 sur 61 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

FA A naissance de Jean-Antoine Watteau, sur les confins de la Flandre et du Hainaut, ne serait ni si émotionnante ni si significative, si les Watteau avaient été des nomades, si le hasard avait donné pour berceau au peintre des « Festes Galantes », la brumeuse et froide Valenciennes. Mais, bien au contraire, les Watteau tiennent profondément au sol du vieux comté valenciennois… C’est langée de très lointaines idées .que l'âme de Watteau s'éveillera…

Aussi, saisirait-on moins complètement le geste incomparable et victorieux de l’'Embarquement pour Cythère, si l'on n'avait une notion un peu précise de l'atmosphère dans laquelle Watteau devait vivre presque jusqu'à l’âge d'homme.

On se bat sur l’Escaut.

Au creux d’un marais, entre des champs vers Mons, des bois vers Raismes et deux « innondations », une ville éploie ses murs farouches, — ouvrages noyés, couverts de contre-approches savantes, qui semblent devoir lasser toute patience et toute force. Dans la cité une intime vie bouillonne, se devine : appels de carillons, fanfares des compagnies bourgeoises, clameurs, émois de peuple aux portes des faubourgs, aux marchés couverts, aux halles de la Hanse.…

Pour prendre cette grosse ville le roi est venu, a ouvert la tranchée en personne. Sébastien Le Prestre de Vauban l’assiste, — et une fois de plus, un certain tracé de parallèles qu'il vient d'imaginer et, sous terre, une très nouvelle chicane de mineur à mineur, lui donnent ville gagnée après sept jours de tranchée ouverte et une « pointe extraordinaire de mousquetaires », — qu'il semble avoir préparée en laissant nouer des intelligences avec la place.

Cependant, sans diminuer le brutal génie de M. de Vauban, on peut affirmer qu'en Valenciennes il venait de réduire une ville très fatiguée et qui ne demandait qu'à se donner. Avant que de lever ses ponts, elle se savait irrémédiablement isolée. Sa rivière était barrée en aval et en amont, Condé et Bouchain étant pris; Orange et Villa-Hermosa n'avaient pu empêcher le désastre de Lille, celui d’Ayre-sur-la-Lys; Maubeuge n'avait plus de portes. Ne pouvant rien espérer de l'Espagne, elle n'avait trop résisté à Louis XIV.

Elle devait y perdre sa cour souveraine, son « chef-lieu » sur cinq villes, sur plus de trois cents villages et hameaux, son glorieux passé de franche ville, qu'à sa guise elle avait fait bourguignon, autrichien, espagnol. Et ce superbe droit d'asile dont elle n'avait pas craint de couvrir Jacqueline de Bavière, la grande amoureuse; qui lui avait fait offrir un logis à Chastelain le panetier pour qu'il pût écrire loisiblement sa chronique. Elle devait abdiquer.l’orgueil, sauvage qui lui avait fait braver Philippe II, Albe, Noircarmes, les échafauds, les pendaisons, les noyades, et cette vigueur devant laquelle Turenne n'avait pu tenir... Tout cela n'était plus qu'un passé écrasant, presque fabuleux, qu'elle ne se sentait la force d'accroître et de défendre.

Mais, Louis XIV avait fait plus que d'étendre les frontières de son royaume ; il avait annexé un morceau de l’art flamand.

Parfois, l’art s’annexe aussi. Car il faut bien une grande vitalité, une

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prospérité inouïe à l’art natif pour subsister chez l’oppresseur: il faut qu'il reste au peuple conquis une grande jeunesse, une considérable effervescence de sève, pour que l'originalité et la tradition fleurissent dans l'irrespirable et dissolvante atmosphère créée par le conquérant.

Ici, rien de tout cela : un pays frontière, une grande plaine vague coupée de fleuves, ridée de canaux, aire où, sans se lasser, les races se heurtent et se mélangent, — mais où le rayonnement d'Anvers, de Bruges, de Bruxelles et de Gand passe par souffles vivifiants sur les cités.

A l'heure où Valenciennes abdique, le grand foyer flamand est éteint. Pendant quatre siècles, sa splendeur a été continue : Flandre d’Artevelde aux communes puissantes, Flandre symbolique de Jehan de Bruges et de Jehan d’Asselt; Flandre raffinée, fastueuse, que nimbe d’or le soleil de Bourgogne, Flandre croyante, réaliste et réveuse de Jan Van Eyck, d'Hubert Van Eyck, de Rogier Van der Weyden, de Memling et de Metsys; Flandre violée et meurtrie, Flandre du vieux Porbus, de Breughel et d'Otto Venius, — et les fureurs passées, Flandre affolante d'Anvers avec Rubens, Van Dyck, Jordaens, Téniers, et Bruxelles, et Malines, et Bruges, et Gand, et Liège, avec tous ceux que l’on sait, que je n'ai besoin de nommer... Maintenant, c’est la mort : la guerre, revenue, sème le deuil et la misère. Les géants ont disparu : seuls, Jordaens et Téniers demeurent, aïeux non encore fauchés...

Avant la fin du siècle, on les couchera au chœur de petites églises, sous la même pierre bleue qui recouvre Jan Van Eyck à Saint-Bavon et le Tournisien à Sainte-Gudule. Et le cycle sera clos.

Sur ces confins, des petits centres s'étaient créés dès le xnr siècle, très vivaces et florissants d’âge en âge, gardant, malgré ces terribles voisins, un parfum de terroir et une originalité.

Des noms nous sont parvenus, des fragments d'œuvres, des descriptions qui ne permettent plus de douter. C’est Arras et ses peintres verriers, ses enlumineurs, ses tapissiers, ses portraitistes et ses peintres de paysages, ceux dont cet abbé de Saint-Wast, Philippe de Cavarel, avait, au xvir siècle, recueilli près de cinq cents œuvres; c'est Douai avec le fils du cayelier, Jean Bellegambe, l’auteur du retable d’Anchin; c’est Saint- Quentin avec Jean de Lagny et la comtesse Mahaut, — cette passionnée qui avait en son hôtel de Paris, ses maisons de campagne de Conflans, d'Arras, de Lens, de Bapaume, de Hesdin et d'Ayre, tant d’« imageries »; c'est Béthune avec ses huchiers et ses orfèvres-peintres; c’est Saint-Omer

avec Gunthbert, avec Simon le « paigneur », avec Everard, devant lequel, en une exquise ironie, Rubens s’efface alors que les chanoines lui demandent une toile. C’est Valenciennes enfin, avec Simon Marmion, « prince d'enleumineure », venu d'Amiens, et que les CoMPTES DE BOURGOGNE nous montrent décorant le « bréviaire » de Philippe le Bon, ou imaginant, avec Colart le Voleur, l'incroyable féerie des « entremectz » du banquet de Lille; Valenciennes avec Jehan et Colin que Bruges appelle pour « orner la Maison de Ville » et préparer les intermèdes du mariage de Charles et de Marguerite d'York; avec Otelin qui représente sur le feuillet d’une table d’autel, à Notre-Dame, le héraut d'armes de la ville dans sa robe de drap d'or fourrée d'hermine, Valenciennes avec Jehan Ghiens.…. Ce sont tous ces bons artisans, qu'ils viennent de l’Ardenne sombre ou de France, du pays d’Arrouaise ou du pays Roman, pèlerins d'art dont l'origine est trahie par les noms de villages qu'ils accolent à leurs prénoms, qui s'établissent ici ou là, en Ostrevant ou en Hainaut, à la faveur d’une aubaine, d'une commande avantageuse, du bon vouloir d'un abbé ou du caprice d’un seigneur, — et qui font souche et entretiennent autour d'eux un réel petit foyer lumineux.

Valenciennes, grosse ville, ne devait, sous ce rapport, le céder en rien à ses voisines. Au xvn° siècle, les peintres et sculpteurs, confondus avec les « gorliers (bourreliers), espéroniers, scelliers, armoyeurs et aultres mesthiers sous la branche de sainct Georges » réclament leur érection en confrérie particulière sous l’invocation de saint Luc. Il ne faut s'étonner de leur nombre. N'est-ce pas chez elle que s'établirent les premiers hautslissiers venus de Tournay, avant que d'aller à Douai et à Lille? Un dict populaire veut que Jan Van Eyck apprit à peindre de Harlinde et de Renilde, filles nobles élevées dans un couvent valenciennois…

S'il n'est pas très certain que le géant de Bruges ait été l’élève de Renilde et de Harlinde, il est, par contre, absolument sûr que Martin de Vos le vieux, prit femme à Valenciennes, en la personne de Jeanne le Boucq, nièce de cette Marie le Boucq, « la plus opiniâtre et séditieuse huguenote qui fust aux Pays-Bas, » l'héroïque compagne de Michel Herlin que Noircarmes vint pendre au gibet d'Anzin... Et la Valenciennoise fleurit encore les retables de l’Anversois : c'est la Marguerite du triptyque du Triomphe du Christ, c'est la Vierge qu'il fait peindre par saint Luc...

Maintenant, la vie artistique sera longtemps précaire en cette ville flamande devenue française, en cette ville qui va s'’étioler si formidablement

avant que de renaître. Le grand briseur de volontés a détruit son Organisation si forte.

Quand on parcourt les registres de la ville, des noms reviennent d'âge en âge, marquant la persistance des familles bourgeoises, et les signatures des Du Gardin, des Quaraube, des Le Poivre, des Rasoir, se lisent au bas des feuilles prévôtales, de Philippe le Bon à Louis XIV.

Il est un nom qui se lit également sur de très vieux parchemins valenciennois, pas, à la vérité, à la première place, mais, toutefois, à celle des notables : c'est celui de Watteau'. Dés 1586, exactement le 15 mai, il est mention, sur les REGISTRES DES CHOSES COMMUXES, à propos du renou— vellement du Magistrat, d'un certain Denis Wasteau, « merchier », natif d'Enghien près Mons. Antérieurement encore, en 1522, l’on trouve un Watier Blancpain dit Watiau’. Voilà la double origine de la famille. L'orthographe variera suivant la fantaisie du scribe tonsuré qui libellera l'acte sur le baptistaire ou l'obituaire, — Vastiau, Vathiau, Wuateau.., — les formes sont multiples ; mais la filière se suit, logiquement, jusqu'à Jean- Antoine Watteau.

Les Watteau de Valenciennes se séparent nettement en deux familles, qui n'ont aucun lien entre elles : les Watteau de la paroisse Saint-Géry et les Watteau de la paroisse Saint-Jacques, églises situées sur des rives opposées de l'Escaut, partant dans deux diocèses différents, la rive droite (Saint-Géry) ressortissant à l’archevêché de Cambray, la rive gauche (Saint-Jacques) ressortissant à l'évêché d'Arras.

On connaît les Watteau de Saint-Géry, par Jacques Watteau, qui épouse Françoise Chocquetz en 1622 et dont il a quatre enfants : Jacques (21 novembre 1662), Marguerite (8 novembre 1665), Lambert (7 février 1669), et enfin Julien (6 mars 1672), qui peignit lui aussi et que nous retrouverons.

Les actes authentiques de ceux de Saint-Jacques ne remontent qu’à Bartholomé Watteau, grand-père de Jean-Antoine.

Ce Bartholomé est à coup sûr un joyeux compère : c'est un confrère de Saint-Druon. Cela signifie qu'il a le gosier solide et qu'il est doué de ces heureuses résistances nécessaires à ceux qui aiment leur volupté plantureuse.

1. Antoine Watteau signait « Wateau » le reçu donné à Philippe d'Orléans et le procès-verbal de réception à l’Académie. Ce n’est pas lui qui a eu raison, mais la TRADITION, — qu’il me faut, à mon tour, respecter.

2. RECENSEMENT DE 1609 : « Pierre Blancpain, Valet mulquinier. Thérèse Blancpain, faiseuse de dentelle, petite rue Sainte-Christophe. Gertrude Blancpain, rue de Limbourg. »

(Archives de Valenciennes.)

Saint Druon est le patron de Sebourg, village qu'on rencontre au bord du Honneau, à une petite marche en sortant de Valenciennes par la porte Cardon. Ceux qui allaient, l’image du saint nouée au chapeau par un brin d'osier, prier au fond de la petite chapelle ardente, ceux-là guérissaient, dans l’année, de « tous les méfaicts amenés par le boyre ». Les Tournaisiens affluaient particulièrement au sanctuaire célèbre, cependant moins encore que les Valenciennois que, d'ordinaire, au brun du soir on voyait rentrer en ville, en longues théories peu édifiantes. Pour être de cette confrérie il fallait avoir fait ses preuves : Bartholomé était, de tout point, digne d'y figurer.

Du mariage de Bartholomé Watteau avec Catherine Reuze (1660), naquirent dix enfants : l'aîné des fils, Jean-Philippe, fut baptisé à Saint- Jacques le 4 avril de la même année’. Jean-Philippe devait, à vingt ans, s'énamourer d'une de ses voisines, Michelle Lardenois, commère plus âgée que lui de sept années, et assez adroite pour se faire épouser. Mariage précipité et aux courtes fiançailles, — 8 décembre 1680 - 7 janvier 1681, — péripètie finale d’une amusante comédie jouée entre ces bourgeois artisans. Les conjoints avaient été demeurer dans le haut de la ville : vers le « rivage de Cambray », rue Verte, près la porte Tournisienne. C’est là que naquirent Jean-François, baptisé le 4 juin 1682, et enfin, deux ans après, cet autre enfant, ainsi désigné par le baptistaire de Saint-Jacques :

Le 10° d’8” 1684, fut baptizé Jean-Anthoine?, fils légitime de Jean-Philippe Wateau et de Michelle Lardenoïis, sa fème.

Le parin Jean-Antoine Bouche.

La marine Anne Mailliar.

PAR" Pis

Jean-Philippe Watteau le couvreur est un des principaux de ce coin de la ville que cerne le canal des Récollets et le Vieil Escaut‘. Il est porté au

1. Le recensement de 1699 mentionne un Thimothée Wateau (frère de Philippe ?)}, marchand de tuiles rue des Carmes-Déchaussés, un Antoine Wateau, couvreur, rue Delsaut, et deux rentières. Il fait demeurer Bartholomé Wateau, rue Cohu.

2. Le prénom d'Antoine est très fréquent chez les Watteau; outre cet Antoine Watteau, que je signalais tout à l'heure, il faut noter deux frères de Philippe : Antoine W au, fils de Nicolas Wasteau et de Charlotte Delescourt (Saint-Géry, 14 avril 1651); Antoine Wateau, fils de Jean Wateau et d'Anne Beaudry (Saint-Jacques, 28 juillet 1663) ; enfin, le recensement de 1699 donne un Antoine Wateau, mulquinier, circuit du Marché-aux-Bestes,

3. Deux frères devaient naître encore à Antoine; en 1686, Antoine-Roch, mort le 30 août 1680, et Noël, dont on reparlera.

4. Le REGISTRE DE LA CapiTATION (rôle de 1697) indique qu’il a quitté Saint-Jacques et qu'il habite avec sa famille rue des Chartreux, « au coin de celle dite Sous-la-Vigne », — emplacement du n° 10 de la rue de Mons aujourd’hui. En 1699, J.-P. Watteau revient dans son ancienne paroisse, et habite une des maisons neuves que les religieux avaient bâties au pourtour de l'abbaye de Saint-Jean, la septième à partir de l'entrée principale, — aujourd’hui emplacement des n° 39 et 41 de la rue de Paris.

Enseigne de Gersaint (Détail de la partie droite)

CoLLEGTION DE L'EMPEREUR D'ALLEMAGNI

PALAIS IMPÉRIAL DE BERLIN

(Photographie Braun, Clément et C#e)

rôle de la capitation comme bourgeois, il est maître dans sa corporation et a mené à bien ses entreprises : l’école domaniale, les casernes de la citadelle, les pavillons près des courtines, l’appentis du Paon pour la pompe à incendie. L'année même de la naissance d'Antoine, il refera la couverture de la Petite Boucherie. Ses voisins ont souvent recours à lui, il sait lire et écrire; enfin, il va acheter une maison rue des Cardinaux : c'est un notable. Ce notable-là veut qué son fils soit instruit : il lui fait fréquenter l'école de l’Hostellerie du Château-Saint-Jean. Cela lui est relativement facile, il a l'entretien de la toiture.

Quand l'enfant sort de l’école, de l’église et qu'il a communié, que le voilà en âge d'apprendre un métier, le drame de sa jeunesse commence : il n'est pas venu, comme Jes autres, en force et en robustesse.

Sur cette terre de Flandre, si grasse et pleine de sève, la venue d’un enfant malingre est une déception qu’en ce pays on supporte mal.

Jean-Antoine avait petite mine.

Il suffit pour s'en convaincre de se reporter aux deux portraits qui nous restent de Watteau jeune, celui de la collection Dècle', et celui perdu, mais que Crespy devait graver’. Il suffit de les antidater un peu, d'effacer, sous les cheveux courts et tourmentés, les traits déjà lourds

.de la vingtième année, de mettre une légère roseur aux joues, une plus grande ingénuité dans les grands yeux ouverts, un peu de fleur aux * bonnes lèvres de la bouche, et, sur cette physionomie d'enfant, un air menu de résignation, une réserve qui frappe, — qu’expliquent les épaules frêles, les membres délicats, la presque exiguité de la taille.

Et le problème de ce fils de couvreur devenu peintre se résout facilement. Il n'y a eu aucune des influences qu'on a si ingénieusement supposées ; il y a eu Jean-Antoine trop faible et dont son père ne voulut pas. On n'a pas envisagé, avant d'échafauder tous ces romans, que le métier paternel, très rude, demande une grande dépense de forces, une énergie et une audace rares, alors qu'il faut se hisser jusqu'au coq d’un clocher

1. Carpeaux s’est inspiré de ce portrait où Watteau s’est peint « en buste, les mains jointes et l'air pensif », pour modeler sa statue de la fontaine de Valenciennes. 2. Avec ce quatrain :

Avec un aïr aisé si vif et si nouveau,

Watteau dans ce qu'il peint montre tant de génie, Que les moindres sujets de son heureux pinceau, Des Grâces, des Amours semblent tenir la vie

Premier état chez Gersaint ; 2° état, le nom de Crespy remplacé par : chez Odieuvre.

ou s’accrocher aux abat-son qui surplombent dans le vide. Lier le roseau ou le chaume sur les lattes, monter les tuiles, manier la hachette et le lourd marteau, retailler les ardoises sur l’enclume, cimenter les noues et les ruellées, cela demande un solide compagnon. Et le maître, qui sourit à la besogne, ne veut auprès de lui de ces pauvrets qui gagnent à peine leur pain.

Aux termes de l'ordonnance, Philippe Watteau ne pouvait avoir qu'un « apprentif » non marié et obligé pour six ans; le fils du maître est seul toléré comme second : Noël prendra la place de Jean-Antoine.

Cependant, il faut qu'on lui trouve un état.

A la procession de la Vierge de septembre, quand on sort la fierte etles reliques qu'entourent les abbés mitrés et les sept garçons dansants, les ordres mendiants suivent, et les métiers, chaque bannière venant jalousement à son rang. Derrière les couvreurs de tuile marchent les peintres : Jean-Antoine sera peintre. Il ne déchoïera de sa bourgeoisie, il aura sa chapelle à Notre-Dame-la-Grande.

Cette décision répondait, certes, à la secrète vocation de l'enfant. Mais ce petit drame de famille ne dut pas être sans des duretés, des heurts, d’intimes, profonds et douloureux froissements…

Dans l’œuvre du génie qui va naître, on ne trouvera un seul portrait de Philippe Watteau ou de Michelle Lardenois.….

A son œil avide des contrastes et des enharmonies, les couleurs avaient, très tôt, chanté leur longue, douce et vibrante chanson. Elles avaient commencé à Saint-Jacques, sa paroisse, durant les longs offices, scintillantes, claires, chaudes, égrisées de reflets, semeuses de poussières d’or et de sang : celles des hautes verrières; puis, d’autres, au fond du chœur, moins impalpables, plus troublantes dans leur fixité et leur éclat plus sobre, celles d’une Décollation d'Anton Van Dyck; et, bientôt, ç'avait été la recherche des grands cadres au fond des chapelles, l'émoi sans cesse grandissant devant la fête des tragédies sacrées, devant la Descente de Croix de Rubens à Notre-Dame-de-la-Chaussée, devant le Calvaire de Janssens et une Parabole de Craeyer aux Dominicains, devant le retable de Martin de Vos à Saint-Jean et devant son Adoraltion des Mages à Notre-Dame, ces œuvres parmi les mausolées et les théories d’apôtres qui peuplent les nefs, — comme ces autres œuvres, dans la campagne, hors les murs : à Vicoigne, les quatre visions de Craeyer, dans le retable sculpté ; la Pieta d'Otto Venius à Saint-Amand et, là aussi, le foudroyant

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triptyque de Rubens, la Lapidation, avec ses volets qu'on refermait devant les pèlerins saisis et troublés, qui passaient du transissement du drame à l'antithèse délicieuse et rayonnante de Marie et de l’Ange, gloire douce, matutinale d’une Annonciation où la fantaisie du grand magicien s'était complu.

Voilà ce qu’il pouvait voir.

Non plus, « les maîtres et les anciens de l’art des painctres » ne manquaient à Valenciennes. Les registres de la corporation les nomment : Robert Alardin, Girardin, qui avait deux paysages dans la chapelle Saint- Pierre, Dropsy, Jacques Pater', Jean-Baptiste Guidé qui fut le maître de Jean-Baptiste Pater*, Mignon, Jacques-Albert Gérin.

Un autre Watteau, ce Watteau de Saint-Géry, Julien, fils de Jacques et de Françoise Choquetz, venait de quitter l'atelier de Mignon, alors en grande réputation. Mignon était venu de Mons. la capitale, vers 1671, avec l'ambition d'entrer dans la corporation de Saint-Luc. Mais il avait fait bien vite les sept lieues du chemin, ne prévoyant pas que les artistes en « platte peinture, les illumineurs, étoffeurs et tailleurs d'images » vont d’abord n'en pas vouloir. Enfin, ils l'admettent : Mignon épousera une certaine Jacqueline Marion, dont il aura quatre enfants, et sera trois fois de suite connétable de son quartier, c’est-à-dire « choisi parmi les plus notables et qualifiés bourgeois pour avoir l'œil sur tous les estrangiers venant d'ailleurs demeurer esdites rues et à leurs actions et comportements, pour, en cas de besoin, en faire rapport au Magistrat ». C’est chez cet homme important, — qui peignait volontiers des « écussons pour les cérémonies mortuaires » et qui forma dix-sept élèves de 1691 à 1704, — c’est chez ce maître que Julien Watteau étudia dans la très louable intention d'obtenir, à son tour, la maîtrise. Cela ne fut pas sans quelque peine. Le 25 octobre 1691, Gérin, Alardin et Dropsy viennent juger son esquisse pour le chef-d'œuvre, — et Ja trouvent insuffisante. Il ne la réussira que deux ans plus tard. Pour achever son petit cycle, je dirai qu'il se maria le 24 juillet 1712 avec Jeanne-Françoise Goguillon, qui signa d’une croix sur l'acte et lui donna deux fils, — et qu'il fut enterré à Saint-Géry, le 27 novembre 1718.

1. Jacques Pater, frère d’Antoine Pater, devait épouser, à Saint-Géry, le 9 janvier 1697, Marie Wyart, et mourir à trente et un ans, le 23 septembre 1702.

2. « De Jean-Baptiste Pater, en dessous de Jean-Baptiste Guidé. L.X.S. : c’est le droit de 60 sous que doivent payer ceux voulant apprendre, par plaisir, en dessous de quelque maître franc. » Guidé est connétable de la corporation en 1707.

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