Antoine Wiertz etude biographique
Ce n'est pas à la lueur des funérailles que surgit l'historien d'Achille. Les vivants sont trop près de cette tombe. Au sein de la première nuit, les choses merveilleuses de la réalité luttent, parmi les esprits, avec le dernier crépuscule de la légende. Elles vont s'y perdre avec l'imagination populaire. A l'approche du jour, les superstitions de la nuit iront s'ensevelir, à leur tour, dans les fabuleuses visions de la veille, faisant place à l'irrévocable témoignage des yeux.
C'est l'heure indécise d'après n inuit, où l'aube reniement du grand lendemain descend sur la bannière renversée de îa tente en deuil. Sur l'héroïque ligure dont les yeux viennent de se clore, l'ombre contemporaine joue encore avec la lumière naissante. Pour que le voile tombe et que le mort apparaisse dans toute la mesure d< sa taille, il faudra le lointain et l'espace au grand jour.
Aucun de ceux qui ont vu, la lance au poing, le vengeur de Tatrocle, ne lira le bulletin qui, au livre de l'histoire,
portera son nom parmi les victorieux. Le jour venu, un enfant de ce pays ou un voyageur parlant une langue étrangère, passera le seuil de la tente veuve du capitaine. Là, s'il est celui qu'attend l'âme sur la tombe, saisi tout à coup d'un souffle surhumain, ce fils de la patrie ou ce citoyen du monde s'armera d'une plume d'airain, et, sous la dictée de l'esprit, retracera les grandes choses qu'il aura vues et qu'il aura ouïes. C'est ce nouveau venu qui imprimera le sceau du temps sur l'œuvre d'Antoine Wiertz, laissant lui-môme la trace de son nom inconnu sur le parchemin qui doit vivre avec le mort.
Il y aura longtemps alors que l'homme des combats dormira au champ d'honneur. Mais, qu'importe le jour qui verra la main de l'histoire ? Il peut attendre le monument écrit celui qui s'est élevé à lui-môme un monument plus durable que le bronze du poète. Pour lui , elle sonnera à temps, la fanfare qui doit retentir à travers les âges.
Mais des hommes vivants aujourd hui se sont assis à son foyer. Ils ont touché la main arméo du pinceau des combats. Ils l'avaient vu partir de ses chers rochers natals pour les premières campagnes. Ils avaient essuyé sur son front la poussière de la lutte des géants. Ils l'avaient suivi sur les champs de bataille de la patrie et de l'étranger. Ils avaient rompu avec lui le pain de la confraternité des armes. Ils avaient escorté, dans le groupe fidèle, le combattant couvert des palmes teintes de son sang. Ils l'ont vu enseveli dans le triomphe. Sur le lit de repos, ils ont donné au héros endormi le dernier baiser de ce monde.
Mais ni les larmes amères du long adieu, ni le deuil de
leur vie ne les auront acquittés envers une telle amitié. Le droit que Wiertz, dans une étreinte de sa main, leur lit sur son cœur, se change, devant la tombe, en un devoir envers l'histoire. La mort, en remettant à la postérité qui approche l'œuvre interrompue par elle, a mis fin à leur tâche envers l'homme. Non pas envers l'artiste, qui, comme un fidéicommis à restituer à l'avenir, leur confia les battements de sou cœur, avec tous les traits aujourd'hui dans l'ombre, de sa grande face d'homme. A chacun sa part du devoir envers le mort, selon sa place aux côtés du vivant.
Entre ceux à qui il avait fait une place dans sa destinée, 0:1 compte les compagnons de la veille et ceux qui n'arrivèrent qu'après les batailles gagnées. De cc.vx qui, le soir du triomphe, vinrent saluer le pinceau couronné de lauriers, quelques-uns aussi furent les bienvenus. Pour le compagnon de la veillée des armes, il restait une place à part au foyer du capitaine.
C'est qu'avant la nuit radieuse de la journée décisive, il s'est passé des nuits sombres et des jours de victoire incertaine. Il y a eu alors de larges blessures à panser. Il y a eu des cris de détresse partis d'un cœur d'homme. Il y a eu des angoisses et une ombre mortello dans une âme. Il a dû éclater, devant un seul, des pensées empreintes de la sueur de sang. Le compagnon qui alors était là, a dû se trouver, bien des années avant la chute aux bras de la gloire, le dépositaire des suprêmes volontés du blessé. Au témoin de ces scènes du drame, une part de l'âme vaillante a dû être léguée pour être transmise aux hommes encore à naître.
Que chacun, dans la mesure de sa bonne volonté, restitue ce qui lui fut confié du précieux dépôt. Dans l'ensemble des souvenirs que possèdent les amis survivants, il s'en retrouvera de communs à tous ; d'autres qu'un seul, Wiertz disparu
du monde, peut fournir pour la fidèle reconstruction de la ligure couchée dans la tombe.
Cependant, que des hommes loyaux, amis ou ennemis, qui parcourront ces pages, nul n'y cherche la trace d'un sentiment étranger au devoir. Le témoin qui parle ici ne se présente que pour déposer des choses qu'il a vues ou entendues. Il lui a été donné d'assister de près aux journées de bataille, et sa part de souvenirs à fournir comme matériaux pour la page monumentale, se rattache aux seuls traits de la physionomie militante. Il s'en acquittera avec le même respect de l'œuvre accomplie, que si le grand mort s'asseyait dans sa tombe, pour prêter l'oreille au récit de son propre témoin.
Aux jours oublieux de l'adolescence s'est attachée pour moi une des impressions ineffaçables de la vie.
C'était sur les bords de la Meuse, dans une rue de ma petite ville natale. Un jeune homme passa tout à coup, au profil de marbre, à la longue chevelure noire, qui, le front large et le regard plein de lumière, s'en allait seul, marchant droit devant lui.
Entre cette apparition et l'instant présent se déroule un espace rempli de vivants et de morts, d'événements qui passent, de rois qui fuient, de peuples qui arrivent, d'empereurs qui violent des serments. Pourtant, je me le rappelle comme (1 aujourd'hui. J'en pourrais redire l'heure. C'était dans l'aprèsmidi, un beau jour de congé au collège. J'ai devant les yeux le point juste de la rue. Je retrouverais le pavé où marchait, au moment fixe dans mon souvenir, le jeune honnir; au pas rapide. Il y avait, sur le coté, à chacun de ses souliers, une petite boucle d'acier qui luisait. Unique objet de son costume
qui rappelât la modo du temps. Car il portait uno sorte do tunique noire, un col blanc rabattu et un chapeau à larges bords. Il passa, il disparut.
Pourquoi ce souvenir, debout et vivant dans ma mémoire, au milieu de tant d'autres effacés et tombés en poudre ?
Un des traits étranges de cette figure, c'était, au sortir de l'adolescence, le signe de la virilité sur la lèvre. Plus tard, un autre signe frappa les esprits. C'était la jeunesse empreinte sur tous ses traits jusqu'au terme de la vie. Car, chez cet athlète d'une trempe supérieure, la pensée avait alors vaincu le temps. La trace des années ne devait point s'y lire. L'imagination, en domptant la matière, y avait imprimé l'image de sa propre jeunesse.
Je l'ai revu dans sa lutte avec les hommes des anciens jours. J'ai vu de près le profil de marbre contracté par la fureur du combat avec les morts et avec les vivants. J'ai revu la mâle et douce face animée par le dernier duel avec la tombe. Le doigt de la mort y avait imprimé l'auguste beauté du génie endormi pour les siècles.
Mais en vain une nuit de juin était venue avec son froid linceul, et j'avais vu tomber Achille, frappé au seul point vulnérable du pied. Le fantôme de la nuit fatale, avec son long crêpe noir déployé sur la ruine du temple antique (1), n'a pas enseveli dans mon esprit la fière et pâle apparition de ma jeunesse. Le mort y est resté le mystérieux passant dont une vie d homme garde la première et indélébile imago.
Le peintre de Patrocle et du dernier Canon , mort à Bruxelles, le 18 juin 18G5, à dix heures du soir, était né à Dinaut, le
(1) Le Musée Wiertz représente la ruine du temple de Neptune, à Pœstsinj.
22 février 1806, d'un pauvre ouvrier, du nom do Louis- François Wiertz, et d'une femme du peuple, Catherine Disière.
L'histoire devait graver sur sa tombe, comme aux champs do Waterloo, la date doublement mémorable aujourd'hui do la chute d'un gagneur de batailles. La pieuse légende s'est hâtée d'y inscrire, comme recueillie sur le berceau du peintre républicain, cette date déjà fabuleuse du 24 février (1). Par un effet rétrospectif de l'imagination, elle devait voir, dans ce jour anniversaire de victoire populaire, la date fatidique assignée à la naissance du chevaleresque fils du peuple. Elle n'a pu croire au chiffre 22.
Voici, en quelques traits, ce que la tradition rapportait, dès l'année 1828, dans la ville natale de l'artiste.
Tout enfaut, il avait dit à sa mère qu'il voudrait être roi. Et la bonne femme, assise à son rouet, lui demandant avec surprise pourquoi un tel vœu, et si c'était pour faire la guerre : « Pour devenir un grand peintre, » avait-il répliqué vivemont. Un jour, lorsqu'on lui demandera pourquoi il refuse une médaille d'honneur accordée par le roi à Patrocte, il répondra : « Parce que le roi n'est pas Michel- Ange. *
Les voisins se racontaient des choses non moins prodigieuses. Il avait deviné l'art de la gravure, et on avait vu de lui 4 es dessins et des portraits, peints d'après nature, avant môme les premières leçons d'un maître (2). Si bien que
(1) Cette date erronée à élé inscrite au procès-verbal d'embaumement et gravée sur le cercueil.
(2) lia famille Dhière, a Dînant, possède plusieurs essais du Wiertz a c.v\\r époque, parmi lesquels quelques gravures coloriées avec signatures et date -s de 4820, c'est-à-dire à l'âge de quatorze ans. Cette collection précieuse pour l'histoire, et qui a été ouverte au public, contient, en outre, une cinquantaine d'objets, œuvres de l'adolescence et de la jeunesse de l'artiste. On y remarque son portrait dans trois compositions exécutées a Paris, et représentant sa
la renommée en vint, dans la ville de Ciney, aux oreilles de l'hôte du Cheval noir, qui voulut être témoin du phénomène , et, ayant vu de ses propres yeux les merveilles rapportées par la renommée, en resta frappé detonnement. Sur quoi, il n'hésita pas à confier au petit Wiertz l'exécution d'un tableau destiné à servir d'enseigne à son auberge, et à en faire tous les frais de pinceau et de couleur. C'était, ainsi que le voulait le nom de la maison, un cheval noir qui, depuis cette époque, n'avait cessé d être l'objet de l'admiration des marchands qui se rendent de tous pays aux célèbres foires de Ciney.
Ensuite, le jeune génie avait opéré d autres prodiges. Il avait sculpté en bois une grenouille, tellement nature et vivante, qu un riche habitant do la contrée, M. Paul de Maibe, avait voulu la porter lui-même à la cour du roi. Or, le monarque d'alors n'avait point paru moins émerveillé que l'aubergiste, et la veuve de Louis-François Wiertz ne tarda pas à apprendre comment les rois peuvent faire des peintres. Car, en témoignage de la haute satisfaction d'une tête cou-, ronnée, et en gage non moins remarquable do la munificence royale chez un prince réputé économe, il était accordé
chambre et son atelier, et une Revue des troupes au Champ-dc-Mars. On y retrouve également l'esquisse du tableau qui lui valut le prix de Rome, en 1853, et quelques souvenirs d'Italie, tels que le Brigand peint en buste qui lui fut inspiré par un rêve raconté dans sa lettre de Rome, du 29 mai 1835, et dont la reproduction par l'auteur flgurera sans doute parmi les œuvres de l'atelier bruxellois, le Carnaval à Rome, la Mendiante italienne, etc.
Nous ignorons si la famille Disière consentirait a aucun prix à la cession de ces pages, dont la présence au milieu de l'œuvre de son illustre parent, serait «l'un puissant intérêt -pour les artistes. Il est certain qu'en présence des millions que représente le don gratuit du Musée Wiertz à la nation, le sacrifice pécuniaire pour l'acquisition de ces souvenirs manqunnl à l'œuvre complète, devrait ê(re tenté, sans marchander, par les représentants du pa>s reconnaissant.
à son fils, pour la durée de ses études do peinture, un subside annuel de 100 florins des Pays-Bas!
A tous ces récits conservés par la tradition, les membres de la famille ajoutaient que leur jeune parent avait été inscrit comme élèvo à l'Académie rovale d'Anvers, sous la direction du fameux peintre Mathieu Van Brée. Des compatriotes , revenus d'un voyage dans la célèbre cité, en avaient rapporté des détails intéressants sur l'enfant de Dinant.
Il habitait, rue du Pont-Saint-Bernard, dans la maison d'un bon bourgeois appelé M.Mestriau, une mansarde recevant son jour des toits. Ceux qui y étaient entrés y avaient vu, entre autres objets bizarres, une tête de mort peinte à l'huile sur la muraille. La nuit, d'après les récits recueilli* par les voyageurs, les voisins étaient éveillés par des sons de ilûte ou de guitare venus de la mansarde. Puis, un silence subit, parfois interrompu par le pas lent ou précipité d'une ombre fugitive projetée sur la lucarne, ou l'exclamation d'une voix humaine solitaire, ou bien le bruit que produisait ' le mouvement pressé d une main sur un objet étranger, mais dont l'imagination en vain recherchait la cause. Car, de ce qui se passait dans cette veille, une lumière aussi incertaine que la mourante lueur d'une veilleuse était l'unique témoin.
Seulement qui pénétrait, le lendemain, dans la pièce mystérieuse, y contemplait des fragments de papier chargés de formes humaines par le crayon gisant au pied du Ht, quelque toile ou quelque panneau de la cloison couvert de couleur et gardant pour les yeux les visibles rêveries de la nuit.
Bref, un hôte étrange que cet élève d'Académie vivant face à face avec une téte de mort, et essayant ses pinceaux, aux sons d'une flûte enchantée, sur les murs do sa ceUule.
Mais si des esprits invisibles hantaient la mansarde île îa ruo du Pont-Saint-Bernard, ou si quelque autre objet cher à la pensée du pâle et beau jeune homme n'y partageait pas les rendez-vous de l'insensée inspiration, c'est ce que nul alors n'aurait osé affirmer aux curieux de la bonne ville natale.
Un amour infini comme l'imagination, qui devait grandir avec la possession, auquel la vie n'a pu suffire; qui, si la pensée humaine ne s'éteint pas avec la lumière du jour, possède sa grande âme au sein des mondes, avait répandu sur son adolescence tous les charmes d'un empire idéal.
Aucune plume ne saurait, dans une langue connue, exprimer cette force surhumaine de l'unique amour qui, chez Wiertz, embrassait l'univers et le temps, qui tint dans une main chérie la destinée de cet homme, et décida du sort de son génie. Mais s'il l'anima assez de son souffle créateur pour répandre sur sa palette les trésors de poésie appelés à reproduire l'image des héros et das dieux, son pinceau lui-même, à l'égal delà plume etdeia parole, eût été impuissant à retracer, tel qu'il le concevait, le portrait de l'adoréo maîtresse. Du moins ne l'a-t-il pas tenté sur la toile.
Tout ce qu'on sait aujourd'hui du secret de son cœur, à cette époque alors obscure pour tous et illuminée pour lui seul, de sa vie, c'est que la femme au nom céleste lui avait apparu à l'heure où la nature s'éveille au premier amour. Alors arriva ce qui doit arriver dans une âme de cette trempe, en face de l'objet digne de la révéler à elle-même. Au premier pas de l'apparition dans la cité mère des belles jeunes filles et des glorieux pensers, il reconnut, à lavoir de loin.
la déesse du destin. Mais, comme il sut qu'il était à elle, corps et iinie, le jeune homme se dit quelle serait à lui.
Pourtant de l'orgueilleux serment à la réalisation , de l'inexprimable passion au partage par l'objet tant aimé, quelle distance à mesurer pour un pauvre pensionnaire d'académie! Lui-même, depuis, a raconté ceci. La première fois 4^ il prononça le nom chéri devant des compagnons d'étude, ceux-ci le prirent en grande pitié. « On me regardait, dit-il, comme un pauvre insensé. »
. Cependant, longtemps avant qu elle-même rencontrât son regard perdu dans la foule, avant qu'elle apprit quel était cet insensé qui, du fond de son obscurité, élevait sa pensée jusqu'à elle, qui sur son cœur, à l'exemple des chevaliers des jours lointains, portait les couleurs de sa dame, qui la proclamait la plus belle et jurait de la disputer à tousses rivaux, dès les dévorantes veillées des nuits anversoises, il l'avait choisie pour sa fiancée et la compagne de sa vie.
Le jour où il osa, en face, lui déclarer son culte, il lui sembla que, surprise de tant d'audace d'un inconnu, la fière idole ne put comprimer le léger sourire de sa lèvre dédaigneuse. Froidement alors, d'un geste plus fatal que la parole, elle paraissait indiquer au déshérité de la fortune l'abîme social au bord duquel il la contemplait ainsi. Mais l'abîme ne pouvait arrêter l'insensé qui, la chevelure au vent, ressemblant au beau Satan dans sa lutte avec la première femme, imprimait, comme un serment sur son coeur, la main crispée sur sa poitrine.
Le jeune homme biblique qu'il a peint depuis fera toujours rêver les jeunes filles. Mais la superbe dame de sa pensée résista plus longtemps que la blonde Eve. Même en le regardant et en l'écoutant, elle lui semblait plus froide que la toiîe vierge et le marbre. Enfin, il parut au fier dédaigné que
quelque chose en elle s émouvait devant la vaillante passion dont elle était l'objet et le témoin.
Si, dans le trouble ineffable de tous ses sens, il percevait clairement le son de sa voix, une dernière fois, elle lui rappelait toutes les sanglantes illusions de son rêve dans la vie nielle et la poursuite d'une telle conquête. Pour autant qu'un trouble infini de toiit son être ne fit point de son imagination le jouet de mystérieuses paroles, elle lui demandait si, pour arrivera elle, il était prêt à renoncer à toutes les joies de la vie et des amours étrangères, prêt à braver l'envie des femmes, la vengeance des hommes, la faim, la mort. Car, pour elle, si elle devait appartenir à un artiste, ce serait d'un amour jaloux et sans partage. Celui-là seul toucherait son cœur, qui, pour la conquérir, était prêt à signer de son propre sang le serment exigé.
Des années s'écoulèrent avantqu'on sût qu'à l'orgueilleuse, ce jour-là, l'obscur jeune homme avait prêté un serment plus redoutable : le serment de l'aimer, dût-elle ne venir à lui que dans la tombe. Quand je le vis pour la première fois, cette pâleur de la joue, dans la fleur de la jeunesse, et cette flamme dans le regard attestaient déjà que, jusqu'à la mort, il selail voué à un amour unique, sans partage, sans bornes et peut-être sans espoir.
Lorsque enfin elle se rendit et vint à lui, après les temps d'épreuve, l'artiste l'épousa à l'autel de sa conscience, et de ce beau et puissant couple naquirent, uniques héritiers d'un nom immortel, les demi-dieux appelés Patrocle, Christ, Anges, Titans.
Ce fut alors que, recherché par la fortune pour son auréole
de poète, il dédaigna cette reine du monde ; qu'aimé des
femmes pour sa mâle beauté, il passa, sans les voir, à côté
des reines de la vie. Il gardait un cœur vierge à sa fière et t
pure maîtresse. A l'épouse de son imagination et, aux fils de son amour, il gardait sa foi, ainsi qu'à l'honneur du drapeau de libre soldat de la République.
Alors seulement aussi, on apprit quelle était cette femme, la seule qu'Antoine Wiertz dût aimer sous le ciel. Lui-même a écrit son nom sur cent toiles impérissables. Elle s'appelait Gloire.
Quand on connut ensuite le renoncement de l'artiste, signé par l'homme, en présence du serment idéal prêté dans les mains de la pauvreté et de la chasteté, alors il se trouva des témoins émus qui, à un sacrifice surhumain, attachèrent des noms jadis augustes. En parlant du jeune héritier du grand Pierre-Paul, ces mots s'imprimèrent d'eux-mêmes dans les imaginations : « Prince de la peinture, grand prêtre de l'art.» Mais l'historien futur ne le comparera ni à l'homme qui mentait à son peuple et à son Dieu, ni au prêtre qui mentait à sa foi et à sa Vierge.
Ni l'un ni l'autre, ce combattant de l'art pour l'humanité, un de ceux-là de qui Schiller a dit : « Il a vécu en citoyen des âges futurs, » et qui, dans l'orgueil nécessaire à son œuvre, ne daigna pas plus être le courtisan des rois que l'idole des papes. A cette œuvre à part lui-même avait assigné une place à part dans la mémoire des hommes. Lorsqu'il passait inconnu dans les rues d'Anvers, alors déjà il voulait faire porter par la gloire le nom d'un misérable ouvrier dinantais. Il voulait être lui et savait déjà que, si les dieux lui prêtaient vie, il serait Antoine Wiertz.
Ceux de ses concitoyens dinantais qui avaient accompli un curieux pèlerinage à la mansarde anversoise, en étaient
revenus frappés, comme d'une fantaisie étrange à l'âge des jeunes orgies académiques, de cette tête de mort peinte sur la muraille. Plus tard, on s'arrêtait, parmi les splendeurs de l'atelier bruxellois, devant la folle jeune fille qui , une rose dans la chevelure, contemple le blanc squelette qui s'est appelé la belle Rosine. Bien des fois depuis, l'image de la mort surgit de la riche palette, sous toutes ses faces, empreinte du dédain philosophique de la vie, dans Une seconde après lu . mort, de désespoirs sans nom dans Pensées et visions dune tétecoupée, des larmes de la joie infinie dans On se retrouve au ciel. XvqcX Inhumation précipitée, l'horreurdelamort, mariée à l'idéal de la terreur humaine, se trouva portraitée dans la vieille femme dont le bras sort, repoussant la tombe vivante. L'atelier lui-môme, avec la demeure englobée de l'artiste, figurait la ruine d'un temple. Il apparaissait aux visiteurs comme la tombe dos siècles et des dieux disparus. Partout pour l'hôte le fatal Mémento moii.
Pourtant il y avait, sous le toit de Wiertz, quelque chose do plus frappant que* ces divers portraits de la mort, et c'était l'effet produit sur le peintre par l'idée de l'original. Jusque dans les lettres de sa jeunesse, qui sont comme un hymne à la vie, le chant d'amour et de foi se retrouvera subitement interrompu par des retours vers la fin prochaine du réve. Mais", pour bien des esprits, en présence de l'image tant de fois reproduite, l'horreur de la réalité présentait un contraste qui restait à l'état d'énigme.
La clef pourtant se trouvait près de l'objet. La voyait qui voulait, suspendue à l'entrée du foyer. Seulement il fallait, pour mettre la main dessus, avoir déposé au seuil le manteau des pensers vulgaires. Mais , faute d'une cause banale, l'imagination bourgeoise n'allait pas jusqu'à s'expliquer pourquoi, à aucun point de la carrière, le lutteur, dans sa course,
ni ne ristournait son regard vers l'espace parcouru , ni ne l'arrêtait sur le chiffre de l'heure présente. De même, ne se figurait-elle pas pourquoi, le jour de la renommée commencé, il ne lui arriva ni de livrer aux pinceaux étrangers les fières lignes rie son masque dans l'éclat de la force, ni, lorsque lui-même les retraça pour le foyer domestique , de le faire, malgré l'air de jeunesse respirant dans tous ses traits, autrement que de souvenir et à l'âge de la jeunesse réelle.
Interrogé par les étrangers, si son esprit hospitalier ne fuyait pas 1 ingrat terrain , il se bornait à satisfaire au côté artistique delà question. Il déclarait alors n'avoir jamais compris comment l'homme à l'homérique éclat de rire, Voltaire, en livrant à la sculpture le regard et les lèvres du vieillard, avait voulu laissera la postérité le souvenir d'un colosse sous l'image de la caducité sénile. Une raison de même nature ne lui permettait de comprendre chez l'artiste , ni le regard d'un étranger au lit de douleur, ni le mort livré à l'avide contemplation où s'imprime la dernière image.
Aussi plaisait-il aux imaginations poétiques de découvrir, sous ce côté du voile soulevé par l'artiste lui-même, le secret du génie rêvant d'apparaître , en un souvenir idéal, aux générations futures. Il y avait là comme l'initiation à quelque mystère de la toilette historique où revenait la mémoire de l'antique gladiateur, artiste aux bras de la mort. Une telle interprétation avait quelque chose de particulièrement séduisant pour l'esprit des femmes. Elles se complaisaient à revêtir le mystérieux sentiment artistique comme d'une pensée d'amour chez le vainqueur aux jeux olympiques. Elles l'animaient ainsi du premier et du dernier souffle de leur ame fraternelle, et, sachant combien il avait aimé la gloire, se disaient entre elles que l'amant fidèle avait voulu vivre jeune et beau dans le souvenir de la belle fiancée.
Mais les femmes et les hommes s'arrêtaient à l'incomplète interprétation de l'énigme. Devant l'effet visible, les esprits ne remontaient pas à la cause, restée dans l'ombre.qui faisait fuir ce grand esprit devant le fantôme évoqué, par lui-même, du temps qui passe. Le mot de l'énigme leur échappait. Seulement, lorsque ce mot, horreur de la mort, leur fut livré, ils n'en saisirent pas davantage le sens viril ei touchant dans l 'âme du lutteur.
La nuit du 18 juin étant survenue au milieu de ces impressions des esprits, la tradition des choses funéraires qui suivirent devait rapidement tomber dans le domaine de la légende. Alors donc on se représenta un étrange spectacle. C'était l'artiste dictant à ses amis un ensemble de dispositions testamentaires , formulant dans une série d'articles , après le don de son œuvre à la nation, tous les détails relatifs à la toilette mortuaire, au mode d'embaumement, au tableau réaliste de la dissection, à la translation du cœur, au lieu de la sépulture, au caractère des funérailles.
Comme si , pour quiconque a lu seulement la première page du cœur humain , c'était au milieu du champ clos, et sous l'œil de l'ennemi, qu'un tel athlète vînt marquer la place do sa tombe! Comme si l'heure n'était pas encore à venir, sinon passée sans retour , de désigner sous quel ciel irait reposer le cœur plein des battements du combat présent ! Comme si de savoir si le corps inanimé serait rendu à la poussière ou si , pour le disputer au néant , des mains savantes livreraient à la tombe un combat posthume , cette question importait au soleil de ce jour ! Comme si , par un mémorable démenti à sa vie, Achille, déjà touché au talon, avait pu choisir, pour témoins du duel expirant, les ministres
mêmes et les hérauts de la tombe, hommes de testaments ou fossoyeurs !
Il ne se peut pourtant pas que l'histoire inscrive au livre des choses arrivées ce long rendez-vous de Wiertz avec la mort(l). La répulsion mêlée de colère qu'elle lui inspirait, fut un trait trop caractéristique de sa vaillante nature pour n'être pas fidèlement mis en lumière et exposé dans son vrai jour. Il faut que, par tous les témoignages oculaires et auriculaires, l'histoire recueille, pour le conserver, un fait à jamais remarquable, savoir: que, s'il n'y eut pas chez Wiertz, sur le champ de bataille, de serment plus ancien que celui de donner sa vie à son art, il n'y eut au lit de mort de vouloir autreque celui de lutter.de lutter à outrance, jusqu'au dernier souffle , corps à corps avec le fatal vainqueur , en ennemi qui tombera , mais sans se rendre , ni résigné ni réconcilié, ainsi que le devait l'homme de cette devise : « Bien faire, question de temps. »
Ce fils du peuple, pour aller prendre sa place au Panthéon de la pensée humaine, n'a pas besoin du manteau de la fiction. Il y entrera avec la blouse du travailleur. C'est pourquoi il faut qu'il soit rapporté, ainsi que les faits en furent témoins, qu'au lieu de la maladive pensée de l'homme prêt au dernier sommeil, la mort trouva chez lui l'unique volonté de la terrasser ; qu'en un mot, à la place des dispositions testamen-
(1) La mort de Wiertz ne présenta pas un seul trait de ce tableau. A part le don de son œuvre a la nation, qui dut revêtir la formule légale du tidéicommis, il est avéré que l'artiste mourant ne fit d'aucun de ces détails l'objet d'une instruction testamentaire; qu'au contraire, rien de ce qui pouvait s'appeler volontés dernières ne se formula chei lui qu'en des jours de santé. Encore ne frtt-ee que par allusions lointaines saisies par les amis au vol d'une pensée fugitive et qui jam:iis r.c s'arrêta devant l'idée de la mort. Même pour le fidéirommis relatif au Musée, il fallut, selon loule vraisemblance, que l'artiste fût averti de l'approche de l'heure fatale.
taires d'un blessé las d'un duel prolongé , il ne devait rester pour l'histoire, à l'adresse de la tombe, qu'une sorte de cartel écrit dans la force de la vie , avec le sang de ses veines , et finalement signé, à la veille du 18 juin, avec les sueurs de la dernière heure.
L énigme qui surgit aux regards curieux dès la mansarde anversoise , avait sa clef naturelle dans cette chose héroïque : le but que l'artiste avait marqué de sa jeune main à son passage sur la scène du monde. Pour le travailleur qui, aux bras de la mort, rêvait tout haut d'inénarrables luttes avec les triomphateurs de l'art, dont la main se relevait pour décrire dans le vide ses derniers coups de pinceau, la tombe n'exprimait pas le terme de la lutte; elle n'était pas le nom de l'éternel repos. Elle représentait une chose plus fatale et plus redoutable qu'elle-même : l'œuvre inachevée , cette œuvre conçue dans la joie de 1 âme, et pour laquelle, dès la première heure du jour, il ne demandait aux hommes et aux dieux que « du pain, des couleurs et du soleil. » En un mot, la mort était cette chose plus mortelle que la fin de l'homme : la mort de l'artiste.
Pour s'acquitter du serment de « bien faire, » il avait besoin de l'ami auquel il a rendu le touchant hommage écrit au seuil de son atelier : « le Temps. » C'est à lui, le fidèle auxiliaire, qu'il pensait, lorsqu'il nous écrivait: «Profitons d'un moment de santé et de jeunesse. » Du fond de l'âme, il lui demandait pardon, lorsqu'il répétait que « chaque minute passée dans l'inaction lui faisait pousser un soupir de regret. » On eût dit qu'il voulût se rendre favorable le dieu de sa vie, par le sacrifice quotidien qu'il lui offrait, dans ses funèbres souvenirs, sur l'autel de la mort. Rappelons-nous aujourd'hui l'avoir ouï s'écrier qu'à l'artiste il faudrait trois siècles d'existence. Et à ceux qui n'étaient pas là et ne comprendraient
pas encore, apprenons que , dans ce terme plus long que nature, sa pensée mesurait l'espace nécessaire à la mise au jour des œuvres déjà nées dans son imagination.
On ne saura pas ce que la nuit de juin, arrivée avant l'heure, a enseveli de créations dans un cercueil de plomb. En posant sa froide main sur un large cerveau, elle en a fait le tombeau d'un monde où jamais regard ne pénétrera. Mais, parmi les pensées gisant là avec le poëte.n'a pas été emporté le mot du phénomène qui travailla les esprits. C'était chez lui une aspiration vers l'infini à qui l'espace de la durée humaine ne suffisait point, et qui, à lame en peine du temps, rendit nécessaire la croyance à des mondes sans fin.
Que cette croyance lui vînt de la brièveté d'uno existence d'homme comparée à l'immensité de l'esprit sans bornes; qu'elle fût l'effet d'une démonstration possible à la philosophie, ou le suprême effort d'une imagination s 'élevant à la perception de l'infini, ce que nous savons, c'est que sa pensée arrivait naturellement à cette conclusion : que le rêve commencé dans notre planète doit se poursuivre dans la succession des mondes supérieurs.
Dans Une seconde après la mort, cette pensée, avec l'idée de la perfectibilité morale, s'était traduite par le douloureux regard de pitié attaché sur la première étape humaine. Dans On se retrouve au Ciel, les ailes de l'enfant symbolisaient la perfectibilité physique. Quelques semaines avant sa mort, en un jour de santé et de foi à la vie, elle se formula par un trait qui caractérisera à jamais la pensée expliquée dans ces pages.
A la nouvelle qu'une tombe italienne venait de se rouvrir, et que le Dante, respecté par la nuit des temps, avait pu voir lo soleil de la patrie ressuscitée, Antoine Wiertz poussa uu
cri de joie étrange. Comme si, dans le cercueil cinq fois séculaire du poëte, apparaissait une victoire du génie sur la mort qui sourît à son esprit ! Ou comme si, dans cette durée de la poussière humaine, surgissait un témoin suffisant do l'immortalité de lame qui inspira la Divine comédie !
C'est de cette exclamation triomphale de l'artiste que la piété des amis conclut, après sa mort, au vœu non autrement exprimé d'embaumement. Il fut deviné, sans avoir été formulé, ainsi que les autres, et parmi eux, celui delà sépulture au milieu de son œuvre. Celui-ci non plus n'avait pas besoin de la formule testamentaire. 11 représentait assez fidèlement cette croyance à la vie de l'esprit qui laisse le mort achever son rôve au milieu des objets où il fut commencé. Ainsi, la mort ne serait pas môme le sommeil et l'absence. Dans la tombe, l'artiste songerait ou veillerait. Seulement, il serait couché, dans l'attitude du repos, sur son champ de bataille.
Bien des années avant l heure fatale, nous l'avons vu en proie à de si mortelles douleurs que la mort seule lui eût été le secours et le salut. Avec quelle amère joie, à l'idée de quelques grains de poudre et d'une balle de plomb, il disait alors qu'il tenait dans sa main le baume maître de sa blessure ! Mais si vivre, c'était souffrir, se tuer c'était déserter aux bras mômes de l'ennemi; fuir le mal, c'était s'avouer vaincu, briser le pinceau trempé dans l'Escaut et dans le Tibre, rendre l'arme. A l'œuvre interrompue avant la fin de la journée, il préférait ainsi une longue mort. Alors la douleur elle-même devenait une alliée chère à sa vertu militaire. Il l'aimait, cette maîtresse inspiréo des forts qui du pinceau, du maillet et de la plume fait les instruments de l'humanité en marche vers ses destinées. On peut dire aujourd'hui qu'il
l'aima jusqu'au suicide, par le travail de tous ses jours et de toutes ses nuits (1).
Ce fut à l'époque de plénitude de vie, où la jeunesse sent l'immortalité, qu'il peignit, à Anvers, cette tête de mort. Il voulait qu'elle devînt, non l'objet d'une vaine terreur, mais comme le témoin du temps qui passe avec sa faulx, s'avançaut en silence vers la tombe. C'est ainsi que depuis, tandis que, par une apparente contradiction, d'une main, il chassait l'idée odieuse de la mort, de l'autre, il la ramenait sous ses propres yeux, comme une salutaire excitation à poursuivre le combat de la vie.
Un jour vint pourtant où il se figura qu'il ne l'accomplirait pas, et nous sommes encore quelques témoins vivants de ce qui alors se passa dans son âme.
. Frappé par une grande douleur morale (2) dont l'énergie de la volonté devait triompher, il crut voir approcher la mort et, ce jour-là, pour la première et sans doute pour la'dernière fois de sa vie, il s'arrêta face à face avec la terrible image. Alors, il trempa son pinceau dans l'huile rouge et, comme d'un trait de feu, marqua d'un M plusieurs de ses tableaux. Cet M voulait dire à la fois Mauvais et Mort. Il exprimait, de toute manière, une même pensée. Car il signait une sentence mortelle.
En même temps, il léguait au dépositaire de ces souvenirs, un funèbre mandat. Avec le jour fatal, l'ami devait venir anéantir de sa main chacune des toiles signées de l'Ai rouge.
(1) Ce dont témoigneraient sans doute les hommes de Kart médical qui assistèrent aux grandes crises de sa vie, et dont plusieurs, parmi lesquels MM. Breyer, Dethier et Walteau, avec les conseils de leur science, lui prodiguèrent les soins l'amilié. Ce dernier, parent du peintre français du même nom célèbre au siècle dernier, est l'auteur du Catalogue raisonné du Musée Wkrtz.
(2) Par la mort de sa mère.
Après quoi, il apprendrait aux contemporains à quel titre d'autres œuvres étaient épargnées , quelles avaient été les dernières pensées du mourant (1). Les quelques lignes qui terminaient ce legs, ne verront sans doute jamais le jour, et jamais non plus on ne saura de quel anathèmela mort venant trop tôt, de quel cri de révolte contre l'artiste d'en haut était grosse l'agonie du peintre de la Révolte des Enfers.
Il y a de cela environ vingt ans. Vingt ans auparavant, l'auteur du Triomphe du Christ avait renfermé le but de sa vie dans un mot qui résumera toutes les pages consacrées à ce glorieux sujet :
u Avoir fait la Transfiguration de Raphaël et mourir ! »