‹ Antoine WatteauChapitre 7 sur 61 · RARES · texte numérisé non relu

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Aucun lien de famille entre lui et Antoine Watteau, sinon ce vague cousinage auquel j'ai fait allusion plus haut. Il ne semble pas qu'il y ait eu de rapports entre eux. Il ne faut pas oublier que Julien Watteau était déjà quelqu'un à Valenciennes, alors que Antoine ne savait pas encore si on allait lui permettre de prendre un pinceau.

Antoine n’alla grossir le nombre des élèves de Mignon, ni celui de Julien Watteau qui venait d'ouvrir son atelier : il paya l’exigible droit de six livres tournois pour entrer chez Jacques-Albert Gérin.

Nous pouvons juger le premier maître de Watteau, des œuvres subsistent’. C’est, dans la décadence flamande, un tout petit peintre. Il y a, au musée de Valenciennes, Un enfant appuyé sur une tête de mort et soufflant des bulles de savon, qui est un symbole aussi emphatique et banal que pauvrement peint et dessiné; à la chapelle de l'Hôpital, il y a un saint Egidius guérissant les malades, d’un effort plus soutenu, mais non moins ennuyeux. C'était, à cette époque, le peintre officiel de la ville. La Révolution, les bombes de 1793 ont anéanti son œuvre qui, toutes proportions gardées, m'a tout l'air d’avoir été considérable, et qui a arraché à Hécart plus d'une tirade admirative. En réalité, c'était un pédant à la vue étroite, au dessin maigre, indigent, au pinceau sec. Au moment où Watteau entre chez lui, son atelier est fréquenté”, et tout au moins un des onze enfants que Gabrielle Hayé, sa femme, lui a donnés, — trois fils et huit filles, — le dernier, Jacques-Albert, y a sa place marquée.

On devine aisément ce que fut le labeur de Watteau dans cette « grande salle à peindre de la rûe de Monseigneur-le-Gouverneur ». Une révolte vient à l'esprit de voir ainsi contrariées et violées les admirables aspirations qui sommeillent dans ce cerveau et dans cet œil vierges. Par quel miraculeux bonheur ont-elles pu subsister? Ce petit Flamand dégénéré ne leur a offert nulle nourricière étude d’après la nature : les

1. « Le plus beau tableau de Gérin était aux Carmélites. Les dames de Beaumont, les Sémériennes, les Urbanistes en possèdent plusieurs. Celui qui était à la chapelle de l'Intendance, dite Vicoignette, faisait l'admiration des connaisseurs. Les figures y étaient si parfaitement drapées, qu’on ne s'apercevait pas de la monotonie qui aurait dû régner dans un tableau où presque toutes les figures étaient des carmes. C'était aussi celui de ses tableaux dont la carnation était la plus vraie. Dans tous ses ouvrages, les draperies étaient parfaitement rendues; on eût dit que ce peintre avait étudié d’après l'antique. Mais la nature seule et son goût avaient été ses maîtres. Il n'est jamais sorti de son pays. » (Hécart). L’Intendance possédait de lui un Religieux adorant Jésus, aujourd’hui à l’église de Fresne. En 1685, il lui est payé 28 livres, pour avoir fait les armes du roi « mises dans ung ouve en dessus de la salle d'entrée de Mgr le Gouverneur »; 57 livres pour « les armes de Mgr le Gouverneur, celles de la ville, celles de M. le Prévost, par ordre d'icelluy pour placer dans la grande verrière de la chapelle Saint-Pierre, et pour ung dessin nouveau pour mettre au portail de la dite chapelle ». En 1681, il dessine une suite des sujets de la vie de saint Gilles, patron de Valenciennes, destinée à être exécutée en haute lisse. En 1682, quatre commandes encore, etc...

2. Jean-Baptiste Pureur et Nicolas le Juste inscrits comme « apprentifs travaillant par plaisir ».

copies, toujours, succèdent aux copies des « pièches » du maître: les leçons données sur des machines à l'ordonnance compliquée, maladroite: la vue blessée .par l'extraordinaire accumulation des tons faux, — toute cette vilenie codifiée, étroitement et sévèrement montrée comme la vérité. Et la résignation craintive de ce discret et de cet hésitant qui n'ose penser, qui, très lentement, commence dans cette atmosphère malsaine, une initiation qui sera très longue et combien douloureuse.

Au dehors, il est vrai qu’il pouvait prendre de muettes leçons devant les chefs-d'œuvre que j'ai cités, — et peut-être recueillir, de ci de là, une réconfortante vérité, dans l'étroit cercle où sa nouvelle situation le faisait pénétrer.

Parmi ceux avec lesquels il s'était lié, — peu nombreux, ne fut-il pas « discret et réservé avec les inconnus », comme Gersaint l’a noté, et « d’abord froid et embarrassé » ainsi que le rapporte Jean de Julienne, — parmi eux, il est un sculpteur qui habite rue de Tournay, près du couvent des Carmes, un « artisan médiocre », ainsi qu'il est dit sur le registre de capitation, irascible, d'humeur difficile, qui élève péniblement les deux enfants que lui a donnés sa maîtresse devenue sa femme : Antoine Pater. Plus tard, il connaîtra, au milieu d’ennuis et de démélés continuels avec le Magistrat, le conseil provincial du Hainaut, voire même le parlement de Flandre, la célébrité dans sa ville. Il fera pour Saint-Nicolas un Sauveur de marbre, à la porte de Famars toute une décoration d'armes fleuries et de trophées, à Notre-Dame-la-Grande un buffet d'orgues. Mais ce moment n'est pas venu. Les heures du début sont longues, et, dans une communauté de petits efforts, ces deux inquiets se rapprochent. Dans l'atelier poussiéreux, tandis qu’il pétrissait la glaise ou qu'il taillait le chêne, cette manière de brutal dont l'œil n’était pas sans originalité et la main sans souplesse, cet homme laid et bourru causait et Jean-Antoine recueillait des choses neuves qui le faisaient penser, qui l’aidaient à vivre dans le chaos stérile où on le laissait se débattre... Dans cet atelier-là couraient deux bambins, une toute petite fille, un gamin à peine plus âgé, Jean- Baptiste’ qui devait être l'unique élève d'Antoine Watteau.

1. « L’an mil six cent quatre-vingt-quinze, le vingt-neuvième jour de décembre, Maître L. Vandeville, vicaire de cette paroisse Saint-Jacques, de la ville’ de Valenchiennes, soussigné, at baptizé le fils né le dit jour, en légitime mariage de Anthoine-Pater, maître sculpteur, et de dame Elisabeth Defontaine, ses père et mère, habitant de la paroisse, auquel on a imposé le nom de Jean-Baptiste.

« Le parin Jean Baptiste Léto. La marine, Marie Antoinette Vanast.

« Antoine Pater.

« Marie Anne tonnette Vanat.

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À part la petite effigie de la collection Dècle, aucune œuvrette de Watteau, élève de Gérin, ne nous est restée: nous n'avons même pas l'ordinaire et brève mention, sur un livre de comptes, le comprenant au nombre de ceux qui s'embesoignent à la décoration d’une église ou d’un château. Jamais disciple ne fut plus obscur... Il ne s’éveillera que plus tard, au particulier contact qui lui est nécessaire. Ces premières trois années d'apprentissage, auxquelles le règlement de la corporation l'obligeait, si vides, si longues, il les allonge encore d’une autre année. Ce qui doit marquer un échec en quelque concours pour l'obtention de quelque grade; et ses relations avec sa famille n’en durent être que médiocrement améliorées. Avec cette scrupuleuse attention qu'on portait, dans une certaine bourgeoisie, à l'établissement des enfants, on voyait avec effroi, tandis que le temps s’écoulait, Jean-Antoine absolument incapable de gagner sa vie. Pour Philippe et Michelle, il devenait, peu à peu, le mauvais fils, le paresseux qui ne sait rien œuvrer de ses mains, ce mélange de songe-creux, d'incorrigible recommenceur de riens, celui qu'en rouchi on définit d'un intraduisible mot, le « puiseux ».

Le puiseux, pour ces artisans énergiques, c’est la honte.

Son maître, seul, semble l'avoir connu. Il a peu ou point d'amis, et quand Gérin meurt, en 1702, il laisse Watteau absolument seul, à dix-huit ans.

Que faire dans la lassitude de la ville à demi ruinée, qui sera peut-être saccagée encore au cours de la guerre qui vient d’éclater à nouveau entre la France et les Provinces-Unies?... Au reste, quels travaux Jean-Antoine eût-il pu entreprendre? Il n’a qu’un bien petit métier, sur lequel il est loin de s’illusionner, il sent le besoin de s’acoquiner encore à un maître, d'écouter une voix, de suivre des conseils; mais il ne veut recommencer le labeur fastidieux et toujours même qui l’attend dans cette cité, auprès de sa famille toujours plus loin de lui, en ce pays d'Ostrevant qu'il a battu en pauvret et en rebuté. Il se décide à briser ces cercles où il étouffe, à satisfaire ce désir de changer d'horizon, désir qui grandit à mesure qu'il devient homme. Ses dernières hésitations vaincues, il part.

Orange triomphant, c'est vers le nord qu'il serait allé, vers la décadence flamande et hollandaise; le grand courant l’entraîne à l'opposé, vers Paris.

« Jan Baptiste Léto.

« Vandeville. »

Il naîtra à Pater deux autres fils : Jean-François (20 septembre 1700), et Michel-Joseph (23 septembre 1703) qui deviendra prieur du couvent des Chartreux de Montreuil-sur-Mer, sous le nom de Dom-Michel.

La Famille de Gilles

COLLECTION RICHARD WALLACE, LONDRES

(Photographie. W.-A. Mansellé Ce)

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. au bout de quelques années, son Maître luy paroïissant peu capable de remplir ses idées, et de le porter jusques au point où il pouvoit atteindre, il fit.connoissance avec un autre Peintre, qui se donnoit pour plus habile dans les décorations de théâtre, et qui sur cette réputation fut mandé en 1702 pour l'Opéra de Paris. Le jeune Watteau, qui ne désiroit rien tant que se perfectionner, jugeant que le séjour de cette grande Ville étoit le seul capable de luy procurer les moyens de s'avancer, obtint de son nouveau Maître de l'y accompagner. Il travailla d’abord sous luy à ce genre d'ouvrage; mais ce Peintre, qui ne réüssissoit pas dans ses affaires comme il se l’étoit imaginé, fut contraint de s’en retourner en son païs, où son élève ne jugea pas à propos de le suivre.

Jean Bérain n’a jamais employé ni ce prétendu et nouveau maître de Watteau, ni Watteau lui-même. Tout cela est un roman imaginé par Julienne, — et qui, malheureusement, a servi de thème aux biographes plus ou moins heureusement empressés de meubler les obscurités et les lacunes si nombreuses de la vie de Watteau… Quel brosseur de décors

pouvait avoir une ville qui n'avait pas de théâtre? Ce n'est qu’en 1725 que,

sur l'emplacement de la Halle aux draps, du Bureau des Écrivains et d'une partie des terrains de l'hôtellerie du Chinne, üne première salle de spectacle fut élevée.

Pour Caylus, il s’exile afin d'échapper à la tyrannie paternelle :

Ainsi plutot que d’embrasser la profession de son père il vint à Paris dans l'équipage qu’on ; quipage q peut s'imaginer, pour cultiver une muse qu'il chérissoit sans trop la connoître2.

Gersaint est infiniment plus près de la vérité :

Il quitta la maison paternelle, sans argent et sans hardes, dans le dessein de se réfugier à Paris chez quelque Peintre pour pouvoir y faire quelques progrès,

En réalité, c'est l'exode douloureux de l'apprenti obligé de quitter son pays, le giron où il devrait trouver tout secours et tout réconfort, pour aller en étranger apprendre, apprendre encore pour pouvoir vivre.

Il va, ce matin du départ, entendre la messe de l'aube, la messe des voyageurs à la chapelle Saint-Pierre. Cette messe n’est pas la dernière ; ses idées d'enfant périront toutes dans le naufrage, ses illusions d'homme, une à une, s'évanouiront, que sa foi religieuse survivra, entière et profonde. Il demeurera un croyant.

La Cloche Blanche sonne, celle qui annonce l'ouverture des portes ; lentement, entre le brouillard qui s'élève du marais et le velours des

1. ABRÉGÉ DE LA VIE D'ANTOINE WATTEAU, Peintre du Roy en son Académie Royale de Peinture et Sculpture, en tête des FiGurEs DE DiFréRENTS CARACTÈRES (1735).

2. VIE D'ANTOINE WATTEAU, PEINTRE DE FIGURES ET PAYSAGE SUJETS GALANTS ET MODERNES, mémoire lu à l’Académie de Peinture et Sculpture, le 3 février 1748.

3. CATALOGUE RAISONNÉ DES DIVERSES CURIOSITÉS DU CABINET DE FEU M. QUENTIN DE LORANGÈRE. Paris, Barois, 1744, in-12.

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herbes, s’effacent les murs de la ville, ces murs qui ont, taillé dans leur chair, le Chemin de Croix du vieux Schleiff, — et par Cambray aux deux citadelles, Péronne-la-Pucelle dans l’émeraude de ses défenses, les bois de Compiègne, le Valois aux grands finages et Saint-Denys-en France,

il gagne Paris.

La Danse

LÉ A Fe d COLLECTION DE L'ÉMPEREUR D'ALLEMAGNE

PALAIS IMPÉRIAL DE BERLIN Hi

{Photographie Braun, Clément et Ci)

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